{"id":8040,"date":"2010-02-13T09:09:04","date_gmt":"2010-02-13T08:09:04","guid":{"rendered":"http:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/?p=8040"},"modified":"2010-02-13T12:27:28","modified_gmt":"2010-02-13T11:27:28","slug":"la-metaphore-du-cadavre-par-pierre-yves-d","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/2010\/02\/13\/la-metaphore-du-cadavre-par-pierre-yves-d\/","title":{"rendered":"La m\u00e9taphore du cadavre, par Pierre-Yves D."},"content":{"rendered":"<blockquote><p>Billet invit\u00e9.<\/p><\/blockquote>\n<p>En \u00e9voquant <a href=\"http:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/?p=7960\">la mort d\u2019Alexander McQueen<\/a>, Paul a touch\u00e9 quelque chose de sensible, dans tous les sens du terme, m\u00eame s\u2019il ne s\u2019attendait peut-\u00eatre pas \u00e0 tant d\u2019imp\u00e9tuosit\u00e9 de la part de ses lecteurs. La vigueur des r\u00e9actions en atteste. A la r\u00e9flexion, la mode n\u2019est pas un sujet anodin, qui serait simplement de l\u2019ordre du frivole, du superficiel, et raison de plus si l\u2019on en vient \u00e0 critiquer vertement cet aspect, quand bien m\u00eame interviennent des consid\u00e9rations sur l\u2019aspect commercial de la chose, qui est bien \u00e9vident.<\/p>\n<p>De tous temps la parure est venue affirmer la culture dans la nature, celle-ci est donc toujours venue en exc\u00e8s du simplement fonctionnel. Il n\u2019y a donc pas d\u2019exc\u00e8s de la mode, puisque le v\u00eatement est d\u00e9j\u00e0 par elle-m\u00eame manifestation d\u2019un exc\u00e8s, cet exc\u00e8s sans lequel nous ne serions \u00eatre humains.<\/p>\n<p>C\u2019est donc au titre m\u00eame de cet exc\u00e8s, qui est la culture par essence, puisque la culture se trouve \u00eatre manifest\u00e9e sur nos corps m\u00eames, que la mode devient l\u2019objet de toutes les passions, de l\u2019admiration au d\u00e9gout en passant par le rejet, f\u00fbt-il d\u2019indiff\u00e9rence. Il est alors tout \u00e0 fait loisible qu\u2019\u00e0 travers le jugement sur la mode, \u00e0 propos d\u2019une mode, d\u2019un cr\u00e9ateur de mode, s\u2019expriment des sensibilit\u00e9s, des opinions fort contrast\u00e9es, tranch\u00e9es, voire tranchantes et vindicatives. Le jugement sur la mode cristallise, r\u00e9v\u00e8le, sensiblement, par l\u2019affect, ce qu\u2019il en est dans une soci\u00e9t\u00e9 donn\u00e9e du rapport entre nature et culture d\u2019une part, et des rapports sociaux, d\u2019autre part. Bref, la mode est doublement un enjeu de la culture et un enjeu de soci\u00e9t\u00e9 avant d\u2019\u00eatre un jeu de soci\u00e9t\u00e9 r\u00e9serv\u00e9 \u00e0 une \u00e9lite, car la mode se voit, et est m\u00eame faite pour cela.<\/p>\n<p><a href=\"http:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-content\/uploads\/McQueen.jpg\" rel=\"nofollow\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"http:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-content\/uploads\/McQueen.jpg\" alt=\"\" title=\"McQueen\" width=\"589\" height=\"765\" class=\"alignnone size-full wp-image-7974\" srcset=\"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-content\/uploads\/McQueen.jpg 589w, https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-content\/uploads\/McQueen-230x300.jpg 230w\" sizes=\"auto, (max-width: 589px) 100vw, 589px\" \/><\/a><\/p>\n<p><!--more-->Dans <b>Le corps utopique<\/b> (*), qui vient d\u2019\u00eatre r\u00e9\u00e9dit\u00e9, court texte limpide de Michel Foucault, le corps est d\u2019abord ce lieu d\u2019o\u00f9 l\u2019on ne s\u2019\u00e9vade pas, en un mot notre prison, puis, par un de ces retournements litt\u00e9raire et dialectique rondement men\u00e9, Foucault fait du corps, de nos corps, le lieu par excellence de l\u2019utopie, des utopies : <\/p>\n<blockquote><p>Mon corps, en fait, il est toujours ailleurs, il est li\u00e9 \u00e0 tous les ailleurs du monde, et \u00e0 vrai dire il est ailleurs que dans le monde. Car c\u2019est autour de lui que les choses sont dispos\u00e9es, c\u2019est par rapport \u00e0 lui \u2013 et par rapport \u00e0 lui comme par rapport \u00e0 un souverain \u2013 qu\u2019il y a un dessus, un dessous, une droite, une gauche, un avant, un arri\u00e8re, un proche, un lointain. Le corps est le point z\u00e9ro du monde, l\u00e0 o\u00f9 les chemins et les espaces viennent se croiser le corps n\u2019est nulle part : il est au c\u0153ur du monde ce petit noyau utopique \u00e0 partir duquel je r\u00eave, je parle, j\u2019avance, j\u2019imagine, je per\u00e7ois les choses en leur place et je les nie aussi par le pouvoir ind\u00e9fini des utopies que j\u2019imagine. Mon corps est comme la cit\u00e9 du Soleil, il n\u2019a pas de lieu, mais c\u2019est de lui que sortent et que rayonnent tous les lieux possibles, r\u00e9els ou utopiques. <\/p><\/blockquote>\n<p>Foucault, dans le troisi\u00e8me et dernier temps de son essai conclut :<\/p>\n<blockquote><p> &#8230; c\u2019est le miroir et c\u2019est le cadavre qui assignent un espace \u00e0 l\u2019exp\u00e9rience profond\u00e9ment et originairement utopique du corps ; c\u2019est le miroir et c\u2019est le cadavre qui font taire et apaisent et ferment sur une cl\u00f4ture \u2013 qui est maintenant pour nous scell\u00e9e \u2013 cette grande rage utopique qui d\u00e9labre et volatilise \u00e0 chacune instant votre corps. C\u2019est gr\u00e2ce \u00e0 eux, c\u2019est gr\u00e2ce au miroir et au cadavre que notre corps n\u2019est pas pure et simple utopie. Or si l\u2019on songe que l\u2019image du miroir est log\u00e9e pour nous dans un espace inaccessible, et que nous ne pourrons jamais \u00eatre l\u00e0 o\u00f9 sera notre cadavre, si l\u2019on songe que le miroir et le cadavre sont eux-m\u00eames dans un invincible ailleurs, alors on d\u00e9couvre que seules les utopies peuvent refermer sur elles-m\u00eames et cacher un instant l\u2019utopie profonde et souveraine de notre corps. <\/p><\/blockquote>\n<p>A la lumi\u00e8re, si on peut dire, de ce texte \u00e9blouissant \u2013 que je vous invite \u00e0 lire dans son entier \u2013 me vient alors une id\u00e9e, une hypoth\u00e8se. Et si ces mannequins \u00ab porte-manteaux \u00bb \u00e9taient la m\u00e9taphore du cadavre, en tant que corps sans regards, absents de toute utopie, le r\u00f4le de l\u2019utopie se voyant alors d\u00e9volu \u00e0 la seule parure ?<\/p>\n<p>La question qui pourrait suivre serait alors : mais pourquoi les d\u00e9fil\u00e9s de mannequins d\u2019aujourd\u2019hui sont-ils ce qu\u2019ils sont, \u00e0 savoir ce que je viens d\u2019en dire ? La mode, on le sait, a toujours \u00e9t\u00e9 associ\u00e9e au pouvoir, qu\u2019il f\u00fbt pouvoir politique ou celui de l\u2019argent, ce qu\u2019il est surtout aujourd\u2019hui. On a beau dire que c\u2019est la rue qui fait la mode, en dernier ressort, la mode n\u2019est dite comme telle que lorsqu\u2019elle s\u2019affiche, autrefois \u00e0 la cour, aujourd\u2019hui dans les magazines ou encore \u00e0 la t\u00e9l\u00e9vision. La t\u00e9l\u00e9vision est devenue le lieu du d\u00e9ferlement des affects, mais le rituel de la mode, t\u00e9l\u00e9vis\u00e9, \u00e9chappe toujours \u00e0 ce d\u00e9ferlement.<\/p>\n<p>Le rituel, avec quelques variantes, est toujours immuable. M\u00eame un artiste \u00e9corch\u00e9 vif et excentrique comme Alexander McQueen n\u2019y \u00e9chappe pas, comme on peut le voir dans la vid\u00e9o d\u2019un de ses d\u00e9fil\u00e9s.<\/p>\n<p>La mode, disais-je, est donc associ\u00e9e au pouvoir. Or le pouvoir est de l\u2019ordre du sacr\u00e9, ce qui transcende tout affect, m\u00eame et surtout si l\u2019on doit souffrir pour cela. La dignit\u00e9 de la fonction veut que l\u2019on n\u2019affecte point. Fort logiquement les affects individuels et sociaux s\u2019y investissent alors d\u2019autant plus.<\/p>\n<p>Ainsi s\u2019expliquerait le paradoxe qui fait que les femmes ne sont jamais aussi belles, ou du moins naturelles \u2013 au sens de social natur\u00e9 \u2013 que lorsqu\u2019elles sont affect\u00e9es, occup\u00e9es, pr\u00e9occup\u00e9es, qu\u2019un rien les habillent ou les d\u00e9shabillent pour qui les observe dans la rue, ou en tout lieu dit public, cela, en l\u2019occurrence, parce que dedans et dehors sont en quelque fa\u00e7on r\u00e9concili\u00e9s en \u00e9chappant au rituel sc\u00e9nographi\u00e9 de la mode. La mode disait Barthes est ce qui se d\u00e9mode. Or la rue jamais ne se d\u00e9mode, la rue est, point. Ainsi le corps par\u00e9, la femme v\u00eatue ne sont jamais si beaux que hors du lieu privil\u00e9gi\u00e9 de leur exposition. Un d\u00e9fil\u00e9 de mode sans photos, sans film, sans vid\u00e9o, c\u2019est un happening, un happy few, voire une performance, pas un d\u00e9fil\u00e9 de mode. La mode ne devient mode que lorsque le monde de l\u2019ext\u00e9rieur la voit effectivement.<\/p>\n<p>Est-il pensable alors dans ces conditions qu\u2019il existe dans un avenir plus ou moins proche une mode qui \u00e9chapperait au rituel ?<\/p>\n<p>La r\u00e9ponse \u00e0 cette question nous ram\u00e8ne alors \u00e0 la question du pouvoir. D\u2019o\u00f9 l\u2019on peut se demander s\u2019il pourrait advenir un pouvoir d\u00e9sacralis\u00e9 ? C\u2019est, dira-t-on, le propre de la d\u00e9mocratie. Or la d\u00e9mocratie, surtout l\u2019actuelle, ne semble pouvoir vivre que par et pour le spectacle, au sens o\u00f9 le capitalisme est devenu le spectacle de lui-m\u00eame. D\u2019o\u00f9 l\u2019on voit que l\u2019on se sort difficilement du \u2013 stade \u2013 du miroir, qu\u2019il s\u2019agisse des individus ou de la soci\u00e9t\u00e9.<\/p>\n<p>Quelle soci\u00e9t\u00e9 future pourra donc sans nier le miroir, indispensable \u00e0 la construction de nos identit\u00e9s individuelles et collectives, comme l\u2019avait vu Lacan, trouver les formes sensibles par lesquelles se conjugueront un rapport nouveau de l\u2019individuel au collectif, cr\u00e9atif et moins ali\u00e9nant, pour tout dire moins sujet au pouvoir exclusif ?<\/p>\n<p>&#8212;&#8212;&#8212;-<br \/>\n(*) Michel Foucault, <i>Le corps utopique, les h\u00e9t\u00e9rotopies<\/i>,  Nouvelles \u00e9ditions Lignes, 2009<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<blockquote>\n<p>Billet invit\u00e9.<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>En \u00e9voquant <a href=\"http:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/?p=7960\">la mort d\u2019Alexander McQueen<\/a>, Paul a touch\u00e9 quelque chose de sensible, dans tous les sens du terme, m\u00eame s\u2019il ne s\u2019attendait peut-\u00eatre pas \u00e0 tant d\u2019imp\u00e9tuosit\u00e9 de la part de ses lecteurs. 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