{"id":71507,"date":"2014-12-12T21:09:22","date_gmt":"2014-12-12T20:09:22","guid":{"rendered":"http:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/?p=71507"},"modified":"2016-03-01T21:13:30","modified_gmt":"2016-03-01T20:13:30","slug":"leconomie-sociale-de-michel-rocard-par-dominique-temple","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/2014\/12\/12\/leconomie-sociale-de-michel-rocard-par-dominique-temple\/","title":{"rendered":"<b>L\u2019\u00e9conomie sociale de Michel Rocard<\/b>, par Dominique Temple"},"content":{"rendered":"<blockquote><p>Billet invit\u00e9<\/p><\/blockquote>\n<p>Le lib\u00e9ralisme \u00e9conomique soutient qu\u2019il n\u2019existe qu\u2019un principe de l\u2019\u00e9conomie et que ce principe est l\u2019\u00e9change. Le libre-\u00e9change requiert la privatisation de la propri\u00e9t\u00e9 comme condition, et se justifie de l\u2019int\u00e9r\u00eat de chacun. Ses victimes souhaitent une alternative\u00a0: on voit aujourd\u2019hui na\u00eetre de nombreuses initiatives de la soci\u00e9t\u00e9 civile qui t\u00e9moignent d\u2019une r\u00e9flexion \u00e9thique. Mais que peut le sentiment \u00e9thique face \u00e0 une th\u00e9orie qui pr\u00e9tend se fonder sur la raison et la science, qui soutient que l\u2019\u00e9conomie ob\u00e9it aux lois de la nature, et enjoint \u00e0 l\u2019\u00e9thique de prendre acte de ses lois ?<\/p>\n<p>Chacun d\u2019entre nous pourtant ne sacrifie qu\u2019une fraction minime de son temps au calcul dans un but capitaliste, pour faire du profit et acqu\u00e9rir du pouvoir de domination sur autrui. Or, toutes ou presque nos activit\u00e9s sont interpr\u00e9t\u00e9es dans les comptes d\u2019une \u00e9conomie de profit avec des param\u00e8tres qui nous sont impos\u00e9s. Pourtant le d\u00e9bat d\u00e9mocratique est un d\u00e9bat contradictoire dans lequel les id\u00e9es des uns et les id\u00e9es des autres se relativisent. De cette relativisation na\u00eet un sentiment commun qui guide notre action imm\u00e9diate et transcende les oppositions id\u00e9ologiques en leur substituant une convivialit\u00e9, une d\u00e9cence collective et un savoir vivre fond\u00e9 sur le respect mutuel, la justice et la solidarit\u00e9 car ce sont l\u00e0 les valeurs imm\u00e9diatement produites par notre situation de m\u00e9diation entre les extr\u00eames. Or, cette r\u00e9sultante de la d\u00e9lib\u00e9ration ne se mesure pas, ne se compte pas, parce qu\u2019elle ne se traduit pas en repr\u00e9sentations objectives. Elle se ressent. Cr\u00e9er les conditions de cette m\u00e9diation, c\u2019est le but aujourd\u2019hui de plus en plus d\u2019initiatives de la soci\u00e9t\u00e9 civile qui pourtant tournent court peut-\u00eatre parce qu\u2019elles ne sont pas accompagn\u00e9es ou soutenues par la r\u00e9flexion th\u00e9orique ad\u00e9quate.<\/p>\n<p><!--more-->Dans l\u2019introduction du livre de Jeremy Rifkin, <em>La fin du travail<\/em> Michel Rocard \u00e9crit\u00a0:<\/p>\n<p><em>\u00ab\u2026 il m\u2019aura fallu pr\u00e8s de deux ans (1976-1977) pour conduire le Parti socialiste \u00e0 ce constat que les coop\u00e9ratives, les mutuelles et certaines associations dont l\u2019activit\u00e9 n\u2019est pas limit\u00e9e au service de leurs membres ont en commun quelque chose d\u2019essentiel, \u00e0 savoir le fait d\u2019offrir des biens ou des services sur le march\u00e9 sans y \u00eatre conduites par la recherche du profit personnel de leurs dirigeants. Trois bons mois furent n\u00e9cessaires pour tomber d\u2019accord sur une d\u00e9nomination commune pour cet ensemble\u00a0: sur ma proposition fut adopt\u00e9 le terme d\u2019\u00e9conomie sociale\u00a0\u00bb<\/em> p. XI.<\/p>\n<p>Michel Rocard voit donc na\u00eetre des entreprises hors de l\u2019\u00e9conomie capitaliste mais aussi hors des r\u00e9f\u00e9rences du parti socialiste\u00a0! Quel est donc leur principe commun\u00a0? Quel est le principe qui guide ces prestations si ce n\u2019est pas le <em>profit\u00a0<\/em>?<\/p>\n<p>La suite pr\u00e9cise\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab <em>Et j\u2019eus ensuite comme ministre, en 1981-82, le bonheur de pouvoir mettre en place quelques instruments de d\u00e9veloppement de ce secteur de l\u2019\u00e9conomie sociale\u00a0: le Conseil sup\u00e9rieur, outil de repr\u00e9sentation et de consultation, la d\u00e9l\u00e9gation interminist\u00e9rielle, outil d\u2019accompagnement l\u00e9gislatif et r\u00e9glementaire, l\u2019Institut de d\u00e9veloppement de l\u2019\u00e9conomie sociale, instrument bancaire\u2026 et enfin le concept d\u2019Union d\u2019\u00e9conomie sociale, cadre juridique\u2026\u00bb ibid.<\/em><\/p>\n<p>Il s\u2019agit l\u00e0 <em>d\u2019outils,<\/em> <em>d\u2019instruments<\/em> destin\u00e9s \u00e0 faciliter la vie de ces entreprises mais non une d\u00e9finition de leur activit\u00e9 qui les justifierait les unes par rapport aux autres.<\/p>\n<p>Michel Rocard prend donc acte d\u2019un nombre de plus en plus grand d\u2019activit\u00e9s et d\u2019institutions non capitalistes. Or, s\u2019il entend proposer des outils au d\u00e9veloppement de ces entreprises ce n\u2019est pas indiff\u00e9remment \u00e0 celles qui satisfont la jouissance de quelques privil\u00e9gi\u00e9s comme \u00e0 celles qui portent secours aux plus d\u00e9munis\u00a0au pr\u00e9texte qu\u2019elles ne seraient soumises ni les unes ni le autres \u00e0 l\u2019imp\u00e9ratif du profit! Il devient indispensable de proposer une d\u00e9finition des entreprises qui justifient ces soutiens. Et la voici\u00a0:<\/p>\n<p><em>\u00ab L\u2019\u00e9conomie sociale regroupe des organismes de nature priv\u00e9e, coop\u00e9ratives, mutuelles, associations, qui produisent des biens ou des services et les pr\u00e9sentent sur le march\u00e9 moyennant un prix qui peut \u00eatre acquitt\u00e9 directement par des clients ou indirectement par un tiers payant, collectivit\u00e9 publique ou institution de pr\u00e9voyance sociale. Il s\u2019agit d\u2019\u00e9conomie marchande pour ce qui est de la production et de sa r\u00e9mun\u00e9ration, mais pas pour ce qui est de la propri\u00e9t\u00e9 sociale des entreprises concern\u00e9es \u2013 qui \u00e9mane de leurs adh\u00e9rents mais comporte une part impartageable de propri\u00e9t\u00e9 commune -, ni de leur motivation \u00e0 produire \u2013 qui n\u2019est pas d\u2019abord le profit personnel des propri\u00e9taires ou des dirigeants majoritaires<\/em> \u00bb <em>ibid.<\/em><\/p>\n<p>Il s\u2019agit toujours d\u2019\u00e9conomie de <em>march\u00e9<\/em> mais ce <em>march\u00e9<\/em> n\u2019est plus le <em>march\u00e9 capitaliste,<\/em> et si sa condition pr\u00e9alable est bien la <em>propri\u00e9t\u00e9<\/em> <em>des moyens de production<\/em> ce n\u2019est plus la <em>propri\u00e9t\u00e9 priv\u00e9e, mais <\/em>au contraire la <em>propri\u00e9t\u00e9 commune<\/em>.<\/p>\n<ol>\n<li>Rocard \u00e9tend le champ de cette <em>\u00e9conomie sociale<\/em> aux entreprises sous tutelle de l\u2019Etat en \u00e9cartant cette fois toute confusion avec le <em>collectivisme<\/em>.<\/li>\n<\/ol>\n<p>\u00ab <em>On peut d\u00e9finir plus largement le tiers secteur. L\u2019expression vient aussi sous la plume de Rifkin sans distinction nette d\u2019avec l\u2019\u00e9conomie sociale. Le tiers secteur rassemble toutes les unit\u00e9s de production fournissant pour le march\u00e9, et qui ne sont ni capitalistes (propri\u00e9t\u00e9 priv\u00e9e de leurs actionnaires) ni \u00e9tatiques (nationalis\u00e9es). L\u2019\u00e9conomie sociale s\u2019y retrouve tout enti\u00e8re, mais il faut y ajouter l\u2019immense r\u00e9seau des collectivit\u00e9s territoriales et des entreprises, notamment des r\u00e9gies municipales, qui en d\u00e9pendent\u2026<\/em> \u00bb p. XII.<\/p>\n<p>Ni capitaliste ni collectiviste mais alors quelle r\u00e9f\u00e9rence ? Nombreuses sont les propositions d\u2019un nouveau principe\u00a0! mutualisme, coop\u00e9rationnisme, solidarisme, convivialisme, socialisme (dans l\u2019acception rocardienne), etc., toutes ces propositions en appellent \u00e0 au moins une valeur \u00e9thique, la <em>responsabilit\u00e9<\/em>, l<em>\u2019amiti\u00e9<\/em>, la <em>justice<\/em>, la <em>confiance<\/em>, la <em>libert\u00e9<\/em>\u2026 qui implique un autre <em>rapport social<\/em> que <em>l\u2019\u00e9change entre int\u00e9r\u00eats<\/em>. Mais quel <em>rapport social <\/em>? <em>L\u2019altruisme<\/em> parce qu\u2019il s\u2019oppose \u00e0 l\u2019\u00e9go\u00efsme est la proposition qui s\u2019impose de fa\u00e7on la plus imm\u00e9diate ! Son prestige ou sa fascination vient de ce qu\u2019il d\u00e9passe les limites de l\u2019individu qui sont autant de facteurs d\u2019impuissance de la libert\u00e9 \u00e0 laquelle chacun peut pr\u00e9tendre. Quelle d\u00e9ception d\u00e8s lors que son \u00e9chec\u00a0! La premi\u00e8re explication de cet \u00e9chec est qu\u2019il a \u00e9t\u00e9 domin\u00e9 par l\u2019individualisme et que l\u2019\u00e9conomie sociale a \u00e9t\u00e9 noy\u00e9e dans l\u2019\u00e9conomie lib\u00e9rale. Les deux grandes expressions de l\u2019altruisme occidental, la <em>colonisation<\/em> pour la pens\u00e9e politique et la <em>mission<\/em> pour la pens\u00e9e religieuse, ont \u00e9t\u00e9 de fait conjointes \u00e0 l\u2019expansion du <em>colonialisme<\/em>. Certes, le m\u00e9decin qui porte aux populations lamin\u00e9es par les \u00e9pid\u00e9mies ou les end\u00e9mies le secours de la m\u00e9decine occidentale, l\u2019enseignant qui apporte l\u2019alphab\u00e9tisation aux populations sans \u00e9criture, ne se reconnaissent pas dans le colon qui privatise les terres indig\u00e8nes ou le pasteur qui br\u00fble leurs ic\u00f4nes. Mais c\u2019est quand m\u00eame une impasse que de d\u00e9fendre l\u2019altruisme lorsque celui ci est coopt\u00e9 par le capitalisme. Laissons n\u00e9anmoins ce d\u00e9bat de c\u00f4t\u00e9. C\u2019est l\u2019altruisme ind\u00e9pendamment de sa promiscuit\u00e9 ou collusion avec le capitalisme qu\u2019il nous faut envisager car il n\u2019a pas besoin d\u2019\u00eatre d\u00e9voy\u00e9 par l\u2019exploitation de l\u2019homme par l\u2019homme pour \u00e9chouer.<\/p>\n<p>C\u2019est le mode de relation qui se d\u00e9finit comme altruisme qui est en r\u00e9alit\u00e9 en question. L\u2019altruisme doit r\u00e9pondre \u00e0 un imp\u00e9ratif qui pose la question\u00a0du bien commun\u00a0: qui d\u00e9finit le bien auquel l\u2019un et l\u2019autre dans une relation d\u2019entraide sont sens\u00e9s correspondre\u00a0? La d\u00e9finition du bien ne peut se contenter de l\u2019id\u00e9al de chacun. Le philosophe r\u00e9pond que pour tout homme le <em>bien premier<\/em>, sans lequel aucun autre ne peut \u00eatre con\u00e7u est la <em>pens\u00e9e<\/em> mais pour que chacun puisse penser encore faut-il le concours des uns et des autres car seul le <em>penser ensemble<\/em>, le d\u00e9bat, peut soutenir des repr\u00e9sentations qui fassent sens pour les uns comme pour les autres. De penser ensemble est n\u00e9cessaire \u00e0 la gen\u00e8se des valeurs communes. Cette r\u00e9ponse soumet l\u2019altruisme \u00e0 un rapport \u00e0 l\u2019autre, la r\u00e9ciprocit\u00e9, qui fait intervenir, toujours au dire du philosophe, deux param\u00e8tres\u00a0: l\u2019\u00e9galit\u00e9, (<em>l\u2019isotes<\/em>), non pas l\u2019\u00e9galit\u00e9 num\u00e9rique mais la <em>parit\u00e9<\/em>, l\u2019\u00e9galit\u00e9 en droit qui respecte donc les diff\u00e9rences de chacun. Mais aussi une certaine identit\u00e9 non pas une identit\u00e9 de ressemblance mais de <em>proximit\u00e9, <\/em>une langue commune<em>.<\/em> Le juste milieu de la bonne distance (la <em>mesotes<\/em>) se traduit d\u00e8s lors en un sentiment pr\u00e9cis, le <em>respect<\/em>. La r\u00e9ciprocit\u00e9 est appel\u00e9e \u00e0 soutenir l\u2019altruisme de fa\u00e7on \u00e0 ce que le bien qui en r\u00e9sulte puisse \u00eatre une r\u00e9f\u00e9rence commune pour les uns comme pour les autres.<\/p>\n<p>Nous savons maintenant pourquoi l\u2019altruisme \u00e9choue, il \u00e9choue chaque fois qu\u2019il n\u2019est pas soutenu par la r\u00e9ciprocit\u00e9. C\u2019est dire aussi que lorsque l\u2019\u00e9galit\u00e9 n\u2019est pas assur\u00e9e, le juste milieu ne peut se constituer comme le bien appr\u00e9ci\u00e9 de fa\u00e7on identique par les deux parties. L\u2019altruisme est impuissant chaque fois que l\u2019un aide l\u2019autre de fa\u00e7on unilat\u00e9rale et que la r\u00e9ciprocit\u00e9 n\u2019est pas d\u2019abord requise. L\u2019impuissance de l\u2019altruisme nous indique une troisi\u00e8me voie celle de la r\u00e9ciprocit\u00e9 qui conduit \u00e0 \u00a0la <em>puissance<\/em>. Ce n\u2019est pas un jeu de mot\u00a0! Le terme est d\u2019Aristote qui requiert la <em>mesotes<\/em> que l\u2019on a l\u2019habitude de traduire par le <em>juste milieu entre les contraires<\/em> ou encore la <em>m\u00e9di\u00e9t\u00e9<\/em>\u00a0: mais qu\u2019est ce que cette <em>m\u00e9di\u00e9t\u00e9<\/em> qui remplit l\u2019espace entre les contraires\u00a0? Une conscience commune puisque d\u00e9termin\u00e9e ni par l\u2019action de l\u2019un ni par celle de l\u2019autre mais qui pr\u00e9tend r\u00e9pondre \u00e0 la fois et simultan\u00e9ment des deux. La <em>m\u00e9di\u00e9t\u00e9 <\/em>est ici la <em>conscience<\/em> <em>commune<\/em> qui r\u00e9sulte d\u2019un <em>rapport de r\u00e9ciprocit\u00e9<\/em>. Et par <em>r\u00e9ciprocit\u00e9<\/em> on entend ici une relation telle que l\u2019action de l\u2019un soit relativis\u00e9e par l\u2019action de l\u2019autre.<\/p>\n<p>Ce qui est important n\u2019est pas tant la question de la naissance de cette conscience ni que celle-ci soit le <em>respect<\/em> mais qu\u2019elle ne soit possible pour l\u2019un que pour autant qu\u2019elle le soit pour l\u2019autre, que la conscience soit donc <em>engendr\u00e9e pour chacun par une matrice commune<\/em>. Elle est aussit\u00f4t une r\u00e9f\u00e9rence sans \u00e9quivoque, et, pour l\u2019un et pour l\u2019autre, irr\u00e9cusable en tant que crit\u00e8re de v\u00e9rit\u00e9 pour les repr\u00e9sentations et les imaginaires qui en t\u00e9moignent. C\u2019est ici que se trouve le secret de la valeur. Que l\u2019on envisage la chose du point de vue d\u2019une relation de r\u00e9ciprocit\u00e9 connot\u00e9e par la bienveillance et le sentiment qui na\u00eet entre les partenaires devient l\u2019amiti\u00e9.<\/p>\n<p>S\u2019agit-il l\u00e0 d\u2019une proposition qui n\u2019appartiendrait qu\u2019\u00e0 la philosophie aristot\u00e9licienne \u00e0 laquelle nous faisons r\u00e9f\u00e9rence\u00a0? Qu\u2019on se rassure. Toutes les communaut\u00e9s de la terre depuis le commencement de la soci\u00e9t\u00e9, ne cessent de redire la m\u00eame chose quoique de fa\u00e7on empirique, certes. En France c\u2019est \u00e0 partir du travail de Marcel Mauss, que l\u2019anthropologie a pu montrer qu\u2019il n\u2019est pas de soci\u00e9t\u00e9 qui ne soit fond\u00e9e sur <em>l\u2019alliance<\/em> (la <em>r\u00e9ciprocit\u00e9 directe<\/em> dans ses termes, ou <em>restreinte<\/em> pour emprunter au vocabulaire de L\u00e9vi-Strauss) et sur la <em>filiation<\/em> (la <em>r\u00e9ciprocit\u00e9 indirecte<\/em> selon Marcel Mauss, ou <em>g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e (L\u00e9vi-Strauss<\/em>) d\u00e8s la constitution d\u2019une famille, de sorte que tout homme na\u00eet dans la soci\u00e9t\u00e9 humaine dans l\u2019exp\u00e9rience de ce qui constitue la matrice du sentiment d\u2019\u00eatre humain, c\u2019est-\u00e0-dire imm\u00e9diatement dot\u00e9 d\u2019une conscience \u00e9thique.<\/p>\n<p>C\u2019est par le mot <em>partage<\/em> (<em>metadosis<\/em>) que l\u2019on d\u00e9crit le plus commun\u00e9ment la structure de r\u00e9ciprocit\u00e9 qui pr\u00e9vaut entre familles apparent\u00e9es associ\u00e9es pour former une cit\u00e9, et par le terme de <em>march\u00e9<\/em> lorsqu\u2019il s\u2019agit d\u2019ensembles plus importants&#8230; Et d\u00e9j\u00e0 la distinction entre <em>alliance<\/em>, <em>filiation<\/em>, <em>partage<\/em>,<em> march\u00e9<\/em> laisse apercevoir que plusieurs structures sociales que l\u2019on appellera ici <em>structures sociales de base<\/em> ou <em>structures de r\u00e9ciprocit\u00e9 \u00e9l\u00e9mentaires<\/em> sont capables d\u2019actualiser le principe de r\u00e9ciprocit\u00e9. Or, la valeur \u00e9thique produite par chacune de ces structures n\u2019est pas la m\u00eame. D\u00e8s lors, comme chacune de ces valeurs se pr\u00e9tend absolue parce que traduisant un sentiment de nature affective, la pr\u00e9\u00e9minence de telle ou telle entra\u00eene l\u2019incompatibilit\u00e9 d\u2019id\u00e9aux communautaires diff\u00e9rents. Ici, par exemple, la libert\u00e9, ici l\u2019\u00e9galit\u00e9, etc.<\/p>\n<p>Michel Rocard, lui, choisit la <em>justice\u00a0<\/em>: \u00ab <em>L\u2019alternative \u00e0 la barbarie montante est bien un projet global d\u2019organisation sociale qui peut maintenant, enfin, porter le nom de socialisme, puisque celui-ci, aujourd\u2019hui, se d\u00e9finit comme l\u2019organisation collective de la libert\u00e9 dans la justice<\/em> \u00bb, p. XVII. L\u2019organisation collective de la libert\u00e9 est alors suspendue au sentiment du juste. Mais faut il ainsi oublier la matrice de la justice\u00a0? L\u2019oubli de cette matrice comme l\u2019oubli de la matrice de toute valeur quelle qu\u2019elle soit, oblige \u00e0 suspendre l\u2019organisation sociale \u00e0 l\u2019efficience de cette valeur, \u00e0 l\u2019imp\u00e9ratif cat\u00e9gorique de cette valeur, et de surcro\u00eet \u00e0 l\u2019imaginaire dans lequel elle s\u2019exprime, ce qui n\u2019est pas sans cons\u00e9quences souvent n\u00e9gatives. Prenons l\u2019exemple de la justice elle-m\u00eame\u00a0: dans une structure de <em>r\u00e9ciprocit\u00e9 g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e<\/em> le sentiment d\u2019\u00eatre toujours responsable d\u2019autrui qui na\u00eet du fait que chacun incarne la <em>m\u00e9di\u00e9t\u00e9<\/em> pour les autres se redouble de l\u2019obligation d\u2019\u00e9quilibrer ses prestations de fa\u00e7on \u00e9gale, ni trop ni pas assez \u00e0 chacun de ses partenaires puisque chacun est interm\u00e9diaire entre deux autres\u00a0: le sentiment de responsabilit\u00e9 se redouble du sentiment de justice. Or, dans un syst\u00e8me de <em>r\u00e9ciprocit\u00e9 centralis\u00e9e<\/em> que l\u2019on appelle aussi <em>redistribution<\/em> un seul protagoniste sert de <em>tiers interm\u00e9diaire<\/em> entre tous les autres\u00a0: sur lui convergent toutes les contributions qu\u2019il r\u00e9partit \u00e0 chacun de fa\u00e7on \u00e9gale. Ce m\u00e9diateur unique est donc seul \u00e0 \u00eatre investi du sentiment de la justice. Autre distinction\u00a0: dans un syst\u00e8me de r\u00e9ciprocit\u00e9 de bienveillance la justice est distributive mais dans un syst\u00e8me de r\u00e9ciprocit\u00e9 n\u00e9gative la justice est corrective. Bref, la justice se d\u00e9cline sous des modalit\u00e9s diff\u00e9rentes selon la structure et la forme de la r\u00e9ciprocit\u00e9 qui lui donne naissance.<\/p>\n<p>L\u2019\u00e9conomie sociale doit donc d\u00e9fier deux \u00e9cueils. Le premier est que le choix d\u2019une valeur n\u2019en est pas moins limit\u00e9 par le choix d\u2019une autre valeur par autrui d\u2019o\u00f9 la comp\u00e9tition aveugle entre des r\u00e9f\u00e9rences exclusives les unes des autres, la libert\u00e9 et l\u2019amiti\u00e9, l\u2019amiti\u00e9 et la justice, ou la s\u00e9curit\u00e9 et la responsabilit\u00e9, etc.,\u00a0 sans parler des incompr\u00e9hensions dues aux imaginaires de chacun en fonction de ses qualit\u00e9s individuelles. Le second est qu\u2019\u00e9tant de nature affective toute valeur \u00e9tant absolue\u00a0 elle s\u2019impose et du coup \u00e9carte l\u2019\u00e9ventualit\u00e9 d\u2019une r\u00e9flexion th\u00e9orique jug\u00e9e superflue parce qu\u2019insultant sa perfection ou diminuant son efficience ! Si l\u2019on \u00e9chappe \u00e0 Charybde on n\u2019\u00e9chappe pas \u00e0 Scylla\u00a0: le second \u00e9cueil ne pardonne pas.<\/p>\n<p>Il faut ici dire et redire\u00a0: la difficult\u00e9 pour laquelle les valeurs \u00e9thiques ne peuvent \u00eatre invoqu\u00e9es sans conduire \u00e0 ces deux \u00e9cueils est que tout sentiment \u00e9thique est de nature affective et donc absolue.<\/p>\n<p>Le libre-\u00e9change se pr\u00e9sente alors comme une alternative \u00e0 l\u2019affrontement de communaut\u00e9s qui chacune est intransigeante sur sa d\u00e9finition de la valeur. Il permet de passer outre \u00e0 toute obligation \u00e9thique, au b\u00e9n\u00e9fice du <em>pouvoir<\/em> de chacun de choisir ce qui lui convient en fonction d\u2019un rapport de force neutre et objectif. La raison trouve ici une fonction utilitaire. Le lib\u00e9ralisme politique se pr\u00e9vaut donc comme son nom l\u2019indique de la caution du libre-arbitre.<\/p>\n<p>La raison utilise pour g\u00e9rer l\u2019\u00e9conomie la logique emprunt\u00e9e \u00e0 la physique. Que cette logique permette de dominer le monde est pour le lib\u00e9ralisme \u00e9conomique un atout majeur et m\u00eame d\u00e9cisif car ce sont de tr\u00e8s puissants moyens dont il peut disposer non seulement pour am\u00e9liorer les conditions d\u2019existence de tout le monde mais pour d\u00e9multiplier la concurrence entre les uns et les autres en incitant chacun \u00e0 l\u2019investissement pour acqu\u00e9rir toujours plus de pouvoir. Mais elle exerce aussi un effet d\u00e9vastateur en donnant aux plus forts les moyens d\u2019\u00e9craser les plus faibles et l\u2019occasion de s\u2019approprier des choses rares, des ressources naturelles, des moyens de production\u2026 par la privatisation de la propri\u00e9t\u00e9.<\/p>\n<p>En l\u2019absence de la th\u00e9orie de la r\u00e9ciprocit\u00e9 quand bien m\u00eame au nom des valeurs constitu\u00e9es et h\u00e9rit\u00e9es de la Tradition toutes les victimes de l\u2019accumulation capitaliste se ligueraient-elles pour acc\u00e9der au pouvoir politique rien ne leur permettrait de se lib\u00e9rer des lois de la physique,\u00a0qui conduit \u00e0 traiter des hommes comme des choses ou encore leurs rapports comme des rapports de forces, et l\u2019\u00e9change restera la r\u00e9f\u00e9rence oblig\u00e9e. L\u2019impuissance de l\u2019\u00e9conomie sociale n\u2019est donc pas due \u00e0 la vilenie ou \u00e0 la m\u00e9chancet\u00e9 du lib\u00e9ralisme \u00e9conomique mais \u00e0 son propre aveuglement th\u00e9orique.<\/p>\n<p>Nombre d\u2019auteurs croient r\u00e9soudre la difficult\u00e9 en envisageant deux niveaux \u00e9conomiques\u00a0qu\u2019il suffirait de prot\u00e9ger l\u2019un de l\u2019autre, l\u2019un qui int\u00e9resserait les relations de proximit\u00e9 o\u00f9 la r\u00e9ciprocit\u00e9 pourrait \u00eatre v\u00e9cue selon le mode appris de la communaut\u00e9 familiale, et l\u2019autre qui serait sacrifi\u00e9 au libre-\u00e9change, renouvelant la distinction sur laquelle Aristote fondait les deux sens antinomiques de la chr\u00e9matistique\u00a0: l\u2019accumulation du <em>capital de redistribution<\/em> \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de la cit\u00e9 (ou de <em>l\u2019\u00e9conomie domestique<\/em> que l\u2019on traduit parfois par <em>oikonomie<\/em> (<em>oikos\u00a0<\/em>: communaut\u00e9 familiale), et l\u2019accumulation sans limite du <em>pouvoir \u00e9conomique<\/em> obtenu de la sp\u00e9culation qu\u2019autorise le libre-\u00e9change. Il n\u2019est pas n\u00e9cessaire de recourir \u00e0 la th\u00e9orie disent les promoteurs de cette dichotomie : l\u2019exp\u00e9rience suffit, et tout un chacun, parce qu\u2019il peut appr\u00e9cier les valeurs \u00e9thiques produites par ses relations avec autrui d\u00e8s sa naissance dans sa famille dispose d\u2019une conscience affective dont l\u2019efficience est imm\u00e9diate et s\u00fbre qui n\u2019a pas besoin de la th\u00e9orie ou de la r\u00e9flexion pour se manifester. Bien au contraire la spontan\u00e9it\u00e9 est sans aucun doute une condition de son authenticit\u00e9. On ne se demande pas pourquoi on tend la main \u00e0 quelqu\u2019un qui se noie. D\u2019o\u00f9 leur proposition de garder la r\u00e9ciprocit\u00e9 pour les relations affectives et laisser l\u2019organisation politique au libre-\u00e9change.Cette solution trouve cependant vite une limite qu\u2019illustre la lutte du pot de terre et du pot de fer. Personne ne conteste que le pot de terre puisse contenir du tr\u00e8s bon vin bien meilleur que celui du pot de fer mais ce n\u2019est pas leur contenu que l\u2019on doit envisager mais le contenant. C\u2019est des institutions dont il est question et des entreprises qui doivent en respecter les r\u00e8gles et lorsque le pot de fer rencontre le pot de terre celui-ci ne tient pas.<\/p>\n<p>Le duel entre l\u2019\u00e9conomie sociale et l\u2019\u00e9conomie capitaliste devient alors d\u2019autant plus path\u00e9tique que la bourgeoisie ne m\u00e9prise pas les liens cr\u00e9\u00e9s par les relations de r\u00e9ciprocit\u00e9, bien au contraire elle les utilise \u00e0 bon escient pourrait-on dire pour renforcer la coh\u00e9sion de sa classe. Avec pudeur elle se contente alors d\u2019appeler l\u2019intimit\u00e9 cr\u00e9\u00e9e entre les co-propri\u00e9taires du capital <em>lien social<\/em>. Au contraire \u00e0 chaque fois que l\u2019\u00e9conomie solidaire ou l\u2019\u00e9conomie sociale croit se d\u00e9multiplier en faisant appel aux services du libre-\u00e9change, c\u2019est la soumission des valeurs \u00e9thiques aux imp\u00e9ratifs de la concurrence pour le pouvoir qu\u2019elle promeut de fa\u00e7on suicidaire. En l\u2019absence d\u2019une th\u00e9orie qui rende compte de la logique propre de chaque syst\u00e8me, et en l\u2019absence par cons\u00e9quent d\u2019interface, toute entreprise passe en fin de compte sous le joug de la raison utilitariste.<\/p>\n<p>On doit donc se tourner dans une autre direction. L\u2019autre direction est de donner une dimension politique aux valeurs reconnues dans l\u2019\u00e9conomie domestique et de cr\u00e9er pour cela les institutions correspondant aux structures de r\u00e9ciprocit\u00e9 familiale \u00e0 l\u2019\u00e9chelon plan\u00e9taire.<\/p>\n<p>Si toute valeur \u00e9thique se pr\u00e9sente comme un commandement qui ne souffre aucune contestation, par contre elle peut \u00eatre ma\u00eetris\u00e9e \u00e0 sa source par les conditions de sa gen\u00e8se, au niveau de sa matrice. Mais redisons le encore une fois la ma\u00eetrise rationnelle de la r\u00e9ciprocit\u00e9 n\u2019est possible que depuis que la raison peut respecter les rapports des uns et des autres selon une autre logique que celle des rapports de force, c\u2019est-\u00e0-dire seulement depuis qu\u2019elle peut appliquer aux relations humaines une autre logique que celle de la physique.<\/p>\n<p>Or, la science autorise aujourd\u2019hui que l\u2019on fasse droit aux matrices de la valeur sans leur substituer des structures sociales qui leur font violence parce que seulement compatibles avec les rapports de force de la physique newtonienne. Elle met \u00e0 la disposition de tous les d\u00e9couvertes n\u00e9cessaires \u00e0 la ma\u00eetrise de la logique de la vie et celle de l\u2019esprit. La science permet de reconna\u00eetre comment ces logiques peuvent s\u2019exercer sans appara\u00eetre irrationnelles.<\/p>\n<p>Et d\u00e8s lors il est possible de comprendre les buts et les choix affectifs des diverses parties prenantes de la n\u00e9buleuse que Michel Rocard place sous le terme <em>d\u2019\u00e9conomie sociale<\/em> et de <em>propri\u00e9t\u00e9 commune<\/em>. Et il est possible de proposer comme il l\u2019a fait les outils n\u00e9cessaires \u00e0 ces entreprises qui ob\u00e9issent au <em>principe de r\u00e9ciprocit\u00e9<\/em> de fa\u00e7on \u00e0 concilier les valeurs qu\u2019elles produisent mais sans \u00eatre dupes de leurs imp\u00e9ratifs et de leurs affrontements.<\/p>\n<p>On s\u2019apercevra aussi que cette \u00e9conomie sociale n\u2019est pas seulement r\u00e9invent\u00e9e par la soci\u00e9t\u00e9 civile pour faire face \u00e0 \u201c<em>la barbarie montante<\/em>\u201d mais qu\u2019elle est apparent\u00e9e aux \u00e9conomies non capitalistes du monde entier qui faute d\u2019une th\u00e9orie qui en d\u00e9voile la rationalit\u00e9 sont de plus en plus saccag\u00e9es par l\u2019incessante agression capitaliste. Un champ encore plus vaste que celui de l\u2019Etat providence !<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<blockquote>\n<p>Billet invit\u00e9<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Le lib\u00e9ralisme \u00e9conomique soutient qu\u2019il n\u2019existe qu\u2019un principe de l\u2019\u00e9conomie et que ce principe est l\u2019\u00e9change. Le libre-\u00e9change requiert la privatisation de la propri\u00e9t\u00e9 comme condition, et se justifie de l\u2019int\u00e9r\u00eat de chacun. Ses victimes souhaitent une alternative\u00a0: on voit aujourd\u2019hui na\u00eetre de nombreuses initiatives de la soci\u00e9t\u00e9 civile qui t\u00e9moignent d\u2019une r\u00e9flexion [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":38,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[1],"tags":[3050,3772],"class_list":["post-71507","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-economie","tag-jeremy-rifkin","tag-michel-rocard"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/71507","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/users\/38"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=71507"}],"version-history":[{"count":2,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/71507\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":83040,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/71507\/revisions\/83040"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=71507"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=71507"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=71507"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}