{"id":71310,"date":"2014-12-06T09:29:10","date_gmt":"2014-12-06T08:29:10","guid":{"rendered":"http:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/?p=71310"},"modified":"2014-12-06T09:43:47","modified_gmt":"2014-12-06T08:43:47","slug":"keynes-un-homme-pour-notre-temps","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/2014\/12\/06\/keynes-un-homme-pour-notre-temps\/","title":{"rendered":"<b>Keynes, un homme pour notre temps ?<\/b>"},"content":{"rendered":"<blockquote><p>Je termine ces jours-ci mon ouvrage consacr\u00e9 \u00e0 une r\u00e9flexion \u00e9conomique \u00e0 partir de Keynes (\u00e0 para\u00eetre chez Odile Jacob). Voici un extrait de la conclusion.<\/p><\/blockquote>\n<p>Keynes, un homme pour notre temps\u00a0?<\/p>\n<p>Oui, certainement\u00a0!<\/p>\n<p>Mais si Keynes est un homme pour notre temps, c\u2019est en raison du style qui \u00e9tait le sien bien davantage que pour le contenu intrins\u00e8que de son \u0153uvre. Et non parce qu&rsquo;il avait fait du plein-emploi l&rsquo;objectif seul qui permette de minimiser le <em>dissensus<\/em> au sein de nos soci\u00e9t\u00e9s, objectif qui nous est aujourd&rsquo;hui clairement\u00a0devenu hors de port\u00e9e, puisque c\u2019est lui pr\u00e9cis\u00e9ment qui, d\u00e8s 1930, nous avertissait\u00a0de la menace du ch\u00f4mage structurel, quand il \u00e9crivait\u00a0:<\/p>\n<blockquote><p>\u00ab\u00a0Nous souffrons d\u2019une nouvelle maladie dont certains de mes lecteurs n\u2019auront pas m\u00eame encore entendu mentionner le nom, mais dont ils entendront abondamment parler dans les ann\u00e9es qui viennent \u2013 \u00e0 savoir le <u>ch\u00f4mage technologique<\/u>. Ce qui veut dire le ch\u00f4mage d\u00fb au fait que nous d\u00e9couvrons des moyens d\u2019\u00e9conomiser l\u2019utilisation du travail \u00e0 un rythme plus rapide que celui auquel nous parvenons \u00e0 trouver au travail de nouveaux d\u00e9bouch\u00e9s\u00a0\u00bb.<\/p><\/blockquote>\n<p>Si son style peut nous inspirer davantage, c\u2019est parce que l&rsquo;\u00e9difice th\u00e9orique qu&rsquo;il a b\u00e2ti de bric et de broc et non sans une grande d\u00e9sinvolture, est trop mal assur\u00e9 pour nous \u00eatre d&rsquo;un grand secours.<\/p>\n<p><!--more--><\/p>\n<p>Parmi les d\u00e9fauts les plus criants de la th\u00e9orie keyn\u00e9sienne, tout d&rsquo;abord l&rsquo;absence chez lui de tout rapport de force \u00e0 l\u2019\u0153uvre dans les rapports entre agents \u00e9conomiques. Les variables centrales de l&rsquo;\u00e9conomie : les prix et les taux, sont d\u00e9termin\u00e9s selon Keynes essentiellement par une seule des parties en pr\u00e9sence : le vendeur, ayant calcul\u00e9 ses co\u00fbts et fix\u00e9 sa marge de profit, d\u00e9cide du prix, quoi que puisse en penser l&rsquo;acheteur, quel que soit le pouvoir d&rsquo;achat de celui-ci ; quant au taux d&rsquo;int\u00e9r\u00eat, c&rsquo;est le pr\u00eateur qui le d\u00e9termine seul pr\u00e9tendument, quelle que soit la demande en face, sur le march\u00e9 des capitaux. Pire encore, le niveau des taux se d\u00e9finit dans la repr\u00e9sentation du pr\u00eateur en fonction non pas d&rsquo;une quelconque logique \u00e9conomique mais d&rsquo;un m\u00e9canisme que Keynes qualifie de \u00ab psychologique \u00bb et dont la base de calcul est constitu\u00e9e de plusieurs couches embo\u00eet\u00e9es d&rsquo;anticipations de ces taux \u00e0 diff\u00e9rentes \u00e9ch\u00e9ances. Comment en effet ne pas s\u2019\u00e9loigner du syst\u00e8me de Keynes quand de pr\u00e9tendus \u00ab\u00a0m\u00e9canismes psychologiques\u00a0\u00bb h\u00e9t\u00e9roclites sont convoqu\u00e9s \u00e0 tout moment pour jouer le r\u00f4le de <em>deus ex machina<\/em> au sein d\u2019une construction dont l\u2019architecture globale en devient de plus en plus probl\u00e9matique.<\/p>\n<p>Quelle qu&rsquo;ait \u00e9t\u00e9 la qualit\u00e9 des strat\u00e9gies que Keynes-sp\u00e9culateur ait mises en \u0153uvre \u00e0 diff\u00e9rents moments de sa vie, il a beaucoup trop souvent tent\u00e9 d&rsquo;\u00e9riger ces strat\u00e9gies en principes \u00e9conomiques dont la validit\u00e9 serait incontestable. Bien s\u00fbr le sp\u00e9culateur r\u00e9fl\u00e9chit seul de son c\u00f4t\u00e9 mais le monde des transactions commerciales et financi\u00e8res est lui fait de parties en pr\u00e9sence confront\u00e9es dans un rapport de force, juges ultimes, par la tension qui existe entre elles, du prix ou du taux qui en r\u00e9sultera.<\/p>\n<p>Autre d\u00e9faut r\u00e9dhibitoire de la th\u00e9orie keyn\u00e9sienne\u00a0: la nouvelle richesse cr\u00e9\u00e9e appara\u00eet\u00a0de nulle part. Les int\u00e9r\u00eats vers\u00e9s ne proviennent pas chez Keynes d&rsquo;un changement que l&rsquo;homme introduit dans le monde du fait de son activit\u00e9, tirant parti de la fa\u00e7on g\u00e9n\u00e9reuse dont le monde est dispos\u00e9 \u00e0 son \u00e9gard, mais \u00e9mergent, pareils \u00e0 Minerve du cr\u00e2ne de Jupiter, tous form\u00e9s. \u00ab Par un simple jeu d&rsquo;\u00e9critures \u00bb, comme l\u2019affirment candidement ceux qui imaginent aujourd&rsquo;hui que l&rsquo;argent est produit <em>ad libitum <\/em>par les banques commerciales, selon leurs besoins. C&rsquo;est pourtant le m\u00eame Keynes qui nous avertit en 1933 que l&rsquo;\u00e9conomie s&rsquo;alimente dans un processus de destruction de la nature : <\/p>\n<blockquote><p>\u00ab\u00a0Et c\u2019est la m\u00eame r\u00e8gle de calcul financier autodestructeur qui gouverne chaque domaine du quotidien. Nous d\u00e9truisons la beaut\u00e9 des campagnes parce que les splendeurs inappropri\u00e9es de la nature sont sans valeur \u00e9conomique. Nous serions capables d\u2019\u00e9teindre le soleil et les \u00e9toiles parce qu\u2019ils ne versent pas de dividendes\u00a0\u00bb.<\/p><\/blockquote>\n<p>Keynes ex\u00e8cre Marx mais sa d\u00e9testation va beaucoup trop loin. Ce qu&rsquo;il hait en Marx, ce sont deux choses : la premi\u00e8re, c&rsquo;est le retour de Ricardo sous une forme plus abstraite et rigide encore\u00a0; souvenons-nous de ce qu&rsquo;il \u00e9crit \u00e0 George Bernard Shaw de la <em>Th\u00e9orie g\u00e9n\u00e9rale<\/em> alors en gestation : \u00ab\u00a0Il y aura un changement radical et, en particulier, les fondations ricardiennes du marxisme auront \u00e9t\u00e9 renvers\u00e9es\u00a0\u00bb, et la seconde, c&rsquo;est l&rsquo;Union sovi\u00e9tique, en laquelle il lit la mise en application pratique de la pens\u00e9e de Marx. S&rsquo;il est effectivement tr\u00e8s malais\u00e9 d&rsquo;extraire Marx de sa gangue dogmatique, et en particulier chez lui l\u2019assimilation de tous ceux \u00e0 qui il refuse sa sympathie sous l&rsquo;\u00e9tiquette unique et infamante de \u00ab\u00a0capitalistes \u00bb, qu\u2019il s\u2019agisse d\u2019authentiques dispensateurs de capital, mais aussi bien d\u2019industriels ou de marchands, au prix de confondre alors rentes, profit entrepreneurial et profit marchand, Keynes n\u2019aurait pas d\u00fb ignorer tout ce qui chez Marx aurait pu f\u00e9conder sa propre pens\u00e9e en y faisant \u00e9merger une critique coh\u00e9rente et syst\u00e9matique de l&rsquo;auteur du <em>Capital<\/em>. Au lieu de cela, et comme nous l\u2019a rapport\u00e9 l\u2019un de ses \u00e9l\u00e8ves\u00a0: \u00ab Il avait lu Marx, disait-il, comme s\u2019il s\u2019agissait d\u2019un roman policier, esp\u00e9rant trouver l\u2019indice d\u2019une id\u00e9e sans jamais y parvenir&nbsp;\u00bb.<\/p>\n<p>Keynes s&rsquo;affirme \u00ab socialiste \u00bb mais le trou noir de sa r\u00e9flexion \u00e9conomique et financi\u00e8re, il faut le souligner, se trouve pr\u00e9cis\u00e9ment l\u00e0 : la pens\u00e9e \u00e9conomique dont Keynes ne sait absolument rien, c&rsquo;est la pens\u00e9e socialiste. Il ne lui aurait pourtant pas \u00e9t\u00e9 bien difficile de la d\u00e9couvrir : l&rsquo;<em>Histoire des doctrines \u00e9conomiques, depuis les Physiocrates jusqu\u2019\u00e0 nos jours<\/em> de Charles Gide et Charles Rist, la meilleure entr\u00e9e en mati\u00e8re \u00e0 la pens\u00e9e socialiste, est publi\u00e9e en 1909, au moment m\u00eame o\u00f9 le jeune math\u00e9maticien Keynes s&rsquo;initie \u00e0 la pens\u00e9e \u00e9conomique. Mais son horizon est alors \u00e9troitement britannique : \u00e0 qui s&rsquo;int\u00e9resse-t-il en effet ? \u00c0 Burke, \u00e0 Bentham, quelques fois \u00e0 Adam Smith, \u00e0 Ricardo, \u00e0 Malthus (qui repr\u00e9sente \u00e0 ses yeux l&rsquo;\u00ab\u00a0anti-Ricardo\u00a0\u00bb), \u00e0 Jevons, \u00e0 Marshall, son propre ma\u00eetre.<\/p>\n<p>En quoi consiste alors, le style de Keynes\u00a0?<\/p>\n<p>C\u2019est le style de celui qui \u00e9crit en 1922 dans <em>A Revision of the Treaty<\/em> que <\/p>\n<blockquote><p>\u00ab\u00a0les citoyens ordinaires ne sont pas soumis \u00e0 la m\u00eame obligation que nos ministres, de devoir sacrifier la v\u00e9racit\u00e9 au bien public. Parler et \u00e9crire librement est l\u2019une de ces petites satisfactions qu\u2019un particulier peut s\u2019autoriser. Il s\u2019agit peut-\u00eatre m\u00eame d\u2019une fa\u00e7on d\u2019apporter un \u00e9l\u00e9ment de plus \u00e0 cet agr\u00e9gat de choses que la baguette magique des hommes d\u2019\u00c9tat r\u00e9ussit \u00e0 faire travailler ensemble, de la mani\u00e8re merveilleuse que l\u2019on observe, pour notre bien ultime\u00a0\u00bb.<\/p><\/blockquote>\n<p>C\u2019est le style de celui qui \u00e9crit \u00e0 l\u2019un des ses correspondants qu\u2019il \u00ab\u00a0d\u00e9sesp\u00e8re personnellement obtenir des r\u00e9sultats par tout autre moyen qu\u2019en disant la v\u00e9rit\u00e9 violemment et brutalement \u2013 ceci finira par marcher, m\u00eame si c\u2019est avec lenteur\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>C\u2019est le style de celui qui accorde sa confiance aux fruits de la d\u00e9lib\u00e9ration de l\u2019homme plut\u00f4t qu\u2019\u00e0 ce qui est apparu spontan\u00e9ment dans le processus d\u2019auto-domestication de l\u2019esp\u00e8ce qu\u2019on appelle \u00ab\u00a0civilisation\u00a0\u00bb et qui en conclut qu\u2019il ne faut pas h\u00e9siter \u00e0 intervenir dans le cours de l\u2019action humaine, qu\u2019il ne faut pas h\u00e9siter \u00e0 enjoindre ou \u00e0 prohiber\u00a0:<\/p>\n<blockquote><p>\u00ab\u00a0Le monde <u>n\u2019est pas<\/u> gouvern\u00e9 d\u2019en-haut de telle mani\u00e8re que l\u2019int\u00e9r\u00eat priv\u00e9 et social co\u00efncident toujours. Le monde <u>n\u2019est pas<\/u> g\u00e9r\u00e9 ici-bas de telle mani\u00e8re que ceux-ci co\u00efncident en pratique. Que l\u2019int\u00e9r\u00eat \u00e9go\u00efste \u00e9clair\u00e9 op\u00e8re toujours dans l\u2019int\u00e9r\u00eat g\u00e9n\u00e9ral <u>n\u2019est pas<\/u> une d\u00e9duction correcte des principes de l\u2019\u00e9conomie. Il <u>n\u2019est pas<\/u> vrai non plus que l\u2019int\u00e9r\u00eat \u00e9go\u00efste <u>soit<\/u> \u00e9clair\u00e9\u00a0; ce qui est le plus souvent le cas, c\u2019est que des individus agissant s\u00e9par\u00e9ment pour promouvoir leurs propres objectifs sont trop ignorants ou trop faibles pour parvenir m\u00eame \u00e0 les atteindre. L\u2019exp\u00e9rience <u>ne<\/u> r\u00e9v\u00e8le <u>pas<\/u> que les individus, quand ils se constituent en unit\u00e9s sociales, soient toujours moins clairvoyants que quand ils agissent \u00e0 titre s\u00e9par\u00e9\u00a0\u00bb.<\/p><\/blockquote>\n<p>Robert Skidelsky note tr\u00e8s justement \u00e0 propos de Keynes qu\u2019\u00ab\u00a0il inventait la th\u00e9orie qui justifierait ce qu\u2019il avait l\u2019intention de faire\u00a0\u00bb, et c\u2019est l\u00e0 sans doute que se rejoignent la qualit\u00e9 principale et le d\u00e9faut principal de sa pens\u00e9e \u00e9conomique\u00a0: avoir produit une th\u00e9orie visant authentiquement \u00e0 transformer le monde, mais avoir paresseusement confi\u00e9 \u00e0 un ton o\u00f9 l\u2019on distingue parfois mal le v\u00e9ritable esprit de la simple <em>arrogance de classe<\/em>, le soin d\u2019en cacher les trop nombreuses faiblesses.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<blockquote>\n<p>Je termine ces jours-ci mon ouvrage consacr\u00e9 \u00e0 une r\u00e9flexion \u00e9conomique \u00e0 partir de Keynes (\u00e0 para\u00eetre chez Odile Jacob). 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