{"id":7179,"date":"2010-01-26T12:09:02","date_gmt":"2010-01-26T11:09:02","guid":{"rendered":"http:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/?p=7179"},"modified":"2016-07-10T11:44:27","modified_gmt":"2016-07-10T09:44:27","slug":"comment-on-devient-l%e2%80%99%c2%ab-anthropologue-de-la-crise-%c2%bb","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/2010\/01\/26\/comment-on-devient-l%e2%80%99%c2%ab-anthropologue-de-la-crise-%c2%bb\/","title":{"rendered":"<b>Comment on devient l\u2019\u00ab&nbsp;anthropologue de la crise \u00bb<\/b>"},"content":{"rendered":"<blockquote><p>Au printemps dernier, la revue d\u2019anthropologie <strong>Terrain<\/strong> me demandait de participer \u00e0 un num\u00e9ro sp\u00e9cial consacr\u00e9 aux catastrophes, au titre d\u2019\u00ab anthropologue de la crise \u00bb. Je r\u00e9digeai le texte qui suit, consacr\u00e9 \u00e0 mon <i>terrain<\/i> dans le monde de la finance. \u00ab Terrain \u00bb d\u00e9cida de ne pas le publier. Je l\u2019ai ressorti car il fera l\u2019objet d\u2019un expos\u00e9 que je ferai demain \u00e0 l\u2019Universit\u00e9 de Rennes, dans le cadre du s\u00e9minaire de <a href=\"http:\/\/www.anthropiques.org\/\">Jean-Michel Le Bot<\/a> ; j\u2019ai pens\u00e9 qu\u2019il pourrait \u00e9galement vous int\u00e9resser.<\/p>\n<p><u>N. B.<\/u> : a \u00e9t\u00e9 publi\u00e9 depuis dans <u>le d\u00e9bat<\/u> N\u00b0 161, septembre-octobre 2010.<\/p><\/blockquote>\n<p><u>Comment France Culture peut faire de vous un <i>trader<\/i><\/u><\/p>\n<p>Mon premier emploi aux \u00c9tats-Unis fut un contrat de trois mois en tant que programmeur chez <i>United PanAm Mortgage<\/i> \u00e0 Orange, la capitale administrative d\u2019Orange County en Californie m\u00e9ridionale. On \u00e9tait en avril 1998. <i>PanAm<\/i> \u00e9tait ce qu\u2019on appelle maintenant un \u00e9tablissement financier \u00ab subprime \u00bb : accordant des pr\u00eats hypoth\u00e9caires \u00e0 des m\u00e9nages peu fortun\u00e9s.<\/p>\n<p>Le terme \u00ab subprime \u00bb n\u2019\u00e9tait pas utilis\u00e9 : on disait alors \u00ab consommateurs C et D \u00bb. C\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment \u00e0 cette \u00e9poque : aux alentours de 1998, que l\u2019on prit l\u2019habitude d\u2019appeler \u00ab prime \u00bb les candidats \u00e0 l\u2019emprunt dont la <i>cote FICO<\/i> \u00e9tait sup\u00e9rieure \u00e0 620 et \u00ab subprime \u00bb ceux pour qui elle \u00e9tait inf\u00e9rieure \u00e0 ce chiffre. FICO, est l\u2019acronyme de <i>Fair &amp; Isaacs Company<\/i>, une firme proposant une m\u00e9thode qui permet aux \u00ab credit bureaus \u00bb centralisant les donn\u00e9es relatives aux emprunts des particuliers d\u2019attribuer \u00e0 ceux-ci une note cens\u00e9e refl\u00e9ter le \u00ab risque de cr\u00e9dit \u00bb, le risque de non\u2013remboursement, qu\u2019ils pr\u00e9sentent pour un pr\u00eateur \u00e9ventuel. On \u00e9voquait jusque-l\u00e0 en parlant des consommateurs, les cat\u00e9gories A, B, C et D, les m\u00eames que l\u2019on applique au risque de cr\u00e9dit que pr\u00e9sentent les entreprises et les \u00c9tats. A et B sont fiables, \u00e9tant jug\u00e9s \u00ab investment quality \u00bb, d\u2019une qualit\u00e9 propice \u00e0 l\u2019investissement, C et D \u00e9tant eux qualifi\u00e9s de \u00ab sp\u00e9culatif \u00bb. On aurait d\u00fb se souvenir de la qualit\u00e9 douteuse des produits \u00ab subprime \u00bb mais un puissant effort de <i>marketing<\/i> fit en sorte qu\u2019il n\u2019en soit pas ainsi.<\/p>\n<p>J\u2019\u00e9tais entr\u00e9 en finance en 1990, la cons\u00e9quence d\u2019une s\u00e9rie de \u00ab Nuits magn\u00e9tiques \u00bb que j\u2019avais produites pour France Culture. En 1988, Laure Adler, responsable de l\u2019\u00e9mission, m\u2019avait appel\u00e9 et m\u2019avait dit en substance : \u00ab J\u2019ai beaucoup aim\u00e9 ce que vous avez \u00e9crit sur les p\u00eacheurs bretons (Jorion 1983, Delbos et Jorion 1984) pourriez-vous me faire une s\u00e9rie d\u2019\u00e9missions sur ce sujet ? \u00bb. Je lui avais r\u00e9pondu qu\u2019il y avait plusieurs ann\u00e9es que je ne m\u2019occupais plus de p\u00eache. \u00ab Qu\u2019est-ce que vous faites maintenant ? \u00bb, m\u2019avait-elle alors demand\u00e9. Je lui avais expliqu\u00e9 que j\u2019\u00e9tais devenu chercheur en intelligence artificielle et elle avait r\u00e9pondu du tac-au-tac : \u00ab C\u2019est tr\u00e8s int\u00e9ressant aussi : faites-moi donc quatre Nuits Magn\u00e9tiques l\u00e0-dessus \u00bb.<\/p>\n<p>Les \u00e9missions ont \u00e9t\u00e9 programm\u00e9es en novembre 1988 puis furent rediffus\u00e9es durant l\u2019\u00e9t\u00e9 1989. C\u2019est \u00e0 cette \u00e9poque l\u00e0 que Jean-Fran\u00e7ois Casanova les entendit. Il \u00e9crivit \u00e0 France Culture, expliquant que ces \u00ab Nuits magn\u00e9tiques \u00bb l\u2019avaient fascin\u00e9 et demandant \u00e0 en rencontrer le producteur. Je lui r\u00e9pondis, sur quoi il m\u2019invita \u00e0 d\u00e9jeuner. Nous avons discut\u00e9 de la th\u00e9orie du chaos. C\u2019\u00e9tait l\u2019\u00e9poque o\u00f9 un changement s\u2019op\u00e9rait dans le secteur bancaire : le personnel des banques \u00e9tait constitu\u00e9 jusque-l\u00e0 essentiellement de comptables et d\u2019\u00e9conomistes. Avec l\u2019informatisation et la n\u00e9cessit\u00e9 de mod\u00e9liser le fonctionnement des instruments financiers sophistiqu\u00e9s que constituaient les produits d\u00e9riv\u00e9s pour mieux les comprendre, la finance commen\u00e7ait \u00e0 faire appel \u00e0 d\u2019autres comp\u00e9tences : ing\u00e9nieurs, math\u00e9maticiens appliqu\u00e9s ou physiciens. J\u2019\u00e9tais un sp\u00e9cialiste de l\u2019anthropologie math\u00e9matique, j\u2019avais \u00e9t\u00e9 ing\u00e9nieur dans le cadre du projet CONNEX au laboratoire d\u2019intelligence artificielle des British Telecom, nos conversations s\u2019inscrivaient dans le cadre de ce nouveau climat.<\/p>\n<p><!--more-->\u00c0 l\u2019\u00e9poque o\u00f9 j\u2019\u00e9tais \u00e9tudiant au D\u00e9partement d\u2019anthropologie sociale \u00e0 l\u2019Universit\u00e9 de Cambridge en 1975 et 1976, nous avions un s\u00e9minaire hebdomadaire intitul\u00e9 le \u00ab Writing up Seminar \u00bb. Les \u00e9tudiants th\u00e9sards se r\u00e9unissaient un soir par semaine chez l\u2019un d\u2019entre eux, informaient leurs condisciples de leur progr\u00e8s dans la r\u00e9daction de leur th\u00e8se, et proposaient \u00e0 la discussion leurs interrogations et les difficult\u00e9s contre lesquelles ils butaient. L\u2019exp\u00e9rience de terrain de certains d\u2019entre nous \u00e9tait de qualit\u00e9 tr\u00e8s douteuse et les questions que nous tentions de r\u00e9soudre collectivement nous plongeaient souvent dans la perplexit\u00e9. Tel, dont je me souviens, ayant men\u00e9 son terrain en Union Sovi\u00e9tique, avait \u00e9t\u00e9 fil\u00e9 en permanence et n\u2019avait recueilli apr\u00e8s un s\u00e9jour de plusieurs ann\u00e9es que le r\u00e9cit d\u2019une s\u00e9rie d\u2019anecdotes : rien qu\u2019il soit possible de consid\u00e9rer comme le mat\u00e9riau sur lequel fonder une th\u00e8se. Telle autre, se retrouvant en Indon\u00e9sie au sein d\u2019un paysage politique tendu s\u2019\u00e9tait retrouv\u00e9e un atout dans la rivalit\u00e9 entre grandes familles et adopt\u00e9e comme chouchou par l\u2019une d\u2019entre elles. Se voyant proposer la vie de ch\u00e2teau, elle n\u2019avait oppos\u00e9 aucune r\u00e9sistance et en avait joui pleinement. Elle se retrouvait, apr\u00e8s plusieurs ann\u00e9es de terrain, en possession d\u2019une vision unilat\u00e9rale et filtr\u00e9e par ses h\u00f4tes \u2013 rien qui ressemble \u00e0 la vision d\u2019ensemble d\u2019une soci\u00e9t\u00e9 \u2013, un mat\u00e9riau biais\u00e9 qu\u2019elle s\u2019effor\u00e7ait sans grand succ\u00e8s de monter en une th\u00e8se.<\/p>\n<p>Nous \u00e9tions tr\u00e8s consciencieux et avides des r\u00e9cits de nos a\u00een\u00e9s que nous invitions \u00e0 relater ce qu\u2019avait \u00e9t\u00e9 leur propre exp\u00e9rience de terrain et je me souviens en particulier d\u2019une soir\u00e9e \u00e0 mon domicile durant laquelle Audrey Richards nous raconta son s\u00e9jour au d\u00e9but des ann\u00e9es trente chez les Bemba de Zambie, et en particulier la visite que lui avait rendue son directeur de th\u00e8se : Bronislaw Malinowski.<\/p>\n<p>\u00c0 cette \u00e9poque un d\u00e9bat faisait rage en anthropologie sur la question : qu\u2019est-ce qu\u2019un terrain l\u00e9gitime ? Mon propre terrain, en Bretagne, traditionnellement \u00ab terre de folklore \u00bb plut\u00f4t que \u00ab terre d\u2019ethnologie \u00bb, faisait sourciller. Une collection d\u2019ouvrages tr\u00e8s populaires \u00e0 l\u2019\u00e9poque \u00e9tait publi\u00e9e par l\u2019\u00e9diteur am\u00e9ricain Holt, Rinehart &amp; Winston : des ethnologues y racontaient, souvent sur un mode humoristique, leurs aventures de terrain. D\u2019autres ouvrages se penchaient \u00e9galement sur l\u2019exp\u00e9rience de terrain et s\u2019effor\u00e7aient de l\u2019analyser sur un plan \u00e9pist\u00e9mologique cette fois. L\u2019un des ouvrages appartenant \u00e0 cette derni\u00e8re famille : <i>Anthropological Research : The Structure of Inquiry<\/i>, \u00e0 la couverture toil\u00e9e rose bonbon, \u00e9tait connu sous le nom de \u00ab Pelto &amp; Pelto \u00bb, du nom de ses auteurs : Pertti et Gretel Pelto. Si j\u2019ai bon souvenir, c\u2019est dans cet ouvrage que se trouvait la remarque que la m\u00e9thode princeps de l\u2019anthropologie : l\u2019<i>observation participante<\/i> ne pourrait jamais trouver \u00e0 s\u2019appliquer dans certains contextes. Les auteurs examinaient une vari\u00e9t\u00e9 de terrains tr\u00e8s sp\u00e9ciaux \u2013 entrepris d\u2019ailleurs le plus souvent par des journalistes plut\u00f4t que par des ethnologues \u2013 o\u00f9 l\u2019un s\u2019\u00e9tait fait passer pour un noir, un autre pour un prisonnier, et se posait la question des terrains dits <i>impossibles<\/i>. Comment faire, par exemple, de l\u2019\u00ab observation participante \u00bb dans le milieu des chirurgiens, leur m\u00e9tier \u00e9tant fond\u00e9 sur une expertise tr\u00e8s pointue et leur milieu \u00e9tant ferm\u00e9 du fait-m\u00eame de l\u2019exigence de cette comp\u00e9tence rare ? L\u2019exemple qui m\u2019avait le plus frapp\u00e9 dans l\u2019ouvrage \u00e9tait celui des banquiers : comment un anthropologue pourrait-il se faire accepter dans le milieu de la finance et se faire consid\u00e9rer comme l\u2019un de leurs par les dirigeants d\u2019une banque ?<\/p>\n<p>Quand, apr\u00e8s plusieurs conversations \u2013 comprenant en particulier un expos\u00e9 de mes travaux \u00e0 mon domicile sur mon ordinateur \u2013 Jean-Fran\u00e7ois Casanova me proposa de travailler avec lui \u00e0 la <i>Banque de l\u2019Union Europ\u00e9enne<\/i> (groupe CIC), en capacit\u00e9 de trader, la remarque pr\u00e9sente dans le \u00ab Pelto &amp; Pelto \u00bb me restait encore en m\u00e9moire.<\/p>\n<p>M\u00eame si mon exp\u00e9rience \u00e0 venir en finance pouvait un jour se concr\u00e9tiser en exp\u00e9rience de terrain, elle apparaissait aussi potentiellement comme un authentique changement de carri\u00e8re. Bien qu\u2019ayant \u00e9t\u00e9 incapable de trouver un emploi en tant qu\u2019anthropologue durant la p\u00e9riode de six ans qui s\u00e9parait la perte de mon poste d\u2019enseignant \u00e0 Cambridge (1979 \u2013 1984) \u2013 sur laquelle je reviens plus bas \u2013 et l\u2019offre de devenir <i>trader<\/i>, je me sentais une tr\u00e8s grande loyaut\u00e9 envers mon ma\u00eetre Claude L\u00e9vi-Strauss et je tins \u00e0 l\u2019informer de l\u2019offre qui m\u2019\u00e9tait faite.<\/p>\n<p>L\u00e9vi-Strauss fut tr\u00e8s aimable lors de notre rencontre. Il me dit que je ne devais pas m\u2019inqui\u00e9ter : que si le choix d\u2019une carri\u00e8re devait se poser \u00e0 lui au moment o\u00f9 nous parlions (janvier 1990), il se passionnerait davantage pour les interrogations que soulevaient les fractales plut\u00f4t que pour les questions que se posaient alors les anthropologues. Il confirmait par ces mots mon sentiment profond, sentiment forg\u00e9 durant l\u2019ann\u00e9e au cours de laquelle j\u2019avais particip\u00e9 \u00e0 son s\u00e9minaire (1969-1970) : que malgr\u00e9 ses d\u00e9n\u00e9gations r\u00e9p\u00e9t\u00e9es, L\u00e9vi-Strauss \u00e9tait le \u00ab math\u00e9maticien manqu\u00e9 \u00bb le plus dou\u00e9 de sa g\u00e9n\u00e9ration.<\/p>\n<p><u>Un anthropologue parmi les banquiers<\/u><\/p>\n<p>Au fil des dix-huit ann\u00e9es o\u00f9 je fus ing\u00e9nieur financier, mes coll\u00e8gues m\u2019ont occasionnellement interrog\u00e9, me demandant si je les observais en ethnologue et si j\u2019allais un jour parler d\u2019eux comme d\u2019une tribu au sein de laquelle j\u2019avais v\u00e9cu. Ma r\u00e9ponse \u00e9tait toujours la m\u00eame et honn\u00eate dans sa formulation : qu\u2019en d\u00e9pit des occasions qui m\u2019\u00e9taient r\u00e9guli\u00e8rement offertes, je ne l\u2019avais jamais fait jusque-l\u00e0.<\/p>\n<p>Quand <i>Vers la crise du capitalisme am\u00e9ricain ?<\/i> (Jorion 2007) parut, et la chose se confirma l\u2019ann\u00e9e suivante lorsque parurent ensuite <i>L\u2019implosion: La finance contre l\u2019\u00e9conomie. Ce que r\u00e9v\u00e8le et annonce la crise des subprimes<\/i> (Jorion 2008a) et <i>La crise. Des subprimes au s\u00e9isme financier plan\u00e9taire<\/i> (Jorion 2008b), la mani\u00e8re dont j\u2019analysais ces \u00e9v\u00e9nements dramatiques diff\u00e9rait \u00e0 ce point de celle des \u00e9conomistes \u2013 les rapporteurs habituels sur les questions de cet ordre \u2013 que l\u2019on voulut d\u00e9celer dans mes textes un regard particulier, que l\u2019on appela celui \u00ab de l\u2019anthropologue \u00bb. Les choses se brouillent un peu depuis et l\u2019on lit de plus en plus souvent lorsqu\u2019on me pr\u00e9sente : \u00ab l\u2019\u00e9conomiste Paul Jorion \u00bb, sans doute du fait que l\u2019\u00ab exotisme \u00bb de la qualification d\u2019<i>anthropologue<\/i> a fini par s\u2019user au fil des mois et que, puisqu\u2019il s\u2019agit d\u2019\u00e9conomie, la personne qui en parle \u2013 avec comp\u00e9tence, apparemment \u2013 doit \u00eatre reconnue comme un \u00e9conomiste. La publication simultan\u00e9e de deux de mes ouvrages en novembre 2009, l\u2019un consacr\u00e9 \u00e0 l\u2019argent : <i>L\u2019argent mode d\u2019emploi<\/i> (Jorion 2009a) et l\u2019autre : <i>Comment la v\u00e9rit\u00e9 et la r\u00e9alit\u00e9 furent invent\u00e9es<\/i> (Jorion 2009b), se pr\u00e9sentant comme une contribution \u00e0 l\u2019<i>anthropologie des savoirs<\/i>, semble op\u00e9rer encore un glissement dans les perceptions.<\/p>\n<p>Le monde de la finance ne constitue pas une tribu, ne serait-ce que parce que ceux qui travaillent dans sa sph\u00e8re se redistribuent imm\u00e9diatement en deux sous-populations : les d\u00e9cideurs et les non-d\u00e9cideurs. M\u00eame les non-d\u00e9cideurs prennent bien \u00e9videmment des d\u00e9cisions, individuellement ou en tant que membres de comit\u00e9s, mais celles-ci sont de nature purement technique, visant \u00e0 r\u00e9soudre des probl\u00e8mes d\u2019ordre pratique, sans cons\u00e9quences pour ce qui touche \u00e0 l\u2019interaction de la compagnie avec le monde ext\u00e9rieur. Les d\u00e9cideurs d\u00e9cident et lorsque les implications de leurs d\u00e9cisions empi\u00e8tent sur le monde des non-d\u00e9cideurs ceux-ci ne manquent pas de les d\u00e9plorer, les \u00e9voquant p\u00e9jorativement comme des interf\u00e9rences \u00ab politiciennes \u00bb.<\/p>\n<p>Personnellement, et quel que soit le titre relativement \u00e9lev\u00e9 dont on m\u2019ait gratifi\u00e9 (\u00ab First Vice-President \u00bb au sommet de ma carri\u00e8re), j\u2019ai toujours appartenu au sein de la finance au monde des non-d\u00e9cideurs. La comp\u00e9tence dont on fait preuve alimente en permanence une dynamique de promotion et, recrut\u00e9 initialement par une compagnie en capacit\u00e9 de programmeur, je me suis retrouv\u00e9 apr\u00e8s quelques mois rebaptis\u00e9 \u00ab business analyst \u00bb en raison de ma bonne culture en finance proprement dite. Les promotions peuvent cependant atteindre un plafond, un \u00ab glass ceiling \u00bb comme on dit en anglais : un plafond de verre, s\u00e9parant pr\u00e9cis\u00e9ment la classe des non-d\u00e9cideurs de celle des d\u00e9cideurs. Ce plafond est constitu\u00e9 d\u2019un jugement port\u00e9 \u2013 explicitement ou implicitement \u2013 sur la capacit\u00e9 du candidat \u00e0 fonctionner au sein du monde plus secret des d\u00e9cideurs.<\/p>\n<p>Les d\u00e9cideurs aiment caract\u00e9riser le crit\u00e8re d\u2019appartenance \u00e0 leur club en termes de comp\u00e9tence, mon exp\u00e9rience de dix-huit ans m\u2019a cependant convaincu que ce crit\u00e8re \u00e9tait en r\u00e9alit\u00e9 d\u2019un autre ordre : la tol\u00e9rance personnelle \u00e0 la fraude.<\/p>\n<p><u>Probl\u00e8mes techniques et enjeux politiques<\/u><\/p>\n<p>Une fois parvenu imm\u00e9diatement au-dessous du seuil correspondant au \u00ab plafond de verre \u00bb, le candidat est test\u00e9 : il est invit\u00e9 \u00e0 des r\u00e9unions o\u00f9 sont \u00e9voqu\u00e9es des questions impliquant des d\u00e9cisions d\u2019ordre <i>politique<\/i>. Je me souviens ainsi d\u2019une r\u00e9union \u00e0 laquelle j\u2019avais particip\u00e9 et o\u00f9 la question pos\u00e9e \u00e9tait de savoir s\u2019il fallait ou non r\u00e9troc\u00e9der des commissions \u00e0 une compagnie qui nous transf\u00e9rait une portion de son chiffre d\u2019affaires, j\u2019imagine pour qu\u2019elle puisse rester en-dessous d\u2019un certain seuil fiscal, ou pour qu\u2019elle puisse maintenir un certain statut, lui permettant de continuer \u00e0 b\u00e9n\u00e9ficier d\u2019un r\u00e9gulateur coulant par exemple. La r\u00e9trocession de commissions prendrait la forme classique de la commande d\u2019\u00e9tudes que nul n\u2019aurait l\u2019intention d\u2019effectuer ou de la sous-facturation de services. Il ne s\u2019agissait donc pas d\u2019escroquerie de haut vol mais de malhonn\u00eatet\u00e9s \u00e0 la petite semaine. Je m\u2019abstins de toutes remarques mais mon silence dut \u00eatre interpr\u00e9t\u00e9 en soi comme une marque de d\u00e9sapprobation car on ne me r\u00e9invita jamais \u00e0 des r\u00e9unions de ce type. Mieux, quand un peu plus tard je tombai accidentellement et sans m\u2019en apercevoir initialement sur une supercherie de grande envergure, on me licencia aussit\u00f4t. Une alternative aurait consist\u00e9 \u00e0 me prendre \u00e0 part et \u00e0 m\u2019expliquer de quoi il s\u2019agissait, en me faisant comprendre que mon silence allait de soi, tactique qui \u00e9tait utilis\u00e9e avec d\u2019autres mais que l\u2019on rejeta dans mon cas. Le fait que mon comportement g\u00e9n\u00e9ral sugg\u00e9rait a priori une probit\u00e9 sans compromis transparut \u00e0 une autre occasion, dans le cadre d\u2019une compagnie o\u00f9 je d\u00e9couvris accidentellement que les cadres sup\u00e9rieurs recevaient des pots-de-vin de nos clients en \u00e9change d\u2019un traitement plus favorable que celui pr\u00e9vu par les bar\u00e8mes, p\u00e9nalisant bien entendu la compagnie qui nous employait et plus particuli\u00e8rement son propri\u00e9taire. Comme dans le cas pr\u00e9c\u00e9dent, c\u2019\u00e9tait une certaine dext\u00e9rit\u00e9 dans l\u2019extraction et l\u2019analyse de donn\u00e9es appartenant \u00e0 la comptabilit\u00e9 de mon employeur qui m\u2019avait fait d\u00e9couvrir ces faits. Je fus convoqu\u00e9 dans les dix minutes qui suivirent ma d\u00e9couverte et on me dit sans ambages : \u00ab Vous comprendrez ais\u00e9ment que le nouveau contexte nous oblige \u00e0 r\u00e9clamer votre d\u00e9mission \u00bb.<\/p>\n<p>J\u2019aurais pu choisir de faire du bruit, mais j\u2019entendais poursuivre mon exp\u00e9rience au sein du monde de la finance, et toute d\u00e9nonciation de ce type m\u2019aurait transform\u00e9 en <i>persona non grata<\/i> dans l\u2019industrie. Je m\u2019en abstins donc prudemment. Priv\u00e9 d\u2019acc\u00e8s \u00e0 des fonds de recherche depuis 1989, je consacrai chaque fois les allocations de licenciement g\u00e9n\u00e9reuses que l\u2019on me consentait pour acheter mon silence \u00e0 r\u00e9diger un livre relatif \u00e0 ce que je d\u00e9couvrais, mais trait\u00e9 sur un plan plus g\u00e9n\u00e9ral. Ce fut dans le premier cas rapport\u00e9 ci-dessus : <i>Investing in a Post-Enron World<\/i> (Jorion 2003), et dans le second cas : <i>Vers la crise du capitalisme am\u00e9ricain ?<\/i> (Jorion 2007).<\/p>\n<p>Le profil que j\u2019adoptais \u00e9tait celui du \u00ab savant distrait \u00bb, du technicien absorb\u00e9 par la r\u00e9solution de probl\u00e8mes purement techniques et pr\u00e9tendument incapable de noter les enjeux <i>politiques<\/i> du cadre au sein duquel il \u00e9volue. Cela suffisait en g\u00e9n\u00e9ral \u00e0 ce qu\u2019on me laisse tranquille puisque je r\u00e9alisais par ailleurs les t\u00e2ches que l\u2019on me confiait (le plus souvent d\u2019ailleurs celles sur lesquelles mes pr\u00e9d\u00e9cesseurs s\u2019\u00e9taient cass\u00e9 les dents, ce qui me rendait indispensable malgr\u00e9 mon caract\u00e8re atypique et assez inqui\u00e9tant). Il m\u2019arriva pourtant un jour que l\u2019on me rappelle en termes explicites la nature des enjeux politiques et leur pr\u00e9s\u00e9ance sur la r\u00e9solution technique des probl\u00e8mes. L\u2019anecdote m\u00e9rite d\u2019\u00eatre rapport\u00e9e car elle est \u00e9clairante en soi quant au monde financier et au rapport de force existant entre lui et ses autorit\u00e9s de tutelle : le r\u00e9gulateur \u00e9tatique qui supervise, en principe du moins, son activit\u00e9.<\/p>\n<p>Je faisais partie \u00e0 l\u2019\u00e9poque d\u2019une \u00e9quipe de consultants introduisant dans une banque europ\u00e9enne (la plus importante du pays en question) le protocole de gestion du risque \u00ab VaR \u00bb, <i>Value at Risk<\/i>. Les autorit\u00e9s de tutelle avaient impos\u00e9 que les banques produisent dor\u00e9navant journellement ce chiffre de <i>Value at Risk<\/i> exprimant, pour dire les choses en deux mots, sa perte maximale probable au cours d\u2019une p\u00e9riode donn\u00e9e, vu son exposition au risque sur les march\u00e9s. Mon r\u00f4le consistait \u00e0 tester le logiciel que nous installions. J\u2019avais pour cela cr\u00e9\u00e9 un portefeuille fictif de l\u2019ensemble des instruments de dette que poss\u00e9dait la banque, dont je calculais le prix \u00ab \u00e0 la main \u00bb, c\u2019est-\u00e0-dire en ayant cr\u00e9\u00e9 un mod\u00e8le de cet instrument sur un tableur, puis je comparais les valeurs obtenues \u00e0 celles que le logiciel g\u00e9n\u00e9rait pour les m\u00eames configurations. Or \u00e7a ne collait pas : on trouvait dans les prix des produits (en amont du calcul de la \u00ab VaR \u00bb) des erreurs de l\u2019ordre \u2013 si je me souviens bien \u2013 de 1%, ce qui sur des portefeuilles de la taille des portefeuilles bancaires \u00e9tait tout \u00e0 fait inacceptable.<\/p>\n<p>Je demandai \u00e0 examiner le code (C++), ce qu\u2019on m\u2019accorda, bien qu\u2019en me maudissant silencieusement. Le code \u00e9tait correct et il ne s\u2019agissait donc pas d\u2019un <i>bug<\/i>, d\u2019une erreur de programmation. La m\u00e9thodologie VaR \u00e9tait cod\u00e9e \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur d\u2019un module ins\u00e9r\u00e9 lui au sein d\u2019un logiciel beaucoup plus vaste. Je me mis \u00e0 examiner les chiffres en entr\u00e9e dans le module VaR en provenance du logiciel g\u00e9n\u00e9ral. La source des erreurs \u00e9tait l\u00e0. Or ce logiciel \u00e9tait d\u2019usage courant depuis plusieurs ann\u00e9es, install\u00e9 dans des centaines de banques de par le monde, le vendeur b\u00e9n\u00e9ficiant d\u2019une part consid\u00e9rable du march\u00e9. Nos services \u00e9taient co\u00fbteux pour la banque h\u00f4te et l\u2019\u00e9quipe \u00e0 laquelle j\u2019appartenais \u00e9tait rest\u00e9e bloqu\u00e9e depuis plusieurs jours, attendant le r\u00e9sultat de mes investigations. La nouvelle que j\u2019annon\u00e7ais : que le probl\u00e8me \u00e9tait en amont et beaucoup plus g\u00e9n\u00e9ral que nul n\u2019avait envisag\u00e9 puisqu\u2019il affectait la valorisation de produits financiers tr\u00e8s r\u00e9pandus, jeta la consternation.<\/p>\n<p>Quelques jours plus tard, la banque organisait un cocktail dans un excellent restaurant de la ville. J\u2019\u00e9tais l\u00e0, mon verre \u00e0 la main, quand un vieux monsieur m\u2019aborda : \u00ab Vous savez qui je suis ? \u00bb Non, je ne le savais pas. Il me dit son nom qui m\u2019\u00e9tait familier : c\u2019\u00e9tait celui du num\u00e9ro deux ou trois de cette grande banque dont tout le monde conna\u00eet le nom. \u00ab Et moi je sais qui vous \u00eates : vous \u00eates l\u2019emmerdeur qui bloquez tout. Il y a une chose que vous n\u2019avez pas l\u2019air de comprendre mon petit Monsieur : le r\u00e9gulateur, ce n\u2019est pas lui qui me dira ce que je dois faire. Non, ce n\u2019est pas comme \u00e7a que les choses se passent : c\u2019est moi qui lui dirai quels sont les chiffres, il ne mouftera pas et les choses en resteront l\u00e0. Un point c\u2019est tout ! \u00bb Et il tourna les talons, me plantant l\u00e0, moi et mon verre.<\/p>\n<p>On s\u2019interroge aujourd\u2019hui pourquoi dans la p\u00e9riode qui s\u2019acheva en 2007 les r\u00e9gulateurs de la finance \u00e9taient assoupis aux commandes. Mon exp\u00e9rience m\u2019avait offert la r\u00e9ponse : le rapport de force existant v\u00e9ritablement entre banques et r\u00e9gulateurs.<\/p>\n<p><u>L\u2019 \u00ab esprit d\u2019\u00e9quipe \u00bb<\/u><\/p>\n<p>L\u2019interpr\u00e9tation de mon attitude comme \u00e9tant celle du <i>savant distrait<\/i> n\u2019\u00e9tait cependant pas enti\u00e8rement fausse puisque dans le premier cas de licenciement rapport\u00e9, il me fallut plusieurs semaines pour que l\u2019illumination ait lieu et que je devine la nature des informations compromettantes que j\u2019avais involontairement d\u00e9busqu\u00e9es. Une petite enqu\u00eate confirma mes soup\u00e7ons. J\u2019ai relat\u00e9 cet incident dans l\u2019un de mes livres : <i>La crise. Des subprimes au s\u00e9isme financier plan\u00e9taire<\/i>, je reproduis ici ma relation telle qu\u2019elle appara\u00eet dans le livre (Jorion 2008b : 243-246).<\/p>\n<blockquote><p>J&rsquo;ai un jour \u00e9t\u00e9 brutalement licenci\u00e9. Mon patron imm\u00e9diat m\u2019a appel\u00e9. Il \u00e9tait accompagn\u00e9 d\u2019une repr\u00e9sentante de la DRH. Je les ai suivis dans un petit bureau o\u00f9 ils m\u2019ont inform\u00e9 que la compagnie avait d\u00e9cid\u00e9 de se s\u00e9parer de moi. Je ne les ai pas crus, je leur ai rappel\u00e9 que je travaillais depuis plusieurs mois sur un projet pour le P-DG et que ce projet devait \u00eatre compl\u00e9t\u00e9 le lendemain-m\u00eame. Ils m\u2019ont dit : \u00ab Si, tu es licenci\u00e9 \u00bb. J\u2019ai r\u00e9pondu : \u00ab Je ne vous crois pas ! \u00bb, j\u2019ai dit : \u00ab Pour quelle raison ? \u00bb Ils sont rest\u00e9s silencieux puis sont all\u00e9s chercher un coll\u00e8gue dont ils savaient qu&rsquo;il avait ma confiance et lui ont expliqu\u00e9 la situation, lequel a dit : \u00ab Je vais appeler Richard ! \u00bb, Richard Wohl \u00e9tant le num\u00e9ro 2 d\u2019IndyMac. Il est revenu, il a pri\u00e9 les deux autres de sortir et il m\u2019a confirm\u00e9 la nouvelle : \u00ab Paul, c\u2019est vrai ! \u00bb. J\u2019ai r\u00e9pondu : \u00ab Bon ! \u00bb et je suis parti.<\/p>\n<p>Je ne comprenais pas : le projet sur lequel je travaillais \u00e9tait un enfant ch\u00e9ri de Mike Perry qui aurait voulu savoir en permanence combien de candidats \u00e0 l&rsquo;achat d&rsquo;un logement remplissaient un formulaire de demande de pr\u00eat, combien voyaient leur demande agr\u00e9\u00e9e par IndyMac, combien fournissaient les documents justificatifs requis, combien voyaient leur requ\u00eate accept\u00e9e et les fonds transf\u00e9r\u00e9s au vendeur du logement ; il voulait comprendre la d\u00e9perdition entre chaque phase du processus et voir aussi le temps que prenait chaque \u00e9tape. Je lui avais fait cela : de mani\u00e8re dynamique, l&rsquo;ensemble des donn\u00e9es \u00e9tant remises \u00e0 jour tous les soirs et imm\u00e9diatement analys\u00e9es. Mike Perry voulait que l\u2019information soit accessible sur l\u2019Intranet de la compagnie. Nous \u00e9tions pr\u00eats : le lancement aurait d\u00fb avoir lieu le lendemain du jour o\u00f9 je fus licenci\u00e9.<\/p>\n<p>Rentr\u00e9 \u00e0 la maison, j\u2019\u00e9tais abasourdi. Il me fallut plusieurs jours avant qu&rsquo;une illumination soudaine ne me fasse comprendre ce qui avait d\u00fb se passer. Je me souvins d\u2019une conversation t\u00e9l\u00e9phonique intervenue la veille de mon licenciement : mon patron imm\u00e9diat m\u2019avait appel\u00e9 et m\u2019avait demand\u00e9 si l&rsquo;analyse de donn\u00e9es qui serait affich\u00e9e sur l\u2019Intranet d&rsquo;IndyMac pourrait \u00eatre vue des membres de son Conseil de Direction. Je m&rsquo;\u00e9tais inform\u00e9 et l\u2019avais rappel\u00e9 pour lui confirmer qu&rsquo;il existait une hi\u00e9rarchie d\u2019acc\u00e8s \u00e0 l&rsquo;\u00e9cran qui excluait certains membres du personnel mais que les membres de Conseil de Direction auraient bien \u00e9videmment le loisir de tout voir.<\/p>\n<p>\u00c0 mesure que la date du lancement se rapprochait, je m&rsquo;int\u00e9ressais de moins en moins \u00e0 l&rsquo;information g\u00e9n\u00e9r\u00e9e pour concentrer mon attention sur la fiabilit\u00e9 du processus d&rsquo;analyse et d&rsquo;affichage de l&rsquo;information. Je me rendis compte soudain qu&rsquo;il devait y avoir parmi les chiffres qui seraient ainsi publi\u00e9s, une information que les membres de Conseil de Direction verraient et que certains jugeaient pr\u00e9f\u00e9rable qu\u2019ils ne voient pas. Je me mis alors \u00e0 \u00e9plucher les chiffres pour tenter de trouver o\u00f9 le b\u00e2t blessait.<\/p>\n<p>Je d\u00e9couvris assez rapidement o\u00f9 en examinant les rames de <i>print-outs<\/i> produites au cours des derniers jours. IndyMac \u00e9tait tr\u00e8s fier de fonctionner comme une f\u00e9d\u00e9ration, \u00e0 savoir que les demandes de pr\u00eat que la firme accordait proviennent de sources multiples : rassembl\u00e9s par de petites compagnies ou par des firmes dont le cr\u00e9dit immobilier \u00e9tait une activit\u00e9 annexe, ou \u00e9galement par des courtiers ind\u00e9pendants. Mike Perry aimait r\u00e9p\u00e9ter : \u00ab Aucune de nos sources ne repr\u00e9sente plus de 5 % de notre financement du cr\u00e9dit au logement ! \u00bb Or ce n\u2019\u00e9tait pas le cas : l&rsquo;un des correspondants repr\u00e9sentait en fait pr\u00e8s du quart de la production. Il \u00e9tait l\u00e0, ressortant de mani\u00e8re bien visible, tandis que les autres \u00e9taient effectivement tr\u00e8s petits par rapport \u00e0 lui, tr\u00e8s loin derri\u00e8re lui en termes de chiffre d\u2019affaires.<\/p>\n<p>Le nom de ce gros correspondant ne me disait rien : un nom sans visibilit\u00e9 aucune. J\u2019ai recherch\u00e9 la compagnie sur l&rsquo;Internet et l\u2019une des deux mentions que j\u2019ai trouv\u00e9es \u00e9tait dans l\u2019un de ces documents qui ne se trouvent l\u00e0 que par accident : une liste de transactions entre firmes. Une adresse \u00e9tait mentionn\u00e9e, dans un autre quartier de Los Angeles. Je m&rsquo;y suis rendu. Je n&rsquo;ai d&rsquo;abord rien trouv\u00e9. J&rsquo;ai pris l\u2019ascenseur et me suis mis \u00e0 parcourir les couloirs. Et j&rsquo;ai d\u00e9couvert une porte o\u00f9 se trouvaient deux plaques de cuivre : l\u2019une portait le nom de ma compagnie myst\u00e8re et l\u2019autre \u00e9tait celui d\u2019un \u00e9tablissement financier tr\u00e8s connu, qui se trouvait alors au centre de l\u2019actualit\u00e9 pour une \u00e9norme affaire de pots-de-vin.<\/p><\/blockquote>\n<p>Derni\u00e8re remarque \u00e0 ce sujet : de quel terme d\u00e9signe-t-on parmi les d\u00e9cideurs, cet esprit de tol\u00e9rance \u00e0 la fraude que je viens d\u2019\u00e9voquer ? \u00ab Esprit d\u2019\u00e9quipe \u00bb. \u00ab L\u2019individu en question ne fait pas preuve d\u2019esprit d\u2019\u00e9quipe \u00bb, est le langage cod\u00e9 utilis\u00e9 dans ce monde des \u00e9tablissements financiers pour d\u00e9signer celui qui fait preuve de probit\u00e9 et d\u00e9sapprouve les tentatives de fraude.<\/p>\n<p><u>Une exploration syst\u00e9matique du monde financier<\/u><\/p>\n<p>Les allocations de licenciement me permirent donc d\u2019autofinancer ma recherche et d\u2019\u00e9crire des livres durant ces dix-huit ann\u00e9es. Dans un cas, mon expertise grandissante m\u2019encouragea \u00e0 approfondir ma connaissance d\u2019un domaine que je connaissais d\u00e9j\u00e0 (passage d\u2019IndyMac \u00e0 Wells Fargo, en 2002, par exemple), dans tous les autres, les pertes d\u2019emploi qu\u2019occasionnait mon \u00ab manque d\u2019esprit d\u2019\u00e9quipe \u00bb me permirent d\u2019explorer syst\u00e9matiquement l\u2019univers de la finance.<\/p>\n<p>Je m\u2019\u00e9tais ainsi initi\u00e9 au <i>trading<\/i> sur les march\u00e9s \u00e0 terme et \u00e0 la conception et \u00e0 la mise au point de syst\u00e8mes automatis\u00e9s de <i>trading \u00e0 Paris et \u00e0 Houston au Texas de 1990 \u00e0 1994. Une crise du march\u00e9 obligataire m\u2019obligea de travailler \u00e0 Londres de 1995 \u00e0 1996 dans le domaine de la titrisation ; je d\u00e9couvris ainsi le monde des agences de notation et les longues tractations qu\u2019implique l\u2019\u00e9mission d\u2019un titre. En 1996 et 1997, comme \u00e9voqu\u00e9 plus haut, je participais au test et \u00e0 l\u2019installation de syst\u00e8mes automatis\u00e9s de gestion du risque \u00e0 Amsterdam. Aux \u00c9tats-Unis, mon premier emploi avait donc \u00e9t\u00e9 au sein du secteur immobilier r\u00e9sidentiel \u00ab subprime \u00bb. Je devais travailler ensuite dans les diff\u00e9rents sous-secteurs du secteur \u00ab prime \u00bb : \u00ab Alt-A \u00bb et \u00ab Jumbo \u00bb \u00e0 Los Angeles de 1999 \u00e0 2002, \u00ab HELOC \u00bb (<\/i><i>Home Equity Line of Credit<\/i>) \u00e0 San Francisco de 2002 \u00e0 2004, et \u00ab Pay-Option ARM \u00bb, \u00e0 nouveau \u00e0 Los Angeles, cette fois de 2005 \u00e0 2007. Cette connaissance approfondie du march\u00e9 de la titrisation des cr\u00e9dits immobiliers devait se r\u00e9v\u00e9ler providentielle au moment o\u00f9 la crise des subprimes se d\u00e9clencha en f\u00e9vrier 2007.<\/p>\n<p>Je posais donc ma candidature \u00e0 des postes dans des domaines financiers jouant un r\u00f4le-cl\u00e9 dans la concentration des richesses mais sur lesquels il n\u2019existe que tr\u00e8s peu de documentation \u00e9crite en raison du flou que leurs participants pr\u00e9f\u00e8rent maintenir sur la nature exacte de leurs activit\u00e9s. J\u2019ai ainsi travaill\u00e9 en 2004 dans le secteur \u00ab subprime \u00bb du pr\u00eat automobile o\u00f9 le pr\u00eateur tire parti du fait que l\u2019emprunteur a un besoin imp\u00e9ratif d\u2019un v\u00e9hicule mais a un lourd passif quant \u00e0 sa capacit\u00e9 \u00e0 rembourser les cr\u00e9dits qu\u2019il r\u00e9clame. Les sommes exig\u00e9es n\u2019ont alors qu\u2019un rapport lointain avec la valeur objective du v\u00e9hicule et r\u00e9sultent plut\u00f4t d\u2019une optimisation : \u00e9tant donn\u00e9e la situation financi\u00e8re de l\u2019emprunteur, quelle est la somme maximale que l\u2019on peut exiger de lui au fil des mois sans l\u2019acculer \u00e0 faire d\u00e9faut ? Lorsque la man\u0153uvre \u00e9choue, le v\u00e9hicule est saisi et vendu par l\u2019interm\u00e9diaire d\u2019une salle des ventes dont la firme est \u00e9galement le propri\u00e9taire. Un coll\u00e8gue \u2013 extr\u00eamement sympathique au demeurant \u2013 m\u2019avait pris en amiti\u00e9 et nous d\u00e9jeunions tous les jours ensemble. Il m\u2019informait du progr\u00e8s d\u2019un de ses projets chouchou : compl\u00e9ter nos activit\u00e9s par un r\u00e9seau de boutiques \u00ab Payday \u00bb, en fran\u00e7ais : \u00ab jour de paie \u00bb. S\u2019adressant principalement aux immigr\u00e9s, mais aussi \u00e0 la portion la plus d\u00e9munie de la population blanche am\u00e9ricaine, les assist\u00e9s et les militaires en particulier, les boutiques \u00ab Payday \u00bb vous pr\u00eatent des petites sommes en \u00e9change d\u2019un d\u00e9bit automatique sur votre compte qui aura lieu le jour o\u00f9 votre paie vous sera vers\u00e9e. La commission per\u00e7ue est faible en termes absolus, \u00e9tant \u00e0 la m\u00eame \u00e9chelle que le pr\u00eat consenti, mais elle est gigantesque en termes relatifs, repr\u00e9sentant un taux annualis\u00e9 allant de 400 % \u00e0 2.000 % dans certains cas. On comptait en 2007 que dans 75 % des cas l\u2019emprunteur \u00e9tait oblig\u00e9 de renouveler son emprunt.<\/p>\n<p>Apr\u00e8s que j\u2019ai quitt\u00e9 la firme, j\u2019ouvris un fichier que mon compagnon de d\u00e9jeuner m\u2019avait transmis dans les toutes premi\u00e8res semaines de mon emploi et que, faute de temps, je n\u2019avais pas eu l\u2019occasion de consulter pr\u00e9c\u00e9demment. Ma premi\u00e8re surprise fut de constater qu\u2019il s\u2019agissait d\u2019une d\u00e9cision de justice. Ma seconde surprise fut de d\u00e9couvrir dans les attendus, les noms familiers d\u2019employ\u00e9s de la firme. Le jugement portait sur un trafic d\u2019armes et faisait \u00e9tat de menaces dont diverses personnes avaient fait l\u2019objet. Je d\u00e9couvrais ainsi que celui qui m\u2019avait trait\u00e9 en ami en avait \u00e9t\u00e9 v\u00e9ritablement un, ayant imm\u00e9diatement cherch\u00e9 \u00e0 m\u2019avertir d\u2019un risque que je courais et dont je n\u2019avais pas soup\u00e7onn\u00e9 l\u2019existence.<\/p>\n<p>\u00c0 l\u2019autre p\u00f4le du m\u00e9canisme de concentration des richesses : du c\u00f4t\u00e9 cette fois des exploiteurs et non des exploit\u00e9s, j\u2019ai travaill\u00e9 de 1998 \u00e0 1999 dans une firme sp\u00e9cialis\u00e9e dans les syst\u00e8mes de retraite \u00ab non-conventionnels \u00bb pour dirigeants d\u2019entreprise. Les plans qui sont appliqu\u00e9s tirent parti de diff\u00e9rentes failles dans le syst\u00e8me fiscal am\u00e9ricain, par exemple la non-taxation du capital des polices d\u2019assurance. Dans une formule tr\u00e8s populaire aux \u00c9tats-Unis, et r\u00e9cemment mise en vedette par Michael Moore dans son film : \u00ab Capitalism. A Love Story \u00bb, la COLI, pour <i>Corporate-Owned Life Insurance<\/i>, assurance-vie dont la compagnie est propri\u00e9taire, une firme assure sur la vie ses employ\u00e9s \u00e0 leur insu et sans que leur famille n\u2019en soit inform\u00e9e ; quand les b\u00e9n\u00e9fices tombent \u00e0 l\u2019occasion du d\u00e9c\u00e8s, ils sont utilis\u00e9s comme compl\u00e9ments dans les pensions des dirigeants de l\u2019entreprise. La COLI est plus connue sous son sobriquet de \u00ab janitor insurance \u00bb : l\u2019assurance-vie du concierge. En r\u00e9ponse \u00e0 l\u2019indignation du public devant de telles pratiques, une loi fut vot\u00e9e aux \u00c9tats-Unis en 2006 qui oblige d\u00e9sormais les compagnies \u00e0 informer et \u00e0 obtenir le consentement des employ\u00e9s pour lesquels elles contractent une assurance-vie dont leurs proches ne b\u00e9n\u00e9ficieront pas.<\/p>\n<p>Bien s\u00fbr, dans des cas comme ces deux derniers, et malgr\u00e9 ma neutralit\u00e9 affich\u00e9e, ma formation d\u2019anthropologue et mon z\u00e8le peut-\u00eatre un peu trop voyant \u00e0 tenter de comprendre le fonctionnement exact de la firme g\u00e9n\u00e9r\u00e8rent la suspicion et mon emploi fut de courte dur\u00e9e.<\/p>\n<p><u>La crise se profile \u00e0 l\u2019horizon<\/u><\/p>\n<p>Mise \u00e0 part la r\u00e9daction entre deux postes de deux livres assez techniques mais consacr\u00e9s soit \u00e0 des questions financi\u00e8res tr\u00e8s g\u00e9n\u00e9rales (la crise du capitalisme) soit \u00e0 un domaine du monde financier tr\u00e8s \u00e9loign\u00e9 du mien (la faillite de la compagnie Enron), je ne publiais durant cette p\u00e9riode que des articles consacr\u00e9s \u00e0 des sujets d\u2019une toute autre nature : ceux essentiellement dont la substance serait reprise dans mon ouvrage d\u2019anthropologie des savoirs <i>Comment la v\u00e9rit\u00e9 et la r\u00e9alit\u00e9 furent invent\u00e9es<\/i> (Jorion 2009b). Je tins ainsi chez moi \u00e0 Pasadena en 2001, en tant que Directeur d\u2019\u00e9quipe associ\u00e9 du Coll\u00e8ge International de Philosophie, une s\u00e9ance \u00ab hors les murs \u00bb consacr\u00e9e au \u00ab Miracle grec \u00bb, \u00e0 laquelle assist\u00e8rent uniquement \u2013 et de mani\u00e8re un peu surr\u00e9elle \u2013 mes coll\u00e8gues ing\u00e9nieurs financiers chez IndyMac.<\/p>\n<p>En 2003, je travaillais chez Wells Fargo \u00e0 San Francisco, la banque bien connue des amateurs de <i>westerns<\/i> dont les diligences assuraient le transport de l\u2019or de Californie vers la c\u00f4te Est des \u00c9tats-Unis. Le grand sujet de conversation entre mon ami Oreste Monokandilos et moi \u00e0 l\u2019heure du d\u00e9jeuner, \u00e9tait la bulle de l\u2019immobilier qui commen\u00e7ait d\u2019enfler. \u00ab Si nous avions l\u2019argent \u2013 et si tel \u00e9tait notre style \u00bb, soupirait-il, \u00ab nous devrions <i>shorter<\/i> l\u2019immobilier r\u00e9sidentiel am\u00e9ricain ! \u00bb, c\u2019est-\u00e0-dire faire des investissements qui b\u00e9n\u00e9ficieraient d\u2019un effondrement de ce secteur. Oreste avait raison quant aux deux conditions qui faisaient d\u00e9faut : le manque de fonds et l\u2019absence de d\u00e9sir, mais ma formation d\u2019anthropologue (et de sociologue) m\u2019ouvrait un autre horizon : celui de t\u00e9moin, le r\u00f4le de celui qui se trouvant au lieu m\u00eame o\u00f9 se dessine un cataclysme, se pr\u00e9parerait \u00e0 en faire la chronique.<\/p>\n<p>Je constituai ainsi des dossiers, accumulant une \u00e9norme documentation sur la crise en gestation, rassemblant l\u2019information qui me permettrait de r\u00e9diger entre novembre 2004 et octobre 2005, <i>Vers la crise du capitalisme am\u00e9ricain ?<\/i> (Jorion 2007). Faute de trouver un \u00e9diteur, l\u2019ouvrage dut attendre janvier 2007 avant d\u2019\u00eatre publi\u00e9.<\/p>\n<p><u>La chronique de la crise<\/u><\/p>\n<p>Je travaillerais deux ans chez Countrywide, le plus important \u00e9tablissement de cr\u00e9dit immobilier aux \u00c9tats-Unis et \u00e9galement au monde : de novembre 2005 \u00e0 octobre 2007. Comme je l\u2019expliquais dans l\u2019ouvrage dont je venais d\u2019achever la r\u00e9daction, le sort du cr\u00e9dit \u00e0 la consommation et du capitalisme am\u00e9ricain tout entier \u00e9tait cependant d\u00e9j\u00e0 scell\u00e9.<\/p>\n<p>J\u2019occupai diff\u00e9rents postes chez Countrywide : initialement dans l\u2019\u00e9quipe r\u00e9digeant les logiciels maison utilis\u00e9s dans la salle de march\u00e9, ensuite comme charg\u00e9 de la validation de l\u2019ensemble des mod\u00e8les financiers. J\u2019appartenais en particulier au comit\u00e9 examinant chaque mois les chiffres qui appara\u00eetraient au bilan du d\u00e9partement \u00ab banque \u00bb de la firme. Le fait le plus remarquable sans doute est qu\u2019\u00e0 l\u2019automne 2007, alors que l\u2019in\u00e9luctabilit\u00e9 de la banqueroute de Countrywide ne faisait plus aucun doute depuis plus de six mois d\u00e9j\u00e0 (Countrywide serait rachet\u00e9e en catastrophe par Bank of America en janvier 2008), le dispositif de gestion du risque en place n\u2019avait pas d\u00e9cel\u00e9 la moindre d\u00e9gradation de sa situation financi\u00e8re : un syst\u00e8me d\u2019alarme en cas d\u2019incendie existait bien mais qui n\u2019avait \u00e9t\u00e9 \u00e9quip\u00e9 d\u2019aucun d\u00e9tecteur ni de feu ni de fum\u00e9e.<\/p>\n<p>Deux illustrations rapides, parmi de nombreux autres candidates possibles, expliqueront ais\u00e9ment pourquoi. Voici la premi\u00e8re : la mani\u00e8re dont le mod\u00e8le math\u00e9matique pr\u00e9disant l\u2019\u00e9volution du prix de l\u2019immobilier avait \u00e9t\u00e9 con\u00e7u lui interdisait de prendre une valeur n\u00e9gative. Personne ne s\u2019\u00e9tait avis\u00e9 de tester la capacit\u00e9 du mod\u00e8le \u00e0 pr\u00e9voir une baisse du prix du logement, l\u2019opinion selon laquelle le prix de l\u2019immobilier grimpe toujours ayant quasiment acquis le statut de \u00ab loi naturelle \u00bb. Deuxi\u00e8me illustration : le mod\u00e8le math\u00e9matique repr\u00e9sentant les titres cr\u00e9\u00e9s en rassemblant plusieurs milliers de cr\u00e9dits individuels \u00ab subprime \u00bb en une obligation unique (<i>Asset-Backed Security<\/i>), n\u00e9gligeait le m\u00e9canisme interne \u00e0 ces instruments de dette qui permet de puiser dans un fonds de r\u00e9serve en cas de d\u00e9fauts massifs de la part des emprunteurs. Le raison invoqu\u00e9e \u00e9tait que le cas ne se pr\u00e9senterait jamais. Quand, fin 2006, les m\u00e9nages am\u00e9ricains ne purent plus rembourser leurs cr\u00e9dits et qu\u2019il devint n\u00e9cessaire de ponctionner ces r\u00e9serves, le mod\u00e8le incorpor\u00e9 \u00e0 un tableur dut \u00eatre surcharg\u00e9 \u00e0 la main \u00e0 la fin de chaque mois pour tenir compte de l\u2019\u00e9volution dramatique de la situation. D\u00e9non\u00e7ant ces deux syst\u00e8mes d\u00e9ficients, je serais personnellement \u00e0 l\u2019origine d\u2019une crise au sein de la firme. Mes suggestions furent ignor\u00e9es mais, auraient-elles m\u00eame \u00e9t\u00e9 prises en consid\u00e9ration, que le r\u00e9sultat aurait \u00e9t\u00e9 identique : comme je l\u2019ai dit, il \u00e9tait clair d\u00e8s novembre 2005, \u00e0 l\u2019\u00e9poque o\u00f9 je commen\u00e7ai \u00e0 travailler \u00e0 Countrywide, que l\u2019entreprise \u00e9tait condamn\u00e9e \u00e0 terme.<\/p>\n<p>Bart Maser, l\u2019un de mes coll\u00e8gues au d\u00e9partement de gestion du risque de Countrywide, partageait mon int\u00e9r\u00eat intellectuel pour la crise et son d\u00e9roulement et nous nous faisions b\u00e9n\u00e9ficier mutuellement de l\u2019information que nous mettions \u00e0 jour. Plus le temps passait durant l\u2019ann\u00e9e 2007, plus nos sup\u00e9rieurs se d\u00e9sint\u00e9ressaient du fonctionnement de la firme pour s\u2019occuper exclusivement de ce que j\u2019appellerais de mani\u00e8re imag\u00e9e : \u00ab la construction du radeau \u00bb. Mes combats d\u2019arri\u00e8re-garde relatifs \u00e0 la qualit\u00e9 des mod\u00e8les ayant cess\u00e9 de retenir l\u2019attention, le temps que je pus consacrer journellement \u00e0 la collecte d\u2019informations relatives au d\u00e9roulement de la crise ne cessa d\u2019augmenter. Le mat\u00e9riau qui me permettrait de r\u00e9diger mon livre suivant : <i>L\u2019implosion. La finance contre l\u2019\u00e9conomie. Ce que r\u00e9v\u00e8le et annonce la crise des subprimes<\/i> (Jorion 2008a), fut essentiellement rassembl\u00e9 durant les trois derniers mois de mon emploi chez Countrywide. \u00c0 l\u2019\u00e9poque o\u00f9 je fis l\u2019objet d\u2019un licenciement \u00e9conomique, en octobre 2007, mon activit\u00e9 quotidienne ne consistait pratiquement plus que dans le rassemblement de l\u2019information relative \u00e0 la chute de la compagnie qui m\u2019employait. Mon travail de terrain au sein du monde de la finance prit fin le jour-m\u00eame.<\/p>\n<p><u>Un destin dans son contexte<\/u><\/p>\n<p>Les pages pr\u00e9c\u00e9dentes narrent les aventures d\u2019une personne soumise \u00e0 un destin, autrement dit comme une s\u00e9rie d\u2019anecdotes s\u2019encha\u00eenant selon une logique essentiellement accidentelle, scand\u00e9e par quelques rares prises de d\u00e9cision, telle celle de devenir un jour, l\u2019\u00ab anthropologue de la finance \u00bb. Ce que je vais faire pour conclure est d\u2019un tout autre ordre : je vais adopter le point de vue du sociologue et de l\u2019historien, voire de l\u2019\u00e9conomiste, et plut\u00f4t que de mettre l\u2019accent sur le destin, je vais concentrer mon regard sur le r\u00f4le jou\u00e9 par la conjoncture \u00e9conomique et politique dans le d\u00e9roulement des \u00e9v\u00e9nements.<\/p>\n<p>En 1977, je d\u00e9fends \u00e0 l\u2019Universit\u00e9 Libre de Bruxelles ma th\u00e8se d\u2019anthropologie \u00e9conomique consacr\u00e9e aux p\u00eacheurs de l\u2019\u00cele de Houat dans le Morbihan o\u00f9 j\u2019ai pass\u00e9 quinze mois, de f\u00e9vrier 1973 \u00e0 mai 1974. Je suis aussit\u00f4t nomm\u00e9 jeune professeur \u00e0 l\u2019ULB. Mais il y a un hic : la Comit\u00e9 de la hache. Pour des raisons budg\u00e9taires li\u00e9es \u00e0 la crise qui s\u00e9vit alors, les professeurs nouvellement nomm\u00e9s poss\u00e8dent le titre et toutes les pr\u00e9rogatives associ\u00e9es au poste mais ne sont pay\u00e9s que comme vacataires, au prorata des heures enseign\u00e9es. Je ne m\u2019en tire financi\u00e8rement que gr\u00e2ce au fait que je suis concurremment inscrit comme \u00e9tudiant th\u00e9sard \u00e0 l\u2019Universit\u00e9 de Cambridge (mon directeur de th\u00e8se est Sir Edmund Leach) et que je b\u00e9n\u00e9ficie d\u2019une bourse de la Fondation Wiener Anspach, la m\u00eame fondation qui m\u2019a d\u00e9j\u00e0 permis de r\u00e9diger ma th\u00e8se sur Houat au d\u00e9partement d\u2019anthropologie sociale de Cambridge (le d\u00e9tenteur de la chaire est alors Jack Goody). En 1978, un poste de jeune professeur s\u2019ouvre \u00e0 Cambridge, je pose ma candidature et je suis nomm\u00e9.<\/p>\n<p>J\u2019enseignerai \u00e0 l\u2019Universit\u00e9 de Cambridge de 1979 \u00e0 1984. Le syst\u00e8me est celui de la \u00ab tenure \u00bb : au bout de cinq ans, votre cas est revu et vous \u00eates alors soit recal\u00e9 (ce qui n\u2019est qu\u2019exceptionnellement le cas) soit nomm\u00e9 \u00e0 titre d\u00e9finitif. Nous sommes trois \u00e0 \u00eatre nomm\u00e9s simultan\u00e9ment en 1979, nous serons cependant recal\u00e9s tous les trois en 1984, pour la raison que je vais expliquer.<\/p>\n<p>Margaret Thatcher est devenue premier ministre en 1979. Les conservateurs anglais accumulent les accusations envers les sciences humaines, cens\u00e9es saper l\u2019\u00e9difice social, et ont leur \u00e9radication \u00e0 leur programme. Entre 1979 et 1984, le budget de notre d\u00e9partement se voit r\u00e9duit d\u2019un tiers. En 1983, mes deux coll\u00e8gues et moi recevons des autorit\u00e9s acad\u00e9miques, un courrier o\u00f9 il nous est expliqu\u00e9 qu\u2019en raison de ces coupes budg\u00e9taires, l\u2019universit\u00e9 devra faire un choix entre envisager notre nomination \u00e0 titre d\u00e9finitif et abolir la chaire (c\u2019est-\u00e0-dire le poste de directeur du d\u00e9partement) et il nous est demand\u00e9 d\u2019avoir la d\u00e9licatesse de retirer notre candidature. Nous nous consultons et d\u00e9cidons conjointement d\u2019ignorer cet appel. Aucun de nous trois ne sera nomm\u00e9, la chaire sera maintenue et mon dossier me sera aimablement retourn\u00e9 (le paquet contenant mes \u00e9crits me revient intact : nul n\u2019a pris la peine de l\u2019ouvrir).<\/p>\n<p>Nous sommes tous les trois relativement connus : l\u2019une se verra offrir un poste d\u2019enseignant au sein d\u2019un des coll\u00e8ges de Cambridge, l\u2019autre, un poste de professeur dans son pays d\u2019origine, je suis quant \u00e0 moi contact\u00e9 par Marshal Sahlins de l\u2019Universit\u00e9 de Chicago \u2013 que j\u2019ai eu l\u2019occasion de rencontrer \u2013 et qui me demande si je suis int\u00e9ress\u00e9 par un poste de professeur dans cette institution. Je r\u00e9ponds que oui. Nous sommes en 1983, Ronald Reagan est pr\u00e9sident depuis deux ans, il applique aux \u00c9tats\u2013Unis le m\u00eame programme d\u2019\u00e9radication des sciences humaines que Margaret Thatcher en Grande-Bretagne : Sahlins m\u2019apprend bient\u00f4t que, faute de budget, le poste n\u2019a pas pu \u00eatre cr\u00e9\u00e9.<\/p>\n<p>Suivent pour moi, deux ann\u00e9es de missions en Afrique de l\u2019Ouest en tant que socio-\u00e9conomiste des Nations-Unies (FAO). \u00c0 mon retour, je m\u2019installe en France. Jacques-Alain Miller m\u2019a tr\u00e8s gentiment offert un poste d\u2019un an au d\u00e9partement de psychanalyse de Paris VIII (d\u00e9sormais \u00e0 Saint-Denis). Je pose ma candidature au CNRS. Ici, je cite les chiffres de m\u00e9moire mais je ne dois pas \u00eatre tr\u00e8s loin du compte. La premi\u00e8re ann\u00e9e, il y a douze postes en anthropologie, je suis class\u00e9 treizi\u00e8me, la deuxi\u00e8me ann\u00e9e, il y a sept postes, je suis class\u00e9 huiti\u00e8me et la troisi\u00e8me (on ne peut pr\u00e9senter sa candidature que trois fois), alors qu\u2019il n\u2019y a plus que trois postes cr\u00e9\u00e9s, je suis class\u00e9 quatri\u00e8me.<\/p>\n<p>Bien s\u00fbr, on retrouve ici un destin personnel et mon classement au cours de ces trois ann\u00e9es au concours du CNRS ne doit rien ni \u00e0 l\u2019\u00e9conomie, ni \u00e0 la politique : je suis \u00e0 cette \u00e9poque l\u2019auteur le plus publi\u00e9 de <i>L\u2019homme<\/i>, la principale revue fran\u00e7aise d\u2019anthropologie (et il n\u2019est pas impossible que ce soit toujours le cas), tout en \u00e9tant un outsider, et certains me le font clairement comprendre. Quoi qu\u2019il en soit, ce qu\u2019il convient de souligner ici, c\u2019est le nombre de postes qui va d\u00e9clinant au cours de ces trois ann\u00e9es.<\/p>\n<p>Le destin, dont j\u2019ai d\u00e9crit ci-dessus le d\u00e9roulement, embraie alors : je passe de l\u2019anthropologie \u00e0 l\u2019intelligence artificielle, puis de celle-ci \u00e0 la finance.<\/p>\n<p>L\u2019\u00e9poque o\u00f9 ma carri\u00e8re d\u2019anthropologue aurait d\u00fb se confirmer fut donc une p\u00e9riode durant laquelle les sciences humaines furent l\u2019objet d\u2019attaques incessantes et le moyen de les mettre au pas, voire de provoquer leur extinction, fut le nerf de la guerre : l\u2019argent. Il existait alors une science humaine, officielle celle-l\u00e0 : la \u00ab science \u00bb \u00e9conomique, qui avait elle le bon go\u00fbt de ne parler ni de soci\u00e9t\u00e9s ni de classes sociales mais uniquement de l\u2019\u00ab homo \u0153conomicus \u00bb, un \u00eatre sans enracinement social, \u00ab rationnel \u00bb au sens de bassement calculateur, sans attaches et sans engagement vis-\u00e0-vis de sa communaut\u00e9, en fait, le portrait exact du sociopathe qu\u2019Aristote avait d\u00e9nonc\u00e9 autrefois : \u00ab \u2026 certains sont conduits \u00e0 penser que gagner une fortune est l\u2019objectif du chef de famille, et que ce qui donne sens \u00e0 leur vie est d\u2019augmenter leur fortune de mani\u00e8re illimit\u00e9e, ou en tout cas de ne pas la perdre. La source de cette mani\u00e8re de voir est qu\u2019ils se pr\u00e9occupent uniquement de vivre et non pas de vivre bien, et comme ils constatent que leurs d\u00e9sirs sont illimit\u00e9s, ils veulent aussi que les moyens dont ils disposent pour les satisfaire soient eux aussi illimit\u00e9s \u00bb (Aristote, <i>Le Politique<\/i>, IX).<\/p>\n<p>L\u2019\u00ab homo \u0153conomicus \u00bb qui confondait la libert\u00e9 avec le libre exercice de sa cupidit\u00e9, a subi depuis le sort qu\u2019il m\u00e9rite : la faillite personnelle. La r\u00e9flexion est d\u00e9sormais du ressort de chacun de nous et des ruines des sciences humaines annihil\u00e9es par une id\u00e9ologie brutale, fond\u00e9e sur le slogan et une pr\u00e9tention sans fondement \u00e0 la scientificit\u00e9, rena\u00eetra l\u2019\u00ab \u00e9conomie politique \u00bb, la v\u00e9ritable science \u00e9conomique qui pr\u00e9c\u00e9da l\u2019\u00e9mergence d\u2019une religion concoct\u00e9e par les milieux financiers et qui en usurpa le titre.<\/p>\n<p><strong>BIBLIOGRAPHIE <\/strong><\/p>\n<p>Delbos, G. et P. Jorion, 1984. <i>La transmission des savoirs<\/i>, Paris, MSH<br \/>\nJorion, P., 1983. <i>Les p\u00eacheurs d\u2019Houat<\/i>, Paris, Hermann<br \/>\nJorion, P., 2003. <i>Investing in a Post-Enron World<\/i>, New York, McGraw-Hill<br \/>\nJorion, P., 2007. <i>Vers la crise du capitalisme am\u00e9ricain ?<\/i>, Paris, La D\u00e9couverte<br \/>\nJorion, P., 2008a. <i>L\u2019implosion. La finance contre l\u2019\u00e9conomie. Ce que r\u00e9v\u00e8le et annonce la crise des subprimes<\/i>, Paris, Fayard<br \/>\nJorion, P., 2008b. <i>La crise. Des subprimes au s\u00e9isme financier plan\u00e9taire<\/i>, Paris, Fayard<br \/>\nJorion, P., 2009a. <i>L\u2019argent mode d\u2019emploi<\/i>, Paris, Fayard<br \/>\nJorion, P., 2009b. <i>Comment la v\u00e9rit\u00e9 et la r\u00e9alit\u00e9 furent invent\u00e9es<\/i><i>, Paris, Gallimard<br \/>\nPelto, P. et G. Pelto, 1970. <\/i><i>Anthropological Research : The Structure of Inquiry<\/i>, New York, Harper &amp; Row<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<blockquote>\n<p>Au printemps dernier, la revue d\u2019anthropologie <strong>Terrain<\/strong> me demandait de participer \u00e0 un num\u00e9ro sp\u00e9cial consacr\u00e9 aux catastrophes, au titre d\u2019\u00ab anthropologue de la crise \u00bb. Je r\u00e9digeai le texte qui suit, consacr\u00e9 \u00e0 mon <i>terrain<\/i> dans le monde de la finance. \u00ab Terrain \u00bb d\u00e9cida de ne pas le publier. 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