{"id":75543,"date":"2015-05-27T12:20:48","date_gmt":"2015-05-27T10:20:48","guid":{"rendered":"http:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/?p=75543"},"modified":"2020-10-15T23:14:07","modified_gmt":"2020-10-15T21:14:07","slug":"guy-debord-ou-le-portrait-de-la-revolte-par-jacques-emile-miriel","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/2015\/05\/27\/guy-debord-ou-le-portrait-de-la-revolte-par-jacques-emile-miriel\/","title":{"rendered":"<b>Guy Debord ou le portrait de la r\u00e9volte<\/b>, par Jacques-\u00c9mile Miriel"},"content":{"rendered":"<blockquote><p>Billet invit\u00e9. Ouvert aux commentaires.<\/p><\/blockquote>\n<p>Dans son propre Pan\u00e9gyrique de 1989, Guy Debord affirmait que sa si \u00ab mauvaise r\u00e9putation \u00bb ne lui venait pas, en r\u00e9alit\u00e9, de son r\u00f4le pendant les \u00e9v\u00e9nements de Mai 1968 : \u00ab Je crois plut\u00f4t, \u00e9crivait-il, que ce qui, chez moi, a d\u00e9plu d&rsquo;une mani\u00e8re tr\u00e8s durable, c&rsquo;est ce que j&rsquo;ai fait en 1952. \u00bb Allusion directe \u00e0 sa premi\u00e8re manifestation artistique, un film de long m\u00e9trage intitul\u00e9 Hurlements en faveur de Sade, dont la projection \u00e0 Paris le 30 juin 1952 devait entra\u00eener un scandale retentissant. Debord \u00e9voquait ainsi cette \u0153uvre dans un texte de 1993 : \u00ab L&rsquo;\u00e9cran \u00e9tait blanc sur les paroles, noir avec le silence, qui allait grandissant ; l&rsquo;ultime plan-s\u00e9quence noir durait \u00e0 lui seul vingt-quatre minutes. \u00bb<\/p>\n<p><!--more--><\/p>\n<p>Le futur auteur du livre La Soci\u00e9t\u00e9 du Spectacle commence donc sa paradoxale \u00ab carri\u00e8re \u00bb par un coup de ma\u00eetre, qu&rsquo;il n&rsquo;aura de cesse, par la suite, de revendiquer. A juste titre : car malgr\u00e9 la diversit\u00e9 des supports qu&rsquo;il emploiera dans ses activit\u00e9s, tout au long des ann\u00e9es, une implacable coh\u00e9rence dans la d\u00e9marche persistera r\u00e9solument. Pour Guy Debord, vie et \u0153uvre doivent co\u00efncider de mani\u00e8re pr\u00e9gnante. Il entend bien ne pas se faire phagocyter par les fausses id\u00e9ologies, les valeurs tronqu\u00e9es et les modes insanes qui dominent \u00e0 tour de r\u00f4le la soci\u00e9t\u00e9. Il refuse lucidement les compromis d\u00e9shonorants : le seul point de r\u00e9f\u00e9rence, ce sera lui-m\u00eame, \u00e0 l&rsquo;aune de sa propre intelligence dans le si\u00e8cle. \u00ab Il est vrai, \u00e9crira-t-il encore dans dans son Pan\u00e9gyrique, cinq ans avant de conclure son existence rebelle et non conformiste, que j&rsquo;ai go\u00fbt\u00e9 des plaisirs peu connus des gens qui ont ob\u00e9i aux malheureuses lois de cette \u00e9poque. \u00bb La rigueur dans la r\u00e9volte fut chez Guy Debord un travail de longue haleine.<\/p>\n<p>\u00ab La destruction fut ma B\u00e9atrice \u00bb, disait Mallarm\u00e9. Apr\u00e8s avoir annonc\u00e9 sans concession dans Hurlements en faveur de Sade la \u00ab mort du cin\u00e9ma \u00bb, Guy Debord aborda de mani\u00e8re plus frontale les conditions g\u00e9n\u00e9rales de l&rsquo;organisation politique moderne. Un concept \u00ab n\u00e9gatif \u00bb est \u00e9labor\u00e9, celui de la \u00ab d\u00e9composition \u00bb, qui acquiert le maximum d&rsquo;acuit\u00e9 au moment o\u00f9 est fond\u00e9e, en 1957, sous l&rsquo;impulsion de Debord et quelques-uns de ses amis, l&rsquo;Internationale situationniste (I.S.). Dans le premier num\u00e9ro de la revue de ce mouvement, la d\u00e9composition est d\u00e9finie, parmi un certain nombre de termes propres aux th\u00e9ories situationnistes, de la fa\u00e7on suivante : \u00ab Processus par lequel les formes culturelles traditionnelles se sont d\u00e9truites elles-m\u00eames, sous l&rsquo;effet de l&rsquo;apparition de moyens sup\u00e9rieurs de domination de la nature, permettant et exigeant des constructions culturelles sup\u00e9rieures&#8230; Le retard dans le passage de la d\u00e9composition \u00e0 des constructions nouvelles est li\u00e9 au retard dans la liquidation r\u00e9volutionnaire du capitalisme. \u00bb Cette survivance du capitalisme fige la soci\u00e9t\u00e9 dans un pr\u00e9sent perp\u00e9tuel et appauvri, qui ne correspond plus \u00e0 aucun d\u00e9veloppement r\u00e9el.<\/p>\n<p>Diff\u00e9rents tours de passe-passe id\u00e9ologiques, que Debord mettra parfaitement au jour dans La Soci\u00e9t\u00e9 du Spectacle, sont utilis\u00e9s par la \u00ab domination \u00bb pour se maintenir en place : d&rsquo;une part, le refus incons\u00e9quent de se plier \u00e0 la dialectique de l&rsquo;\u00e9volution historique, et, d&rsquo;autre part, la mise sous perfusion d&rsquo;un environnement sociopolitique compl\u00e8tement fissur\u00e9, et m\u00eame moribond. La soci\u00e9t\u00e9 ne s&rsquo;oxyg\u00e8ne plus ; elle d\u00e9g\u00e9n\u00e8re et se d\u00e9compose. De pseudo-valeurs mortif\u00e8res, avec lesquelles les instances \u00e9tatiques aimeraient colmater les nombreuses br\u00e8ches, ne servent qu&rsquo;\u00e0 prolonger artificiellement le r\u00e8gne d\u00e9sastreux de la \u00ab non-vie \u00bb.<\/p>\n<p>\u00ab Rien de nouveau ne peut plus se b\u00e2tir sur ces ruines \u00bb, d\u00e9clarait Debord, toujours en 1957, dans son manifeste situationniste Rapport sur la construction des situations. On remarque ici que, d\u00e8s le d\u00e9part, les situationnistes se sont donn\u00e9 pour mission effective la liquidation, jusqu&rsquo;au dernier, de tous les d\u00e9bris id\u00e9ologiques d&rsquo;une soci\u00e9t\u00e9 p\u00e9trifi\u00e9e. On pourrait d&rsquo;ailleurs caract\u00e9riser l&rsquo;un des aspects centraux du projet r\u00e9volutionnaire de l&rsquo;I.S. par la volont\u00e9 de briser enfin ce vieux bloc de glace, avec la hache de ses th\u00e9ories.<\/p>\n<p>Ce travail th\u00e9orique touche de nombreux domaines, dont celui, capital, de la \u00ab vie quotidienne \u00bb. Laiss\u00e9e de c\u00f4t\u00e9 par trop de doctrines irresponsables, cette question est pourtant la pierre angulaire de la libert\u00e9. \u00c1 quoi sert-il en effet de pr\u00e9tendre dans l&rsquo;abstrait qu&rsquo;on est libre, si les conditions de vie au jour le jour sont ali\u00e9nantes et inhumaines ? Les situationnistes ne se paient donc pas seulement de mots ou de grands principes : il leur faut des r\u00e9alit\u00e9s concr\u00e8tes \u00e0 se mettre sous la dent. Leur critique de la soci\u00e9t\u00e9 n&rsquo;en sera que plus s\u00e9v\u00e8re ; Guy Debord parle, par exemple, dans une intervention de 1961, de \u00ab la vie quotidienne, mystifi\u00e9e par tous les moyens et contr\u00f4l\u00e9e polici\u00e8rement \u00bb.<\/p>\n<p>L&rsquo;I.S. proposera de perfectionner deux notions, d\u00e9j\u00e0 solidement ancr\u00e9es dans la nature humaine, mais refoul\u00e9es par la morale de l&rsquo;\u00e9poque : la \u00ab d\u00e9rive \u00bb (\u00ab technique du passage h\u00e2tif \u00e0 travers des ambiances vari\u00e9es \u00bb) et, la compl\u00e9tant, la \u00ab psychog\u00e9ographie \u00bb \u00ab(\u00ab \u00e9tude des effets pr\u00e9cis du milieu g\u00e9ographique, consciemment am\u00e9nag\u00e9 ou non, agissant directement sur le comportement affectif des individus \u00bb). L&rsquo;enjeu \u00e9tait bel et bien de d\u00e9passer le conformisme routinier d&rsquo;une soci\u00e9t\u00e9 toujours plus amorphe. Priorit\u00e9 \u00e9tait donn\u00e9e au hasard et aux exp\u00e9riences de toutes sortes, un peu \u00e0 la mani\u00e8re de Rimbaud appelant jadis au \u00ab d\u00e9r\u00e8glement de tous les sens \u00bb. De fait, la clef de l&rsquo;aventure situationniste est probablement \u00e0 trouver dans cet ambitieux \u00e9loge de la d\u00e9rive. \u00ab Notre id\u00e9e centrale, pr\u00e9conisait Debord en 1957, est celle de la construction d&rsquo;ambiances momentan\u00e9es de la vie, et leur transformation en une qualit\u00e9 passionnelle sup\u00e9rieure. \u00bb<\/p>\n<p>Dans ce qu&rsquo;exprime Debord, et qui se veut toujours op\u00e9ratoire, le crit\u00e8re pratique a une importance d\u00e9cisive. Ce souci l&rsquo;am\u00e8ne tr\u00e8s logiquement \u00e0 pr\u00e9f\u00e9rer l&rsquo;exp\u00e9rience aux sp\u00e9culations chim\u00e9riques, la strat\u00e9gie \u00e0 l&rsquo;utopie. Il disait dans le film In girum imus nocte et consumimur igni : \u00ab De m\u00eame que les th\u00e9ories doivent \u00eatre remplac\u00e9es, parce que leurs victoires d\u00e9cisives, plus encore que leurs d\u00e9faites partielles, produisent leur usure, de m\u00eame aucune \u00e9poque vivante n&rsquo;est partie d&rsquo;une th\u00e9orie : c&rsquo;\u00e9tait d&rsquo;abord un jeu, un conflit, un voyage. \u00bb Lorsqu&rsquo;il analyse, apr\u00e8s coup, les grands tournants de son existence, Debord sait le faire avec le style froid et aiguis\u00e9 du strat\u00e8ge relatant \u00ab au fond de tout cela, une guerre incessante \u00bb ; mais, juge fataliste de lui-m\u00eame, fascin\u00e9 par \u00ab la sensation de l&rsquo;\u00e9coulement du temps \u00bb, il laisse en plus d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment affleurer une irr\u00e9versible et profonde m\u00e9lancolie, qui rappelle le po\u00e8te espagnol du XVe si\u00e8cle, Jorge Manrique, dont il a traduit les Coplas : \u00ab Nous partons quand nous naissons \/ Marchons tant que nous vivons, \/ Parvenons \/ Au terme de notre temps : \/ Trouvant ainsi, en mourant, \/ Le repos. \u00bb<\/p>\n<p>Le ton du discours dont se sert Debord est \u00ab classique \u00bb, dans la mesure o\u00f9 il n&rsquo;h\u00e9site pas \u00e0 dire \u00ab je \u00bb. Il est moins la marque d&rsquo;un ego dont la dimension serait excessive, que la facult\u00e9 assez rare de tenir des propos rationnels et sens\u00e9s. Le moi n&rsquo;est pas ha\u00efssable, quand il \u00e9vite au langage de se dissoudre dans une informe pens\u00e9e de type r\u00e9formiste, que Debord avait \u00e9videmment en horreur. L&rsquo;ego \u00a0mis ainsi en avant ne fonctionne pas seulement comme une r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 de grands auteurs du pass\u00e9 (ouvertement c\u00e9l\u00e9br\u00e9s dans Pan\u00e9gyrique tome second, par exemple), mais aussi et surtout comme le rejet cinglant d&rsquo;un syst\u00e8me qui tente \u00e0 toute force de briser les esprits contestataires. La th\u00e8se 219 de La Soci\u00e9t\u00e9 du Spectacle le proclamait du reste avec une heureuse pr\u00e9cision : \u00ab Le spectacle, qui est l&rsquo;effacement des limites du moi et du monde par l&rsquo;\u00e9crasement du moi qu&rsquo;assi\u00e8ge la pr\u00e9sence-absence du monde, est \u00e9galement l&rsquo;effacement des limites du vrai et du faux par le refoulement de toute v\u00e9rit\u00e9 v\u00e9cue sous la pr\u00e9sence r\u00e9elle de la fausset\u00e9 qu&rsquo;assure l&rsquo;organisation de l&rsquo;apparence. \u00bb<\/p>\n<p>La vie et l&rsquo;\u0153uvre de Guy Debord incarnent par cons\u00e9quent un refus intransigeant, qui va volontairement jusqu&rsquo;\u00e0 la \u00ab n\u00e9antisation \u00bb. C&rsquo;est un inflexible \u00ab travail du n\u00e9gatif \u00bb poursuivi sans rel\u00e2che. Le suicide de Debord, le 30 novembre 1994, montre \u00e0 quel point l&rsquo;homme s&rsquo;\u00e9tait fondu dans la logique interne de son \u0153uvre. Ainsi, \u00e0 ceux qui se seraient encore demand\u00e9 s&rsquo;\u00ab il n&rsquo;y aurait pas de succ\u00e8s ou d&rsquo;\u00e9chec pour Guy Debord, et ses pr\u00e9tentions d\u00e9mesur\u00e9es \u00bb, l&rsquo;auteur d&rsquo;In girum signifiait que le seul \u00ab succ\u00e8s \u00bb qui lui importait \u00e9tait cette rigoureuse et magnifique ad\u00e9quation intellectuelle. Dans Hurlements en faveur de Sade, une voix prononce, avec un accent n\u00e9cessairement pr\u00e9monitoire : \u00ab Tout le noir, les yeux ferm\u00e9s sur l&rsquo;exc\u00e8s du d\u00e9sastre. \u00bb<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<blockquote>\n<p>Billet invit\u00e9. 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