{"id":78000,"date":"2015-08-19T11:40:51","date_gmt":"2015-08-19T09:40:51","guid":{"rendered":"http:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/?p=78000"},"modified":"2015-08-19T11:40:51","modified_gmt":"2015-08-19T09:40:51","slug":"en-absurdiland-les-tomates-font-de-longs-voyages-par-jacques-seignan","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/2015\/08\/19\/en-absurdiland-les-tomates-font-de-longs-voyages-par-jacques-seignan\/","title":{"rendered":"En Absurdiland les tomates font de longs voyages, par Jacques Seignan"},"content":{"rendered":"<blockquote><p>Billet invit\u00e9.<\/p><\/blockquote>\n<p>Caviar ou tomates ? A cette question apparemment improbable, une anecdote lue au si\u00e8cle dernier pourrait donner une r\u00e9ponse factuelle. Un Fran\u00e7ais, expatri\u00e9 pour son travail sur les bords de la mer Caspienne et qui \u00e9tait en pension compl\u00e8te, pouvait d\u00e9guster quotidiennement du caviar comme entr\u00e9e ; au bout d\u2019un certain temps, lass\u00e9, il finit par choisir une autre entr\u00e9e : une simple salade de tomates. La cuisine, et son expression sublim\u00e9e la gastronomie, font partie des domaines culturels o\u00f9 les humains d\u00e9montrent combien leurs go\u00fbts sont diversifi\u00e9s et relatifs : croquer des scorpions frits ; manger des cuisses de grenouille ; gober des yeux crus de phoque (1)\u2026 Donc on peut concevoir que la salade de tomates fasse partie des plaisirs culinaires et de plus \u00e0 la port\u00e9e de tous \u2013 en principe \u2013, contrairement au caviar.<\/p>\n<p><!--more--><\/p>\n<p>Il suffit donc de trouver des tomates. Nulle provocation dans cette requ\u00eate a priori basique : il est en effet devenu difficile de trouver des tomates si l\u2019on n\u2019attribue pas ce nom \u00e0 un objet rouge, sph\u00e9rique, aqueux et absolument insipide ! Comme ces \u00ab tomates \u00bb cultiv\u00e9es industriellement en Bretagne, et exp\u00e9di\u00e9es dans toute la France, jusqu\u2019\u00e0 ses fronti\u00e8res les plus m\u00e9ridionales. Une exp\u00e9rience r\u00e9cente tend \u00e0 prouver que la tomate, en voie de disparition avanc\u00e9e en France, l\u2019est sans doute partout en Europe, ou plut\u00f4t en Absurdiland. Nagu\u00e8re les pays m\u00e9diterran\u00e9ens nous offraient partout, en \u00e9t\u00e9, de savoureuses tomates (du pays). Or, en Espagne, on peut le v\u00e9rifier avec consternation, des tomates sur certains \u00e9tals ont fait un tr\u00e8s long voyage : elles arrivent de Hollande !<\/p>\n<p>R\u00e9sumons : sur l\u2019autoroute atlantique reliant nord et sud, Pays-Bas et Espagne, il y a des files de camions frigorifiques (certains pleins de tomates) et de plus, en \u00e9t\u00e9, plus aucun insecte ne salit les pare-brises des v\u00e9hicules. Sur ces m\u00eames autoroutes, des tomates, fabriqu\u00e9es sous serre en Andalousie (2), vont \u00e9galement croiser leurs clones hollandais. Un lien existe entre ces quelques faits : le triomphe de l\u2019agro-industrie exigeant standardisation, sp\u00e9cialisation, concentration et \u2026 pesticides. Il faut \u00e9galement penser aux chauffeurs de ces camions (souvent Bulgares) sous-pay\u00e9s et presque sans protection sociale ainsi qu\u2019aux petits producteurs espagnols locaux de fruits et l\u00e9gumes qui ne peuvent plus fournir leurs sup\u00e9rettes \u00ab au bon prix \u00bb. Pour les bureaucrates absurdilandais, ce sont des paysans non comp\u00e9titifs ! D\u2019ailleurs, dans le m\u00eame ordre d\u2019id\u00e9es, pourquoi les Grecs s\u2019obstinent-ils \u00e0 fabriquer artisanalement de la feta (avec du lait de ch\u00e8vre ou de brebis) qui peut \u00eatre produite industriellement au Danemark ou en Allemagne (et avec du lait de vache, vaches souvent \u00e9lev\u00e9es\/tortur\u00e9es en ferme-usine) ? Enfin pour le moment les Grecs ont gagn\u00e9 pour leur AOP et leurs salades de tomates avec ce fromage sont toujours d\u00e9licieuses&#8230;<\/p>\n<p>Ainsi des cons\u00e9quences concr\u00e8tes dans nos vies quotidiennes, en Absurdiland, d\u00e9coulent-elles de cette course incessante pour la Comp\u00e9titivit\u00e9 et la Maximisation du Profit, des valeurs supr\u00eames ! Bien s\u00fbr ce n\u2019est pas absurde pour tout le monde et en particulier ceux qui en tirent d\u2019immenses b\u00e9n\u00e9fices, comme par exemple les propri\u00e9taires des transnationales agro-alimentaires, de la grande distribution&#8230; ou de Malsanto.<\/p>\n<p>Reprenons nos histoires de tomates voyageuses. Les tomates produites localement (et sans pesticides) ne sont ni sph\u00e9riques, ni uniform\u00e9ment rouges, ni lisses \u2013 difformes, dit le consommateur pas \u00e9clair\u00e9 du tout \u2013, mais elles sont parfaitement gouteuses. Savoureuses, certes, mais qui, \u00e0 ce rythme de destruction de nos \u00ab cultures \u00bb, conna\u00eetra encore le vrai go\u00fbt des tomates ?<\/p>\n<p>Quand il fut d\u00e9cid\u00e9 au nom de Sainte Comp\u00e9titivit\u00e9 (m\u00e8re du Saint Profit) d\u2019industrialiser la Tomate et de la faire voyager, on s\u00e9lectionna des esp\u00e8ces r\u00e9sistantes \u00e0 ces longs transports r\u00e9frig\u00e9r\u00e9s mais, manque de bol, ce fut au d\u00e9triment du go\u00fbt (3). Ne doutons pas que la techno-science va trouver la solution et des camions rouleront encore longtemps dans le meilleur des mondes pollu\u00e9s \u2026 mais comp\u00e9titifs. D\u2019ailleurs, pourquoi se plaindre puisque ces tomates, elles, sont europ\u00e9ennes ? En effet des conserves d\u2019asperges blanches de Navarre (une autre sp\u00e9cialit\u00e9 locale excellente) sont mises en bo\u00eete en Navarre mais viennent du P\u00e9rou. Et le P\u00e9rou, c\u2019est quand m\u00eame plus loin que les Pays-Bas\u2026 Nos hypermarch\u00e9s sont devenus des lieux bien \u00e9tranges o\u00f9 des fruits et l\u00e9gumes arrivent de tr\u00e8s loin, en proclamant que c\u2019est pour r\u00e9pondre \u00e0 nos caprices de manger hors saison, \u00e0 nos d\u00e9sirs de v\u00e9g\u00e9taux normalis\u00e9s et \u00e0 notre trop faible pouvoir d\u2019achat.<\/p>\n<p>Un amusant paradoxe appara\u00eet. La chert\u00e9 et la raret\u00e9 du caviar sont \u00e9galement li\u00e9es \u00e0 son transport lointain. Par contre c\u2019est la fausse n\u00e9cessit\u00e9 de cet inepte transport \u00e0 longue distance des tomates qui a provoqu\u00e9 ce d\u00e9sastre gustatif, \u00e9cologique, sanitaire (quelles cons\u00e9quences \u00e0 long terme de manger des v\u00e9g\u00e9taux ainsi trait\u00e9s ?) et, ne l\u2019oublions pas, social avec la disparition d\u2019emplois locaux. Apr\u00e8s tout, si manger le caviar \u00e0 la louche reste une ostentation (possible) des tr\u00e8s riches, par contre, dans ce syst\u00e8me qui les favorise si outrageusement, les plus pauvres (sans potager) n\u2019ont m\u00eame plus droit \u00e0 de bonnes tomates. Voil\u00e0 quelques traits du n\u00e9o-f\u00e9odalisme triomphant !<\/p>\n<p>Alors exigeons pour tous, l\u2019excellence gastronomique : des tomates qui ne voyagent pas, des tomates casani\u00e8res (3). Mais on aura devin\u00e9 que ce programme l\u00e9gitime, mais toutefois limit\u00e9 (4), va nous demander de bien plus grands efforts, en amont, pour enfin d\u00e9truire l\u2019Absurdiland.<\/p>\n<p>==========================<\/p>\n<p>(1) \u2013 Jean Malaurie dans son inoubliable livre, <em>les derniers rois de Thul\u00e9<\/em> (Terre Humaine) raconte que les Inuits donnent comme friandise \u00e0 leurs gamins qui les ont suivi \u00e0 la chasse, les yeux du phoque tu\u00e9. D\u2019autres habitudes alimentaires, surprenantes \u00e0 nos yeux, y sont \u00e9voqu\u00e9es.<\/p>\n<p>(2) \u2013 \u00c9puisement de nappes phr\u00e9atiques mill\u00e9naires, quasi-esclavagisme des ouvriers, etc. Lire :\u00a0 <a href=\"http:\/\/www.agrisodu.ch\/content\/view\/19\/102\/lang,french\/\" target=\"_blank\" rel=\"nofollow\">Une catastrophe dans la r\u00e9gion d&rsquo;Almeria<\/a><\/p>\n<p>(3) \u2013 <a href=\"http:\/\/sciences.blogs.liberation.fr\/home\/2012\/06\/pourquoi-les-tomates-nont-plus-de-go%C3%BBt-.html\" target=\"_blank\" rel=\"nofollow\">Pourquoi les tomates n\u2019ont plus de go\u00fbt<\/a><\/p>\n<p>\u00ab <em>Donc, le trait g\u00e9n\u00e9tique contr\u00f4lant l&rsquo;uniformit\u00e9 du murissement dans la totalit\u00e9 de la tomate a \u00e9t\u00e9 s\u00e9lectionn\u00e9 vigoureusement pendant 70 ans, ce qui revenait \u00e0 s\u00e9lectionner celles qui \u00e9taient uniform\u00e9ment vertes, avant de devenir uniform\u00e9ment rouges. Avec succ\u00e8s. Les tomates sont bien toutes rouges. Et c&rsquo;est pour \u00e7a, ont d\u00e9couvert les biologistes qu&rsquo;elles n&rsquo;ont plus de go\u00fbt. Car la g\u00e9n\u00e9tique est malicieuse. Et, en s\u00e9lectionnant la mutation du g\u00e8ne de l&rsquo;uniformit\u00e9 du murissement, ont d\u00e9couvert Ann Powell et ses coll\u00e8gues, ils ont permis \u00e0 ce dernier d&rsquo;inactiver un facteur de transcription (dit GLK2), une prot\u00e9ine qui augmente la capacit\u00e9 photosynth\u00e9tique du fruit, et favorise la production de sucres et de lycop\u00e8nes responsables du go\u00fbt de la tomate.<\/em> \u00bb<\/p>\n<p>(4) \u2013 \u00ab casani\u00e8re \u00bb vient de <em>casa<\/em>, maison (en italien et espagnol). Les producteurs locaux espagnols posent fi\u00e8rement sur leurs belles tomates un autocollant mentionnant en castillan <strong><em>de caser\u00edo y de temporada<\/em><\/strong> : \u00ab du pays et de saison \u00bb.<\/p>\n<p>(5) \u2013 et assez facile \u00e0 mettre en \u0153uvre : lire les \u00e9tiquettes, boycotter, interdire certaines d\u00e9rives, faire payer tous les co\u00fbts induits par les transports routiers, cultiver et\/ou \u00e9changer localement\u2026<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<blockquote>\n<p>Billet invit\u00e9.<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Caviar ou tomates ? A cette question apparemment improbable, une anecdote lue au si\u00e8cle dernier pourrait donner une r\u00e9ponse factuelle. 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