{"id":77389,"date":"2015-07-21T21:54:56","date_gmt":"2015-07-21T19:54:56","guid":{"rendered":"http:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/?p=77389"},"modified":"2025-01-20T19:57:05","modified_gmt":"2025-01-20T18:57:05","slug":"jack-goody-1919-2015","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/2015\/07\/21\/jack-goody-1919-2015\/","title":{"rendered":"<b>Jack Goody (1919 \u2013 2015)<\/b>"},"content":{"rendered":"<p><a href=\"http:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-content\/uploads\/24.1b-Sir-Jack-Goody.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"http:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-content\/uploads\/24.1b-Sir-Jack-Goody.jpg\" alt=\"24.1b Sir Jack Goody\" width=\"300\" height=\"391\" class=\"alignleft size-full wp-image-77504\" \/><\/a><\/p>\n<p>Jack Goody est mort. Il allait avoir 96 ans.<\/p>\n<p>\u00c0 Cambridge, mes relations avec Jack Goody, qui fut d\u2019abord le directeur du d\u00e9partement o\u00f9 j\u2019\u00e9tais \u00e9tudiant th\u00e9sard, ensuite mon patron durant les ann\u00e9es o\u00f9 je fus enseignant, tourn\u00e8rent sinon \u00e0 la trag\u00e9die, du moins en tout cas, au drame. Rien n\u2019y pr\u00e9disposait. Il s\u2019agit l\u00e0 d\u2019une histoire triste, d\u00e9montrant qu\u2019il n\u2019y a pas que les volont\u00e9s des hommes et des femmes qui importent\u00a0: les structures peuvent les broyer, ou pire encore, les monter les uns contre les autres.<\/p>\n<p><!--more-->Jack \u00e9tait ce qu\u2019on appelle le \u00ab\u00a0Chair\u00a0\u00bb, le William Wyse Professor, le d\u00e9tenteur de la Chaire d\u2019anthropologie sociale, ce qui faisait de lui automatiquement le directeur du d\u00e9partement. Quand il sut que je serais inscrit en tant qu\u2019\u00e9tudiant th\u00e9sard \u00e0 partir de janvier 1975, il me signala qu\u2019il poss\u00e9dait une petite maison qui \u00e9tait vacante \u00e0 Shelly Row et qu\u2019il me la louerait volontiers. Shelly Row se trouve \u00e0 Cambridge dans un quartier autrefois ouvrier tout proche du centre-ville. C\u2019\u00e9tait une ruelle (rappelez-vous <em>Cannery Row <\/em>de Steinbeck\u00a0: en fran\u00e7ais\u00a0: \u00ab\u00a0Rue de la sardine\u00a0\u00bb) que l\u2019on aurait appel\u00e9 \u00ab\u00a0coron\u00a0\u00bb dans la r\u00e9gion o\u00f9 \u00e9tait n\u00e9 mon p\u00e8re. J\u2019y fus tr\u00e8s heureux. Quand ma bourse d\u2019\u00e9tude fut \u00e9puis\u00e9e \u00e0 l\u2019\u00e9t\u00e9 1976, Jack et Esther Goody m\u2019h\u00e9berg\u00e8rent quelques temps dans une chambre de leur vaste maison dans le quartier cossu d\u2019Adams Road. Il avait le coeur sur la main.<\/p>\n<p>\u00c0 l\u2019\u00e9poque o\u00f9 je r\u00e9sidais dans leur maison, un soir, alors que Jack m\u2019avait invit\u00e9 \u00e0 partager l\u2019ap\u00e9ritif avec lui et que je l\u2019attendais au salon, je pris en main machinalement un petit livre qui tra\u00eenait l\u00e0. C\u2019\u00e9tait le r\u00e9cit autobiographique d\u2019une dame, probablement britannique, qui racontait la lib\u00e9ration de l\u2019Italie \u00e0 la fin de la deuxi\u00e8me guerre mondiale. Je le feuilletais distraitement en attendant que Jack me rejoigne. Je me mis \u00e0 lire \u00e0 l\u2019endroit o\u00f9 se trouvait un signet. L\u2019\u00e9pisode qui \u00e9tait racont\u00e9 l\u00e0 \u00e9tait l\u2019attaque par des partisans d\u2019un convoi transportant, entre autres, des prisonniers. \u00c0 la faveur de la confusion g\u00e9n\u00e9rale, certains de ceux-ci parvinrent \u00e0 s\u2019\u00e9chapper et se joignirent aux attaquants pour lib\u00e9rer le convoi. L\u2019un d\u2019entre eux avait tout particuli\u00e8rement impressionn\u00e9 la narratrice, sa contribution \u00e0 la victoire s\u2019\u00e9tant r\u00e9v\u00e9l\u00e9e d\u00e9cisive. \u00ab\u00a0Je tenais par-dessus tout, dit-elle, \u00e0 conna\u00eetre son nom\u00a0\u00bb. L\u2019identit\u00e9 du h\u00e9ros lui fut transmise\u00a0: \u00ab\u00a0Jack Goody\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Jack parlait bien le fran\u00e7ais et il venait souvent me retrouver dans la petite maison de Shelly Row pour une conversation nocturne. Un soir, il vint me voir une bouteille sans \u00e9tiquette \u00e0 la main. Il poss\u00e9dait une petite maison en Dordogne. \u00ab\u00a0Tiens, me dit-il, c\u2019est la goutte de prune que font mes voisins. \u00c0 Cambridge,\u00a0il n\u2019y a que toi et moi capables de boire un tel tord-boyaux !\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>\u00c0 propos de sa petite maison en Dordogne, Jack aimait raconter l\u2019anecdote suivante. Un de ses coll\u00e8gues \u00e0 Oxford \u00e9tait <a href=\"https:\/\/en.wikipedia.org\/wiki\/Julian_A._Pitt-Rivers\">Julian Pitt-Rivers<\/a>, issu d\u2019une famille d\u2019intellectuels c\u00e9l\u00e8bres (son p\u00e8re avait cependant eut le mauvais go\u00fbt de faire partie des troupes d\u2019Oswald Mosley, le f\u00fchrer de la <em>British Union of Fascists<\/em>). Pitt-Rivers poss\u00e9dait lui aussi une maison en Dordogne. Il proposa un jour \u00e0 Goody de lui rendre visite. Celui-ci se rendit \u00e0 l\u2019adresse et fut stup\u00e9fait de voir une petite maison quasi identique \u00e0 la sienne. Il frappa \u00e0 la porte. Pas de r\u00e9ponse. Il insiste\u00a0: rien. Il finit par pousser la porte, qui s\u2019ouvre sur&#8230; une \u00e9table. Il ressort, et aper\u00e7oit, un peu plus loin, le manoir. Jack, proche du politologue marxiste <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Eric_Hobsbawm\">Eric Hobsbawn<\/a>, et de <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Edward_Palmer_Thompson\">E. P. Thompson<\/a>, l\u2019auteur de <em>La formation de la classe ouvri\u00e8re anglaise<\/em>, aimait rapporter ce genre d\u2019anecdotes.<\/p>\n<p>Les pressions financi\u00e8res exerc\u00e9es par les autorit\u00e9s politiques sur le d\u00e9partement d\u2019anthropologie sociale et les rivalit\u00e9s cruelles qui d\u00e9chirent les d\u00e9partements universitaires\u00a0partout dans le\u00a0monde mirent fin \u00e0 cette belle amiti\u00e9. Mais il sera bien temps de parler de cela un autre jour.<\/p>\n<p>Quelques ann\u00e9es apr\u00e8s mon d\u00e9part de Cambridge, en France apr\u00e8s mon s\u00e9jour africain, je fus invit\u00e9 \u00e0 passer quelques jours \u00e0 l\u2019abbaye de Royaumont \u00e0 l\u2019invitation des \u00e9ditions du Seuil. M\u2019\u00e9tant rapidement install\u00e9 dans ma chambre \u2013 ma cellule faudrait-il dire \u2013 je me rendis dans la grande salle de l\u2019abbaye qui sert de salon et dont l\u2019atmosph\u00e8re tr\u00e8s scolastique n\u2019est pas sans rappeler celle de Cambridge ou d\u2019Oxford. Un feu de b\u00fbches cr\u00e9pitait dans la chemin\u00e9e monumentale. On buvait l\u2019ap\u00e9ritif entre intellectuels pas m\u00e9contents d&rsquo;eux-m\u00eames. Soudain, dans l\u2019un des fauteuils, invit\u00e9 lui aussi, je d\u00e9couvris Jack Goody. Il m\u2019aper\u00e7ut au m\u00eame instant et, avec une intense \u00e9motion (r\u00e9v\u00e9lant la v\u00e9ritable nature de la relation qui nous liait malgr\u00e9 nos anciennes querelles), il se leva pour s&rsquo;\u00e9lancer vers moi. L\u2019une de ses jambes \u00e9tait-elle ankylos\u00e9e ? Toujours est-il qu\u2019elle se d\u00e9roba sous lui, et qu&rsquo;il me tomba litt\u00e9ralement dans les bras. Nous \u00e9tions l\u00e0, accidentellement embrass\u00e9s. Heureux en tout cas car nous nous \u00e9tions retrouv\u00e9s.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p><a href=\"http:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-content\/uploads\/24.1b-Sir-Jack-Goody.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"http:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-content\/uploads\/24.1b-Sir-Jack-Goody.jpg\" alt=\"24.1b Sir Jack Goody\" width=\"300\" height=\"391\" class=\"alignleft size-full wp-image-77504\" \/><\/a><\/p>\n<p>Jack Goody est mort. Il allait avoir 96 ans.<\/p>\n<p>\u00c0 Cambridge, mes relations avec Jack Goody, qui fut d\u2019abord le directeur du d\u00e9partement o\u00f9 j\u2019\u00e9tais \u00e9tudiant th\u00e9sard, ensuite mon patron durant les ann\u00e9es o\u00f9 je fus enseignant, tourn\u00e8rent sinon \u00e0 la trag\u00e9die, [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[3],"tags":[4384],"class_list":["post-77389","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-anthropologie","tag-jack-goody"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/77389","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=77389"}],"version-history":[{"count":7,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/77389\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":142902,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/77389\/revisions\/142902"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=77389"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=77389"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=77389"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}