{"id":79110,"date":"2015-09-26T15:31:54","date_gmt":"2015-09-26T13:31:54","guid":{"rendered":"http:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/?p=79110"},"modified":"2015-09-26T15:55:03","modified_gmt":"2015-09-26T13:55:03","slug":"la-valeur-esprit-sacrifiee-a-lutile-par-vincent-teixeira","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/2015\/09\/26\/la-valeur-esprit-sacrifiee-a-lutile-par-vincent-teixeira\/","title":{"rendered":"LA VALEUR ESPRIT SACRIFI\u00c9E \u00c0 L\u2019UTILE\u00a0?, par Vincent Teixeira"},"content":{"rendered":"<blockquote><p>Billet invit\u00e9. Ouvert aux commentaires.<\/p><\/blockquote>\n<p>Face \u00e0 certains outrages, aussi loin des illusions de l\u2019ang\u00e9lisme que des poses du pessimisme, sans \u00eatre ni pessimiste ni optimiste, sauf \u00e0 se voiler la face, ou \u00eatre dans l\u2019auto-aveuglement, il est temps de sonner le tocsin, et comme disait Walter Benjamin\u00a0, \u00ab\u00a0il faut organiser le pessimisme\u00a0<a href=\"#_ftn1\" name=\"_ftnref1\">1<\/a>\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p><!--more--><\/p>\n<p>Parmi les scandaleuses r\u00e9formes entreprises par le gouvernement Abe, je fais allusion ici \u00e0 la controverse autour de la directive issue du ministre de l\u2019\u00e9ducation,\u00a0 Hakubun Shimomura, encourageant les universit\u00e9s publiques japonaises (86 en tout) \u00e0 abandonner l\u2019enseignement des sciences humaines et sociales et \u00e0 \u00ab\u00a0favoriser des disciplines qui servent mieux les besoins de la soci\u00e9t\u00e9\u00a0\u00bb, c\u2019est-\u00e0-dire les sciences et technologies ainsi que les formations techniques. Bien s\u00fbr, on pourra toujours trouver des raisons ou des pr\u00e9textes pour justifier pareille aberration. En effet, la tendance vers le renforcement de l\u2019enseignement des \u00ab\u00a0STEM\u00a0\u00bb selon leur acronyme anglais (c\u2019est-\u00e0-dire Sciences, Technologies, Engineering \u2013 Ing\u00e9nierie \u2013 et Math\u00e9matiques), jug\u00e9es cruciales pour la comp\u00e9titivit\u00e9 \u00e9conomique, est observable partout dans le monde. Or, \u00e0 l\u2019heure o\u00f9 la dette nationale est un sujet d\u2019inqui\u00e9tude un peu partout (et nulle part plus qu\u2019au Japon, o\u00f9 elle atteint 240% du Produit National Brut), les subventions publiques \u00e0 l\u2019\u00e9ducation ne peuvent \u00eatre augment\u00e9es pour soutenir ce renforcement des STEM \u2013 au contraire, la tendance est plut\u00f4t \u00e0 la baisse \u2013 et ce sont trop souvent les sciences humaines et sociales qui sont donc vuln\u00e9rables aux coupes budg\u00e9taires.<\/p>\n<p>\u00c0 ce contexte international, il faut ajouter deux tendances plus particuli\u00e8rement japonaises. La premi\u00e8re est la volont\u00e9 du gouvernement de Shinzo Abe de mettre en place un syst\u00e8me d\u2019apprentissage et de formation professionnelle similaire \u00e0 celui dont disposent par exemple la Suisse et l\u2019Allemagne. En effet, les Japonais consid\u00e8rent traditionnellement un dipl\u00f4me universitaire comme indispensable \u00e0 la r\u00e9ussite dans le monde du travail, et ce m\u00eame si la carri\u00e8re choisie n\u2019a que peu \u00e0 voir avec les \u00e9tudes qui la pr\u00e9c\u00e8dent. Le deuxi\u00e8me facteur est li\u00e9 au vieillissement de la population. D\u00fb au faible taux de natalit\u00e9 qui r\u00e8gne dans l\u2019archipel depuis plus de deux d\u00e9cennies, le nombre de jeunes en \u00e2ge d\u2019entrer \u00e0 l\u2019universit\u00e9 a fortement baiss\u00e9. Si l\u2019on ajoute \u00e0 ce ph\u00e9nom\u00e8ne l\u2019attrait continu des grandes villes et des prestigieuses universit\u00e9s qu\u2019elles abritent, on comprend vite que de nombreuses universit\u00e9s provinciales (ainsi que les universit\u00e9s priv\u00e9es moins prestigieuses) ont connu une importante baisse de fr\u00e9quentation, des classes \u00e0 moiti\u00e9 vides, et par cons\u00e9quent des difficult\u00e9s financi\u00e8res.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>N\u00e9anmoins, pour peu qu\u2019on ait un minimum de \u00ab\u00a0regard \u00e9loign\u00e9\u00a0\u00bb (selon l\u2019expression ch\u00e8re \u00e0 Claude L\u00e9vi-Strauss), une vision \u00e0 long terme, autre que myope (comme la plupart de ceux qui nous gouvernent \u00e0 travers le monde), une conscience de l\u2019interd\u00e9pendance des savoirs et de l\u2019absolue n\u00e9cessit\u00e9 de penser librement (ce qui fait de nous des \u00eatres humains dignes de ce nom), ces raisons ne suffisent pas, et les mesures prises par l\u2019actuel gouvernement du Japon s\u2019av\u00e8rent aussi lamentables que dangereuses.<\/p>\n<p>Dans un \u00e9ditorial pour le <em>Japan Times<\/em>, le pr\u00e9sident de l\u2019Universit\u00e9 de Shiga, Takamitsu Sawa, a rappel\u00e9 que ce m\u00e9pris pour les sciences humaines n&rsquo;est pas nouveau au Japon : en 1960, le ministre de l&rsquo;\u00c9ducation d\u00e9clarait d\u00e9j\u00e0 que les universit\u00e9s devraient se concentrer uniquement sur l&rsquo;enseignement des sciences naturelles et de l&rsquo;ing\u00e9nierie. Mais pour lui, cette attitude est dangereuse : \u00ab Le fondement des soci\u00e9t\u00e9s d\u00e9mocratiques et lib\u00e9rales est l&rsquo;esprit critique, qui se nourrit de la connaissance des humanit\u00e9s.\u00a0Sans exception, les \u00c9tats totalitaires rejettent l&rsquo;enseignement des humanit\u00e9s, et les \u00c9tats qui rejettent cet enseignement deviennent toujours totalitaires.\u00a0<a href=\"#_ftn2\" name=\"_ftnref2\">2<\/a>\u00a0\u00bb Car pour eux, penser repr\u00e9sente un danger, une menace potentielle.<\/p>\n<p>Il rappelle aussi que durant la Seconde guerre mondiale, les \u00e9tudiants japonais en sciences naturelles et ing\u00e9nierie n\u2019\u00e9taient pas envoy\u00e9s au front, mais le Japon sacrifia en priorit\u00e9 des \u00e9tudiants en sciences humaines. Partie n\u00e9gligeable. Tout est li\u00e9 et tout se rejoint\u00a0: enseignement, savoirs (au pluriel), histoire, politique&#8230; Et c\u2019est toujours au nom d\u2019abstractions que l\u2019on tue, opprime, ou que l\u2019on se laisse tuer\u00a0; que \u00ab\u00a0l\u2019on sacrifie l\u2019homme concret \u00e0 une conception abstraite de l\u2019homme\u00a0<a href=\"#_ftn3\" name=\"_ftnref3\">3<\/a>\u00a0\u00bb, pour citer Vassili Grossman. Comme le montre Emiko Ohnuki-Tierney (anthropologue am\u00e9ricaine, auteur de <em>Kamikaze Diaries : Reflections of Japanese student soldiers<\/em>, University of Chicago Press, 2006), les kamikazes \u00e9taient des \u00e9tudiants d\u2019\u00e9lite, de 16 \u00e0 22 ans, issus des meilleures universit\u00e9s. Ils avaient v\u00e9cu au contact intime des pens\u00e9es occidentales\u00a0; beaucoup connaissaient le latin, deux langues \u00e9trang\u00e8res. Dans leurs carnets intimes et correspondances, ils citent en d\u00e9tail de nombreux ouvrages occidentaux (philosophie, litt\u00e9rature, histoire\u2026), de Platon \u00e0 Rousseau, de Romain Rolland \u00e0 Thomas Mann, de Nietzsche \u00e0 Kierkegaard\u2026 L\u2019\u00c9tat les sacrifia dans une derni\u00e8re bouff\u00e9e d\u2019irrationalit\u00e9. Il envoya une partie de sa future \u00e9lite \u00e0 une mort insens\u00e9e, en inventant les op\u00e9rations \u00ab\u00a0kamikaze\u00a0\u00bb au moment m\u00eame o\u00f9 la d\u00e9faite \u00e9tait devenue in\u00e9luctable.<\/p>\n<p><strong>\u00a0<\/strong><\/p>\n<p>Aujourd\u2019hui, l\u2019extraordinaire formatage des esprits, qui caract\u00e9rise parfois l\u2019\u00e9ducation au Japon, proc\u00e8de de la m\u00eame irrationalit\u00e9. Parenth\u00e8se\u00a0: s\u2019agissant de l\u2019enseignement en g\u00e9n\u00e9ral et des sciences humaines en particulier, il y aurait d\u2019autres r\u00e9formes bien plus n\u00e9cessaires, par exemple concernant l\u2019enseignement de l\u2019histoire au lyc\u00e9e. Cette mati\u00e8re \u00e9tant \u00e9trangement scind\u00e9e en deux (l\u2019histoire mondiale, obligatoire, et l\u2019histoire du Japon, facultative), comment relier les \u00e9v\u00e9nements entre eux, mettre les faits en perspective ? Je cite une professeur rebelle japonaise, Kimiko Nezu, qui, au-del\u00e0 des nombreux tabous et \u00e9vitements dont l\u2019enseignement de l\u2019histoire est encombr\u00e9, d\u00e9clare\u00a0: \u00ab\u00a0Au Japon, l&rsquo;histoire s&rsquo;\u00e9tudie\u00a0comme le code de la route. On coche la bonne r\u00e9ponse sans se demander pourquoi, on doit faire correspondre le bon \u00e9v\u00e9nement \u00e0 la bonne date. C\u2019est du lavage de cerveau. Au Japon, on ne proteste pas, on ne pose pas de question et on ne donne pas son opinion.\u00a0<a href=\"#_ftn4\" name=\"_ftnref4\">4<\/a>\u00a0\u00bb L\u2019un des grands travers de cet enseignement : le manque de contextualisation, d\u2019analyse et de d\u00e9bat \u2013 bref, tout ce que permettent pr\u00e9cis\u00e9ment les sciences humaines. Sans parler de la question des manuels, que la droite japonaise surveille scrupuleusement, car l\u2019heure est \u00e0 la r\u00e9\u00e9criture de l\u2019histoire, \u00e9dulcoration des faits, n\u00e9gation des atrocit\u00e9s et des bilans sur toute la p\u00e9riode 1931-1945&#8230; Manipulation \u00e9tatique du pass\u00e9, qui fait dire \u00e0 Saito Kazuharu, de l\u2019universit\u00e9 Meiji\u00a0: \u00ab\u00a0La classe politique a pris l\u2019histoire en otage. \u00a0<a href=\"#_ftn5\" name=\"_ftnref5\">5<\/a>\u00bb Le malaise peut continuer&#8230; ainsi que \u00ab\u00a0l\u2019enseignement de l\u2019ignorance\u00a0\u00bb, car une bonne partie des \u00e9tudiants japonais (voire la majorit\u00e9\u00a0?) ignorent ce qui s\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment pass\u00e9 dans cette r\u00e9gion du monde (la leur) durant cette p\u00e9riode capitale, pourtant pas tr\u00e8s ancienne&#8230; Et quand un peuple ignore son propre pass\u00e9, c\u2019est la porte ouverte \u00e0 toutes les manipulations et falsifications.<\/p>\n<p>La loi sur les secrets d\u2019Etat, la r\u00e9vision de l\u2019article 9 de la Constitution pacifiste et les nouvelles lois sur la s\u00e9curit\u00e9 (qui constituent pour certains, tel Kenji Ishikawa, constitutionnaliste \u00e0 l\u2019Universit\u00e9 de Tokyo, un v\u00e9ritable \u00ab\u00a0coup d\u2019\u00e9tat\u00a0\u00bb), le sacrifice des sciences humaines, tout va dans le m\u00eame sens\u00a0: une logique de guerre, qui sacrifie tout aux grandes entreprises&#8230; car il est clair qu\u2019avec cette nouvelle l\u00e9gislation, le Japon (dont le budget militaire se classe d\u00e9j\u00e0 au 8eme rang mondial) va renforcer son armement. Les propagandes \u00e9tatiques entretiennent ainsi un d\u00e9nigrement de l\u2019esprit (et de la sensibilit\u00e9)\u00a0; et que le mat\u00e9riel humain passe de la chair \u00e0 canon \u00e0 la p\u00e2te \u00e0 modeler ne constitue nullement une lib\u00e9ration. Dans ce contexte, que signifie \u00ab\u00a0utilit\u00e9\u00a0\u00bb sinon traiter les hommes en \u00ab\u00a0mati\u00e8re humaine\u00a0\u00bb\u00a0? D\u2019un point de vue historique, cette politique \u00e9ducative repr\u00e9sente une r\u00e9gression et une manipulation qui s\u2019apparente \u00e0 de la propagande. C\u2019est \u00e9galement une aberration d\u2019un point de vue \u00e9pist\u00e9mologique, et d\u2019un point de vue plus largement humain.<\/p>\n<p><strong>\u00a0<\/strong><\/p>\n<p>D\u2019abord, sous l\u2019angle de l\u2019\u00e9pist\u00e9mologie, il est aberrant de vouloir s\u00e9parer les savoirs, encore plus d\u2019en d\u00e9truire certains au pr\u00e9tendu b\u00e9n\u00e9fice d\u2019autres. \u00c0 notre \u00e9poque \u2013 et c\u2019est bien s\u00fbr une situation mondiale \u2013 les sciences sont d\u00e9sormais sous la d\u00e9pendance de l\u2019\u00e9conomie, du march\u00e9, des industries. Dans l\u2019histoire de l\u2019humanit\u00e9 et de l\u2019esprit, c\u2019est une mutation majeure et tout \u00e0 fait r\u00e9cente. Il y a d\u2019abord eu un processus d\u2019autonomie des sciences modernes, la s\u00e9paration au XVIIIe si\u00e8cle de la science et de la philosophie, et parall\u00e8lement, peu \u00e0 peu, le couplage entre sciences et techniques s\u2019est fait de plus en plus \u00e9troit. Mais jusqu\u2019\u00e0 Newton environ, les grands scientifiques sont aussi des philosophes, des penseurs, qui n\u2019ont pas ou peu de liens avec des applications pratiques de leur savoir. Mais par la suite, on a perdu cette vision d\u2019ensemble, et l\u2019\u00e9volution des sciences, en raison de leur complexit\u00e9 croissante, mais pas seulement, est all\u00e9e vers une sp\u00e9cialisation accrue, et un certain abandon de la pens\u00e9e sur ses propres pratiques, d\u00e9couvertes, jusqu\u2019\u00e0 une d\u00e9pendance, imbrication (soumission\u00a0?), toute r\u00e9cente, de la science comme connaissance, savoir, \u00e0 la technique, aux technosciences. Et ce clivage majeur dans l\u2019histoire des sciences a \u00e9t\u00e9 scell\u00e9 par la fabrication de l\u2019arme et de l\u2019\u00e9nergie nucl\u00e9aires, \u00e0 travers le projet Manhattan \u00e0 Los Alamos (1942)\u00a0: c\u2019est de cet \u00e9v\u00e9nement capital que date la d\u00e9pendance ou la fusion de la science comme connaissance avec ses applications techniques, militaires ou industrielles. Depuis lors, m\u00eame malgr\u00e9 eux, de nombreux scientifiques sont devenus des conseillers techniques de la domination, au service des appareils militaro-industriels, \u00e9tatiques ou non.<\/p>\n<p>Nous assistons aujourd\u2019hui \u00e0 cet arraisonnement de la connaissance scientifique, prise dans l\u2019engrenage de l\u2019\u00e9conomie et du politique, subordonn\u00e9e \u00e0 l\u2019industrialisation des technologies appliqu\u00e9es, \u00e0 des imp\u00e9ratifs financiers \u00e0 court terme. Non seulement la recherche scientifique fondamentale s\u2019en trouve fortement atteinte et menac\u00e9e, mais manque aussi une vision interdisciplinaire, transdisciplinaire. \u00c0 tel point que, le pr\u00e9sentisme de notre \u00e9poque aidant, le divorce entre science et culture, science et philosophie semble sur le point d\u2019\u00eatre consomm\u00e9\u00a0; comme si les sciences pr\u00e9tendaient se passer d\u2019une connaissance de l\u2019histoire des sciences et de l\u2019histoire des id\u00e9es. C\u2019est ce \u00ab\u00a0grand \u00e9cart\u00a0\u00bb qu\u2019analyse par exemple Jean-Marc L\u00e9vy-Leblond (physicien et penseur des sciences), qui \u00e9crit que \u00ab\u00a0si ces fr\u00e8res ennemis, le scientisme et l\u2019irrationalisme, prosp\u00e8rent aujourd\u2019hui, c\u2019est que la science inculte devient culte ou occulte avec la m\u00eame facilit\u00e9.\u00a0<a href=\"#_ftn6\" name=\"_ftnref6\">6<\/a>\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Pourtant, les sciences humaines et sociales peuvent \u00eatre de la plus grande utilit\u00e9 \u00e0 celles qui ne le sont pas \u2013 sous entendu celles qui sont, ou du moins s\u2019av\u00e8rent parfois \u00ab\u00a0inhumaines et asociales\u00a0\u00bb. Car comment s\u00e9parer sciences et id\u00e9es\u00a0? science et culture\u00a0? Comment ne pas voir que les sciences contemporaines \u00e9voluent dans un cadre social, politique, \u00e9conomique qui d\u00e9limite et d\u00e9termine \u00e9troitement la recherche et donc les \u00ab\u00a0v\u00e9rit\u00e9s\u00a0\u00bb accessibles\u00a0? Ainsi, la d\u00e9couverte en 2012 du fameux boson de Higgs a \u00e9t\u00e9 possible gr\u00e2ce \u00e0 la construction de l\u2019acc\u00e9l\u00e9rateur de particules LHC (le plus grand dispositif exp\u00e9rimental jamais construit), qui a co\u00fbt\u00e9 des milliards d\u2019euros. Et cette d\u00e9pendance des sciences est encore plus nette en biologie, du fait des int\u00e9r\u00eats des multinationales de la pharmacologie, qui contraignent les possibilit\u00e9s de recherches dans les sciences de la vie. Car ce qui pr\u00e9vaut aujourd\u2019hui, dans le domaine scientifique comme en tout, se r\u00e9sume \u00e0 comp\u00e9tition, concurrence, notori\u00e9t\u00e9 publique, acc\u00e8s aux financements&#8230; Et il est clair qu\u2019en voulant privil\u00e9gier les sciences et les techniques, Abe va clairement dans ce sens-l\u00e0, celui d\u2019un primat absolu de l\u2019\u00e9conomie ultralib\u00e9rale\u00a0; et s\u00fbrement pas dans un souci de \u00ab\u00a0v\u00e9rit\u00e9\u00a0\u00bb philosophique et\/ou scientifique. Au passage, cet \u00e9touffement de l\u2019esprit est une tendance mondiale, puisque la domination plan\u00e9taire du lib\u00e9ralisme, accompagn\u00e9e d\u2019une famine spirituelle, n\u2019\u00e9pargne aucun pays \u2013 et en France, la soi-disant \u00ab\u00a0exception fran\u00e7aise\u00a0\u00bb est actuellement contamin\u00e9e et malmen\u00e9e par ce <em>mainstream<\/em>. Pour exemple, la r\u00e9cente r\u00e9forme des coll\u00e8ges, qui instaure une quasi disparition du grec, du latin, des anciennes \u00ab\u00a0humanit\u00e9s\u00a0\u00bb, au profit de vagues EPI (\u00ab\u00a0Enseignements Pratiques Interdisciplinaires\u00a0\u00bb) cens\u00e9s \u00ab\u00a0lutter contre l\u2019ennui\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Avant de conclure (et retrouver la litt\u00e9rature&#8230; et l\u2019homme\u00a0!), je voudrais \u00e9largir le point de vue\u00a0; car au-del\u00e0 du Japon et de la politique d\u2019Abe, la d\u00e9sintellectualisation de nos soci\u00e9t\u00e9s, le sacrifice du progr\u00e8s social au progr\u00e8s mat\u00e9riel, les lectures de nos soci\u00e9t\u00e9s, du monde et de l\u2019homme r\u00e9duites au droit, \u00e0 l\u2019\u00e9conomie et \u00e0 la technique, la marchandisation de toutes choses (de la culture, des savoirs, des sciences, de l\u2019\u00e9ducation, comme des objets), le r\u00e8gne de l\u2019hyperconsommation (dont le slogan tacite se r\u00e9sume \u00e0 \u00ab\u00a0ne pensez pas, d\u00e9pensez\u00a0\u00bb) s\u2019inscrivent dans une normalisation \u00e0 grande \u00e9chelle, puisque li\u00e9e \u00e0 la mondialisation. Comme si nous avions perdu tout \u00ab\u00a0go\u00fbt de l\u2019infini\u00a0\u00bb, selon l\u2019expression de Baudelaire, qui \u00ab\u00a0perdu dans ce vilain monde\u00a0\u00bb, lan\u00e7ait dans une de ses <em>Fus\u00e9es<\/em>, avec autant de col\u00e8re que de tristesse, son fameux \u00ab\u00a0le monde va finir\u00a0\u00bb. Am\u00e8re proph\u00e9tie (que partageaient \u00e0 peu \u00e0 pr\u00e8s \u00e0 la m\u00eame \u00e9poque, bien des esprits clairvoyants, tels Tocqueville, Chateaubriand, Fourier, Melville, Thoreau) qu\u2019il pr\u00e9cisait ainsi\u00a0: \u00ab\u00a0nous p\u00e9rirons par o\u00f9 nous avons cru vivre. La m\u00e9canique nous aura tellement am\u00e9ricanis\u00e9s, le progr\u00e8s aura si bien atrophi\u00e9 en nous toute la partie spirituelle\u00a0\u00bb que \u00ab\u00a0la ruine universelle, ou le progr\u00e8s universel\u00a0\u00bb se r\u00e9sorbera \u00ab\u00a0dans les \u00e9treintes de l\u2019animalit\u00e9 g\u00e9n\u00e9rale\u00a0<a href=\"#_ftn7\" name=\"_ftnref7\">7<\/a>\u00a0\u00bb &#8211; une ruine de l\u2019esprit et du c\u0153ur, avilis et pi\u00e9tin\u00e9s par le r\u00e8gne bourgeois de l\u2019argent. Depuis, ce mouvement n\u2019a fait que s\u2019amplifier de fa\u00e7on exponentielle, au point que le formatage des \u00eatres, le nivellement de \u00ab\u00a0l\u2019homme unidimensionnel\u00a0\u00bb dont parlait Herbert Marcuse, index\u00e9 au \u00ab\u00a0progr\u00e8s\u00a0\u00bb \u00e9conomique, consistent \u00e0 transformer les humains en machines \u00e0 produire et consommer, en simple rouage de la machine \u00e9conomique, au m\u00e9pris des conditions d\u00e9centes de vie pour les humains (<em>human decency<\/em>), comme au m\u00e9pris de la plan\u00e8te, devenue la poubelle des hommes et gravement mise en p\u00e9ril. La plan\u00e8te est malade, et ce pour des raisons li\u00e9es \u00e0 l\u2019activit\u00e9 humaine. En proie \u00e0 une logique aveugle, selon une spirale cin\u00e9tique vertigineuse, nous consommons chaque ann\u00e9e l\u2019\u00e9quivalent d\u2019une plan\u00e8te et demie\u00a0; ce n\u2019est plus tenable. En m\u00eame temps, la biosph\u00e8re se r\u00e9duit \u00e0 vue d\u2019\u0153il et de mani\u00e8re irr\u00e9m\u00e9diable \u2013 actuellement sur 76.000 esp\u00e8ces r\u00e9pertori\u00e9es, 22.000 sont menac\u00e9es d\u2019extinction. Ainsi, le devenir de la nature et de la civilisation se trouve inf\u00e9od\u00e9 \u00e0 une improbabilit\u00e9 commune. Sans compter que nous vivons d\u00e9sormais \u00e0 l\u2019\u00e8re o\u00f9 \u00ab\u00a0l\u2019apocalypse est techniquement possible\u00a0\u00bb (Gunther Anders), l\u2019homme disposant des moyens techniques de (se faire) dispara\u00eetre \u2013 et le Japon (\u00ab\u00a0cobaye de la civilisation de l\u2019atome<a href=\"#_ftn8\" name=\"_ftnref8\">8<\/a>\u00a0\u00bb, comme l\u2019a \u00e9crit Osamu Nishitani) se devrait d\u2019en savoir quelque chose et de le montrer de mani\u00e8re digne et <em>humaine<\/em> au monde.<\/p>\n<p>Ainsi vont \u00ab\u00a0les d\u00e9g\u00e2ts du progr\u00e8s\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0nos horreurs \u00e9conomiques\u00a0<a href=\"#_ftn9\" name=\"_ftnref9\">9<\/a>\u00a0\u00bb (Rimbaud), \u00ab\u00a0nos d\u00e9sastres utilitaires\u00a0<a href=\"#_ftn10\" name=\"_ftnref10\">10<\/a>\u00a0\u00bb (Bataille). En sacrifiant ainsi l\u2019esprit, mais aussi la sensibilit\u00e9, c\u2019est-\u00e0-dire notre vie int\u00e9rieure, ce qui tend \u00e0 faire de nous des \u00eatres humains, ces man\u0153uvres d\u2019assujettissement, ces outrages en cours, faits \u00e9galement \u00e0 la plan\u00e8te (tout est li\u00e9), cette nouvelle tyrannie sans tyran du capitalisme total barricade les horizons, mutile notre libert\u00e9&#8230; car dans ce nouveau <em>malaise dans la civilisation<\/em>, c\u2019est bien de libert\u00e9 qu\u2019il s\u2019agit avant tout. Pourtant, les critiques de cette croyance aveugle dans le progr\u00e8s, de cette \u00ab\u00a0dictature des valeurs \u00e9conomiques\u00a0\u00bb (propag\u00e9e par l\u2019am\u00e9ricanisation industrielle du monde) sont nombreuses, m\u00eame au sein des \u00e9conomistes, dont les plus \u00e9clair\u00e9s finissent par dire qu\u2019ils n\u2019y entendent rien, que cette pr\u00e9tendue \u00ab\u00a0science\u00a0\u00bb est devenue folle, et que ce <em>capitalisme du d\u00e9sastre<\/em> est d\u00e9sormais <em>\u00e0 l\u2019agonie<\/em>, tant il a engendr\u00e9 des processus devenus tout \u00e0 fait incontr\u00f4lables, et sources de catastrophes. \u00c0 l\u2019\u00e8re de la r\u00e9volution num\u00e9rique et \u00e0 l\u2019aube d\u2019une gigantesque mutation du travail humain (50% des emplois seraient menac\u00e9s de num\u00e9risation), on ne peut plus compter sur une hypoth\u00e9tique croissance, insoutenable \u00e9cologiquement, et balay\u00e9e par une ins\u00e9curit\u00e9 \u00e9conomique et sociale permanente, alternance de hauts et de bas, de bulles et de crises&#8230; De fait, selon le paradoxe d\u2019Easterlin, une hausse du PIB ne se traduit pas n\u00e9cessairement par une hausse du niveau de bien-\u00eatre ressenti par les individus. La France est aujourd\u2019hui deux fois plus riche qu\u2019en 1970\u00a0; pourtant le bien-\u00eatre (comme les richesses) ne semble pas vraiment partag\u00e9. Mais l\u2019app\u00e9tit de richesse \u00e9tant insatiable, \u00ab\u00a0l\u2019homo economicus\u00a0\u00bb est, comme disait Alfred Sauvy, un marcheur qui n\u2019atteint jamais l\u2019horizon. Le primat de l\u2019argent est tel que les dirigeants du monde font \u00ab\u00a0comme si\u00a0\u00bb, et tenant les <em>humains <\/em>pour <em>superflus<\/em>, poursuivent, en toute irresponsabilit\u00e9, en d\u00e9pit des \u00e9vidences et risques technologiques, \u00e9cologiques et humains, connus de tous, la m\u00eame <em>Apocalypse joyeuse<\/em>.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Tout ceci, qui se ram\u00e8ne moins \u00e0 l\u2019utile qu\u2019\u00e0 l\u2019utilitarisme, est une immense duperie, un \u00ab\u00a0d\u00e9s-astre\u00a0\u00bb. Car qu\u2019est-ce que \u00ab\u00a0l\u2019utile\u00a0\u00bb aujourd\u2019hui (selon l\u2019acception de nos dirigeants)\u00a0? P\u00eale-m\u00eale, le confort mat\u00e9riel, le flux permanent des marchandises, fond\u00e9 sur une obsolescence chronique, toujours plus de \u00ab\u00a0progr\u00e8s\u00a0\u00bb (o\u00f9 l\u2019on confond technique et modernit\u00e9), bref une servitude volontaire et une id\u00e9ologie morbide qui ne dit pas son nom, mais sacrifie l\u2019homme au culte de la marchandise et \u00e0 la puissance technologique. Ainsi, si l\u2019homme fut d\u2019abord, et reste toujours menac\u00e9 par sa r\u00e9duction \u00e0 l\u2019animal (les cauchemars et proph\u00e9ties de Kafka ont \u00e9t\u00e9 largement v\u00e9rifi\u00e9s par l\u2019histoire), il est aujourd\u2019hui \u00e9galement menac\u00e9 par sa r\u00e9duction \u00e0 la machine, par la m\u00e9canisation, automatisation, artificialisation de la vie, sous toutes ses formes. En pr\u00e9tendant \u00ab\u00a0am\u00e9liorer\u00a0\u00bb l\u2019humain et ses conditions de vie (r\u00e9duites au d\u00e9risoire confort mat\u00e9riel), les technologues du posthumain, via la convergence des technologies (le programme NBIC, r\u00e9unissant nanotechnologies, biotechnologies, sciences de l\u2019information et sciences cognitives), tendent \u00e0 indexer, voire r\u00e9duire l\u2019homme \u00e0 la machine. On nous fabrique de la sorte un homme automatis\u00e9, d\u00e9poss\u00e9d\u00e9 de soi et du monde, d\u00e9poss\u00e9d\u00e9 de ses capacit\u00e9s proprement humaines et singuli\u00e8res \u00e0 s\u2019inventer lui-m\u00eame (individuation) et <em>habiter<\/em> le monde. Un \u00ab\u00a0homme augment\u00e9\u00a0\u00bb (<em>Better than Human<\/em>) de tout un arsenal d\u2019artefacts et proth\u00e8ses, qui se pr\u00e9sente plut\u00f4t comme un \u00ab\u00a0homme simplifi\u00e9\u00a0\u00bb (selon l\u2019expression de Jean-Michel Besnier), d\u00e9sincarn\u00e9, amoindri \u2013 en somme, une n\u00e9gation de l\u2019homme, et pour finir une n\u00e9gation de la vie. Du fait de ce monde hant\u00e9 par la perfection m\u00e9canique, de cette domination techno-industrielle, qui cultive la consommation du monde, autant que \u00ab\u00a0l\u2019art de r\u00e9duire les t\u00eates\u00a0\u00bb, nous vivons une \u00e9poque de \u00ab\u00a0baisse de la valeur esprit\u00a0\u00bb, comme le pressentait Paul Val\u00e9ry d\u00e8s 1939 \u2013 ce qui conduit \u00e0 la guerre. Crise de civilisation, crise des significations, crise du sens, marqu\u00e9e par une mont\u00e9e de l\u2019insignifiance, en raison du vide de la soci\u00e9t\u00e9 de consommation. La vie est ainsi gaspill\u00e9e, au b\u00e9n\u00e9fice du mat\u00e9rialisme qui gouverne le parc humain, et fait cro\u00eetre, parall\u00e8lement \u00e0 celles de la plan\u00e8te, les pollutions et d\u00e9gradations de l\u2019esprit.<\/p>\n<p><strong>\u00a0<\/strong><\/p>\n<p>Dans <em>Regards sur le monde actuel<\/em>, Paul Val\u00e9ry poursuivait sa r\u00e9flexion de 1919 sur \u00ab\u00a0la crise de l\u2019esprit\u00a0\u00bb, au sortir de la premi\u00e8re grande catastrophe du XXeme si\u00e8cle, et ce qu\u2019il \u00e9crit en 1939 est non seulement pr\u00e9monitoire de la seconde grande catastrophe qui s\u2019annon\u00e7ait, mais aussi du processus de mondialisation engag\u00e9 comme \u00ab\u00a0mortalit\u00e9 des civilisations\u00a0\u00bb. D\u00e8s les ann\u00e9es 1930, Val\u00e9ry a per\u00e7u le rapport entre la rationalit\u00e9 industrielle et l&rsquo;\u00e9lan des dictatures \u00e0 son \u00e9poque. Le m\u00eame fantasme d&rsquo;\u00e9limination de \u00ab\u00a0l&rsquo;inutile\u00a0\u00bb, du non productif, le m\u00eame culte de l&rsquo;efficacit\u00e9 y r\u00e8gnent. Et il pose la question d\u2019une \u00e9conomie politique de la vie de l\u2019esprit, pour parler comme Bernard Stiegler. Il nous enseigne que du sort de l\u2019esprit d\u00e9pend notre propre sort, car la vie de l\u2019esprit est une transcendance, une puissance de transformation, qui met en jeu ce que le r\u00e9el contient de possibles. L\u2019homme est un, corps et esprit li\u00e9s, et on ne peut n\u00e9gliger l\u2019un sans le mutiler, de m\u00eame qu\u2019on ne peut contr\u00f4ler l\u2019esprit sans le d\u00e9truire\u00a0: \u00ab\u00a0ce sont les m\u00eames sens, les m\u00eames muscles, les m\u00eames membres\u00a0; davantage, ce sont les m\u00eames types de signes, les m\u00eames instruments d\u2019\u00e9change, les m\u00eames langages, les m\u00eames modes logiques, qui entrent dans les actes les plus indispensables de notre vie, comme ils figurent dans les actes les plus gratuits, les plus conventionnels, les plus somptuaires. L\u2019homme n\u2019a pas deux outillages\u00a0; il n\u2019en a qu\u2019un seul, et tant\u00f4t cet outillage lui sert \u00e0 la conservation de l\u2019existence, du rythme physiologique\u00a0; tant\u00f4t, il se d\u00e9pense aux illusions et aux travaux de notre <em>grande aventure<\/em>.\u00a0<a href=\"#_ftn11\" name=\"_ftnref11\">11<\/a> \u00bb Mais \u00ab\u00a0notre grande aventure\u00a0\u00bb, c\u2019est-\u00e0-dire l\u2019aventure de l\u2019esprit, est aujourd\u2019hui entrav\u00e9e par la consommation, par un devenir technique qui se confond avec le devenir marchandise de toutes choses\u00a0: le \u00ab\u00a0malaise dans la culture\u00a0\u00bb est devenu un \u00ab\u00a0malaise dans la consommation\u00a0\u00bb, qui a remplac\u00e9 et an\u00e9anti la culture, par la promotion mondiale et standardis\u00e9e de \u00ab\u00a0produits culturels\u00a0\u00bb, fa\u00e7onn\u00e9s par un marketing d\u2019ampleur lui-m\u00eame mondial. Du fait de cette nouvelle \u00ab\u00a0transmutation des valeurs\u00a0\u00bb, la valeur esprit se trouve rabaiss\u00e9e aux valeurs mat\u00e9rielles, livr\u00e9e \u00e0 une culture jetable, une <em>grande bouffe<\/em> comme une lente paralysie de l\u2019esprit, et de la vie. Nouvelle mani\u00e8re de tuer la libert\u00e9 de l\u2019esprit, la libert\u00e9 de pens\u00e9e, l\u2019esprit et le verbe \u2013 le grec <em>logos<\/em> d\u00e9signant \u00e0 la fois parole et calcul, discours, connaissance&#8230; Nagu\u00e8re, comme le montre Val\u00e9ry, esprit, culture et commerce ont \u00e9t\u00e9 \u00e9troitement li\u00e9s, notamment sur les bords de la M\u00e9diterran\u00e9e\u00a0; ce n\u2019est plus le cas aujourd\u2019hui\u00a0: \u00ab\u00a0le capital de notre culture est en p\u00e9ril <a href=\"#_ftn12\" name=\"_ftnref12\">12<\/a>\u00a0\u00bb, ce qui se traduit par une r\u00e9gression et des obstructions \u00e0 la fois sociales, mentales, sensibles, environnementales et \u00e9conomiques.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Alors, o\u00f9 est \u00ab\u00a0l\u2019utile\u00a0\u00bb\u00a0? Ou plut\u00f4t n\u2019y a-t-il pas une <em>limite de l\u2019utile<\/em> et, comme dit Bataille, quelque \u00ab\u00a0divine libert\u00e9\u00a0\u00bb \u00e0 rechercher \u00ab\u00a0l\u2019inutile\u00a0\u00bb\u00a0? N\u2019est-ce pas pr\u00e9cis\u00e9ment dans un \u00ab\u00a0au-del\u00e0 de l\u2019utilit\u00e9\u00a0\u00bb que l\u2019on peut <em>devenir<\/em> homme\u00a0? Dans un article intitul\u00e9 \u00ab\u00a0La litt\u00e9rature est-elle utile\u00a0?\u00a0\u00bb, Bataille assimile fascisme et asservissement \u00e0 l\u2019utile, une mani\u00e8re de r\u00e9duire les hommes en mati\u00e8re humaine. Mais il ajoute\u00a0: \u00ab\u00a0Chaque homme doit \u00eatre utile \u00e0 ses semblables, mais il en est l&rsquo;ennemi s&rsquo;il n&rsquo;est rien en lui au-dessus de l&rsquo;utilit\u00e9. [&#8230;] la litt\u00e9rature se refuse de fa\u00e7on fondamentale \u00e0 l\u2019utilit\u00e9. Elle ne peut \u00eatre utile \u00e9tant l\u2019expression de l\u2019homme \u2013 de la part essentielle de l\u2019homme \u2013 et l&rsquo;homme, en ce qu&rsquo;il a d&rsquo;essentiel, n&rsquo;est pas r\u00e9ductible \u00e0 l&rsquo;utilit\u00e9.\u00a0<a href=\"#_ftn13\" name=\"_ftnref13\">13<\/a>\u00a0\u00bb Cet essentiel est la part libre de nous-m\u00eames, qu\u2019aiguisent l\u2019esprit, la sensibilit\u00e9, la po\u00e9sie, l\u2019art, la culture, quand ils sont moins synonymes de refuge ou consolation que r\u00e9sistance, appel d\u2019air, violence qui ne d\u00e9truit pas, mais inspire\u00a0; car penser, c\u2019est r\u00e9sister, et aussi r\u00eaver, contre les lumi\u00e8res aveuglantes de la Raison technicienne. C\u2019est aussi une mani\u00e8re de r\u00e9enchanter le monde, \u00ab\u00a0repassionner la vie\u00a0\u00bb (Breton), \u00ab\u00a0continuer \u00e0 r\u00eaver pour ne pas p\u00e9rir\u00a0\u00bb (Nietzsche), ce qui fait que la vie vaille la peine d\u2019\u00eatre v\u00e9cue. Car n\u2019est-ce pas au-del\u00e0 de la consommation que l\u2019on peut v\u00e9ritablement traquer des raisons de vivre\u00a0? d\u2019<em>\u00eatre<\/em>, et non pas seulement <em>avoir<\/em>\u00a0? \u00ab\u00a0Le travail est un moyen de vivre, et rien de plus. L&rsquo;\u0153uvre est une raison de plus, et ce n\u2019est pas la m\u00eame chose\u00a0<a href=\"#_ftn14\" name=\"_ftnref14\">14<\/a>\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref1\" name=\"_ftn1\">1<\/a> Benjamin reprend cette expression \u00e0 Pierre Naville, <em>La R\u00e9volution et les intellectuels<\/em> (1926), Gallimard, 1965, p. 77.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref2\" name=\"_ftn2\">2<\/a> \u201c <em>The foundation of democratic and liberal societies is a critical spirit, which is nurtured by knowledge of the humanities. Without exception, totalitarian states invariably reject knowledge in the humanities, and states that reject such knowledge always become totalitarian.\u201d,<\/em> dans \u201cHumanities under attack\u201d, <em>Japan Times<\/em>, 23 ao\u00fbt 2015.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref3\" name=\"_ftn3\">3<\/a> \u00ab\u00a0Notre conception de la libert\u00e9 et de l\u2019homme a toujours \u00e9t\u00e9 partisane, fanatique\u00a0; elle a toujours sacrifi\u00e9 l\u2019homme concret \u00e0 une conception abstraite de l\u2019homme.\u00a0\u00bb, <em>Vie et destin<\/em>, trad. Alexis Berelowitch et Anne Coldefy-Faucard, dans <em>\u00c5\u2019uvres<\/em>, Robert Laffont, coll. Bouquins, 2006, p. 233.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref4\" name=\"_ftn4\">4<\/a> \u00ab\u00a0Voyage au Japon, qui adore Anne Frank mais ignore tout du nazisme\u00a0\u00bb, site internet <em>Rue89 Nouvel Obs<\/em>, 22 d\u00e9cembre 2013\u00a0:<\/p>\n<p>http:\/\/rue89.nouvelobs.com\/rue89-culture\/2013\/12\/22\/voyage-japon-adore-anne-frank-ignore-tout-nazisme-248490<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref5\" name=\"_ftn5\">5<\/a> \u00ab\u00a0Le Japon et son histoire, stupeur et reniements\u00a0\u00bb, par Arnaud Vaulerin, <em>Lib\u00e9ration<\/em>, 7 d\u00e9cembre 2012.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref6\" name=\"_ftn6\">6<\/a> Jean-Marc L\u00e9vy-Leblond, <em>L\u2019Esprit de sel<\/em>, \u00c9ditions du Seuil, Points-Sciences, 1984, p. 97. Face \u00e0 cette nouvelle \u00e9conomie de la connaissance scientifique, Isabelle Stengers en est venue \u00e0 lancer un plaidoyer pour une <em>slow science<\/em>, cf. <em>Une autre science est possible\u00a0! Manifeste pour un ralentissement des sciences<\/em>, Les Emp\u00eacheurs de penser en rond \/ La D\u00e9couverte, 2013.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref7\" name=\"_ftn7\">7<\/a> Charles Baudelaire, <em>Fus\u00e9es<\/em>, Gallimard, coll. Folio, 1986, p. 82-83.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref8\" name=\"_ftn8\">8<\/a> Osamu Nishitani\u00a0: \u00ab\u00a0Le Japon, de Hiroshima et Nagasaki \u00e0 Fukushima, en passant par l\u2019affaire du thonier Daigo Fukury\u00c5\u00ab-maru, r\u00e9ussira finalement \u00e0 \u00eatre le cobaye de la civilisation de l\u2019atome au profit du monde entier (ceci dit en passant, il tirera avantage de l\u2019aide g\u00e9n\u00e9reuse que lui donneront ses \u00ab\u00a0meilleurs amis\u00a0\u00bb am\u00e9ricains, qui ont bien profit\u00e9 de cette occasion pour tester une nouvelle strat\u00e9gie en Asie de l\u2019Est).\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0O\u00f9 est notre avenir\u00a0?\u00a0\u00bb, dans <em>Ebisu. \u00c9tudes japonaises<\/em>, n\u00b0 47, printemps-\u00e9t\u00e9 2012, p. 67-68 \u2013 version originale parue en japonais dans <em>Gendai shis\u00f4<\/em>, mai 2011, vol. 39, n\u00b0 7, Tokyo, Seidosha.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref9\" name=\"_ftn9\">9<\/a> Arthur Rimbaud, \u00ab\u00a0Soir historique\u00a0\u00bb, <em>Illuminations<\/em>, Gallimard, coll. Po\u00e9sie, 1986, p. 190.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref10\" name=\"_ftn10\">10<\/a> Georges Bataille\u00a0: \u00ab\u00a0Ne nous semble-t-il pas souvent qu\u2019au-del\u00e0 de son impuissance, l\u2019art moderne poursuit la fin que n\u2019atteignent plus nos d\u00e9sastres utilitaires\u00a0?\u00a0\u00bb, dans \u00ab\u00a0L\u2019utilit\u00e9 de l\u2019art\u00a0\u00bb (<em>Critique<\/em>, mai 1952), <em>O.C.<\/em>, t. XII, Gallimard, 1988, p. 212.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref11\" name=\"_ftn11\">11<\/a> Paul Val\u00e9ry, <em>Regards sur le monde actuel<\/em>, Gallimard, coll. Folio, 1988, p. 209.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref12\" name=\"_ftn12\">12<\/a> <em>Ibid. <\/em>, p. 227.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref13\" name=\"_ftn13\">13<\/a> Georges Bataille, \u00ab\u00a0La litt\u00e9rature est-elle utile\u00a0?\u00a0\u00bb (<em>Combat<\/em>, novembre 1944), <em>O.C.<\/em>, t. XI, Gallimard, 1988, p. 13.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref14\" name=\"_ftn14\">14<\/a> Paul Val\u00e9ry, <em>Regards sur le monde actuel<\/em>, <em>op. cit. <\/em>, p. 258.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<blockquote>\n<p>Billet invit\u00e9. Ouvert aux commentaires.<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Face \u00e0 certains outrages, aussi loin des illusions de l\u2019ang\u00e9lisme que des poses du pessimisme, sans \u00eatre ni pessimiste ni optimiste, sauf \u00e0 se voiler la face, ou \u00eatre dans l\u2019auto-aveuglement, il est temps de sonner le tocsin, et comme disait Walter Benjamin\u00a0, \u00ab\u00a0il faut organiser le pessimisme\u00a0<a href=\"#_ftn1\" name=\"_ftnref1\">1<\/a>\u00a0\u00bb.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[2095,725],"tags":[76,711],"class_list":["post-79110","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-education","category-technologie-2","tag-japon","tag-ultraliberalisme"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/79110","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=79110"}],"version-history":[{"count":5,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/79110\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":79115,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/79110\/revisions\/79115"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=79110"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=79110"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=79110"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}