{"id":82605,"date":"2016-02-16T17:23:10","date_gmt":"2016-02-16T16:23:10","guid":{"rendered":"http:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/?p=82605"},"modified":"2016-02-16T17:23:10","modified_gmt":"2016-02-16T16:23:10","slug":"la-cordialite-par-dominique-temple","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/2016\/02\/16\/la-cordialite-par-dominique-temple\/","title":{"rendered":"La cordialit\u00e9, par Dominique Temple"},"content":{"rendered":"<blockquote><p>Billet invit\u00e9.<\/p><\/blockquote>\n<p>En grec ancien, il suffit d\u2019un pr\u00e9fixe pour indiquer que l\u2019action s\u2019inscrit dans une relation de r\u00e9ciprocit\u00e9. Le pr\u00e9fixe qui signifie qu\u2019on entre dans une relation de face \u00e0 face est le pr\u00e9fixe <em>anti<\/em> dont on conna\u00eet les d\u00e9riv\u00e9s dans notre langue (antith\u00e8se, antipathie, antagonisme\u2026). On remarque imm\u00e9diatement que la soci\u00e9t\u00e9 moderne n\u2019a retenu de l\u2019expression <em>anti<\/em> qu\u2019une id\u00e9e d\u2019affrontement hors de toute r\u00e9ciprocit\u00e9. <em>Anti<\/em> en fran\u00e7ais veut dire <em>contre<\/em>. En grec, au contraire, <em>anti<\/em> voulait dire \u00ab\u00a0<em>de fa\u00e7on r\u00e9ciproque\u00a0<\/em>\u00bb\u00a0: le verbe <em>poiein<\/em> pr\u00e9c\u00e9d\u00e9 du pr\u00e9fixe <em>anti<\/em> ne veut pas dire <em>d\u00e9faire<\/em> ou <em>contrefaire<\/em> mais \u00ab\u00a0<em>faire \u00e0 son tour\u00a0\u00bb\u00a0<\/em>; <em>antipaskein<\/em> ne signifie pas <em>s\u2019opposer \u00e0 la souffrance<\/em> ou <em>se r\u00e9jouir<\/em> mais \u00ab\u00a0<em>souffrir \u00e0 son tour\u00a0\u00bb<\/em> (ce que l\u2019on a fait souffrir \u00e0 autrui)\u00a0; <em>antidosis<\/em> ne veut pas dire le <em>refus de donner<\/em> mais \u00ab\u00a0<em>donner en retour\u00a0<\/em>\u00bb, la<em> r\u00e9ciprocit\u00e9 du don<\/em>.<\/p>\n<p><!--more-->De la m\u00eame fa\u00e7on <em>meta<\/em> suppose une relation de r\u00e9ciprocit\u00e9 g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e, c\u2019est-\u00e0-dire une communaut\u00e9 dont la <em>relation<\/em> constitue le <em>milieu, <\/em>un milieu \u00e9tendu \u00e0 tous les membres de la communaut\u00e9 d\u2019o\u00f9 son sens de <em>parmi <\/em>ou <em>d\u2019au-del\u00e0<\/em>. <em>Metadosis<\/em> c\u2019est donc le <em>don entre les uns et les autres<\/em> au sein d\u2019une m\u00eame communaut\u00e9\u00a0: le <em>partage<\/em>.<\/p>\n<p>Enfin le pr\u00e9fixe <em>sun,<\/em> qui signifie <em>avec,<\/em> suppose le plus souvent la <em>parit\u00e9<\/em> de ceux qu\u2019il assemble et non pas leur h\u00e9t\u00e9rog\u00e9n\u00e9it\u00e9 ou leur identit\u00e9\u00a0: la <em>parit\u00e9<\/em> implique que la valeur au nom de laquelle chacun se reconna\u00eet dans <em>l\u2019autre<\/em> ait \u00e9t\u00e9 produite comme leur r\u00e9f\u00e9rence commune. <em>Sun<\/em> veut alors dire \u00ab\u00a0<em>avec<\/em> <em>celui pour qui le m\u00eame sens ou la m\u00eame valeur a \u00e9t\u00e9 produite au sein d\u2019une communaut\u00e9 de r\u00e9ciprocit\u00e9\u00a0\u00bb<\/em><a href=\"#_ftn1\" name=\"_ftnref1\">[1]<\/a>.<\/p>\n<p>Toutefois chacun a le choix entre la r\u00e9ciprocit\u00e9 et la non-r\u00e9ciprocit\u00e9, d\u2019o\u00f9 les sens d\u00e9riv\u00e9s de ces trois pr\u00e9fixes. Le sens indiff\u00e9rent de <em>avec<\/em> qui peut aussi bien assembler des choses identiques que diverses est seulement utilis\u00e9 aujourd\u2019hui. Les d\u00e9riv\u00e9s de <em>meta<\/em> (au-del\u00e0, autre, parmi) sont \u00e9galement frapp\u00e9s d\u2019une r\u00e9duction \u00e0 une dimension unilat\u00e9rale dans les langues modernes.<\/p>\n<p>Pourquoi cette transformation du sens de tels pr\u00e9fixes\u00a0? Peut-\u00eatre parce que la structure sociale fondamentale n\u2019est plus la <em>r\u00e9ciprocit\u00e9<\/em> mais le <em>libre-\u00e9change<\/em> qui substitue \u00e0 <em>l\u2019intersubjectivit\u00e9<\/em> une prestation unilat\u00e9rale vis-\u00e0-vis d\u2019autrui, guid\u00e9e par le seul <em>int\u00e9r\u00eat<\/em> <em>individuel<\/em>.<\/p>\n<p>Revenons donc \u00e0 la structure de r\u00e9ciprocit\u00e9 la plus simple\u00a0: le <em>face \u00e0 face<\/em>. Nous avons tous la pratique de cette relation (si \u00e9vidente que nous ne nous en rendons m\u00eame plus compte) d\u00e8s que nous disons <em>bonjour<\/em> \u00e0 quelqu\u2019un. Nous la pratiquons socialement lors d\u2019une invitation\u00a0que l\u2019on accepte en se disant \u201cje re-inviterai un jour\u201d. Nous savons \u201csans le savoir\u201d que la bienveillance d\u00e8s qu\u2019elle est r\u00e9ciproque cr\u00e9e le sentiment d\u2019amiti\u00e9, la <em>philia<\/em> qui s\u2019impose comme r\u00e9f\u00e9rence \u00e9thique.<\/p>\n<p>Et d\u00e8s que le principe de r\u00e9ciprocit\u00e9 est r\u00e9alis\u00e9, le sens de l\u2019action ne peut \u00eatre mis en doute ni par l\u2019un ni par l\u2019autre car chacun conna\u00eet ce qu\u2019il fait autant par son action que par l\u2019effet de l\u2019action de son vis-\u00e0-vis. Le <em>sens<\/em> s\u2019impose aux partenaires ainsi li\u00e9s par la r\u00e9ciprocit\u00e9.<\/p>\n<p>Mais ici le philosophe observe de fa\u00e7on plus pr\u00e9cise que le sentiment produit par la relation \u00e0 autrui n\u2019est pas le m\u00eame selon que cette relation est de r\u00e9ciprocit\u00e9 in\u00e9gale ou \u00e9gale. Toute <em>r\u00e9ciprocit\u00e9 in\u00e9gale<\/em> entra\u00eene une repr\u00e9sentation d\u00e9doubl\u00e9e du bien commun, dans un sens positif et dans un sens n\u00e9gatif. Cette unilat\u00e9ralit\u00e9 positive ou n\u00e9gative sertit le sentiment d\u2019amiti\u00e9 d\u2019une aur\u00e9ole objective\u00a0: de <em>prestige<\/em> pour l\u2019un, et pour l\u2019autre de <em>g\u00eane<\/em>. Au point que celui qui est en position favorable peut se servir du don pour se faire reconna\u00eetre comme sup\u00e9rieur par son donataire et que celui-ci peut ressentir le don comme une humiliation ou un d\u00e9fi.<\/p>\n<p>Et voici la remarque d\u00e9cisive\u00a0: si le plus est l\u2019inverse du moins, l\u2019un et l\u2019autre sont inverses de l\u2019\u00e9gal. L\u2019\u00e9gal n\u2019est donc pas seulement le milieu entre le plus et le moins mais leur contraire. \u00c9gal n\u2019est pas \u00e9gal \u00e0 z\u00e9ro\u00a0! Il constitue un <em>Tiers<\/em> entre les extr\u00eames, comme le courage entre la couardise et la t\u00e9m\u00e9rit\u00e9.<\/p>\n<p>Il n\u2019emp\u00eache que la r\u00e9ciprocit\u00e9 \u00e9gale requiert le calcul pour que les parts soient \u00e9gales. Dans la cit\u00e9, le partage (<em>metadosis<\/em>) est la proc\u00e9dure de la r\u00e9ciprocit\u00e9 qui permet l\u2019\u00e9galit\u00e9. \u00c0 partir de cette \u00e9galit\u00e9 entre les apports de chacun, appropri\u00e9s \u00e9videmment au besoin de chacun (celui de l\u2019enfant n\u2019est pas le m\u00eame que celui des parents, etc.), appara\u00eet une justice naturelle \u2013\u00a0dite <em>corrective\u00a0\u2013<\/em>, qui donnera naissance \u00e0 la justice qui a cours aujourd\u2019hui \u2013\u00a0la justice <em>commutative\u00a0\u2013<\/em>, mais qui n\u2019est pas la m\u00eame chose, celle-ci r\u00e9tablissant l\u2019\u00e9galit\u00e9 entre des \u00e9changes alors que la <em>corrective<\/em> se soucie d\u2019abord de corriger les in\u00e9galit\u00e9s en r\u00e9pondant au besoin du plus d\u00e9muni afin de r\u00e9tablir la <em>r\u00e9ciprocit\u00e9 \u00e9gale<\/em>.<\/p>\n<p>Dans une communaut\u00e9 de r\u00e9ciprocit\u00e9, chacun entend donc agir selon ses comp\u00e9tences mais en fonction des besoins d\u2019autrui (<em>chreia<\/em>) en commen\u00e7ant par les besoins des plus d\u00e9munis (et non pas des plus forts), ce qui induit naturellement la <em>division du travail<\/em>. Le chasseur partage le gibier, le p\u00eacheur le poisson, le laboureur, l\u2019architecte, le m\u00e9decin, etc. Le <em>partage<\/em> est donc li\u00e9 \u00e0 la <em>division du travail<\/em>, et celle-ci \u00e0 la <em>compl\u00e9mentarit\u00e9 des statuts de production<\/em> (et non pas \u00e0 leur concurrence), de sorte que tous soient ordonn\u00e9s \u00e0 la satisfaction des besoins de tous. On dirait aujourd\u2019hui que les statuts sont d\u00e9finis par leur <em>fonction sociale<\/em>.<\/p>\n<p>On n\u2019oubliera pas que le <em>sens<\/em> de toutes ces activit\u00e9s a une valeur commune. C\u2019est toujours de la <em>mesot\u00e8s \u2013\u00a0<\/em>du <em>juste milieu<\/em>\u00a0\u2013 que na\u00eet le sentiment commun qui donne sens aux gestes de chacun, et la <em>mesot\u00e8s<\/em> ici est encore la <em>philia<\/em>. Le Tiers, la <em>mesot\u00e8s<\/em>, c\u2019est chacun d\u2019entre nous qui par l\u2019interaction d\u2019autrui est devenu le si\u00e8ge de la conscience commune. Le Tiers est l\u2019affectivit\u00e9 de chacune de nos valeurs \u00e9thiques, et encore le sens de chacun des concepts qui font r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 l\u2019entendement de tous. Le Tiers est la r\u00e9f\u00e9rence commune qui se repr\u00e9sente dans la valeur \u00e9thique, et qui devient le sens des objets qui servent \u00e0 l\u2019exprimer. C\u2019est sur cette r\u00e9flexion qu\u2019Aristote a fond\u00e9 l\u2019\u00e9conomie politique.<\/p>\n<p>La justice elle-m\u00eame (la <em>justice corrective<\/em>) est ordonn\u00e9e \u00e0 la <em>philia<\/em> d\u00e8s lors qu\u2019elle est norm\u00e9e par <em>l\u2019\u00e9galit\u00e9 <\/em>et devient<em> partage <\/em>: l\u2019amiti\u00e9 pr\u00e9vaut cependant de fa\u00e7on invisible. On peut alors appeler <em>cordialit\u00e9<\/em> cette amiti\u00e9 <em>citoyenne<\/em>.<\/p>\n<p>Pourquoi est-elle invisible\u00a0? Sans doute parce que la compl\u00e9mentarit\u00e9 des services des uns et des autres s\u2019impose de fa\u00e7on plus imm\u00e9diate en fonction des besoins des uns ou des autres, et que l\u2019on appr\u00e9cie l\u2019utilit\u00e9 des biens et services en fonction de la n\u00e9cessit\u00e9 qui est imp\u00e9rative\u00a0; ou encore parce que le rapport des choses dont l\u2019efficacit\u00e9 a fait ses preuves s\u2019impose \u00e0 l\u2019\u00e9vidence et que la <em>cordialit\u00e9<\/em>, \u00e0 laquelle est ordonn\u00e9 ce rapport des choses, se cache modestement sous cette efficacit\u00e9\u00a0: le <em>c\u0153ur invisible<\/em>\u00a0!<\/p>\n<p>================================<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref1\" name=\"_ftn1\">[1]<\/a> \u00ab <em>Donc il nous faut aussi sentir en commun (sunaisthanesthai) avec notre ami, son existence et cela nous le pouvons \u00e0 condition de vivre en commun avec lui (suzen) c\u2019est-\u00e0-dire de communier (koinonein) avec lui en paroles et en pens\u00e9e<\/em> \u00bb\u2026 (\u00c9thique \u00e0 Nicomaque. IX, 9, 1170 a 29). Voir pour la discussion\u00a0: \u00ab\u00a0La r\u00e9ciprocit\u00e9 sym\u00e9trique dans la Gr\u00e8ce antique\u00a0\u00bb, 2.\u00a0L\u2019\u00c9thique \u00e0 Nicomaque, pp. 187-219 dans\u00a0: <em>La r\u00e9ciprocit\u00e9 et la naissance des valeurs humaines<\/em>. Paris\u00a0: L\u2019Harmattan (1995).<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<blockquote>\n<p>Billet invit\u00e9.<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>En grec ancien, il suffit d\u2019un pr\u00e9fixe pour indiquer que l\u2019action s\u2019inscrit dans une relation de r\u00e9ciprocit\u00e9. Le pr\u00e9fixe qui signifie qu\u2019on entre dans une relation de face \u00e0 face est le pr\u00e9fixe <em>anti<\/em> dont on conna\u00eet les d\u00e9riv\u00e9s dans notre langue (antith\u00e8se, antipathie, antagonisme\u2026). 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