{"id":78165,"date":"2015-08-26T11:46:18","date_gmt":"2015-08-26T09:46:18","guid":{"rendered":"http:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/?p=78165"},"modified":"2015-08-27T18:24:22","modified_gmt":"2015-08-27T16:24:22","slug":"penser-tout-haut-leconomie-avec-keynes-de-paul-jorion-ed-odile-jacob-2015-une-note-de-lecture-ii-ou-du-privilege-de-recevoir-une-education-de-qualite-et-de-la-necessite-de-savoir-de","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/2015\/08\/26\/penser-tout-haut-leconomie-avec-keynes-de-paul-jorion-ed-odile-jacob-2015-une-note-de-lecture-ii-ou-du-privilege-de-recevoir-une-education-de-qualite-et-de-la-necessite-de-savoir-de\/","title":{"rendered":"<strong><em>Penser tout haut l\u2019\u00e9conomie avec Keynes<\/em><\/strong>, de Paul Jorion, \u00e9d. Odile Jacob, 2015. Une note de lecture (II) : ou du privil\u00e8ge de recevoir une \u00e9ducation de qualit\u00e9, et de la n\u00e9cessit\u00e9 de savoir d\u00e9passer son \u00e9go\u00efsme de classe<\/strong>, par Roberto Boulant"},"content":{"rendered":"<p><a href=\"http:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-content\/uploads\/jorion.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignleft size-full wp-image-76224\" src=\"http:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-content\/uploads\/jorion.jpg\" alt=\"jorion\" width=\"200\" height=\"300\" \/><\/a><\/p>\n<blockquote><p>Billet invit\u00e9.<\/p><\/blockquote>\n<p>John Maynard Keynes est n\u00e9 en 1883 \u00e0 Cambridge, \u00e0 l\u2019apog\u00e9e de l\u2019Empire britannique et du <a href=\"https:\/\/www.youtube.com\/watch?v=QrAlmZ3N0MM\" rel=\"nofollow\"><i>Rule, Britannia!<\/i><\/a>, sous le r\u00e8gne de Victoria, Reine de Grande-Bretagne et d\u2019Irlande, et Imp\u00e9ratrice des Indes. Un homme du 19<sup>\u00e8me<\/sup> si\u00e8cle donc, issu d\u2019une famille d\u2019intellectuels de la bourgeoisie anglaise (un p\u00e8re Maitre de conf\u00e9rences, une m\u00e8re \u00e9crivaine qui sera \u00e9lue maire de Cambridge), et qui b\u00e9n\u00e9ficia d\u2019une formation des plus \u00e9litistes. Passant du coll\u00e8ge <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Coll%C3%A8ge_d'Eton\" rel=\"nofollow\">d\u2019Eton<\/a> au\u00a0 <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/King's_College_%28Cambridge%29\" rel=\"nofollow\">King&rsquo;s College<\/a> de Cambridge. Si l\u2019on ajoute pour faire bonne figure, que le jeune Keynes \u00e9tait outrageusement dou\u00e9 en math\u00e9matiques, discipline ou il trusta les premiers prix, certains seront sans doute tent\u00e9s de le comparer \u00e0 nos \u00ab\u00a0\u00e9lites\u00a0\u00bb actuelles, \u00e0 un improbable hybride entre \u00e9narchie et rigidit\u00e9 victorienne. Or il n\u2019en est rien\u00a0!<\/p>\n<p><!--more--><\/p>\n<p>Keynes \u00e9tait un \u00ab\u00a0<i>Cambridge man<\/i> \u00bb, le produit d\u2019un milieu intellectuel dont les racines remontent \u00e0 l\u2019esprit scolastique de l\u2019universit\u00e9 m\u00e9di\u00e9vale, celle de la poursuite du <a href=\"http:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/2013\/11\/12\/projet-darticle-pour-lencyclopedie-au-xxieme-siecle-philia-aristotelicienne-par-bertrand-rouzies-leonardi\/\" rel=\"nofollow\">projet aristot\u00e9licien<\/a>. Paul Jorion nous fait d\u00e9couvrir un homme pour qui les math\u00e9matiques ne sont qu\u2019un simple outil, certes utile, mais trivial. Loin, tr\u00e8s loin de la discipline qu\u2019il juge premi\u00e8re entre toutes\u00a0: la philosophie. Et le lecteur de (re)d\u00e9couvrir la v\u00e9ritable signification du mot \u00e9lite. Non celle de la vulgarit\u00e9 crasse et de la suffisance auxquelles les lamentables oligarques nous ont accoutum\u00e9s, mais au contraire, celle d\u2019une \u00e9thique de la vertu que des hommes libres s\u2019essayent \u00e0 transformer en actes, au service du bien commun et de la bonne vie.<\/p>\n<p>Aux antipodes des pratiques de nos modernes nihilistes de l\u2019Eurogroupe et autre Tro\u00efka\u00a0!<\/p>\n<p>Alors sans doute, est-il difficile de s\u2019imaginer ce que ressentit cet homme p\u00e9tri d\u2019humanisme, en voyant la jeunesse europ\u00e9enne dispara\u00eetre dans la boue des tranch\u00e9es, en un absurde carnage industriel. Et lorsque la conscription sera d\u00e9cr\u00e9t\u00e9e en Grande-Bretagne en 1916, Keynes s\u2019affirmera fort logiquement, objecteur de conscience. Mais, et c\u2019est l\u00e0 toute l\u2019ambig\u00fcit\u00e9 de l\u2019homme, en tant que haut-fonctionnaire au minist\u00e8re des Finances et rouage cl\u00e9 dans l\u2019\u00e9conomie de guerre, un tribunal militaire le jugera comme \u00e9tant indispensable au poste qu\u2019il occupe. Alors m\u00eame que Keynes \u00e9crit et dit \u00e0 qui veut l\u2019entendre \u00ab travailler pour un gouvernement qu\u2019il ex\u00e8cre en vue d\u2019objectifs criminels \u00bb\u00a0! Pour ses amis, pas dupes, ceux du groupe dit \u00ab\u00a0de Bloomsbury\u00a0\u00bb, constitu\u00e9 d\u2019intellectuels et d\u2019artistes boh\u00e8mes, il rejoint ainsi le camp des gentlemen en haut de forme qui se tiennent prudemment \u00e9loign\u00e9s des champs de bataille.<\/p>\n<p>La fin de l\u2019innocence qui le voit sauver sa peau, alors que tant de ses proches disparaissent dans le hachoir. Mais qui de nos jours, pourrait le lui reprocher\u00a0? Au contraire m\u00eame. En notre \u00e9poque de nouvelle barbarie, pouvons-nous nous f\u00e9liciter que John Maynard Keynes ne fut pas immol\u00e9 inutilement\u00a0!<\/p>\n<p>Lucide n\u00e9anmoins, \u00e0 la fin du conflit, Keynes ne pourra que constater la disparition de son monde\u00a0: celui de l\u2019\u00e8re victorienne et d\u2019une certaine civilisation aristocratique.<\/p>\n<p>Cette m\u00eame lucidit\u00e9 qui le fera d\u00e9missionner de son poste de haut fonctionnaire, pour mieux d\u00e9noncer l\u2019atmosph\u00e8re revancharde de la conf\u00e9rence de Paris, ainsi que le Trait\u00e9 de Versailles qui en sera l\u2019aboutissement mortif\u00e8re. En sortira un livre, <i>\u00ab\u00a0<\/i><a href=\"http:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/2013\/08\/06\/un-objecteur-de-conscience-intendant-des-troupes-iii-troisieme-periode-la-revanche-de-lintellectuel\/\" rel=\"nofollow\"><i>Les Cons\u00e9quences \u00e9conomiques de la paix\u00a0<\/i><\/a><i>\u00bb,<\/i> o\u00f9 il affirmera l\u2019impossibilit\u00e9 pour l\u2019Allemagne de payer des dettes de guerre sur\u00e9valu\u00e9es par la France, ainsi que le ressentiment que cela ne manquera pas de susciter. Traduit en douze langues, l\u2019ouvrage connu un immense succ\u00e8s et assit la r\u00e9putation de son auteur.<\/p>\n<p>Keynes venait de trouver l\u00e0, le r\u00f4le qu\u2019il jouera jusqu\u2019\u00e0 sa mort en 1946, celui de l\u2019intellectuel montrant la v\u00e9rit\u00e9 nue. Celle-l\u00e0 m\u00eame que les hommes politiques de tous temps, tous bords et toutes nationalit\u00e9s, essayent sans cesse de travestir.<\/p>\n<p>\u00c7a n\u2019est donc qu\u2019au d\u00e9but des ann\u00e9es 20, \u00e0 35 ans pass\u00e9s, que ce math\u00e9maticien et philosophe de formation, d\u00e9missionnaire de son poste de haut fonctionnaire, devint pour des raisons bassement mat\u00e9rielles, \u00e9conomiste !<\/p>\n<p>Mais \u00e0 sa mani\u00e8re, celle d\u2019un iconoclaste guid\u00e9 par la scolastique m\u00e9di\u00e9vale. Comment s\u2019\u00e9tonner alors que son premier travail v\u00e9ritablement universitaire fut tellement\u2026 d\u00e9tonnant\u00a0? Et en effet, si dans son <i>\u00ab Trait\u00e9 de probabilit\u00e9s \u00bb<\/i> publi\u00e9 en 1921, il rend hommage \u00e0 Alfred Nobel, c\u2019est \u00e0 sa mani\u00e8re bien particuli\u00e8re\u00a0: en dynamitant la doxa qui veut que l\u2019on puisse dans tous les cas, attribuer une valeur \u00e0 une probabilit\u00e9. Remettant par-l\u00e0 m\u00eame en cause, l\u2019usage immod\u00e9r\u00e9 que fait la th\u00e9orie \u00e9conomique des math\u00e9matiques\u00a0! Victimes collat\u00e9rales, Homo oeconomicus et autres esprits animaux, s\u2019y verront couverts de honte et de ridicule. Une implacable d\u00e9monstration, qui pour notre plus grand malheur comme le rappelle Paul Jorion, est toujours superbement ignor\u00e9e 94 ans plus tard. Que ce soit la r\u00e9glementation de <i>B\u00e2le-III<\/i>, relative au risque financier des banques, ou celle de\u00a0<i>Solvabilit\u00e9-II,<\/i> relative au risque des compagnies d\u2019assurances, toutes deux s\u2019appuient sur des calculs du degr\u00e9 de risque couru, dont l\u2019absurdit\u00e9 fut prouv\u00e9e par Keynes en 1921\u00a0!<\/p>\n<p>Comme il est dit et d\u00e9montr\u00e9 \u00e0 longueur de billets sur ce blog, c\u2019est cela la v\u00e9ritable signification du mot f\u00e9rocit\u00e9. Celle d\u2019une religion qui en niant la r\u00e9alit\u00e9, rend la catastrophe in\u00e9luctable.<\/p>\n<p>Et en parlant de catastrophe, ce n\u2019est pas manquer de respect \u00e0 la m\u00e9moire du grand homme, que de dire qu\u2019il y eut un Winston Churchill d\u00e9cideur \u00e9conomique. Aussi mal \u00e0 l\u2019aise que l\u2019on puisse l\u2019\u00eatre avec l\u2019\u00e9conomie, Churchill et sa politique inspirera \u00e0 Keynes un autre livre publi\u00e9 en 1925, <i>\u00ab Les Cons\u00e9quences \u00e9conomiques de M. Churchill \u00bb<\/i>. Keynes s\u2019y attaque au retour de l\u2019\u00e9talon-or, cette relique barbare comme il la nomme, dans un ouvrage qui parle d\u2019\u00e9conomie au travers de philosophie sociale et des indispensables consensus \u00e0 pr\u00e9server. Il y affirme, blasph\u00e8me supr\u00eame\u00a0!, que si des \u00e9quilibres \u00e9conomiques peuvent appara\u00eetre dans diverses configurations sociopolitiques, le seul crit\u00e8re discriminant doit \u00eatre celui des \u00e9quilibres sociaux. Ce qu\u2019il s\u2019agit de maintenir aux yeux de Keynes, c\u2019est sinon une maximisation du consensus, tout au moins une minimisation du dissensus. Ignorez ce simple fait tout de bon sens, et comme nos dirigeants actuels, vous courrez le risque de provoquer une dislocation du contrat social et de la volont\u00e9 de vivre ensemble\u00a0!<\/p>\n<p>Mais apr\u00e8s avoir commis des ouvrages blasph\u00e9matoires, qui de nos jours lui vaudraient \u00e0 coup s\u00fbr le bucher m\u00e9diatique, Keynes r\u00e9cidivera. Bient\u00f4t m\u00eame, il en appellera au meurtre de paisibles et innocents rentiers\u00a0!<\/p>\n<p>Sans toutefois omettre de tester entre-temps ses th\u00e9ories financi\u00e8res, \u00e0 des fins d\u2019enrichissement personnel\u2026 Noblesse oblige, sans doute.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p><a href=\"http:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-content\/uploads\/jorion.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignleft size-full wp-image-76224\" src=\"http:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-content\/uploads\/jorion.jpg\" alt=\"jorion\" width=\"200\" height=\"300\" \/><\/a><\/p>\n<blockquote>\n<p>Billet invit\u00e9.<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>John Maynard Keynes est n\u00e9 en 1883 \u00e0 Cambridge, \u00e0 l\u2019apog\u00e9e de l\u2019Empire britannique et du <a href=\"https:\/\/www.youtube.com\/watch?v=QrAlmZ3N0MM\" rel=\"nofollow\"><i>Rule, Britannia!<\/i><\/a>, sous le r\u00e8gne de Victoria, Reine de Grande-Bretagne et d\u2019Irlande, et Imp\u00e9ratrice des Indes. 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