{"id":758,"date":"2008-09-15T15:14:57","date_gmt":"2008-09-15T14:14:57","guid":{"rendered":"http:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/?p=758"},"modified":"2008-09-15T15:14:57","modified_gmt":"2008-09-15T14:14:57","slug":"francois-fourquet-25-theses-sur-le-capitalisme","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/2008\/09\/15\/francois-fourquet-25-theses-sur-le-capitalisme\/","title":{"rendered":"Fran\u00e7ois Fourquet : 25 th\u00e8ses sur le capitalisme"},"content":{"rendered":"<p>Fran\u00e7ois Fourquet m&rsquo;a adress\u00e9 le courrier suivant, qu&rsquo;il m&rsquo;a aimablement autoris\u00e9 de reproduire \u00e0 votre intention.<\/p>\n<blockquote><p>Cher Paul Jorion, <\/p>\n<p>la lecture de votre article du D\u00e9bat n\u00b0 151 \u00ab\u00a0L&rsquo;apr\u00e8s-capitalisme commence aujourd&rsquo;hui\u00a0\u00bb m&rsquo;a procur\u00e9 un grand plaisir intellectuel et m&rsquo;a lanc\u00e9 un d\u00e9fi auquel j&rsquo;ai eu envie r\u00e9pondre. Vous posez la question de la survie du capitalisme. La crise est plan\u00e9taire, ce n&rsquo;est pas une simple crise financi\u00e8re, c&rsquo;est une crise de civilisation, plus grave que celle de 1929, qui va \u00eatre rejet\u00e9e dans l&rsquo;ombre par le sombre \u00e9clat de la catastrophe qui s&rsquo;annonce. Vous \u00e9mettez deux hypoth\u00e8ses: une hypoth\u00e8se optimiste: la crise se r\u00e9sorbera comme toutes les autres, apr\u00e8s les vaches maigres le beau temps des vaches grasses reviendra; une hypoth\u00e8se pessimiste: le capitalisme est incapable de s&rsquo;autor\u00e9guler; il est destin\u00e9 \u00e0 s&rsquo;effondrer, non pas pour la raison qu&rsquo;invoquait Marx (la baisse tendancielle du taux de profit), mais pour d&rsquo;autres raisons: le capitalisme est incapable 1\u00b0 de s&rsquo;autor\u00e9guler, 2\u00b0 de s&rsquo;auto-adapter en tirant les le\u00e7ons des crises pass\u00e9es et 3\u00b0 de pr\u00e9venir le risque d&#8217;emballement d\u00fb \u00e0 l&rsquo;am\u00e9lioration des connaissances (de plus en plus de sp\u00e9culateurs gr\u00e9gaires font la m\u00eame pr\u00e9vision qui, comme des moutons, les conduit irr\u00e9sistiblement dans le pr\u00e9cipice). Vous proposez qu&rsquo;une r\u00e9glementation judicieuse supprime ou contr\u00f4le les causes directes de la crise: la sp\u00e9culation financi\u00e8re; la facult\u00e9 pour les sp\u00e9culateurs d&#8217;emprunter pour gonfler les capitaux qu&rsquo;ils risquent (l&rsquo;effet de levier); l&rsquo;usage excessif des produits d\u00e9riv\u00e9s. <\/p>\n<p>Toute votre argumentation repose sur une \u00e9quation fondamentale: le \u00ab\u00a0capitalisme\u00a0\u00bb ou \u00ab\u00a0syst\u00e8me capitaliste\u00a0\u00bb, c&rsquo;est le march\u00e9, ou, pour parler comme Polanyi, le \u00ab\u00a0march\u00e9 autor\u00e9gulateur\u00a0\u00bb. Le march\u00e9 n&rsquo;est pas capable de s&rsquo;autor\u00e9guler; il faut une intervention ext\u00e9rieure, celle de l&rsquo;\u00c9tat, qui n&rsquo;ob\u00e9it pas \u00e0 la logique marchande et impose au march\u00e9 des r\u00e8gles pour \u00e9viter la catastrophe in extremis. Cette th\u00e8se fait probl\u00e8me sur le plan th\u00e9orique (car, sur le plan pratique, je ne vois pas de raison de contester vos solutions, qui reposent sur votre exp\u00e9rience financi\u00e8re). Voici en pi\u00e8ce jointe, une mise en question intitul\u00e9e \u00ab\u00a025 th\u00e8ses sur le capitalisme\u00a0\u00bb: si l&rsquo;\u00c9tat est, \u00e0 la rigueur, ext\u00e9rieur au march\u00e9, il n&rsquo;est pas ext\u00e9rieur au \u00ab\u00a0capitalisme\u00a0\u00bb: il en fait partie int\u00e9grante. <\/p><\/blockquote>\n<p><strong>25 th\u00e8ses sur le capitalisme<\/p>\n<p>R\u00e9ponse \u00e0 Paul Jorion, \u00ab\u00a0L&rsquo;apr\u00e8s-capitalisme commence aujourd&rsquo;hui\u00a0\u00bb (Le D\u00e9bat n\u00b0 151) <\/strong> <\/p>\n<p>1. Ce qu&rsquo;on appelle \u00abcapitalisme\u00bb ne se r\u00e9duit pas \u00e0 une entit\u00e9 \u00e9conomique, c&rsquo;est-\u00e0-dire \u00e0 un ordre social distinct des autres ordres, un syst\u00e8me \u00e9conomique, comme le font les marxistes, les trotskystes (Nouveau Parti Anticapitaliste), les altermondialistes (jadis anti-mondialistes); pourtant Marx, qui a invent\u00e9 le \u00ab\u00a0mode de production capitaliste\u00a0\u00bb (un syst\u00e8me), parlait de \u00ab\u00a0soci\u00e9t\u00e9 bourgeoise\u00a0\u00bb ou \u00ab\u00a0capitaliste\u00a0\u00bb: le capitalisme ou l&rsquo;\u00e9conomie ne peuvent \u00eatre s\u00e9par\u00e9s de la soci\u00e9t\u00e9 dont ils ne sont qu&rsquo;un aspect, et non un ordre autonome; le capitalisme comme syst\u00e8me \u00e9conomique est une vue de l&rsquo;esprit; <\/p>\n<p><!--more-->2. L&rsquo;\u00e9conomie ne se r\u00e9duit pas au march\u00e9; le capitalisme moderne (depuis les ann\u00e9es 1920) n&rsquo;est pas le march\u00e9 seul, mais l&rsquo;ensemble form\u00e9 par les march\u00e9s, les entreprises, et l&rsquo;\u00c9tat; l&rsquo;historien Fernand Braudel affirme que le capitalisme des Temps Modernes ne se confond pas avec l&rsquo;\u00e9conomie de march\u00e9; il est la partie sup\u00e9rieure de l&rsquo;\u00e9conomie, o\u00f9 r\u00e8gne le monopole et non la concurrence, et situ\u00e9e dans la zone centrale des \u00e9conomies-mondes (cf th\u00e8se 15);<\/p>\n<p>3. Le capitalisme n&rsquo;est pas pensable sans l&rsquo;\u00c9tat; un capitalisme sans \u00c9tat, c&rsquo;est comme un sourire sans chat; on ne peut m\u00eame pas parler de \u00ab\u00a0symbiose\u00a0\u00bb comme s&rsquo;il s&rsquo;agissait de deux entit\u00e9s distinctes, l&rsquo;une \u00e9conomique et l&rsquo;autre politique, qui se seraient form\u00e9es s\u00e9par\u00e9ment et auraient pass\u00e9 une alliance ou d\u00e9cid\u00e9 de vivre ensemble; il y a inh\u00e9rence r\u00e9ciproque: d\u00e8s leur naissance au Moyen \u00c2ge, l&rsquo;\u00c9tat est dans le capitalisme et le capitalisme dans l&rsquo;\u00c9tat; ensemble ils forment une seule et m\u00eame entit\u00e9 sociale;<\/p>\n<p>4. L&rsquo;\u00c9tat repr\u00e9sente l&rsquo;aspect politique de cette entit\u00e9; son domaine de pouvoir est le territoire, qui sera plus tard national; le capitalisme a la plan\u00e8te pour horizon; il repr\u00e9sente l&rsquo;aspect mondial, il est branch\u00e9 sur l&rsquo;ext\u00e9rieur du territoire; <\/p>\n<p>5. Le capitalisme s&rsquo;est confondu avec l&rsquo;Europe dans son exploration, sa conqu\u00eate et son exploitation du monde; c&rsquo;est l&rsquo;Europe, c&rsquo;est-\u00e0-dire le capitalisme, qui a mis en communication les diff\u00e9rentes parties du monde; capitalisme et mondialisation, au fond, c&rsquo;est la m\u00eame chose; au XIX\u00e8 si\u00e8cle, elle s&rsquo;est \u00e9largie aux autres \u00ab\u00a0pays neufs\u00a0\u00bb (les rejetons europ\u00e9ens: USA, Canada ou Australie) pour former l&rsquo;Occident;<\/p>\n<p>6. Le capitalisme, au fond, c&rsquo;est la partie mauvaise de l&rsquo;Europe, celle qui exploite et colonise, celle que nous abhorrons et que nous rejetons moralement, bien que nous soyons europ\u00e9ens; nous l&rsquo;assimilons \u00e0 une sorte de chim\u00e8re avide et mal\u00e9fique \u00e0 qui nous attribuons la puissance d&rsquo;expansion de l&rsquo;Europe; nous la projetons hors de nous et la nommons \u00ab\u00a0capitalisme\u00a0\u00bb;<\/p>\n<p>7. Il n&rsquo;y a de capitalisme que s&rsquo;il existe une institution qui peut parler et agir en son nom, et qui en fait un \u00ab\u00a0quasi-sujet \u00a0\u00bb (id\u00e9e proche du \u00ab\u00a0sujet comme si\u00a0\u00bb d&rsquo;Alain Caill\u00e9); faute de cette quasi-subjectivit\u00e9 qui lui donne l&rsquo;apparence d&rsquo;un acteur de l&rsquo;histoire, le capitalisme reste une entit\u00e9 abstraite, un cat\u00e9gorie \u00e9conomique vide, pratico-inerte, sans consistance historique; et ce qui fait du capitalisme un quasi-sujet, c&rsquo;est l&rsquo;Etat am\u00e9ricain et les dirigeants qui font partie de ce que Stiglitz appelle la \u00ab\u00a0communaut\u00e9 financi\u00e8re mondiale\u00a0\u00bb, en fait principalement am\u00e9ricaine, car elle est localis\u00e9e \u00e0 New York;<\/p>\n<p>8. Ce quasi-sujet exerce un pouvoir; seul ce pouvoir est capable de prendre en charge la r\u00e9gulation de l&rsquo;\u00e9conomie; \u00e0 la fois il fait partie de l&rsquo;\u00e9conomie et est situ\u00e9 en haut de l&rsquo;\u00e9conomie, dans sa partie sup\u00e9rieure, qui correspond au capitalisme braud\u00e9lien;<\/p>\n<p>9. Le pouvoir d&rsquo;une entit\u00e9 sociale est de nature quasi-subjective; il est situ\u00e9 en haut de l&rsquo;entit\u00e9, mais n&rsquo;en est jamais s\u00e9par\u00e9: il plonge en elle par une myriade de racines ramifi\u00e9es qui lui permettent justement d&rsquo;exercer ce pouvoir; la fronti\u00e8re est poreuse entre le pouvoir et ce qui n&rsquo;est pas lui; du haut en bas de l&rsquo;\u00e9chelle, on passe insensiblement de sa pointe supr\u00eame \u00e0 sa base; ce qui rend difficiles les t\u00e2ches de distinction et de d\u00e9finition de l&rsquo;\u00e9conomiste, du sociologue ou du politologue;<\/p>\n<p>10. L&rsquo;\u00e9conomie am\u00e9ricaine est plus large que l&rsquo;\u00e9conomie du seul territoire am\u00e9ricain, mesur\u00e9e par son PIB (produit int\u00e9rieur brut); elle se confond presque avec l&rsquo;\u00e9conomie mondiale tout enti\u00e8re, du fait des prolongements plan\u00e9taires de ses tr\u00e8s grandes entreprises ou firmes multinationales, de ses grandes banques internationales, celles-l\u00e0 m\u00eames qui sont en difficult\u00e9 en ce moment: Citigroup, Merrill Lynch, Lehman Brothers, etc.), de ses investisseurs institutionnels et de ses investissements directs \u00e0 l&rsquo;\u00e9tranger; plus de la moiti\u00e9 des firmes multinationales et des zinzins sont d&rsquo;origine et de culture am\u00e9ricaines; <\/p>\n<p>11. L&rsquo;\u00c9tat f\u00e9d\u00e9ral am\u00e9ricain (et ses organes \u00e9conomiques, la Fed [Federal Reserve Bank ou banque centrale] et le Tr\u00e9sor (minist\u00e8re des finances) ainsi que la culture am\u00e9ricaine ont une influence, une emprise sur les institutions officielles de l&rsquo;\u00e9conomie mondiale (FMI, BM, OMC); rien d&rsquo;important ne se d\u00e9cide sans leur aval;<\/p>\n<p>12. Le pouvoir mondial ne se r\u00e9duit pas \u00e0 l&rsquo;institution \u00ab\u00a0pouvoir des USA\u00a0\u00bb (d\u00e9fini constitutionnellement sur le plan politique \u2013 \u00c9tat f\u00e9d\u00e9ral &#8211; ou juridiquement sur le plan \u00e9conomique \u2013 firmes multinationales, grandes banques, etc.; en raison de l&rsquo;absence de fronti\u00e8re nette s\u00e9parant le pouvoir de ce dont il est le pouvoir, et en raison des prolongements plan\u00e9taires des institutions, entreprises et banques am\u00e9ricaines; la puissance am\u00e9ricaine au sens large peut donc \u00eatre consid\u00e9r\u00e9e comme l&rsquo;instance concr\u00e8te de pouvoir mondial, m\u00eame si le monde ne lui ob\u00e9it pas comme des soldats \u00e0 leur chef ou m\u00eame, forc\u00e9ment, la conteste;<\/p>\n<p>13. L&rsquo;\u00c9tat f\u00e9d\u00e9ral am\u00e9ricain et ses annexes (Fed, Tr\u00e9sor, FMI) incarne de fait le pouvoir quasi-subjectif du monde; c&rsquo;est lui le r\u00e9gulateur de l&rsquo;\u00e9conomie mondiale; faute d&rsquo;instance officielle d\u00fbment nomm\u00e9e ou \u00e9lue, il tient lieu de \u00ab\u00a0r\u00e9gulateur en dernier ressort\u00a0\u00bb des march\u00e9s mondiaux, et notamment des march\u00e9s financiers; en cas de crise, depuis qu&rsquo;il a pr\u00eat\u00e9 au monde pendant et apr\u00e8s la guerre de 14-18, il tient une fonction mondiale de \u00ab\u00a0pr\u00eateur en dernier ressort\u00a0\u00bb;<\/p>\n<p>14. Le capitalisme mondial n&rsquo;existe pas sans \u00c9tat mondial qui lui conf\u00e8re un pouvoir et une existence quasi-subjective; et cet \u00c9tat, c&rsquo;est pour l&rsquo;instant l&rsquo;\u00c9tat f\u00e9d\u00e9ral am\u00e9ricain, m\u00eame s&rsquo;il est contest\u00e9 de toute part, m\u00eame si on juge in\u00e9luctable \u00e0 terme son remplacement par une autre instance;<\/p>\n<p>15. Il existe deux formes id\u00e9al-typiques de l&rsquo;exercice du pouvoir: le pouvoir par commandement, \u00e0 l&rsquo;image du g\u00e9n\u00e9ral, du pape ou du secr\u00e9taire g\u00e9n\u00e9ral du Parti communiste \u00e0 l&rsquo;\u00e9poque stalinienne (pouvoir hi\u00e9rarchique; image de la pyramide), et le pouvoir par entra\u00eenement ou par captage (image du r\u00e9seau), c&rsquo;est-\u00e0-dire par une combinaison de violence, d&rsquo;attraction, de s\u00e9duction et de subjugation (on est subjugu\u00e9 par la violence mais aussi par la fascination); dans l&rsquo;histoire, les villes-mondes ont dirig\u00e9 l&rsquo;\u00e9conomie-monde europ\u00e9enne par captage de l&rsquo;\u00e9nergie de ses composantes, mais rarement par violence pure exerc\u00e9e de l&rsquo;ext\u00e9rieur; une force sup\u00e9rieure assimile, pompe ou capte toujours l&rsquo;\u00e9nergie des forces subordonn\u00e9es et obtient leur reconnaissance; le leadership repose sur cette assimilation, ce captage;<\/p>\n<p>16. Dans l&rsquo;histoire de l&rsquo;Occident, depuis l&rsquo;an mil, le capitalisme (au moins au sens braud\u00e9lien), a toujours \u00e9t\u00e9 localis\u00e9, situ\u00e9 au centre de l&rsquo;\u00e9conomie-monde, ou m\u00eame de ses capitales successives ou \u00ab\u00a0villes-monde\u00a0\u00bb: Venise, Anvers, G\u00eanes, Amsterdam, Londres; dans les ann\u00e9es 1920, la t\u00eate du capitalisme a quitt\u00e9 Londres pour traverser l&rsquo;Atlantique et s&rsquo;installer dans une ville bic\u00e9phale, New York-Washington; les pr\u00e9c\u00e9dentes capitales europ\u00e9ennes avaient \u00e9t\u00e9 \u00e0 la fois \u00e9conomiques et politiques;<\/p>\n<p>17. Cette capitale bic\u00e9phale des USA est aussi celle du monde; elle h\u00e9berge la direction des Etats-Unis; mais lorsque le Tr\u00e9sor US nationalise Fanny Mae et Freddie Mac, lorsqu&rsquo;en 1998 la Fed sauve le LTCM et en 2008 la banque Bear Stearns (et peut-\u00eatre demain la Lehman Brothers) pour \u00e9viter la propagation plan\u00e9taire d&rsquo;une crise de syst\u00e8me, ils prennent une d\u00e9cision r\u00e9gulatrice pour le compte de la communaut\u00e9 mondiale, sans \u00eatre mandat\u00e9s officiellement pour \u00e7a; les \u00e9lections pr\u00e9sidentielles am\u00e9ricaines nous concernent, nous passionnent tous comme s&rsquo;il s&rsquo;agissait de l&rsquo;\u00e9lection par le peuple am\u00e9ricain du pr\u00e9sident du monde, ce qu&rsquo;il sera effectivement, sinon juridiquement;<\/p>\n<p>18. Dans la mesure o\u00f9 on ne peut distinguer absolument l&rsquo;\u00e9conomie am\u00e9ricaine de l&rsquo;\u00e9conomie mondiale, ni le pouvoir de ce dont il est le pouvoir, ni la t\u00eate du capitalisme de son \u00ab\u00a0corps\u00a0\u00bb plan\u00e9taire, on peut dire que le capitalisme, c&rsquo;est les Etats-Unis; il est vrai que le terme \u00ab\u00a0Etats-Unis\u00a0\u00bb est lui aussi une entit\u00e9 fictive, mais son insertion dans les relations internationales, l&rsquo;existence d&rsquo;un \u00c9tat reconnu par tous et d&rsquo;un gouvernement qui peut parler et agir en son nom rend cette existence institutionnelle et quasi-subjective, c&rsquo;est-\u00e0-dire plus ou moins r\u00e9elle;<\/p>\n<p>19. La crise des subprimes annonce en effet une crise de civilisation; d\u00e9j\u00e0 la crise de 1929 \u00e9tait l&rsquo;ultime soubresaut d&rsquo;une longue agonie de la \u00ab\u00a0civilisation du XIX\u00e8 si\u00e8cle\u00a0\u00bb, comme la nommait Polanyi, ou de la \u00ab\u00a0civilisation lib\u00e9rale\u00a0\u00bb, comme dit Hobsbawm (L&rsquo;\u00e2ge des extr\u00eames); la civilisation en crise aujourd&rsquo;hui serait n\u00e9e dans les ann\u00e9es 70, ce serait la civilisation de l&rsquo;\u00e2ge n\u00e9o-lib\u00e9ral, dont les promoteurs pr\u00e9tendaient annuler les effets de la \u00ab\u00a0grande transformation\u00a0\u00bb d\u00e9crite par Polanyi, prohiber les pratiques interventionnistes des \u00c9tats et revenir au march\u00e9 autor\u00e9gulateur d&rsquo;avant 1914, c&rsquo;est-\u00e0-dire au capitalisme lib\u00e9ral; <\/p>\n<p>20. Il n&rsquo;y a pas deux civilisations, d&rsquo;une part la civilisation lib\u00e9rale ou n\u00e9olib\u00e9rale, et d&rsquo;autre part une civilisation interventionniste, dirigiste ou \u00ab\u00a0fordiste\u00a0\u00bb, comme la nommeraient nos amis r\u00e9gulationnistes (s&rsquo;ils adoptaient la notion de civilisation), qui a fonctionn\u00e9 de la premi\u00e8re guerre mondiale aux ann\u00e9es 1970; <\/p>\n<p>21. Il n&rsquo;y a qu&rsquo;une seule civilisation, la n\u00f4tre, tant\u00f4t lib\u00e9rale et tant\u00f4t dirigiste; lib\u00e9ralisme et dirigisme sont deux formes d&rsquo;organisation que la civilisation occidentale contient en puissance depuis le Moyen \u00c2ge; tant\u00f4t l&rsquo;une s&rsquo;actualise plus que l&rsquo;autre, tant\u00f4t l&rsquo;inverse: elles ne s&rsquo;opposent pas comme deux entit\u00e9s ferm\u00e9es et s\u00e9par\u00e9es, mais sont deux formes sociales complices qui ont besoin l&rsquo;une de l&rsquo;autre pour exister;<\/p>\n<p>22. La civilisation mondiale en gestation est domin\u00e9e par la civilisation occidentale qui a subjugu\u00e9 les autres mais sans les d\u00e9truire: elle les attire, les influence, les fascine ou au contraire les repousse et suscite leur refus, mais les opposants font en quelque mani\u00e8re partie de ce \u00e0 quoi ils s&rsquo;opposent; elle r\u00e9pand sa culture (l&rsquo;utilitarisme, l&rsquo;app\u00e9tit de gain, le \u00abtoujours plus\u00bb, l&rsquo;individualisme) et sa religion (la religion la\u00efque occidentale, caract\u00e9ris\u00e9e par le culte de la d\u00e9mocratie, des droits de l&rsquo;homme (et de l&rsquo;individu), de la propri\u00e9t\u00e9 priv\u00e9e (fondement du march\u00e9), et de la raison (source de la science);<\/p>\n<p>23. Il n&rsquo;y a qu&rsquo;une seule soci\u00e9t\u00e9 mondiale, plurinationale, qui en ce moment m\u00eame brasse et m\u00e9lange les soci\u00e9t\u00e9s nationales dont les parois sont de plus en plus poreuses; le capitalisme, mondial de naissance il y a mille ans en Europe occidentale, n&rsquo;est qu&rsquo;un mot pour d\u00e9signer l&rsquo;aspect \u00e9conomique de cette soci\u00e9t\u00e9 mondiale; au XIX\u00e8 si\u00e8cle, l&rsquo;\u00e9conomie-monde europ\u00e9enne a absorb\u00e9 les autres \u00e9conomies-mondes pour former l&rsquo;\u00e9conomie mondiale tout court; au XX\u00e8 si\u00e8cle, le socialisme a bloqu\u00e9 pendant 75 ans l&rsquo;ach\u00e8vement de cette absorption, mais s&rsquo;est finalement dissous en elle entre 1978 (ouverture de la Chine) et 1989 (chute du mur de Berlin); depuis lors, l&rsquo;unification de l&rsquo;\u00e9conomie mondiale s&rsquo;acc\u00e9l\u00e8re jusqu&rsquo;\u00e0 ce qu&rsquo;un jour, peut-\u00eatre, une nouvelle division l&rsquo;arr\u00eate;<\/p>\n<p>24. Le syst\u00e8me capitaliste ne s&rsquo;effondrera jamais du fait de l&rsquo;absence de r\u00e9gulation; car il y aura toujours une institution politique pour r\u00e9guler une crise financi\u00e8re, si grave soit-elle; et quel autre syst\u00e8me pourrait le remplacer, apr\u00e8s l&rsquo;\u00e9chec du socialisme? D&rsquo;ailleurs, \u00e0 ce jour, il n&rsquo;y a pas de candidat, pas de pr\u00e9tendant cr\u00e9dible; tout ce qu&rsquo;on peut pr\u00e9voir, c&rsquo;est que de temps \u00e0 autre le dirigisme reviendra \u00e0 la surface: car en profondeur il n&rsquo;a jamais disparu; le capitalisme condamn\u00e9 \u00e0 s&rsquo;effondrer est un mythe; et un mythe ne s&rsquo;effondre pas, il se dissipe et ressuscite quand on en a besoin;<\/p>\n<p>25. Par contre la soci\u00e9t\u00e9 mondiale, elle, peut s&rsquo;effondrer, si elle ne r\u00e9pond pas au principal d\u00e9fi de notre \u00e9poque, qui est \u00e9cologique; sa forme la plus urgente est le d\u00e9fi du r\u00e9chauffement climatique; et si la r\u00e9ponse juste n&rsquo;est pas donn\u00e9e \u00e0 temps, la soci\u00e9t\u00e9 mondiale dispara\u00eetra, et avec elle l&rsquo;humanit\u00e9 tout enti\u00e8re, c&rsquo;est-\u00e0-dire: nous. <\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Fran\u00e7ois Fourquet m&rsquo;a adress\u00e9 le courrier suivant, qu&rsquo;il m&rsquo;a aimablement autoris\u00e9 de reproduire \u00e0 votre intention.<\/p>\n<blockquote>\n<p>Cher Paul Jorion, <\/p>\n<p>la lecture de votre article du D\u00e9bat n\u00b0 151 \u00ab\u00a0L&rsquo;apr\u00e8s-capitalisme commence aujourd&rsquo;hui\u00a0\u00bb m&rsquo;a procur\u00e9 un grand plaisir intellectuel et m&rsquo;a lanc\u00e9 un d\u00e9fi auquel j&rsquo;ai eu envie r\u00e9pondre. Vous posez la question de la survie [&hellip;]<\/p>\n<\/blockquote>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[19,22,1,7,18,17,4,12],"tags":[],"class_list":["post-758","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-constitution-pour-leconomie","category-ecologie","category-economie","category-histoire","category-monde-financier","category-politique","category-sociologie","category-subprime"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/758","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=758"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/758\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=758"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=758"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=758"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}