{"id":77583,"date":"2015-07-30T15:51:21","date_gmt":"2015-07-30T13:51:21","guid":{"rendered":"http:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/?p=77583"},"modified":"2015-07-31T15:51:35","modified_gmt":"2015-07-31T13:51:35","slug":"cest-quoi-notre-espece-ii-la-reproduction-une-source-de-distraction-permanente","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/2015\/07\/30\/cest-quoi-notre-espece-ii-la-reproduction-une-source-de-distraction-permanente\/","title":{"rendered":"C&rsquo;est quoi notre esp\u00e8ce ? (II) La reproduction\u00a0: une source de distraction permanente"},"content":{"rendered":"<blockquote><p>Le dernier qui s\u2019en va \u00e9teint la lumi\u00e8re (\u00e0 para\u00eetre chez Fayard\u2026 quand ce sera termin\u00e9). Le feuilleton.<\/p><\/blockquote>\n<p>L\u2019obsession subliminale qui est la n\u00f4tre de nous reproduire dans l\u2019urgence constitue une source de distraction permanente qui nous fait constamment d\u00e9railler de ce que nous concevons comme le cours normal des choses\u00a0: celui de notre survie individuelle dans un confort relatif. Nous passons une bonne partie de notre temps ensuite \u00e0 tenter de remonter sur les rails.<\/p>\n<p><!--more--><\/p>\n<p>Avez-vous vu le film de Stanley Kubrick, <em>Eyes Wide Shut<\/em> (1999), d\u2019apr\u00e8s le roman d\u2019Arthur Schnitzler <em>Traumnovelle\u00a0<\/em>(1926)\u00a0? Si vous avez vu le film ou lu le roman, vous connaissez l\u2019histoire, et m\u00eame si vous ne la connaissez pas, cela n\u2019a pas beaucoup d\u2019importance\u00a0: elle peut se raconter de mille mani\u00e8res. Voici l\u2019une d\u2019entre elles.<\/p>\n<p>Il s\u2019agit d\u2019un jeune couple\u00a0: Albertine et Fridolin, ils ont une petite fille. Chacun a le sentiment de mener une vie dont le d\u00e9roulement est essentiellement celui qu\u2019il a d\u00e9termin\u00e9, avec sa part de d\u00e9lib\u00e9rations, de d\u00e9cisions prises et de mise en \u0153uvre de ces d\u00e9cisions. Tout cela est en r\u00e9alit\u00e9 du vent parce que ce que nous les voyons faire, c\u2019est bondir sur la moindre occasion qui leur est offerte de copuler. Ils vont au bal ensemble, et passent chacun \u00e0 un doigt de dispara\u00eetre pour aller copuler avec quelqu\u2019un d\u2019autre. Si cela n\u2019a pas lieu pour Fridolin, c\u2019est qu\u2019il\u00a0est interrompu\u00a0: alors que deux femmes accortes l\u2019entra\u00eenent vers un lieu non pr\u00e9cis\u00e9 mais pas pour autant probl\u00e9matique, il apprend que son h\u00f4te le requiert d\u2019urgence. Et l\u2019on d\u00e9couvre ce dernier en train de se rhabiller aux c\u00f4t\u00e9s d\u2019une femme nue \u00e9vanouie qui, si l\u2019on en croit son agitation, n\u2019est certainement pas la sienne. Plus tard, Fridolin se rend au domicile d\u2019une de ses patientes dont le p\u00e8re vient de mourir, celle-ci, folle de passion, se jette \u00e0 son cou quand bien m\u00eame son fianc\u00e9 est en route pour la rejoindre. Fridolin repart. Dans la rue il se laisse rapidement aborder par une prostitu\u00e9e, qu\u2019il suit apr\u00e8s avoir \u00e9mis quelques tr\u00e8s vagues protestations. Etc.<\/p>\n<p>Tout au d\u00e9but\u00a0: \u00e0 la page 5 du roman, Albertine interroge Fridolin\u00a0: se souvient-il d\u2019un jeune homme qui s\u00e9journait comme eux un \u00e9t\u00e9 dans un h\u00f4tel de la c\u00f4te danoise\u00a0? Au lieu de r\u00e9pondre \u00e0 sa femme simplement par \u00ab\u00a0oui\u00a0\u00bb ou par \u00ab\u00a0non\u00a0\u00bb, Fridolin, aux yeux de qui la nature humaine n\u2019est apparemment pas myst\u00e9rieuse, lui demande\u00a0: \u00ab\u00a0Qu\u2019est-ce qui s\u2019est pass\u00e9 avec lui\u00a0?\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Voici ce qu\u2019Albertine lui explique\u00a0:<\/p>\n<blockquote><p>Je l\u2019avais d\u00e9j\u00e0 vu ce matin-l\u00e0 monter en h\u00e2te les escaliers de l\u2019h\u00f4tel avec sa mallette jaune. Il m\u2019avait d\u00e9visag\u00e9e rapidement, mais c\u2019est seulement apr\u00e8s avoir gravi quelques marches qu\u2019il s\u2019\u00e9tait arr\u00eat\u00e9, puis retourn\u00e9 vers moi, et nos regards n\u2019avaient pas pu manquer de se rencontrer. Il ne sourit pas, non, il me sembla m\u00eame que son visage s\u2019assombrit, et il en allait sans doute de m\u00eame pour moi, car j\u2019\u00e9tais \u00e9mue comme je ne l\u2019avais jamais \u00e9t\u00e9. J\u2019ai pass\u00e9 toute la journ\u00e9e sur la plage, perdue dans mes r\u00eaves. S\u2019il m\u2019appelait \u2013 c\u2019est du moins ce que je croyais savoir \u2013 je n\u2019aurais pas pu r\u00e9sister. Je me croyais pr\u00eate \u00e0 tout\u00a0; vous abandonner, toi, l\u2019enfant, mon avenir, je croyais l\u2019avoir quasiment d\u00e9cid\u00e9, et en m\u00eame temps \u2013 le comprendras-tu\u00a0? \u2013 tu m\u2019\u00e9tais plus cher que jamais.<\/p><\/blockquote>\n<p>Le comprend-il\u00a0? En tout cas, nous, lecteurs, le comprenons tr\u00e8s bien, notre lecture du livre a \u00e0 peine d\u00e9but\u00e9, et nous ne le reposons pas pour autant sur la table avec d\u00e9go\u00fbt. Non, nous ne tombons pas \u00e0 la renverse\u00a0: nous ne fonctionnons pas de mani\u00e8re tr\u00e8s diff\u00e9rente quant \u00e0 nous, et ce qui retiendra notre attention et extirpera la <em>Traumnovelle<\/em> de la banalit\u00e9 qui la menace tant tout cela va de soi, ce sont les bavardages que nos h\u00e9ros vont g\u00e9n\u00e9rer autour du fait qu\u2019ils tentent de mener une vie qui tienne debout malgr\u00e9 la pressante envie de copuler qui les assi\u00e8ge \u00e0 tout moment et de toute part.<\/p>\n<p>Car puisque nous disposons de la capacit\u00e9 de parler, aux autres comme \u00e0 nous-m\u00eame, nous consacrons le temps que nous ne passons pas \u00e0 copuler \u00e0 raconter aux autres et \u00e0 nous-m\u00eame des histoires pour essayer d\u2019extraire un sens des \u00e9v\u00e9nements dont nous observons les p\u00e9rip\u00e9ties dans notre propre vie.<\/p>\n<p>Nous pr\u00e9tendons que nous avons, en r\u00e9alit\u00e9 et contre toute \u00e9vidence, des\u00a0<em>intentions<\/em>\u00a0et que nous avons une\u00a0<em>volont\u00e9<\/em>\u00a0et que cette\u00a0<em>volont\u00e9 <\/em>nous permet de r\u00e9aliser nos\u00a0<em>intentions<\/em>. Les autres savent parfaitement que ce n\u2019est pas comme cela en v\u00e9rit\u00e9 que les choses se passent mais ils ont la courtoisie de nous \u00e9couter parce qu\u2019ils escomptent bien qu\u2019un jour ou l\u2019autre ce sera nous qui les \u00e9couterons d\u00e9verser eux aussi leur boniment. Pourquoi nous racontons-nous de telles salades si nous ne sommes nullement pr\u00eats \u00e0 les acheter venant des autres\u00a0? Parce que cela calme un peu le tumulte int\u00e9rieur qui nous agite, pendant que dans le monde ext\u00e9rieur, nous continuons imperturbablement de ramer.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<blockquote>\n<p>Le dernier qui s\u2019en va \u00e9teint la lumi\u00e8re (\u00e0 para\u00eetre chez Fayard\u2026 quand ce sera termin\u00e9). Le feuilleton.<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>L\u2019obsession subliminale qui est la n\u00f4tre de nous reproduire dans l\u2019urgence constitue une source de distraction permanente qui nous fait constamment d\u00e9railler de ce que nous concevons comme le cours normal des choses\u00a0: celui de notre survie [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_crdt_document":"","footnotes":""},"categories":[4140],"tags":[4327,4047,3719],"class_list":["post-77583","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-le-genre-humain","tag-le-dernier-qui-sen-va-eteint-la-lumiere","tag-arthur-schnitzler","tag-stanley-kubrick"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/77583","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=77583"}],"version-history":[{"count":7,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/77583\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":77651,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/77583\/revisions\/77651"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=77583"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=77583"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=77583"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}