{"id":79662,"date":"2015-10-19T16:12:18","date_gmt":"2015-10-19T14:12:18","guid":{"rendered":"http:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/?p=79662"},"modified":"2015-10-20T21:24:51","modified_gmt":"2015-10-20T19:24:51","slug":"quest-ce-que-la-beaute","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/2015\/10\/19\/quest-ce-que-la-beaute\/","title":{"rendered":"Qu&rsquo;est-ce que la beaut\u00e9 ?"},"content":{"rendered":"<p>Pour Hegel, ni le temps ni l\u2019espace n\u2019existent en tant que tels\u00a0: nous sommes plong\u00e9s dans un flux qui est celui du <em>devenir<\/em>, dont la caract\u00e9ristique est de ne jamais rester pareil \u00e0 lui-m\u00eame. C\u2019est seulement pour nous y retrouver un peu que nous avons jug\u00e9 utile de distinguer au sein du devenir, le temps et l\u2019espace. Le seul point fixe dans le flot tumultueux du devenir, c\u2019est le <em>maintenant<\/em> qui lui ne bouge pas\u00a0: nous sommes \u00e0 tout moment dedans, il s\u00e9pare un pass\u00e9 dont nous savons de quelle mani\u00e8re il s\u2019est d\u00e9roul\u00e9 gr\u00e2ce au <em>souvenir<\/em>, et un avenir dont nous ne savons pas encore la forme qu\u2019il prendra et qui suscite chez nous la <em>crainte<\/em> ou l\u2019<em>esp\u00e9rance<\/em> (Hegel [1818]\u00a0: 145).<\/p>\n<p><!--more--><\/p>\n<p>On consid\u00e8re le plus souvent aujourd\u2019hui que la dissertation d\u2019<em>habilitation<\/em> intitul\u00e9e\u00a0: \u00ab\u00a0Les orbites des plan\u00e8tes\u00a0\u00bb, que Hegel d\u00e9fendit en 1801, le jour de ses 31 ans, apporte la preuve que le malheureux philosophe \u00ab\u00a0ne comprenait absolument rien\u00a0\u00bb \u00e0 la d\u00e9marche scientifique. La raison en est qu\u2019il traite d\u2019ignares les savants, tels Galil\u00e9e, mais surtout Newton, qui imaginent qu\u2019il y a, \u00e0 ma droite, Monsieur le Temps, et \u00e0 ma gauche, Madame l\u2019Espace, pour faire au contraire l\u2019\u00e9loge de Kepler qui formule ses \u00ab\u00a0trois lois\u00a0\u00bb du mouvement des corps c\u00e9lestes en termes d\u2019un <em>devenir<\/em> qu\u2019on pourrait qualifier de \u00ab\u00a0global\u00a0\u00bb, plut\u00f4t qu\u2019en combinant maladroitement la g\u00e9om\u00e9trie et l\u2019arithm\u00e9tique\u00a0: \u00ab\u00a0La partie g\u00e9om\u00e9trique de la math\u00e9matique fait abstraction du temps, souligne Hegel, et [\u2026] la partie arithm\u00e9tique fait abstraction de l\u2019espace\u00a0\u00bb (Hegel [1801]\u00a0: 131).<\/p>\n<p>Que fait Kepler autrement que Galil\u00e9e et Newton\u00a0? Au lieu de parler d\u2019une orbite autour du soleil que la Terre parcourra en un an, Mars en 1,88 ann\u00e9es, etc. il \u00ab\u00a0pose le tout et en d\u00e9duit les rapports des parties\u00a0\u00bb\u00a0(ibid. 140), il dit dans sa deuxi\u00e8me loi\u00a0: \u00ab\u00a0En une m\u00eame p\u00e9riode de temps, toute plan\u00e8te parcourt une distance telle que l\u2019aire balay\u00e9e par le rayon qui la joint au Soleil est constante\u00a0\u00bb. Quand on dit cela, \u00ab\u00a0c\u2019est le ph\u00e9nom\u00e8ne total qui est d\u00e9crit et d\u00e9termin\u00e9 compl\u00e8tement\u00a0\u00bb (ibid. 143). Ce que fait une plan\u00e8te, dit Hegel \u00e0 la suite de Kepler, c\u2019est maintenir constant quelque chose qui est \u00e0 la fois du temps et de l\u2019espace, autrement dit, un \u00ab\u00a0bloc de devenir\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Or nous sommes mus par les sentiments\u00a0:\u00a0nous r\u00e9agissons non seulement au monde qui nous entoure, mais aux sensations qui nous parviennent des profondeurs de nous-m\u00eame. La dynamique d\u2019affect qui d\u00e9termine nos actes autorise que nous nous laissions capturer par ce qui nous entoure\u00a0: \u00eatres humains comme nous mais aussi objets pr\u00e9sentant certains traits sp\u00e9cifiques. Nous disons que nous sommes \u00ab\u00a0captiv\u00e9s\u00a0\u00bb par eux\u00a0: ils nous enchantent, nous leur abandonnons une part de notre autonomie pour suivre leur propre d\u00e9termination, ce sont eux qui d\u00e9cident alors de ce que nous allons faire. Et cet enchantement est susceptible de nous abstraire temporairement du flux tourment\u00e9 qui nous emporte. On parle alors du sentiment esth\u00e9tique, ou plus simplement de la \u00ab\u00a0beaut\u00e9\u00a0\u00bb, qui fait que, captiv\u00e9s, nous \u00e9chappons, pour ce qui est de notre propre sensation, au devenir du monde. Dans le temps provisoirement suspendu du sentiment de la beaut\u00e9, nous \u00e9chappons au bruit et \u00e0 la fureur, dont nous sommes pour une part \u00e9galement la source, et atteignons la s\u00e9r\u00e9nit\u00e9.<\/p>\n<p>Nous connaissons des moments de tr\u00e8s grande joie, de bonheur authentique lorsque nous nous ab\u00eemons dans la contemplation du monde tel qu\u2019il est alors, captiv\u00e9s par ce qui est empreint de beaut\u00e9.<\/p>\n<p>Cette satisfaction que procure la beaut\u00e9, nous la d\u00e9couvrons au d\u00e9tour d\u2019un chemin, mais aussi dans les choses que l\u2019artiste a voulues belles\u00a0: une sculpture, un tableau, une m\u00e9lodie.<\/p>\n<p><a href=\"http:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-content\/uploads\/20150913_194643.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"http:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-content\/uploads\/20150913_194643.jpg\" alt=\"20150913_194643\" width=\"4128\" height=\"2322\" class=\"alignleft size-full wp-image-79665\" \/><\/a><\/p>\n<p>Dans l\u2019exp\u00e9rience esth\u00e9tique, rien de plus n\u2019est n\u00e9cessaire pour compl\u00e9ter le moment pr\u00e9sent\u00a0: il\u00a0pourrait se prolonger ind\u00e9finiment sans engendrer aucune nouvelle inqui\u00e9tude, aucun nouveau souci. Pourtant, le tumulte du monde emport\u00e9 par le devenir met bient\u00f4t fin \u00e0 cet apaisement fugace.<\/p>\n<p>L&rsquo;extase est un au-del\u00e0 de l\u2019\u00e9merveillement n\u00e9 de la beaut\u00e9\u00a0: ce n\u2019est plus simplement le temps qui est suspendu, c\u2019est la conscience elle-m\u00eame qui s&rsquo;\u00e9vanouit fugitivement. Lacan a attir\u00e9 notre attention sur l&rsquo;expression du visage de sainte Th\u00e9r\u00e8se d&rsquo;Avila dans la fameuse statue du Bernin qui se trouve \u00e0 Rome : la contemplation de la beaut\u00e9 divine qui la terrasse est une jouissance qui ressemble \u00e0 s&rsquo;y m\u00e9prendre \u00e0 l&rsquo;orgasme\u00a0: \u00ab\u00a0Elle jouit, \u00e7a ne fait pas de doute\u00a0!\u00a0\u00bb (Lacan, <em>Encore\u00a0<\/em>: 168).<\/p>\n<p>L\u2019artiste contemporain s\u2019en prend parfois au devenir d\u2019une autre mani\u00e8re\u00a0: sa fa\u00e7on de nous abstraire du temps consiste l\u00e0 \u00e0 r\u00e9duire celui-ci en poussi\u00e8re en faisant de l\u2019objet d\u2019art un objet \u00e9ph\u00e9m\u00e8re, qui rejoint alors les <em>vanit\u00e9s<\/em> de la Renaissance dans son esprit, natures mortes rappelant d\u2019un ton lugubre que le temps de la vie humaine est limit\u00e9.<\/p>\n<p>Quand je dis\u00a0: \u00ab\u00a0Tel est le sens de ma vie\u00a0\u00bb, qu\u2019est-ce que je cherche \u00e0 exprimer\u00a0? J\u2019offre mon interpr\u00e9tation d\u2019un certain sc\u00e9nario, je propose un commentaire sur la mani\u00e8re dont s\u2019est d\u00e9roul\u00e9e ma vie\u00a0: j\u2019ai cherch\u00e9 \u00e0 accomplir telles choses et j\u2019y suis parvenu. Or la beaut\u00e9 est le contraire d\u2019une histoire racont\u00e9e\u00a0: elle est la n\u00e9gation m\u00eame du d\u00e9roulement auquel renvoie le <em>sens de la vie<\/em> qui lui s\u2019accommode de l\u2019\u00e9coulement in\u00e9luctable et d\u00e9sordonn\u00e9 du devenir, quitte \u00e0 y lire un ordre fait d\u2019intentions et de volont\u00e9 porteuse d\u2019intentions, d\u00e9fiant le plus souvent toute vraisemblance.<\/p>\n<p>Le spectacle de la vie ne nous est offert qu\u2019une seule fois, et plut\u00f4t que de vouloir la contraindre dans le carcan d\u2019un projet qui se serait d\u00e9roul\u00e9 comme pr\u00e9vu, ne vaut-il pas mieux chercher \u00e0 la lib\u00e9rer enti\u00e8rement des contraintes du <em>devenir<\/em>, et \u00e0 d\u00e9faut de parvenir \u00e0 lui imposer un <em>sens<\/em>, chercher, comme l\u2019artiste, \u00e0 la rendre tout simplement <em>belle<\/em>\u00a0?<\/p>\n<p>=====================================<br \/>\nW. F. Hegel, <em>Les orbites des plan\u00e8tes<\/em> (dissertation de 1801), trad. F. De Gandt, Paris : Vrin 1979<\/p>\n<p>W. F. Hegel, <em>Pr\u00e9cis de l\u2019Encyclop\u00e9die des sciences philosophiques<\/em> [1818], trad. J. Gibelin, Paris : Vrin 1987<\/p>\n<p>Jacques Lacan, <em>Encore<\/em>, S\u00e9minaire 1972-73<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Pour Hegel, ni le temps ni l\u2019espace n\u2019existent en tant que tels\u00a0: nous sommes plong\u00e9s dans un flux qui est celui du <em>devenir<\/em>, dont la caract\u00e9ristique est de ne jamais rester pareil \u00e0 lui-m\u00eame. 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