{"id":77605,"date":"2015-07-31T15:48:00","date_gmt":"2015-07-31T13:48:00","guid":{"rendered":"http:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/?p=77605"},"modified":"2015-08-04T22:40:01","modified_gmt":"2015-08-04T20:40:01","slug":"cest-quoi-notre-espece-iii-la-prematuration-de-lespece-complique-singulierement-les-choses","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/2015\/07\/31\/cest-quoi-notre-espece-iii-la-prematuration-de-lespece-complique-singulierement-les-choses\/","title":{"rendered":"C&rsquo;est quoi notre esp\u00e8ce ? (III) La \u00ab\u00a0pr\u00e9maturation\u00a0\u00bb de l\u2019esp\u00e8ce complique singuli\u00e8rement les choses"},"content":{"rendered":"<blockquote><p>Le dernier qui s\u2019en va \u00e9teint la lumi\u00e8re (\u00e0 para\u00eetre chez Fayard\u2026 quand ce sera termin\u00e9). Le feuilleton.<\/p><\/blockquote>\n<p>La <em>pr\u00e9maturation<\/em> de l\u2019\u00eatre humain, c\u2019est le fait qu\u2019il na\u00eet encore tr\u00e8s incomplet, dans un degr\u00e9 de d\u00e9pendance des adultes bien plus important que la plupart des autres mammif\u00e8res qui, si ce n\u2019est leur d\u00e9pendance vis-\u00e0-vis du lait maternel, peuvent se tenir sur leurs pattes et deviennent semi-autonomes au bout de quelques jours. Dans notre esp\u00e8ce, il faut pr\u00e8s de deux ans pour que ce stade soit atteint. C\u2019est le biologiste Lodewijk Bolk (1866 \u2013 1930) qui nous avait expliqu\u00e9 cela\u00a0: nos b\u00e9b\u00e9s ont une tr\u00e8s grosse t\u00eate et il faut qu\u2019ils sortent du ventre de leur m\u00e8re avant que cette t\u00eate ne tourne au probl\u00e8me insurmontable, ce qu\u2019il n\u2019est pas loin d\u2019\u00eatre d\u00e9j\u00e0. En cons\u00e9quence, un nouveau-n\u00e9 humain est bien davantage un f\u0153tus pr\u00e9matur\u00e9ment expuls\u00e9 qu\u2019un v\u00e9ritable jeune d\u2019\u00eatre humain. Il exige un soin consid\u00e9rable pendant de nombreuses ann\u00e9es et ce n\u2019est donc pas un luxe qu\u2019il y ait deux adultes humains veillant sur lui durant cette p\u00e9riode de d\u00e9pendance extr\u00eame, m\u00eame si l\u2019un des deux \u2013 celui qui n\u2019a pas de lait \u00e0 offrir \u2013 va de temps \u00e0 autre chasser le mammouth. Ce n\u2019est donc pas plus mal si le p\u00e8re est un compagnon fid\u00e8le de la m\u00e8re aussi longtemps que le petit n\u2019arrive pas \u00e0 se d\u00e9brouiller tout seul.<\/p>\n<p><!--more--><\/p>\n<p>Mais on imagine facilement le genre de conflit qui peut \u00e9clater du coup entre l\u2019inclination \u00e0 copuler quand l\u2019envie vous prend avec quiconque partage cette envie et la n\u00e9cessit\u00e9 de prot\u00e9ger le petit en raison de sa <em>pr\u00e9maturation<\/em>.<\/p>\n<p>Vous avez peut-\u00eatre vu un film sorti en 2014 qui narre les sports d\u2019hiver d\u2019une famille su\u00e9doise dans les Alpes. Son metteur en sc\u00e8ne, Ruben \u00d6stlund, a lui-m\u00eame appel\u00e9 son film \u00ab\u00a0Turist\u00a0\u00bb mais, tr\u00e8s curieusement, les pays anglo-saxons ont voulu lui donner un titre fran\u00e7ais\u00a0: \u00ab\u00a0Force majeure\u00a0\u00bb, tandis que les pays francophones lui ont attribu\u00e9 un titre en anglais\u00a0: <a href=\"http:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/2015\/02\/18\/snow-therapy-a-macro-therapy-de-letre-primitif-au-peuple-debout-par-annie-fortems\/\" target=\"_blank\">\u00ab\u00a0Snow therapy\u00a0\u00bb<\/a>. Je n\u2019irai pas jusqu\u2019\u00e0 voir l\u00e0 le signe que chaque culture tente de mettre une certaine distance entre elle et le propos du film, mais sait-on jamais\u00a0?<\/p>\n<p>Sur la terrasse en plein air d\u2019un caf\u00e9 dans une station de ski, la famille\u00a0: la m\u00e8re, le p\u00e8re et leurs deux jeunes enfants, prend une collation en compagnie d\u2019un grand nombre d\u2019autres vacanciers. Les regards se tournent soudain vers une avalanche contr\u00f4l\u00e9e qui vient d\u2019\u00eatre d\u00e9clench\u00e9e au flanc de la montagne qui domine la sc\u00e8ne. Mais l\u2019avalanche se rapproche dangereusement de la terrasse. Des enfants se mettent \u00e0 crier. La m\u00e8re s\u2019accroupit pour prot\u00e9ger de son corps ses deux enfants. Le p\u00e8re, qui filme la sc\u00e8ne sur son smartphone, prend lui la poudre d\u2019escampette. Un brouillard envahit tout, avant de se dissiper peu \u00e0 peu. Heureusement tous sont indemnes.<\/p>\n<p>Dans les jours qui suivent, la m\u00e8re racontera avec amertume \u00e0 deux reprises et en pr\u00e9sence de son mari, \u00e0 des gens de rencontre puis \u00e0 des amis, ce qui s\u2019est pass\u00e9. Le mari niera farouchement s\u2019\u00eatre enfui. Apr\u00e8s avoir d\u2019abord feint le remords, il finira par craquer quelques jours plus tard. Il se rach\u00e8tera ensuite en sauvant sa famille d\u2019une situation dramatique, cette fois sur les pentes. Une remarque de la m\u00e8re laissera cependant supposer qu\u2019il s\u2019agit dans ce sauvetage d\u2019une mise en sc\u00e8ne visant \u00e0 convaincre les enfants, fort \u00e9branl\u00e9s par l\u2019incident et par les querelles subs\u00e9quentes de leurs parents, que le spectre du divorce qui les taraude est conjur\u00e9 et que tout est rentr\u00e9 dans l\u2019ordre.<\/p>\n<p>Qu\u2019a donc fait ce p\u00e8re de famille\u00a0? Il a pr\u00e9serv\u00e9 sa capacit\u00e9 \u00e0 faire d&rsquo;autres enfants ailleurs, plus tard. Aussi p\u00e9nible que cela puisse \u00eatre d\u2019exprimer les choses aussi cr\u00fbment, c\u2019est bien de cela qu\u2019il s\u2019agit.<\/p>\n<p>Au cas o\u00f9 nous pourrions imaginer, nous, \u00eatres humains du genre masculin, que les avanies de cet homme nous sont \u00e9trang\u00e8res, le metteur en sc\u00e8ne a tenu \u00e0 mettre par anticipation les points sur les \u00ab\u00a0i\u00a0\u00bb en dupliquant au sein du couple ami le drame de la fuite. L\u2019homme de ce couple tente ainsi de justifier le comportement de son ami en affirmant qu\u2019il a voulu se r\u00e9server l\u2019opportunit\u00e9 de d\u00e9sensevelir sa famille le cas \u00e9ch\u00e9ant. Sa compagne n\u2019a que faire de telles fariboles et lui r\u00e9torque qu\u2019il se serait conduit de la m\u00eame mani\u00e8re parce que c\u2019est ainsi que les hommes sont faits. Elle ajoute\u00a0: \u00ab\u00a0D\u2019ailleurs que fais-tu ici avec moi qui ai vingt ans, alors que ta [premi\u00e8re] famille est en ce moment \u00e0 Oslo\u00a0?\u00a0\u00bb. Plus tard, pour lui permettre de s\u2019endormir, elle lui dira affectueusement d\u2019oublier tout cela.<\/p>\n<p>De tels tiraillements, dus au fait que les exigences de la survie de l\u2019esp\u00e8ce peuvent \u00e0 l\u2019occasion entrer en conflit, d\u00e9bouchent sur une dissonance extr\u00eamement inconfortable pour ceux en qui la contradiction vient \u00e0 s\u2019incarner. Si l\u2019on se retrouve malencontreusement \u00eatre soi-m\u00eame l\u2019auteur de la petite vid\u00e9o prouvant que l\u2019on a pris les jambes \u00e0 son cou devant une avalanche mena\u00e7ante, laissant en plan sa femme et ses enfants, on est contraint de s\u2019\u00e9veiller \u00e0 son propre comportement, quelles que soient les contradictions alors entre celui-ci et l\u2019image que l\u2019on entretient de soi-m\u00eame. Les seules paroles que l\u2019on puisse alors \u00e9noncer sont celles que prononce Ivan Locke, h\u00e9ros du film \u00e9ponyme de Steven Knight (2014)\u00a0: \u00ab\u00a0Je me suis conduit d\u2019une mani\u00e8re qui n\u2019\u00e9tait pas\u00a0<em>moi<\/em>\u00a0mais maintenant je vais faire ce qu\u2019il y a \u00e0 faire\u2026\u00a0\u00bb. \u00c0 l\u2019instar d\u2019une <em>possession<\/em>, un <em>autre<\/em> avait, pr\u00e9tend-on, temporairement usurp\u00e9 la place du vrai <em>moi<\/em>.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<blockquote>\n<p>Le dernier qui s\u2019en va \u00e9teint la lumi\u00e8re (\u00e0 para\u00eetre chez Fayard\u2026 quand ce sera termin\u00e9). Le feuilleton.<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>La <em>pr\u00e9maturation<\/em> de l\u2019\u00eatre humain, c\u2019est le fait qu\u2019il na\u00eet encore tr\u00e8s incomplet, dans un degr\u00e9 de d\u00e9pendance des adultes bien plus important que la plupart des autres mammif\u00e8res qui, si ce n\u2019est leur d\u00e9pendance vis-\u00e0-vis du [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_crdt_document":"","footnotes":""},"categories":[4140],"tags":[4401,4402,4400],"class_list":["post-77605","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-le-genre-humain","tag-snow-therapy","tag-lodewijk-bolk","tag-prematuration"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/77605","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=77605"}],"version-history":[{"count":7,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/77605\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":77720,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/77605\/revisions\/77720"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=77605"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=77605"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=77605"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}