{"id":78617,"date":"2015-09-10T07:28:28","date_gmt":"2015-09-10T05:28:28","guid":{"rendered":"http:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/?p=78617"},"modified":"2015-09-10T07:57:16","modified_gmt":"2015-09-10T05:57:16","slug":"la-verite-sur-loffre-et-la-demande-paul-jorion-le-prix-le-croquant-2010-98-109","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/2015\/09\/10\/la-verite-sur-loffre-et-la-demande-paul-jorion-le-prix-le-croquant-2010-98-109\/","title":{"rendered":"\u00ab\u00a0La v\u00e9rit\u00e9 sur l&rsquo;offre et la demande\u00a0\u00bb (Paul Jorion, <u>Le prix<\/u>, Le Croquant 2010 : 98-109)"},"content":{"rendered":"<blockquote><p>Ouvert aux commentaires.<\/p><\/blockquote>\n<blockquote><p>\u00c0 la suite du billet de Michel Leis intitul\u00e9 <a href=\"http:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/2015\/09\/08\/une-filiere-par-michel-leis\/\" target=\"_blank\">Une fili\u00e8re<\/a>, une discussion sur la formation des prix dans l&rsquo;agriculture s&rsquo;est engag\u00e9e dans le cadre du groupe de r\u00e9flexion <em>Les amis du Blog de Paul Jorion<\/em>. Ayant ce matin le sentiment que le d\u00e9bat b\u00e9n\u00e9ficierait de l&rsquo;\u00e9clairage qu&rsquo;offre la section de mon livre <a href=\"http:\/\/croquant.atheles.org\/dynamiquessocioeconomiques\/leprix\/index.html\" target=\"_blank\">Le prix<\/a> (Le Croquant 2010) intitul\u00e9e <em>La v\u00e9rit\u00e9 sur l&rsquo;offre et la demande<\/em> (pp. 98-109), je la reproduis ici afin que la discussion puisse devenir g\u00e9n\u00e9rale.<\/p><\/blockquote>\n<h3>La v\u00e9rit\u00e9 sur l&rsquo;offre et la demande<\/h3>\n<p>La prise de d\u00e9cision \u00e9conomique \u00e0 la petite p\u00eache se situe pour le p\u00eacheur dans le cadre d&rsquo;une repr\u00e9sentation globale\u00a0: celle de la p\u00eache comme \u00ab\u00a0jeu \u00e0 somme nulle\u00a0\u00bb. Tout gain de l&rsquo;un est en effet cens\u00e9 se faire aux d\u00e9pens des autres\u00a0: p\u00eacheurs concurrents comme mareyeurs adversaires. On reconna\u00eet l\u00e0 la conception dite des <em>biens en quantit\u00e9s limit\u00e9es<\/em>, reconnue et d\u00e9nomm\u00e9e pour la premi\u00e8re fois par George Foster (Foster 1965) pour rendre compte de la repr\u00e9sentation spontan\u00e9e du processus \u00e9conomique au sein d&rsquo;une population de paysans mexicains (pour l&rsquo;application du concept au cas des p\u00eacheurs de l&rsquo;Ile de Houat, voir Jorion 1984a\u00a0: 90\u201391).<\/p>\n<p><!--more-->Cette conception des ressources comme strictement limit\u00e9es pr\u00e9side \u00e0 toute repr\u00e9sentation de la concurrence dans le milieu de la p\u00eache (tout ce qui est captur\u00e9 par d&rsquo;autres p\u00eacheurs, pense\u2013t\u2013on, diminue d&rsquo;autant mes propres prises potentielles\u00a0; tout b\u00e9n\u00e9fice fait par eux \u00e0 la vente diminue d&rsquo;autant mon profit potentiel) ainsi qu&rsquo;\u00e0 toute repr\u00e9sentation de la distribution des gains entre parties con\u00e7ues comme antagonistes (le profit fait par le mareyeur diminue d&rsquo;autant celui du p\u00eacheur).<\/p>\n<p>C&rsquo;est \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur de ce cadre que doivent \u00eatre comprises certaines mod\u00e9lisations partielles, telle la \u00ab\u00a0loi de l&rsquo;offre et de la demande\u00a0\u00bb \u2013 examin\u00e9e au deuxi\u00e8me chapitre \u2013 envisag\u00e9e comme exemple et illustration de la p\u00eache con\u00e7ue comme \u00ab\u00a0jeu \u00e0 somme nulle\u00a0\u00bb. La \u00ab\u00a0loi\u00a0\u00bb de l&rsquo;offre et de la demande en tant que m\u00e9canisme de la formation des prix est l&rsquo;exemple m\u00eame d&rsquo;une mod\u00e9lisation que le p\u00eacheur invoque volontiers. Il \u00e9maillera son discours de remarques du genre, \u00ab\u00a0Si le prix a \u00e9t\u00e9 d&rsquo;autant, c&rsquo;est \u00e0 cause de l&rsquo;offre et de la demande\u00a0\u00bb. Ce qui fonde la plausibilit\u00e9 de la r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 une telle \u00ab\u00a0loi\u00a0\u00bb, c&rsquo;est la constatation renouvel\u00e9e de faits empiriques apparemment compatibles avec le m\u00e9canisme que la \u00ab\u00a0loi\u00a0\u00bb postule. A savoir que,<\/p>\n<p>\u2013 lorsque l&rsquo;apport de poisson est faible son prix unitaire est \u00e0 la hausse par rapport au prix moyen, <a href=\"#_ftn1\" name=\"_ftnref1\">[1]<\/a> et<\/p>\n<p>\u2013 inversement, que lorsque l&rsquo;apport de poisson est important, son prix est \u00e0 la baisse par rapport au prix moyen.<\/p>\n<p>Le m\u00e9canisme suppos\u00e9 est le suivant\u00a0: si le prix a \u00e9t\u00e9 m\u00e9diocre, c&rsquo;est parce que l&rsquo;offre \u00e9tait sup\u00e9rieure \u00e0 la demande, alors que si le prix a \u00e9t\u00e9 \u00e9lev\u00e9, c&rsquo;est parce que la demande \u00e9tait sup\u00e9rieure \u00e0 l&rsquo;offre. <a href=\"#_ftn2\" name=\"_ftnref2\">[2]<\/a><\/p>\n<p>Ceci serait sans cons\u00e9quence si le p\u00eacheur ayant souscrit, comme le lui sugg\u00e8re aujourd&rsquo;hui l&rsquo;\u00e9cole, \u00e0 la formulation marginaliste de la \u00ab\u00a0loi\u00a0\u00bb, n&rsquo;essayait d&rsquo;expliquer les faits <em>\u00e0 la fois<\/em> comme confrontation nue de l&rsquo;offre et de la demande, et comme effet des facteurs d&rsquo;ordre essentiellement humain d\u00e9cel\u00e9s par lui, introduisant par l\u00e0 m\u00eame des incoh\u00e9rences majeures dans ses explications. Ainsi, et \u00e0 titre d&rsquo;illustration, la n\u00e9gociation peu combative d&rsquo;un patron avec un mareyeur, en raison, selon le p\u00eacheur, de la fatigue cons\u00e9cutive \u00e0 une <em>mar\u00e9e<\/em> \u00e9prouvante, et qui se conclut par l&rsquo;obtention d&rsquo;un faible prix unitaire, sera \u00ab\u00a0expliqu\u00e9e\u00a0\u00bb <em>quand m\u00eame<\/em> par celui\u2013ci comme r\u00e9sultant en fait de la \u00ab\u00a0loi de l&rsquo;offre et de la demande\u00a0\u00bb\u00a0; le faible apport de poisson observ\u00e9 sur le march\u00e9 sera consid\u00e9r\u00e9 comme sans influence r\u00e9elle <em>puisque<\/em> le mauvais prix obtenu constitue <em>en soi<\/em> la preuve d&rsquo;un apport important existant quelque part ailleurs, en l&rsquo;occurrence, une \u00ab\u00a0importation\u00a0\u00bb occulte. Cette derni\u00e8re est toutefois simplement inf\u00e9r\u00e9e\u00a0: elle explique a posteriori \u2013 et en fonction de la formulation marginaliste de la \u00ab\u00a0loi\u00a0\u00bb dont la validit\u00e9 est consid\u00e9r\u00e9e comme incontestable \u2013 le faible prix effectivement obtenu. Du coup, l&rsquo;explication du p\u00eacheur, o\u00f9 la fatigue aurait pu jouer un r\u00f4le causal suffisant <em>si le prix se d\u00e9terminait ponctuellement et en fonction de l&rsquo;interaction effective entre vendeur et acheteur<\/em>, se transforme en une explication incoh\u00e9rente o\u00f9 des <em>importations<\/em> postul\u00e9es et inv\u00e9rifiables par lui jouent un r\u00f4le explicatif comparable \u00e0 celui que jouaient autrefois les <em>esprits<\/em> ou les <em>sorciers<\/em>.<\/p>\n<p>Ce qui vient renforcer la conviction acquise par le p\u00eacheur que la \u00ab\u00a0loi\u00a0\u00bb de l&rsquo;offre et de la demande est bien le m\u00e9canisme op\u00e9rant dans la formation des prix, et lui seul, c&rsquo;est que la vente peut avoir lieu dans des conditions <em>apparemment comparables<\/em>, que le mareyeur (acheteur) et le p\u00eacheur (vendeur de ses prises) soient pr\u00e9sents ou que ce dernier soit totalement absent, comme c&rsquo;est le cas dans les syst\u00e8mes de cri\u00e9e qui ont pouss\u00e9 le principe de l&rsquo;anonymat du vendeur \u00e0 son ultime aboutissement. Ceci n&#8217;emp\u00eache pas qu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;inverse, et paradoxalement, il est difficile sinon impossible de convaincre le p\u00eacheur que la vente se d\u00e9roule dans des conditions \u00e9galement favorables pour lui lorsqu&rsquo;il n&rsquo;est pas pr\u00e9sent pour \u00ab\u00a0d\u00e9fendre sa p\u00eache\u00a0\u00bb selon l&rsquo;heureuse expression d&rsquo;un p\u00eacheur cit\u00e9 au chapitre pr\u00e9c\u00e9dent. Comme le dit un responsable de la commercialisation\u00a0: \u00ab\u00a0Le p\u00eacheur pense toujours qu&rsquo;il vendra mieux qu&rsquo;un autre. C&rsquo;est pour cela qu&rsquo;il pr\u00e9f\u00e8re vendre au <em>Pan Coup\u00e9<\/em> (voir chapitre pr\u00e9c\u00e9dent) plut\u00f4t qu&rsquo;\u00e0 la Coop\u00a0: le rapport est plus personnalis\u00e9&#8230; D&rsquo;ailleurs c&rsquo;est vrai que depuis qu&rsquo;on p\u00e8se [dans les cri\u00e9es, mais pas sur les march\u00e9s \u00e0 l&rsquo;amiable], les prix ont baiss\u00e9. Du coup ils mettent moins dans les caisses [pour que le poids de la caisse elle\u2013m\u00eame intervienne davantage]\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Dans les ann\u00e9es mil neuf cent soixante, l&rsquo;id\u00e9e s&rsquo;imposa dans les p\u00eacheries fran\u00e7aises que, puisque le prix se constitue \u00ab\u00a0objectivement\u00a0\u00bb au point de rencontre de l&rsquo;offre et de la demande, il serait souhaitable d&rsquo;organiser les march\u00e9s de mani\u00e8re \u00e0 r\u00e9duire au minimum l&rsquo;interf\u00e9rence humaine dans le processus de la vente. Seraient ainsi \u00e9limin\u00e9es les cons\u00e9quences n\u00e9fastes d&rsquo;influences purement subjectives. La vente aux ench\u00e8res anonyme permettrait d&rsquo;atteindre cet objectif.<\/p>\n<p>La condition d&rsquo;<em>anonymat<\/em> est respect\u00e9e selon divers degr\u00e9s dans les diff\u00e9rents cas de vente en cri\u00e9e. Dans certaines, les acheteurs potentiels suivent dans ses d\u00e9placements un \u00ab\u00a0priseur\u00a0\u00bb qui circule entre les captures dispos\u00e9es dans des grands bacs plastiques sur le sol de la halle et regroup\u00e9es par bateau. Une vente aux ench\u00e8res ascendantes se tient successivement devant chacun des bacs contenant une seule esp\u00e8ce de poisson, de crustac\u00e9 ou de mollusque et cens\u00e9ment une seule qualit\u00e9 de prises. L&rsquo;anonymat n&rsquo;est ici nullement respect\u00e9 puisque tout participant \u00e0 la vente conna\u00eet parfaitement l&rsquo;identit\u00e9 du bateau dont la p\u00eache est actuellement vendue\u00a0; de m\u00eame les acheteurs sont pr\u00e9sents et font leurs offres en leur nom propre et au vu de tous. \u00c0 l&rsquo;autre extr\u00e9mit\u00e9 de l&rsquo;\u00e9ventail de l&rsquo;anonymat se situe le cas o\u00f9 les bacs de poisson traversent la salle des ventes sur un tapis roulant et l&rsquo;acheteur marque son accord \u00e0 un prix affich\u00e9 dans des ench\u00e8res descendantes en pressant un bouton sur un pupitre qui enregistre son achat. Dans ce cas\u2013ci, le vendeur est anonyme durant la vente, et l&rsquo;acheteur est cens\u00e9 l&rsquo;\u00eatre, ou en tout cas, la concurrence est cens\u00e9e s&rsquo;exercer dans des conditions suffisamment proches de la perfection pour que le principe de la vente descendante assure au vendeur le meilleur prix.<\/p>\n<p>Mais, mise \u00e0 part la croyance jamais \u00e9tay\u00e9e que le prix se constitue dans la rencontre de l&rsquo;offre et de la demande (des chiffres r\u00e9els seront analys\u00e9s plus bas, dans la section intitul\u00e9e <em>Les variations de prix<\/em>), et se constitue \u00ab\u00a0mieux\u00a0\u00bb en l&rsquo;absence de facteurs subjectifs, quels sont les \u00e9l\u00e9ments qui pourraient faire penser que la vente aux ench\u00e8res anonymes g\u00e9n\u00e9rerait un prix \u00ab\u00a0juste\u00a0\u00bb du point de vue du vendeur ? Quelles sortes de biens retrouve\u2013t\u2013on en effet dans les ventes aux ench\u00e8res ? Proposer sa marchandise dans le cadre d&rsquo;une salle des ventes est un pari fait par le vendeur. Quand il existe un <em>prix de retrait<\/em>, la vente rappelle l&rsquo;achat d&rsquo;une <em>option financi\u00e8re<\/em> du type <em>call<\/em> dans la mesure o\u00f9 il existe une possibilit\u00e9 de gain mais non de perte (voir chapitre 11, section <em>Les options sur instruments financiers<\/em>)\u00a0: si la vente a effectivement lieu, le vendeur est assur\u00e9 de vendre sa marchandise \u00e0 un prix \u00e9gal ou sup\u00e9rieur au <em>prix de retrait<\/em> qu&rsquo;il fixe lui\u2013m\u00eame. <a href=\"#_ftn3\" name=\"_ftnref3\">[3]<\/a> Par ailleurs, la concurrence entre acheteurs potentiels est susceptible de pousser le prix \u00e0 un niveau sup\u00e9rieur \u00e0 celui que le vendeur pourrait obtenir dans un autre contexte, par le marchandage en \u00ab\u00a0face \u00e0 face\u00a0\u00bb, par exemple. Mais une dimension de pari du point de vue du vendeur demeure sous\u2013jacente, l&rsquo;organisateur des ench\u00e8res d\u00e9courageant les <em>prix de retrait<\/em> trop \u00e9lev\u00e9s qui, en augmentant la proportion des objets \u00ab\u00a0raval\u00e9s\u00a0\u00bb, retir\u00e9s de la vente, nuit au bon renom de la salle des ventes, qui se voit alors souvent contrainte de d\u00e9guiser les retraits en ventes effectives.<\/p>\n<p>Il est curieux alors que le mode de la vente aux ench\u00e8res, qui implique un risque obligatoire pour le vendeur, puisse lui \u00eatre impos\u00e9 pour certains types de marchandises, ceci cens\u00e9ment pour son b\u00e9n\u00e9fice et sous le pr\u00e9texte de l&rsquo;\u00ab\u00a0objectivit\u00e9\u00a0\u00bb du contexte de la vente. La philosophie affich\u00e9e pour soutenir la pratique n&rsquo;est pas bien entendu qu&rsquo;il est plus facile ainsi de gruger le vendeur, mais que, de cette mani\u00e8re, l&rsquo;offre rencontre la demande dans un contexte de plus grande \u00ab\u00a0perfection\u00a0\u00bb de la concurrence. La r\u00e9alit\u00e9, c&rsquo;est que restent alors seuls en pr\u00e9sence les acheteurs, et que ceux\u2013ci ne sont pas \u00e0 ce point stupides qu&rsquo;ils ne sachent pas que leur meilleur avantage consiste \u00e0 s&rsquo;entendre entre eux avant la vente, la concurrence qui s&rsquo;exerce pour des produits aussi interchangeables que des poids identiques de crabes ou de sardines, n&rsquo;\u00e9tant pas du m\u00eame ordre que celle qui peut jouer \u00e0 l&rsquo;avantage du vendeur dans la vente d&rsquo;un joyau unique. L&rsquo;existence d&rsquo;ententes entre acheteurs est attest\u00e9e sur les cri\u00e9es anonymes de poisson, elles subsisteront aussi longtemps qu&rsquo;il sera avantageux pour un acheteur de payer le moindre prix, \u00e0 savoir pour l\u2019\u00e9ternit\u00e9. Du coup les p\u00eacheurs sont prompts \u00e0 suspecter que de telles ententes existent effectivement entre mareyeurs, et l&rsquo;atmosph\u00e8re des cri\u00e9es est d\u00e9sormais empoisonn\u00e9e par la suspicion.<\/p>\n<p>Dans les ann\u00e9es mil neuf cent quatre\u2013vingt, la presse rapportait r\u00e9guli\u00e8rement des informations allant dans ce sens, en voici deux exemples\u00a0: \u00ab\u00a0Premiers probl\u00e8mes sous la cri\u00e9e\u00a0: \u00ab\u00a0la concurrence entre mareyeurs qui n&rsquo;est pas une vraie concurrence\u00a0\u00bb. \u00ab\u00a0L&rsquo;ench\u00e8re ne va jamais jusqu&rsquo;en haut. Les mareyeurs tirent au sort entre eux, pour d\u00e9signer l&rsquo;acheteur. Il y a des accords\u00a0\u00bb\u00a0\u00bb (Cougot &amp; Le Solleu 1980). Ou encore\u00a0: \u00ab\u00a0Jeudi (\u00e0 Binic), au d\u00e9but de la cri\u00e9e, le premier lot de coquilles Saint\u2013Jacques part \u00e0 un prix tr\u00e8s bas\u00a0: 10 Fr le kg. Les lots suivants grimpent doucement, 11, 12, 13, 14 Fr. Pas tr\u00e8s contents, les p\u00eacheurs t\u00e9l\u00e9phonent dans les autres cri\u00e9es de la baie de Saint\u2013Brieuc. Partout ailleurs, les prix sont beaucoup plus \u00e9lev\u00e9s, entre 17 et 19 Fr. \u00ab\u00a0Ce n&rsquo;est pas la premi\u00e8re fois que les mareyeurs nous font le coup, et bien s\u00fbr juste avant No\u00ebl\u00a0\u00bb, disent les p\u00eacheurs, qui parlent d&rsquo;une entente entre les acheteurs. Pendant ce temps, la vente se termine sur le prix plus habituel de 18,45 Fr. Mais avec quelques voitures gar\u00e9es sur la jet\u00e9e, les camions de mar\u00e9e sont bloqu\u00e9s, et le forcing commence. Les mareyeurs, s\u00fbrs de leur bon droit \u2013 la vente s&rsquo;est pass\u00e9e tout \u00e0 fait r\u00e9glementairement \u2013 n&rsquo;ont pas d&rsquo;autre explication des cours que celle du jeu de la cri\u00e9e\u00a0: \u00ab\u00a0c&rsquo;est <em>l&rsquo;offre et la demande<\/em> (P.J.\u00a0: soulign\u00e9 par moi), et puis il y a la concurrence de la coquille normande\u00a0\u00bb, disent\u2013ils. [&#8230;] Le directeur de la cri\u00e9e, M. Maigourd, relativise l&rsquo;incident\u00a0: \u00ab\u00a0Des \u00e9carts de prix de six francs ou plus entre deux lots sont une chose normale. C&rsquo;est bien parce qu&rsquo;il y a des variations qu&rsquo;on tire au sort les d\u00e9buts de vente. Mais cet aspect al\u00e9atoire joue dans les deux sens\u00a0\u00bb\u00a0\u00bb (Kiesel 1987).<\/p>\n<p>Comme des prix s\u2019y cr\u00e9ent effectivement, la vente anonyme semble confirmer l\u2019id\u00e9e que les prix se forment par l&rsquo;effet d&rsquo;un m\u00e9canisme automatique, fait de la simple rencontre des quantit\u00e9s offertes et des quantit\u00e9s demand\u00e9es. Il convient de noter toutefois que c&rsquo;est la <em>croyance<\/em> \u00e0 l&rsquo;objectivit\u00e9 du m\u00e9canisme (le caract\u00e8re suppos\u00e9 <em>indiff\u00e9rent<\/em> de la pr\u00e9sence ou de l&rsquo;absence des acteurs) qui a conduit \u00e0 consid\u00e9rer la vente anonyme comme une version <em>\u00e9quivalente<\/em> de la vente \u00e0 l&rsquo;amiable avec marchandage mettant les acteurs en pr\u00e9sence \u00ab\u00a0face\u2013\u00e0\u2013face\u00a0\u00bb, mais <em>sup\u00e9rieure<\/em> quant \u00e0 son objectivit\u00e9, puisque rien ne vient interf\u00e9rer de mani\u00e8re parasite avec la confrontation nue de l&rsquo;offre et de la demande. Le fait que l&rsquo;acheteur \u2013 au contraire du vendeur \u2013 soit, lui, bel et bien pr\u00e9sent est consid\u00e9r\u00e9 comme allant de soi, et non comme l&rsquo;introduction d&rsquo;une asym\u00e9trie dans la relation entre vendeur et acheteur.<\/p>\n<p>Le retour en force, apr\u00e8s une longue \u00e9clipse, de la \u00ab\u00a0th\u00e9orie des jeux\u00a0\u00bb comme outil f\u00e9cond de mod\u00e9lisation de la formation des prix, n&rsquo;aurait pas \u00e9t\u00e9 possible sans la prise de conscience r\u00e9cente du r\u00f4le sym\u00e9trique jou\u00e9 par le vendeur et l&rsquo;acheteur dans l&rsquo;issue de la transaction, et l&rsquo;importance de leur pr\u00e9sence physique \u00e0 l&rsquo;un et \u00e0 l&rsquo;autre quant au prix obtenu. Dans cette perspective, l&rsquo;\u00e9viction du vendeur dans le m\u00e9canisme de la cri\u00e9e constitue ni plus ni moins une manifestation flagrante de sa spoliation \u2013 dont il est tentant de penser qu&rsquo;elle refl\u00e8te simplement le <em>rapport de force<\/em> r\u00e9el entre les parties\u00a0: p\u00eacheurs, d&rsquo;une part, mareyeurs de l&rsquo;autre, au sein du tissu social. <a href=\"#_ftn4\" name=\"_ftnref4\">[4]<\/a><\/p>\n<p>Le p\u00eacheur consid\u00e8re que l&rsquo;<em>invisibilit\u00e9<\/em> des acteurs ne modifie en rien leur <em>pertinence institutionnelle<\/em> pour le fonctionnement m\u00eame de ce m\u00e9canisme, \u00e0 savoir qu&rsquo;ils demeurent les acteurs en pr\u00e9sence, pr\u00e9sents ou absents, visibles ou invisibles. C&rsquo;est cette absence du p\u00eacheur dans la vente en cri\u00e9e, sans que le m\u00e9canisme de la formation des prix en <em>semble<\/em> affect\u00e9, qui permet \u00e0 la \u00ab\u00a0loi\u00a0\u00bb de l&rsquo;offre et de la demande d&rsquo;\u00eatre invoqu\u00e9e \u00e9galement dans les situations o\u00f9 le p\u00eacheur est pr\u00e9sent mais s&rsquo;abstient d&rsquo;exprimer aucun desiderata quant aux prix \u2013 alors que rien dans les circonstances de la vente ne s&rsquo;y opposerait \u2013 et se confie enti\u00e8rement au bon\u2013vouloir du mareyeur sur cette question. De m\u00eame dans d&rsquo;autres cas o\u00f9 des fluctuations sont observ\u00e9es et dont le m\u00e9canisme est parfaitement compris, mais o\u00f9 <em>le fait m\u00eame qu&rsquo;il y ait fluctuation<\/em> semble ramener inexorablement \u00e0 une interpr\u00e9tation en termes de confrontation nue d&rsquo;offre et de demande. Un bel exemple en est offert par le cas de la vente des sardines au Croisic dans les ann\u00e9es 1920 et 1930 pr\u00e9sent\u00e9 ci\u2013dessus\u00a0: <em>tout se passait<\/em> en effet l\u00e0 <em>comme si<\/em> le prix diminuait \u00e0 mesure que l&rsquo;offre augmentait, du d\u00e9but \u00e0 de la journ\u00e9e \u00e0 10:00 h \u00e0 sa fin \u00e0 16:30 h (apr\u00e8s quoi, les achats \u00e9tant interrompus, il n&rsquo;y avait <em>plus de prix<\/em> du tout pour les p\u00eacheurs retardataires), et <em>comme si<\/em> le ph\u00e9nom\u00e8ne fournissait une illustration parfaite de la <em>loi de l&rsquo;offre et de la demande<\/em>. Or nous <em>savons<\/em> que le mareyeur offrait un meilleur prix <em>d&rsquo;intention d\u00e9lib\u00e9r\u00e9e<\/em> en matin\u00e9e afin que les p\u00eacheurs, confront\u00e9s au choix strat\u00e9gique entre moins de poisson mieux pay\u00e9 et plus de poisson moins bien pay\u00e9, \u00e9talent <em>statistiquement<\/em> leurs retours, permettant ainsi au mareyeur qui fractionne ses achats \u00e0 intervalles r\u00e9guliers tout au cours de la journ\u00e9e, de maximiser les quantit\u00e9s vendues, et \u00e9ventuellement son profit (s&rsquo;il maximisait ou non son profit d\u00e9pendait des diff\u00e9rents prix qu&rsquo;il avait \u00e0 payer \u00e0 divers moments de la journ\u00e9e afin que le choix des p\u00eacheurs entre les deux strat\u00e9gies, retour pr\u00e9coce ou retard tardif se r\u00e9solve <em>statistiquement<\/em> par leur rentr\u00e9e parfaitement r\u00e9partie entre 10:00 h et 16:30 h). Au cas o\u00f9 les int\u00e9r\u00eats financiers des deux parties, p\u00eacheurs et mareyeurs, auraient \u00e9t\u00e9 ainsi satisfaits de mani\u00e8re optimale, on aurait eu affaire \u00e0 une illustration splendide d&rsquo;un effet d&rsquo;<em>hom\u00e9ostase<\/em>, de \u00ab\u00a0main invisible\u00a0\u00bb, mais d\u00e9pendant enti\u00e8rement de la rencontre des <em>strat\u00e9gies <\/em>des uns et des autres <em>au sein d&rsquo;un contexte de bonne volont\u00e9 mutuelle<\/em> (<em>philia<\/em> aristot\u00e9licienne), et en aucune mani\u00e8re d&rsquo;un m\u00e9canisme qui aurait op\u00e9r\u00e9 selon la rencontre fortuite de facteurs <em>objectiv\u00e9s<\/em> tels que l&rsquo;offre et la demande.<\/p>\n<p>Comment expliquer alors que le p\u00eacheur puisse \u00e0 la fois consid\u00e9rer que les prix se fixent en fonction de la \u00ab\u00a0loi\u00a0\u00bb de l&rsquo;offre et de la demande, et que le prix lui soit \u00ab\u00a0logiquement\u00a0\u00bb d\u00e9favorable dans la vente en cri\u00e9e dont il est \u00e9cart\u00e9 ? Tout simplement, parce qu&rsquo;il n&rsquo;y a pour lui rien d&rsquo;inhabituel \u00e0 rendre compte des faits \u00e0 l&rsquo;aide d&rsquo;un <em>faisceau d&rsquo;explications concurrentes<\/em> \u00e9ventuellement inconciliables. <a href=\"#_ftn5\" name=\"_ftnref5\">[5]<\/a> Ainsi, dans le cas mentionn\u00e9 plus haut o\u00f9 un p\u00eacheur explique une \u00ab\u00a0mauvaise vente\u00a0\u00bb, <em>\u00e0 la fois<\/em> par sa fatigue personnelle et par une importation (occulte) de poisson influant sur l&rsquo;\u00e9tat du march\u00e9. Tout se passe comme si la premi\u00e8re explication (la fatigue) valait pour le monde sensible, le monde empirique de la vie quotidienne (le <em>monde en acte<\/em> d&rsquo;Aristote), tandis que la seconde explication (les importations) valait pour la <em>R\u00e9alit\u00e9\u2013Objective<\/em> (le <em>monde en puissance<\/em> d&rsquo;Aristote) que met en sc\u00e8ne la Science v\u00e9hicul\u00e9e par l&rsquo;\u00e9cole et par les scientifiques que les p\u00eacheurs fr\u00e9quentent occasionnellement.<\/p>\n<p>Il en va de m\u00eame pour la vente en cri\u00e9e oppos\u00e9e \u00e0 la vente \u00e0 l&rsquo;amiable qui confronte directement le vendeur et l&rsquo;acheteur\u00a0: les p\u00eacheurs s&rsquo;accordent \u00e0 dire, d&rsquo;une part, que \u00ab\u00a0c&rsquo;est la m\u00eame chose\u00a0\u00bb, entendez du point de vue de la R\u00e9alit\u00e9\u2013Objective, mais, d&rsquo;autre part, que ce n&rsquo;est pas la m\u00eame chose, entendez, du point de vue du monde empirique de la vie quotidienne. Ceci laissant bien entendu en suspens deux questions essentielles\u00a0:<\/p>\n<p>1\u00b0 le rapport probl\u00e9matique, nous l&rsquo;avons vu au deuxi\u00e8me chapitre, entretenu par la th\u00e9orie marginaliste \u2013 qui v\u00e9hicule la croyance \u00e0 la loi de l&rsquo;offre et de la demande \u2013 avec un mode de th\u00e9orisation qui soit proprement scientifique,<\/p>\n<p>2\u00b0 le caract\u00e8re fictif de la R\u00e9alit\u00e9\u2013Objective qui, au contraire du r\u00e9el empirique, demeure essentiellement une <em>construction m\u00e9taphysique.<\/em> <a href=\"#_ftn6\" name=\"_ftnref6\">[6]<\/a><\/p>\n<p>En certaines occasions, le p\u00eacheur n&rsquo;h\u00e9sitera pas \u00e0 souligner la possibilit\u00e9 pour le vendeur, c&rsquo;est\u2013\u00e0\u2013dire pour lui\u2013m\u00eame, d&rsquo;obtenir par son astuce un meilleur prix \u00e0 la vente\u00a0: disposition personnelle \u00e0 vendre mieux certains jours que certains autres, \u00e0 vendre mieux que ne le font ses concurrents, \u00e0 vendre mieux que certains de ses membres d&rsquo;\u00e9quipage \u00e0 qui la vente est occasionnellement confi\u00e9e, etc.<\/p>\n<p>Une telle <em>ouverture<\/em> possible sur le \u00ab\u00a0bon coup\u00a0\u00bb est con\u00e7ue comme offerte \u00e0 quiconque fait preuve d&rsquo;un certain talent \u00e0 <em>subvertir<\/em> \u00e0 titre personnel ce qui demeure cependant con\u00e7u comme une <em>loi<\/em> et dont le domaine d&rsquo;application est celui des comportements id\u00e9aux. Et ceci, de la m\u00eame mani\u00e8re qu&rsquo;un contribuable astucieux pourra <em>tourner<\/em> les lois qui r\u00e8glent le syst\u00e8me des imp\u00f4ts, pendant que la R\u00e9alit\u00e9\u2013Objective a \u00ab\u00a0l&rsquo;attention occup\u00e9e ailleurs\u00a0\u00bb. Et c&rsquo;est parce qu&rsquo;un tel talent \u2013 dont on sait personnellement la d\u00e9lib\u00e9ration et les qualit\u00e9s qu&rsquo;il requiert \u2013 est n\u00e9cessairement mal partag\u00e9, que la <em>loi de l&rsquo;offre et de la demande<\/em> demeure inentam\u00e9e comme description <em>globale<\/em> sinon du monde tel qu&rsquo;il est, du moins du monde tel qu&rsquo;il pourrait \u00eatre.<\/p>\n<p>Ce que l&rsquo;analyste observe ici, c&rsquo;est la reconnaissance par le p\u00eacheur de <em>perspectives de lecture<\/em> autonomes du domaine \u00e9conomique\u00a0: pour lui en effet, l&rsquo;explication d&rsquo;un <em>fait<\/em> peut \u00eatre produite dans la perspective de lecture qui para\u00eet la plus \u00e9clairante en situation, sans qu&rsquo;il soit n\u00e9cessaire que cette explication demeure coh\u00e9rente lorsqu&rsquo;elle est lue dans d&rsquo;autres contextes possibles et mieux adapt\u00e9es \u00e0 d&rsquo;autres circonstances. Autrement dit, et pour recourir au langage de la physique, le p\u00eacheur ne con\u00e7oit pas comme n\u00e9cessaire (il ne ressent pas le besoin) qu&rsquo;il existe des <em>r\u00e8gles de correspondance<\/em> permettant de traduire les ph\u00e9nom\u00e8nes tels qu&rsquo;ils se pr\u00e9sentent \u00e0 l&rsquo;observateur dans une perspective de lecture, en ph\u00e9nom\u00e8nes d&rsquo;un autre ordre, lisibles dans une autre perspective.<\/p>\n<p>Plus sp\u00e9cialement, l&rsquo;incoh\u00e9rence n&rsquo;est pas per\u00e7ue d&rsquo;une conception qui suppose, d&rsquo;une part, que la <em>communaut\u00e9<\/em> des p\u00eacheurs est jug\u00e9e sans influence dans la formation des prix et, d&rsquo;autre part, que le <em>p\u00eacheur individuel<\/em> est jug\u00e9, lui, susceptible d&rsquo;exercer une influence r\u00e9elle sur ces m\u00eames prix. Cette incoh\u00e9rence n&rsquo;est pas reconnue\u00a0: elle est jug\u00e9e seulement apparente, comme un simple <em>paradoxe<\/em>, curieux en effet, mais sans cons\u00e9quences.<\/p>\n<p>En fait, la facilit\u00e9 du p\u00eacheur \u00e0 passer d&rsquo;une perspective de lecture de la r\u00e9alit\u00e9 \u00e9conomique \u00e0 une autre, sans relever les incoh\u00e9rences qui apparaissent \u00e0 l&rsquo;occasion de leur confrontation, r\u00e9v\u00e8le l&rsquo;affinit\u00e9 r\u00e9elle qui existe entre la conception qu&rsquo;il se fait du r\u00f4le que doit jouer une mod\u00e9lisation et celle qui sous\u2013tend aussi la th\u00e9orie marginaliste. Pour toutes deux en effet, la mod\u00e9lisation ne vise pas \u00e0 d\u00e9gager les traits d&rsquo;un monde <em>id\u00e9alis\u00e9<\/em> au sens de \u00ab\u00a0stylis\u00e9\u00a0\u00bb pour sa compr\u00e9hension plus ais\u00e9e, mais \u00e0 d\u00e9crire un monde <em>id\u00e9al<\/em> au sens o\u00f9 chacun y respecterait la m\u00eame <em>norme juridico\u2013\u00e9thique<\/em>\u00a0: pour l&rsquo;\u00e9conomiste, que les agents \u00e9conomiques individuels soient \u00ab\u00a0rationnels\u00a0\u00bb et que les entreprises \u00ab\u00a0respectent les lois du march\u00e9\u00a0\u00bb, et pour le p\u00eacheur, que les confr\u00e8res soient des hommes \u00ab\u00a0valables\u00a0\u00bb et les mareyeurs, des partenaires commerciaux \u00ab\u00a0r\u00e9glos\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>C&rsquo;est pourquoi il n&rsquo;y a pas \u00e0 proprement parler pour le p\u00eacheur d&rsquo;<em>incoh\u00e9rence<\/em> dans ses explications lorsqu&rsquo;il invoque parall\u00e8lement deux optiques logiquement inconciliables, mais simplement la mobilisation de deux <em>perspectives de lecture<\/em>, l\u00e9gitimes chacune \u00e0 sa mani\u00e8re. Ainsi, le monde o\u00f9 l&rsquo;on r\u00e9ussit sa vente par habilet\u00e9 personnelle est bien le monde tel qu&rsquo;il est, alors que celui o\u00f9 les prix sont r\u00e9gul\u00e9s par la confrontation nue de l&rsquo;offre et de la demande \u2013 quelles que soient les qualit\u00e9s personnelles des agents \u00e9conomiques impliqu\u00e9s \u2013 est bien le monde tel qu&rsquo;il pourrait \u00eatre&#8230; si seulement chacun avait \u00e0 coeur de se montrer droit et raisonnable.<\/p>\n<p>Le monde id\u00e9al dont parlent les \u00e9conomistes est bien en effet aux yeux du p\u00eacheur celui de la Raison et de l&rsquo;Harmonie triomphantes\u00a0; celui, au contraire, o\u00f9 l&rsquo;on \u00e9voque ses propres exploits, est celui de la \u00ab\u00a0triste\u00a0\u00bb r\u00e9alit\u00e9 (par opposition \u00e0 la R\u00e9alit\u00e9\u2013Objective)\u00a0: celui d&rsquo;un monde fait de justes mais h\u00e9las aussi de coquins, de malins mais aussi d&rsquo;imb\u00e9ciles, o\u00f9 tous les confr\u00e8res ne sont pas \u00ab\u00a0valables\u00a0\u00bb, ni tous les marchands, \u00ab\u00a0r\u00e9glos\u00a0\u00bb. Le monde de la r\u00e9alit\u00e9 \u00ab\u00a0vraie\u00a0\u00bb est non seulement celui o\u00f9 l&rsquo;espoir du \u00ab\u00a0bon coup\u00a0\u00bb peut se voir mat\u00e9rialis\u00e9 ou bien d\u00e9\u00e7u <em>en d\u00e9pit<\/em> des implications logiques des \u00ab\u00a0bons principes\u00a0\u00bb, mais aussi celui o\u00f9 chaque \u00ab\u00a0coup\u00a0\u00bb peut \u00eatre <em>jug\u00e9<\/em> \u00e0 la fois en termes g\u00e9n\u00e9raux d&rsquo;efficacit\u00e9 et en termes sp\u00e9cifiques de qualit\u00e9s physiques, intellectuelles, morales ou m\u00eame du \u00ab\u00a0pot\u00a0\u00bb de la personne singuli\u00e8re qui le tente (cf. Jorion 1983a, chapitre 3, <em>Bons et mauvais p\u00eacheurs<\/em>\u00a0: 72\u201385).<\/p>\n<p>On comprend d\u00e8s lors mieux pourquoi les deux discours, celui du \u00ab\u00a0coup\u00a0\u00bb individuel et celui du mod\u00e8le \u00e9conomique peuvent \u00eatre tenus en alternance ou m\u00eame parall\u00e8lement dans la m\u00eame conversation.\u00a0<a href=\"#_ftn7\" name=\"_ftnref7\">[7]<\/a> Mais on peut comprendre aussi pourquoi le premier correspond davantage \u00e0 un discours tenu \u00e0 titre <em>priv\u00e9<\/em> et orient\u00e9 vers la singularit\u00e9 des comportements individuels soumis au jugement moral, alors que le second correspond plut\u00f4t \u00e0 un discours <em>public<\/em>, orient\u00e9 vers les \u00ab\u00a0consid\u00e9rations g\u00e9n\u00e9rales\u00a0\u00bb, et qui permet, diplomatiquement, de passer sous silence les qualit\u00e9s et surtout les d\u00e9fauts des uns et des autres.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref1\" name=\"_ftn1\">[1]<\/a> Il ne faut pas entendre ici \u00ab\u00a0moyen\u00a0\u00bb au sens technique et quantifiable de <em>moyenne arithm\u00e9tique<\/em> mais au sens d&rsquo;<em>habituel<\/em> ou mieux encore, au sens o\u00f9 l&rsquo;on disait autrefois \u00ab\u00a0commun\u00a0\u00bb\u00a0: \u00ab\u00a0cinq quintaux \u00e0 l&rsquo;hectare, ann\u00e9e commune\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref2\" name=\"_ftn2\">[2]<\/a> Le p\u00eacheur pense cependant, et c&rsquo;est tr\u00e8s important, que ces oscillations n&rsquo;ont lieu que \u00ab\u00a0par rapport au prix moyen\u00a0\u00bb, ce en quoi, comme on l&rsquo;a vu au deuxi\u00e8me chapitre, il se dissocie implicitement de la repr\u00e9sentation <em>marginaliste<\/em> du m\u00e9canisme de la loi et cautionne implicitement celle propos\u00e9e ant\u00e9rieurement par l&rsquo;<em>\u00c9conomie Politique<\/em>, et plus particuli\u00e8rement par Adam Smith et par David Ricardo.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref3\" name=\"_ftn3\">[3]<\/a> Noce signale m\u00eame en mati\u00e8re d\u2019art l&rsquo;existence de \u00ab\u00a0prix garantis\u00a0\u00bb sup\u00e9rieurs au \u00ab\u00a0prix de retrait\u00a0\u00bb\u00a0: \u00ab\u00a0&#8230;\u00a0consentir aux grands collectionneurs des prix garantis\u00a0: si l&rsquo;ench\u00e8re n&rsquo;atteint pas le plancher fix\u00e9, la soci\u00e9t\u00e9 allonge la diff\u00e9rence\u00a0\u00bb (Noce 1995a).<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref4\" name=\"_ftn4\">[4]<\/a> Si tel \u00e9tait bien le cas, il serait navrant que les mod\u00e9lisations de la th\u00e9orie marginaliste aient renforc\u00e9 la position du partenaire de l\u2019\u00e9change se trouvant d\u00e8s l&rsquo;origine en position plus favorable (le mareyeur), en lui offrant une caution apparemment scientifique, renfor\u00e7ant ainsi davantage le d\u00e9s\u00e9quilibre\u00a0; on serait alors n\u00e9cessairement conduit \u00e0 ent\u00e9riner l&rsquo;interpr\u00e9tation selon laquelle le marginalisme \u00ab\u00a0n&rsquo;est pas la th\u00e9orie scientifique g\u00e9n\u00e9rale du syst\u00e8me capitaliste qu&rsquo;il pr\u00e9tend \u00eatre mais constitue une vaste construction id\u00e9ologique coh\u00e9rente b\u00e2tie sur la th\u00e9orie du revenu marginal des facteurs de production et couronn\u00e9e par la th\u00e9orie de l&rsquo;\u00e9quilibre de concurrence parfaite\u00a0\u00bb (Godelier 1966\u00a0: 32) ou, selon les termes de Boukharine, s&rsquo;identifie \u00e0 \u00ab\u00a0la th\u00e9orie \u00e9conomique des classes oisives\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref5\" name=\"_ftn5\">[5]<\/a> Il ne s&rsquo;agit pas l\u00e0 d&rsquo;un trait propre au p\u00eacheur\u00a0: c&rsquo;est une caract\u00e9ristique commune \u00e0 toutes les explications de sens commun. Ne nous expliquons\u2013nous pas souvent le comportement d&rsquo;une personne en invoquant parall\u00e8lement son caract\u00e8re, son histoire personnelle, son humeur, sa personnalit\u00e9, voire son physique ou son signe zodiacal, c&rsquo;est\u2013\u00e0\u2013dire en faisant appel \u00e0 une batterie d&rsquo;arguments le plus souvent inconciliables entre eux\u00a0?<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref6\" name=\"_ftn6\">[6]<\/a> \u00ab\u00a0Fictif\u00a0\u00bb doit s\u2019entendre au sens d\u2019oppos\u00e9 \u00e0 hypoth\u00e9tique\u00a0: destin\u00e9 \u00e0 faciliter la pens\u00e9e par une simplification ma\u00eetris\u00e9e, comme l\u2019entend Jeremy Bentham dans sa <em>Th\u00e9orie des fictions <\/em>(cf. aussi Vaihinger 1924).<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref7\" name=\"_ftn7\">[7]<\/a> Pierre Bourdieu\u00a0: \u00ab\u00a0&#8230; il y a tr\u00e8s peu de chances que deux applications contradictoires des m\u00eames sch\u00e8mes se trouvent confront\u00e9es dans ce qu&rsquo;il faut appeler un univers de pratique (plut\u00f4t qu&rsquo;un univers de discours)&#8230;\u00a0\u00bb (Bourdieu 1980\u00a0: 145), et nous\u2013m\u00eame\u00a0: \u00ab\u00a0L&rsquo;incoh\u00e9rence appara\u00eet, soit parce que l&rsquo;on rapproche aux fins d&rsquo;analyse des savoirs \u00ab\u00a0locaux\u00a0\u00bb qui ne sont dans la pratique jamais mobilis\u00e9s simultan\u00e9ment, soit parce que l&rsquo;on \u00ab\u00a0aplatit\u00a0\u00bb sur un seul niveau un savoir local qui se satisfait d&rsquo;une structure feuillet\u00e9e o\u00f9 l&rsquo;on puise selon les n\u00e9cessit\u00e9s du moment\u00a0\u00bb (Delbos &amp; Jorion 1984\u00a0: 194).<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<blockquote>\n<p>Ouvert aux commentaires.<\/p>\n<\/blockquote>\n<blockquote>\n<p>\u00c0 la suite du billet de Michel Leis intitul\u00e9 <a href=\"http:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/2015\/09\/08\/une-filiere-par-michel-leis\/\" target=\"_blank\">Une fili\u00e8re<\/a>, une discussion sur la formation des prix dans l&rsquo;agriculture s&rsquo;est engag\u00e9e dans le cadre du groupe de r\u00e9flexion <em>Les amis du Blog de Paul Jorion<\/em>. Ayant ce matin le sentiment que le d\u00e9bat b\u00e9n\u00e9ficierait de l&rsquo;\u00e9clairage qu&rsquo;offre la section [&hellip;]<\/p>\n<\/blockquote>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[1878,1],"tags":[1255,70],"class_list":["post-78617","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-agriculture-2","category-economie","tag--le-prix-","tag-formation-des-prix"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/78617","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=78617"}],"version-history":[{"count":5,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/78617\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":78622,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/78617\/revisions\/78622"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=78617"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=78617"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=78617"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}