{"id":84380,"date":"2016-04-10T21:29:24","date_gmt":"2016-04-10T19:29:24","guid":{"rendered":"http:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/?p=84380"},"modified":"2016-04-11T08:44:03","modified_gmt":"2016-04-11T06:44:03","slug":"yanis-varoufakis-pourquoi-nous-devons-sauver-lunion-europeenne","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/2016\/04\/10\/yanis-varoufakis-pourquoi-nous-devons-sauver-lunion-europeenne\/","title":{"rendered":"Yanis Varoufakis &#8211; Pourquoi nous devons sauver l\u2019Union europ\u00e9enne"},"content":{"rendered":"<blockquote><p>Traduction de la tribune de Yanis Varoufakis \u00ab\u00a0<a href=\"http:\/\/www.theguardian.com\/world\/2016\/apr\/05\/yanis-varoufakis-why-we-must-save-the-eu\">Why we must save the EU<\/a>\u00a0\u00bb dans The Guardian. Merci \u00e0 Hououji Fuu !<\/p><\/blockquote>\n<p><strong>L\u2019Union europ\u00e9enne est en train de se d\u00e9sint\u00e9grer, mais la quitter n\u2019est pas la solution<\/strong><\/p>\n<p>Le premier mot allemand que j\u2019ai appris \u00e9tait Siemens. Il\u00a0\u00e9tait frapp\u00e9 sur notre robuste frigo des ann\u00e9es 1950, sur notre machine \u00e0 laver, sur l\u2019aspirateur \u2013 sur quasiment chaque appareil \u00e9lectrom\u00e9nager de la maison de ma famille \u00e0 Ath\u00e8nes. La raison de la remarquable loyaut\u00e9 de mes parents envers la marque allemande \u00e9tait mon oncle Panayiotis, qui fut le directeur g\u00e9n\u00e9ral de Siemens Gr\u00e8ce, de la moiti\u00e9 des ann\u00e9es 50 \u00e0 la fin des ann\u00e9es 70.<\/p>\n<p><!--more-->Ing\u00e9nieur \u00e9lectricien germanophile et parlant couramment la langue de Goethe, Panayiotis avait convaincu sa jeune s\u0153ur \u2013 ma m\u00e8re \u2013 de se lancer dans l\u2019\u00e9tude de l\u2019allemand. Elle avait m\u00eame pr\u00e9vu de passer une ann\u00e9e \u00e0 Hambourg pour entamer des \u00e9tudes \u00e0 l\u2019Institut Goethe durant l\u2019\u00e9t\u00e9 1967.<\/p>\n<p>Malheureusement, le 21 avril 1967, les plans de ma m\u00e8re furent ruin\u00e9s, en m\u00eame temps que notre imparfaite d\u00e9mocratie grecque. \u00c0 l\u2019aube de ce matin-l\u00e0, sous les ordres de quatre colonels de l\u2019arm\u00e9e, les chars envahirent les rues d\u2019Ath\u00e8nes et d\u2019autres villes importantes, et notre pays fut rapidement envelopp\u00e9 dans un \u00e9pais nuage de t\u00e9n\u00e8bres n\u00e9o-fascistes. Ce fut aussi le jour o\u00f9 le monde de mon oncle Panayiotis s\u2019\u00e9croula.<\/p>\n<p>Contrairement \u00e0 mon p\u00e8re, qui avait pay\u00e9 de plusieurs ann\u00e9es de camp de concentration son activisme politique de gauche \u00e0 la fin des ann\u00e9es 40, Panayiotis \u00e9tait ce que nous appellerions aujourd\u2019hui un n\u00e9olib\u00e9ral. Farouchement anti-communiste, consid\u00e9rant la social-d\u00e9mocratie avec suspicion, il avait soutenu l\u2019intervention am\u00e9ricaine dans la guerre civile grecque de 1946 (dans le camp des ge\u00f4liers de mon p\u00e8re). Il avait soutenu le parti politique allemand Lib\u00e9rez la D\u00e9mocratie et le parti politique grec Progressiste, qui promouvait un m\u00e9lange d\u2019\u00e9conomie de march\u00e9 et de support inconditionnel \u00e0 l\u2019oppressante machine grecque de s\u00e9curit\u00e9 de l\u2019\u00c9tat conduite par les \u00c9tats-Unis.<\/p>\n<p>Ses opinions politiques et sa position en tant que chef des op\u00e9rations de Siemens en Gr\u00e8ce avaient fait de Panayiotis un membre typique de la classe dirigeante de la Gr\u00e8ce d\u2019apr\u00e8s-guerre. Lorsque les force de s\u00e9curit\u00e9 de l\u2019\u00e9tat ou leurs larbins malmenaient les protestataires de gauche, ou m\u00eame tuaient un parlementaire brillant comme Grigoris Lambrakis en 1963, Panayiotis les approuvait \u00e0 regret, convaincu qu\u2019il s\u2019agissait l\u00e0 d\u2019actions d\u00e9plaisantes, mais n\u00e9cessaires. Mes oreilles r\u00e9sonnent encore des \u00e9changes houleux qu\u2019il avait souvent avec papa, sur ce qu\u2019il consid\u00e9rait \u00eatre \u00ab\u00a0des mesures raisonnables pour d\u00e9fendre la d\u00e9mocratie contre ses ennemis jur\u00e9s\u00a0\u00bb \u2013 des mesures raisonnables dont mon p\u00e8re avait une exp\u00e9rience de premi\u00e8re main, et dont il ne se remettrait jamais compl\u00e8tement.<\/p>\n<p>La lourde empreinte des agences am\u00e9ricaines dans la politique grecque, m\u00eame lorsqu\u2019elle allait jusqu\u2019\u00e0 concocter la d\u00e9mission d\u2019un premier ministre centriste populaire, Georges Papandr\u00e9ou, en 1965, semblait \u00eatre un compromis acceptable aux yeux de Panayiotis\u00a0: la Gr\u00e8ce avait abandonn\u00e9 un peu de souverainet\u00e9 aux puissances occidentales en \u00e9change de la libert\u00e9 face \u00e0 un bloc de l\u2019est mena\u00e7ant, tapi \u00e0 quelques encablures au nord d\u2019Ath\u00e8nes. Cependant, en ce sombre jour d\u2019avril 1967, la vie de Panayiotis s\u2019est trouv\u00e9e compl\u00e8tement chamboul\u00e9e.<\/p>\n<p>Il ne pouvait tout simplement pas tol\u00e9rer que les \u00ab\u00a0siens\u00a0\u00bb (c\u2019est ainsi qu\u2019il qualifiait les officiers militaires de droite qui avaient orchestr\u00e9 le coup d\u2019\u00e9tat et, surtout, leurs ma\u00eetres am\u00e9ricains) dissolvent le parlement, suspendent la constitution et internent les dissidents potentiels (y compris des d\u00e9mocrates de droite) dans des stades de football, des commissariats de police et des camps de concentration. Il n\u2019aimait pas vraiment le premier ministre centriste \u00ab\u00a0d\u00e9missionn\u00e9\u00a0\u00bb que les putschistes et leurs marionnettistes am\u00e9ricains tentaient d\u2019emp\u00eacher de revenir au gouvernement \u2013 mais sa vision du monde fut d\u00e9chir\u00e9e, le conduisant \u00e0 un acc\u00e8s soudain, presque comique, de radicalisation.<\/p>\n<p>Quelques mois apr\u00e8s la prise de pouvoir du r\u00e9gime militaire, Panayiotis rejoignit un groupe de r\u00e9sistance appel\u00e9 D\u00e9fense D\u00e9mocratique, qui \u00e9tait majoritairement compos\u00e9 de lib\u00e9raux issus de l\u2019establishment comme lui \u2013 des professeurs d\u2019universit\u00e9, des avocats, et m\u00eame un futur premier ministre. Ils pos\u00e8rent des bombes un peu partout dans Ath\u00e8nes, en prenant soin de s\u2019assurer qu\u2019elles ne feraient aucun bless\u00e9, pour montrer au r\u00e9gime militaire qu\u2019il n\u2019avait pas le contr\u00f4le total malgr\u00e9 sa r\u00e9pression.<\/p>\n<p>Pendant les premi\u00e8res ann\u00e9es suivant le coup d\u2019\u00e9tat, Panayiotis sembla \u2013 m\u00eame pour sa propre m\u00e8re \u2013 \u00eatre un simple homme d\u2019affaires comme les autres, gardant la t\u00eate basse et ne s\u2019occupant que de ses propres affaires. Personne n\u2019eut la moindre id\u00e9e de sa double-vie de dirigeant d\u2019entreprise le jour, et de poseur de bombes subversif la nuit. Pendant ces ann\u00e9es, nous \u00e9tions principalement soulag\u00e9s que papa n\u2019ait pas \u00e0 nouveau disparu dans un camp de concentration.<\/p>\n<p>Le souvenir de ces ann\u00e9es qui perdure dans ma m\u00e9moire, est celui du crachotement de la radio cach\u00e9e sous une couverture rouge au milieu du living de notre maison d\u2019Ath\u00e8nes. Chaque nuit aux environs de neuf heures, Maman et Papa se blottissaient sous la couverture \u2013 et lorsque j\u2019entendais le son \u00e9touff\u00e9 du g\u00e9n\u00e9rique annon\u00e7ant le d\u00e9but de l\u2019\u00e9mission, suivi de la voix du pr\u00e9sentateur allemand, mon imagination d\u2019enfant de dix ans voyageait d\u2019Ath\u00e8nes en Europe centrale, ce lieu mythique que je n\u2019avais pas encore visit\u00e9, sauf \u00e0 travers les brefs aper\u00e7us que m\u2019avait offert un livre illustr\u00e9 des Fr\u00e8res Grimm, que je conservais dans ma chambre.<\/p>\n<p>La Deutsche Welle, station radio allemande que mes parents \u00e9coutaient, devint le plus pr\u00e9cieux alli\u00e9 de la maison contre le pouvoir \u00e9crasant de la propagande d\u2019\u00e9tat\u00a0: c\u2019\u00e9tait une fen\u00eatre ouverte sur une Europe d\u00e9mocratique lointaine. \u00c0 la fin de chacun des reportages d\u2019une heure enti\u00e8re sur la Gr\u00e8ce, mes parents et moi nous asseyions autour de la table du d\u00eener pendant qu\u2019ils repassaient dans leurs t\u00eates les derni\u00e8res informations.<\/p>\n<p>Je ne comprenais pas compl\u00e8tement de quoi ils parlaient, mais \u00e7a ne m\u2019ennuyait pas, et \u00e7a ne me bouleversait pas non plus. En fait, j\u2019\u00e9tais pris par un sentiment d\u2019excitation par rapport \u00e0 l\u2019\u00e9tranget\u00e9 de notre situation difficile\u00a0: pour d\u00e9couvrir ce qui se passait dans notre propre ville d\u2019Ath\u00e8nes, nous devions voyager via les ondes radio, dissimul\u00e9s sous une couverture rouge, jusqu\u2019\u00e0 un endroit appel\u00e9 Allemagne.<\/p>\n<p>La raison d\u2019\u00eatre de cette couverture rouge \u00e9tait un vieux voisin grincheux nomm\u00e9 Gregoris. Gregoris \u00e9tait connu pour ses liens avec la police secr\u00e8te et son penchant pour l\u2019espionnage des faits et gestes de mes parents, en particulier de papa, dont le pass\u00e9 de gauchiste avait fait une merveilleuse cible pour cette taupe ambitieuse. Aussi \u00e9trange que cela puisse para\u00eetre aujourd\u2019hui, \u00e9couter les \u00e9missions de la Deutsche Welle devint l\u2019une des activit\u00e9s d\u2019une longue liste des choses passibles de toutes les punitions, du harc\u00e8lement \u00e0 la torture. Et donc, ayant remarqu\u00e9 que Gregoris r\u00f4dait dans notre jardin, mes parents ne prirent aucun risque. C\u2019est ainsi que la couverture rouge devint notre d\u00e9fense contre les oreilles indiscr\u00e8tes de Panayiotis.<\/p>\n<p>Quelques ann\u00e9es plus tard, c\u2019est via la Deutsche Welle que nous appr\u00eemes ce que Panayiotis et ses coll\u00e8gues avaient fait \u2013 lorsque la radio annon\u00e7a qu\u2019ils avaient tous \u00e9t\u00e9 arr\u00eat\u00e9s. Pendant de nombreuses ann\u00e9es, papa allait se d\u00e9lecter de blagues sur l\u2019incapacit\u00e9 path\u00e9tique de ces bourgeois lib\u00e9raux \u00e0 organiser un groupe de r\u00e9sistance souterrain\u00a0: seulement quelques heures apr\u00e8s que l\u2019un des membres de D\u00e9fense D\u00e9mocratique soit arr\u00eat\u00e9 par hasard, le reste du groupe \u00e9tait sous les verrous. Tout ce que la police avait eu \u00e0 faire \u00e9tait de lire le journal du premier homme \u2013 o\u00f9 il avait m\u00e9ticuleusement dress\u00e9 la liste des noms et adresses de ses camarades, parfois m\u00eame en d\u00e9crivant chacune de leurs t\u00e2ches subversives. S\u2019en suivirent torture, cour martiale et longues peines de prison \u2013 et, dans quelques cas, la peine de mort.<\/p>\n<p>Un an apr\u00e8s la capture de Panayiotis, la police militaire d\u00e9cida de rel\u00e2cher son r\u00e9gime d\u2019isolation, en me permettant \u00e0 moi, petit gar\u00e7on de dix ans sans danger, de lui rendre visite une fois par semaine. Le lien fort que nous avions d\u00e9j\u00e0 ne fit que se renforcer gr\u00e2ce \u00e0 nos discussions de gamins qui lui permettaient un certain degr\u00e9 d\u2019\u00e9vasion. Il me parlait de machines que je n\u2019avais jamais vues (il les appelait des ordinateurs), me posait des questions sur les derniers films, et me d\u00e9crivait ses voitures pr\u00e9f\u00e9r\u00e9es.<\/p>\n<p>Avant chacune de mes visites, il utilisait des b\u00e2tons d\u2019allumettes ainsi que d\u2019autres mat\u00e9riaux que les gardiens de prison lui laissaient conserver pour me construire des mod\u00e8les r\u00e9duits d\u2019avions. Souvent, il dissimulait au c\u0153ur de ses \u0153uvres \u00e9l\u00e9gantes un message pour ma tante, ma m\u00e8re, et parfois m\u00eame pour ses coll\u00e8gues de Siemens. De mon c\u00f4t\u00e9, j\u2019\u00e9tais fier de mon nouveau talent pour d\u00e9sassembler ses mod\u00e8les quasi sans les ab\u00eemer, r\u00e9cup\u00e9rer le message, et les r\u00e9-assembler ensuite.<\/p>\n<p>Longtemps apr\u00e8s la mort de Panayiotis, j\u2019ai d\u00e9couvert la derni\u00e8re de ses \u0153uvres: un mod\u00e8le r\u00e9duit en bois d\u2019allumettes d\u2019un bombardier Stuka laiss\u00e9 dans le grenier de ma vieille maison familiale. D\u00e9chir\u00e9 entre le fait de le laisser intact et de regarder \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur, j\u2019ai d\u00e9cid\u00e9 de le d\u00e9monter. Et je l\u2019ai trouv\u00e9e. Sa derni\u00e8re lettre n\u2019\u00e9tait adress\u00e9e \u00e0 personne en particulier.<\/p>\n<p>Elle ne comportait qu\u2019un seul mot: \u00ab\u00a0kyriarchia\u00a0\u00bb. Souverainet\u00e9.<\/p>\n<p>Presque 50 ans apr\u00e8s ces soir\u00e9es enfantines pass\u00e9es sous la couverture rouge, j\u2019ai fait ma premi\u00e8re visite officielle \u00e0 Berlin en tant que ministre des finances de la Gr\u00e8ce, en f\u00e9vrier 2015. Mon premier arr\u00eat fut, bien entendu, le minist\u00e8re f\u00e9d\u00e9ral des finances, afin de rencontrer le l\u00e9gendaire Docteur Wolfgang Sch\u00e4uble. Pour lui et ses sbires, j\u2019\u00e9tais une source de nuisances. Notre gouvernement de gauche venait d\u2019\u00eatre \u00e9lu, en d\u00e9faisant un parti fr\u00e8re des Chr\u00e9tiens D\u00e9mocrates \u2013 la Nouvelle D\u00e9mocratie \u2013 sur base d\u2019une plate-forme \u00e9lectorale qui \u00e9tait, \u00e0 tout le moins, une g\u00eane pour Sch\u00e4uble et la chanceli\u00e8re Angela Merkel, et leurs plans pour maintenir l\u2019ordre dans la zone euro.<\/p>\n<p>Notre succ\u00e8s \u00e9tait ce que Berlin redoutait le plus. Si jamais nous r\u00e9ussissions \u00e0 n\u00e9gocier un nouvel accord pour la Gr\u00e8ce qui mette fin \u00e0 l\u2019interminable r\u00e9cession enserrant le pays dans ses griffes, la \u00ab\u00a0maladie\u00a0\u00bb gauchiste grecque s\u2019\u00e9tendrait presque certainement au Portugal, \u00e0 l\u2019Espagne et l\u2019Irlande, qui avaient tous des \u00e9lections \u00e0 br\u00e8ve \u00e9ch\u00e9ance.<\/p>\n<p>Avant que j\u2019arrive \u00e0 Berlin, et seulement trois jours apr\u00e8s que j\u2019aie pris mon poste de ministre, j\u2019ai re\u00e7u dans mon bureau d\u2019Ath\u00e8nes mon premier visiteur de haut rang\u00a0: l\u2019envoy\u00e9 auto-proclam\u00e9 de Sch\u00e4uble, Jeroen Dijsselbloem, ministre hollandais des finances, et pr\u00e9sident de l\u2019Eurogroupe des ministres des finances. Quelques secondes \u00e0 peine apr\u00e8s le d\u00e9but de notre rencontre, il me demanda si j\u2019avais l\u2019intention de mettre en \u0153uvre enti\u00e8rement et sans atermoiement le programme \u00e9conomique que le pr\u00e9c\u00e9dent gouvernement grec avait \u00e9t\u00e9 forc\u00e9 d\u2019accepter par Berlin, Bruxelles et Francfort \u2013 le si\u00e8ge de la Banque Centrale Europ\u00e9enne.<\/p>\n<p>\u00c9tant donn\u00e9 que notre gouvernement avait gagn\u00e9 un mandat pour ren\u00e9gocier la logique m\u00eame de ce programme d\u00e9sastreux (qui a conduit \u00e0 la perte d\u2019un tiers de notre produit national brut et fait cro\u00eetre le ch\u00f4mage de 20%), sa question n\u2019avait aucune chance d\u2019\u00eatre le point de d\u00e9part d\u2019une belle amiti\u00e9.<\/p>\n<p>Pour ma part, je tentai une r\u00e9ponse diplomatique qui allait devenir mon argumentation standard durant les mois qui suivirent\u00a0: \u00ab\u00a0\u00e9tant donn\u00e9 que le programme \u00e9conomique actuel a \u00e9t\u00e9 un \u00e9chec indiscutable, je propose que nous nous asseyions ensemble, le nouveau gouvernement grec et nos partenaires europ\u00e9ens, et repensions l\u2019ensemble du programme sans id\u00e9e pr\u00e9con\u00e7ue et sans crainte, et que nous concevions ensemble des politiques \u00e9conomiques qui puissent aider la Gr\u00e8ce \u00e0 se relancer.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Ma modeste supplique pour une pinc\u00e9e de souverainet\u00e9 nationale sur les politiques \u00e9conomiques impos\u00e9es \u00e0 une nation se tra\u00eenant dans les profondeurs d\u2019une grande d\u00e9pression rencontra une r\u00e9ponse d\u2019une brutalit\u00e9 \u00e9tonnante. \u00ab\u00a0Cela ne pourra pas fonctionner\u00a0!\u00a0\u00bb fut la d\u00e9claration d\u2019ouverture de Dijsselbloem. En moins d\u2019une minute, il avait mis cartes sur table\u00a0: si jamais j\u2019insistais pour ren\u00e9gocier le programme de mani\u00e8re substantielle, la BCE fermerait nos banques \u00e0 la fin du mois de f\u00e9vrier 2015 \u2013 un mois apr\u00e8s que nous ayons \u00e9t\u00e9 \u00e9lus.<\/p>\n<p>Le minist\u00e8re grec des finances donne sur la Place Syntagma et le Parlement \u2013 l\u2019endroit m\u00eame o\u00f9, en avril 1967, les chars avaient \u00e9cras\u00e9 notre d\u00e9mocratie. Pendant que Dijsselbloem continuait \u00e0 parler, je me suis surpris \u00e0 regarder par-dessus son \u00e9paule, en direction de la grande place noire de monde, et \u00e0 penser\u00a0: \u00ab\u00a0C\u2019est int\u00e9ressant. En 1967, c\u2019\u00e9taient les chars. Maintenant, ils essaient de faire la m\u00eame chose en utilisant les banques.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>La rencontre avec Dijsselbloem prit fin sur une conf\u00e9rence de presse tumultueuse lors de laquelle le pr\u00e9sident de l\u2019Eurogroupe perdit son calme lorsqu\u2019il m\u2019entendit dire que notre gouvernement n\u2019avait pas l\u2019intention de travailler avec la coterie de techniciens de la tro\u00efka habituellement envoy\u00e9s \u00e0 Ath\u00e8nes pour imposer au gouvernement \u00e9lu des politiques vou\u00e9es \u00e0 l\u2019\u00e9chec. Les d\u00e9s \u00e9taient jet\u00e9s, et le combat pour regagner une partie de notre souverainet\u00e9 perdue ne faisait que commencer. Ma prochaine visite \u00e0 Berlin, o\u00f9 je devais rencontrer le vrai ma\u00eetre de la tro\u00efka, se profilait \u00e0 l\u2019horizon.<\/p>\n<p>Tandis que la voiture qui me conduisait de l\u2019a\u00e9roport Tegel de Berlin approchait des anciens quartiers g\u00e9n\u00e9raux du minist\u00e8re des forces a\u00e9riennes de Goering \u2013 \u00e0 pr\u00e9sent si\u00e8ge du minist\u00e8re f\u00e9d\u00e9ral des finances \u2013 je me demandai si mon h\u00f4te, Sch\u00e4uble, pouvait ne serait-ce qu\u2019imaginer que j\u2019arrivais \u00e0 Berlin la t\u00eate pleine de souvenirs d\u2019enfance dans lesquels l\u2019Allemagne \u00e9tait un ami important.<\/p>\n<p>Une fois dans le b\u00e2timent, mes assistants et moi f\u00fbmes rapidement amen\u00e9s dans un grand ascenseur. La porte de ce dernier s\u2019ouvrit sur un long corridor froid, \u00e0 la fin duquel attendait le grand homme dans sa c\u00e9l\u00e8bre chaise roulante. Alors que je m\u2019approchais, ma main tendue fut refus\u00e9e, et en lieu et place d\u2019une poign\u00e9e de mains, il me fit r\u00e9solument entrer dans son bureau.<\/p>\n<p>M\u00eame si ma relation avec Sch\u00e4uble se r\u00e9chauffa dans les mois qui suivirent, cette poign\u00e9e de mains \u00e9vit\u00e9e \u00e9tait le symbole d\u2019une grande partie de ce qui ne va pas en Europe. C\u2019\u00e9tait la preuve symbolique que ce demi-si\u00e8cle pass\u00e9 depuis mes jours de couverture rouge et mes visites \u00e0 l\u2019homme de Siemens emprisonn\u00e9 \u00e0 Ath\u00e8nes avait compl\u00e8tement chang\u00e9 l\u2019Europe.<\/p>\n<p>Je ne sais pas quel r\u00f4le Siemens a jou\u00e9 dans la lib\u00e9ration de mon oncle durant l&rsquo;ann\u00e9e 1972, deux ans avant l\u2019effondrement du r\u00e9gime. Ce que je sais, c\u2019est que mes parents \u00e9taient convaincus que la compagnie allemande avait jou\u00e9 un r\u00f4le d\u00e9cisif. C\u2019est pour cela que, chaque fois que je voyais \u00e9crit le mot \u00ab\u00a0Siemens\u00a0\u00bb dans notre maison, j\u2019avais chaud au c\u0153ur. C\u2019est la m\u00eame sorte de chaleur que je ressens encore lorsque j\u2019entends les mots Deutsche Welle. En effet, \u00e0 l\u2019\u00e9poque, durant les ann\u00e9es tristes et excitantes de mon enfance, dans mon imagination l\u2019Allemagne \u00e9tait un ami cher, un pays de d\u00e9mocrates qui, sous le chancelier Willy Brandt, faisait ce qu\u2019il \u00e9tait humainement possible de faire pour aider les Grecs \u00e0 se d\u00e9barrasser de notre immonde dictature.<\/p>\n<p>En revenant chez moi \u00e0 Ath\u00e8nes apr\u00e8s ma premi\u00e8re visite officielle \u00e0 Berlin, j\u2019\u00e9tais frapp\u00e9 par l\u2019ironie de la situation. Un continent qui s\u2019\u00e9tait uni sous diff\u00e9rentes langues et diff\u00e9rentes cultures \u00e9tait \u00e0 pr\u00e9sent divis\u00e9 par une monnaie commune, l\u2019euro, et les terribles forces centrifuges qu\u2019il avait lib\u00e9r\u00e9es \u00e0 travers l\u2019Europe.<\/p>\n<p>Une semaine apr\u00e8s notre premi\u00e8re r\u00e9union bilat\u00e9rale \u00e0 Berlin, Sch\u00e4uble et moi devions \u00e0 nouveau nous rencontrer autour de la longue table rectangulaire de l&rsquo;Eurogroupe, l&rsquo;instance de prise de d\u00e9cision de l\u2019Eurozone, compos\u00e9e des ministres des finances de la monnaie commune, en plus des repr\u00e9sentants de la tro\u00efka \u2013 la BCE, la Commission Europ\u00e9enne, et le Fonds Mon\u00e9taire International. Apr\u00e8s que j&rsquo;eus expos\u00e9 la supplique de notre gouvernement pour une ren\u00e9gociation substantielle du pr\u00e9tendu \u00ab\u00a0programme \u00e9conomique grec,\u00a0\u00bb constell\u00e9 de traces de doigts de la tro\u00efka, je fus sid\u00e9r\u00e9 par la r\u00e9ponse que me fit le Docteur Sch\u00e4uble, une r\u00e9ponse qui devrait faire frissonner tout d\u00e9mocrate\u00a0: \u00ab\u00a0On ne peut permettre aux \u00e9lections de modifier le programme \u00e9conomique d&rsquo;un \u00e9tat membre\u00a0!\u00a0\u00bb affirma-t-il cat\u00e9goriquement.<\/p>\n<p>Pendant l&rsquo;une des interruptions de cette r\u00e9union de l\u2019Eurogroupe qui dura 10 heures, au cours de laquelle je luttai pour regagner un peu de souverainet\u00e9 \u00e9conomique au nom de mon parlement chancelant et de notre peuple en souffrance, un autre ministre des finances tenta de me r\u00e9conforter en disant\u00a0: \u00ab\u00a0Yanis, tu dois comprendre qu&rsquo;aucun pays ne peut plus \u00eatre souverain aujourd&rsquo;hui. Encore moins s&rsquo;il s&rsquo;agit d&rsquo;un petit pays en faillite comme le tien.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Cette argumentation est sans doute le faux raisonnement le plus pernicieux qui ait affect\u00e9 le d\u00e9bat public dans nos d\u00e9mocraties lib\u00e9rales modernes. En fait, j&rsquo;irais jusqu&rsquo;\u00e0 dire qu&rsquo;elle pourrait bien \u00eatre la plus grande des menaces pour la d\u00e9mocratie lib\u00e9rale. Sa vraie signification est brumeuse, sauf si vous \u00eates les USA, la Chine ou, peut-\u00eatre, la Russie de Poutine. Elle implique que l&rsquo;on pourrait tout aussi bien ajouter votre pays \u00e0 une alliance transnationale d&rsquo;\u00e9tats au sein de laquelle la fonction de votre parlement se r\u00e9duit \u00e0 ent\u00e9riner, et o\u00f9 toute l&rsquo;autorit\u00e9 est rassembl\u00e9e dans les plus grands \u00e9tats.<\/p>\n<p>Il est int\u00e9ressant de constater que cet argument n&rsquo;est pas r\u00e9serv\u00e9 aux seuls pays de petite taille en faillite comme la Gr\u00e8ce, prise au pi\u00e8ge dans une zone de monnaie commune mal con\u00e7ue. Le m\u00eame diktat toxique est aussi vendu au Royaume Uni \u2013 apparemment en tant qu&rsquo;argument en faveur de la campagne pour le maintien dans l&rsquo;UE. En tant que supporter du maintien du Royaume Uni au sein de l&rsquo;UE, rien ne me chagrine plus que l&rsquo;enr\u00f4lement d&rsquo;un argument aussi toxique que confus pour la cause du \u00ab\u00a0oui\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Le probl\u00e8me na\u00eet d\u00e8s que la distinction entre souverainet\u00e9 et pouvoir devient floue. La souverainet\u00e9 \u00e9tablit qui d\u00e9cide de mani\u00e8re l\u00e9gitime au nom d&rsquo;un peuple \u2013 tandis que le pouvoir est la capacit\u00e9 d&rsquo;imposer ces d\u00e9cisions au monde ext\u00e9rieur. L&rsquo;Islande est un pays minuscule. Mais affirmer que la souverainet\u00e9 de l&rsquo;Islande est illusoire parce qu&rsquo;elle est trop petite pour avoir beaucoup de pouvoir, c&rsquo;est comme dire qu&rsquo;une personne pauvre n&rsquo;ayant aucun poids politique ferait mieux d&rsquo;abandonner son droit de vote.<\/p>\n<p>Pour le dire autrement, de petites nations souveraines comme l&rsquo;Islande ont \u00e0 faire des choix \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur de contraintes plus larges, que la nature et le reste de l&rsquo;humanit\u00e9 leur imposent. M\u00eame si ces choix sont tr\u00e8s limit\u00e9s, les citoyens islandais conservent une autorit\u00e9 absolue pour faire r\u00e9pondre leurs repr\u00e9sentants \u00e9lus des d\u00e9cisions qu&rsquo;ils ont prises (\u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur des contraintes externes s&rsquo;exer\u00e7ant sur leur nation), et pour abolir tout \u00e9l\u00e9ment de l\u00e9gislation que ces repr\u00e9sentants \u00e9lus ont mis en place par le pass\u00e9.<\/p>\n<p>Une alliance d&rsquo;\u00e9tats comme l&rsquo;UE peut, bien s\u00fbr, conclure des arrangements mutuellement b\u00e9n\u00e9fiques, comme une alliance militaire d\u00e9fensive contre un agresseur commun, une coordination entre forces de police, des fronti\u00e8re ouvertes, un accord sur des standards industriels communs, ou la cr\u00e9ation d&rsquo;une zone de libre \u00e9change. Mais elle ne peut jamais l\u00e9gitimement abolir ou passer outre la souverainet\u00e9 de l&rsquo;un de ses \u00e9tats membres sur la base du pouvoir limit\u00e9 qui lui a \u00e9t\u00e9 consenti par les \u00e9tats souverains qui se sont mis d&rsquo;accord pour faire partie de cette alliance. Il n&rsquo;existe aucune souverainet\u00e9 collective europ\u00e9enne de laquelle Bruxelles pourrait tirer l&rsquo;autorit\u00e9 politique l\u00e9gitime pour ce faire.<\/p>\n<p>On pourrait me r\u00e9torquer que les r\u00e9f\u00e9rences de l&rsquo;Union Europ\u00e9enne en mati\u00e8re de d\u00e9mocratie ne peuvent \u00eatre mises en doute. Le Conseil Europ\u00e9en est compos\u00e9 des chefs de gouvernement, Ecofin et l&rsquo;Eurogroupe sont les conseils des ministres des finances (respectivement de toute l&rsquo;UE et de l&rsquo;Eurozone). Tous ces repr\u00e9sentants sont, bien s\u00fbr, \u00e9lus d\u00e9mocratiquement. De plus, il existe un parlement europ\u00e9en, \u00e9lu par les citoyens des \u00e9tats membres, qui a le pouvoir de renvoyer les propositions l\u00e9gislatives \u00e0 la bureaucratie de Bruxelles. Mais ces arguments ne font que d\u00e9montrer \u00e0 quel point l&rsquo;appr\u00e9ciation europ\u00e9enne des principes fondateurs de la d\u00e9mocratie lib\u00e9rale s&rsquo;est d\u00e9grad\u00e9e. L&rsquo;erreur grave d&rsquo;une telle ligne de d\u00e9fense est de confondre une fois de plus autorit\u00e9 politique et pouvoir.<\/p>\n<p>M\u00eame si son pays n&rsquo;est pas particuli\u00e8rement puissant, un parlement est souverain lorsqu&rsquo;il peut d\u00e9mettre un dirigeant ayant \u00e9chou\u00e9 \u00e0 accomplir les taches qui lui avaient \u00e9t\u00e9 confi\u00e9es en tenant compte des limites du pouvoir dont le dirigeant et le parlement disposent. Rien de cela n&rsquo;existe dans l&rsquo;UE d&rsquo;aujourd&rsquo;hui.<\/p>\n<p>Car m\u00eame si les membres du Conseil Europ\u00e9en et les ministres des finances de l&rsquo;Eurogroupe sont des politiques \u00e9lus, responsables en th\u00e9orie devant leurs parlements nationaux respectifs, le Conseil et l&rsquo;Eurogroupe ne doivent, eux, rendre des comptes devant aucun parlement, ni m\u00eame devant aucun citoyen ayant le droit de vote.<\/p>\n<p>De plus, l&rsquo;Eurogroupe, o\u00f9 la plupart des d\u00e9cisions \u00e9conomiques importantes en Europe sont prises, est une instance qui n&rsquo;existe m\u00eame pas au regard de la loi europ\u00e9enne\u00a0; elle ne conserve aucun proc\u00e8s-verbal de ses r\u00e9unions, et insiste sur le fait que le contenu des discussions men\u00e9es en son sein sont confidentielles \u2013 a savoir qu&rsquo;il est hors de question de les partager avec les citoyens europ\u00e9ens. Il fonctionne sur la base suivante \u2013 selon les propres mots de Thucydide \u2013 \u00ab\u00a0Les forts agissent comme bon leur semble, tandis que les faibles endurent ce qu&rsquo;ils doivent.\u00a0\u00bb C&rsquo;est un mode de fonctionnement con\u00e7u pour exclure toute souverainet\u00e9 des peuples de l&rsquo;Europe.<\/p>\n<p>Pendant que je m&rsquo;opposais \u00e0 la logique de Sch\u00e4uble concernant la Gr\u00e8ce au sein de l&rsquo;Eurogroupe et ailleurs, deux pens\u00e9es occupaient mon esprit. D&rsquo;abord, en tant que ministre des finances d&rsquo;un pays en faillite dont les citoyens ont exig\u00e9 qu&rsquo;on mette fin \u00e0 la grande d\u00e9pression caus\u00e9e par un d\u00e9ni de faillite \u2013 l&rsquo;imposition de nouveaux pr\u00eats impossibles \u00e0 rembourser, de mani\u00e8re \u00e0 pouvoir honorer les paiements relatifs \u00e0 de vieux pr\u00eats tout aussi impossibles \u00e0 rembourser \u2013 j&rsquo;avais le devoir moral et politique de dire non \u00e0 tout nouvel accord de pr\u00eats dont la raison d&rsquo;\u00eatre se r\u00e9sumait \u00ab\u00a0continuer et faire semblant.\u00a0\u00bb Ma seconde pens\u00e9e allait \u00e0 la le\u00e7on de l&rsquo;Antigone de Sophocle, qui nous a appris que les gens de bien ont le devoir d&rsquo;aller contre les r\u00e8gles qui manquent de l\u00e9gitimit\u00e9 politique et morale.<\/p>\n<p>L&rsquo;autorit\u00e9 politique est le ciment qui assure la coh\u00e9sion des lois, et la souverainet\u00e9 de l&rsquo;instance politique qui engendre les lois est la fondation de cette autorit\u00e9. Dire non \u00e0 Sch\u00e4uble et \u00e0 la tro\u00efka constituait une d\u00e9fense essentielle de notre droit \u00e0 la souverainet\u00e9. Pas seulement en tant que Grecs, mais aussi en tant qu&rsquo;Europ\u00e9ens.<\/p>\n<p>Quelle ironie qu&rsquo;il s&rsquo;agisse \u00e9galement du dernier message que j&rsquo;ai re\u00e7u \u00e0 Ath\u00e8nes de l&rsquo;homme oubli\u00e9 depuis longtemps par Siemens.<\/p>\n<p>Lorsqu&rsquo;on arrive au plus haut niveau des prises de d\u00e9cision \u00e0 l&rsquo;\u00e9chelle europ\u00e9enne tout en provenant du monde acad\u00e9mique, o\u00f9 l&rsquo;argumentation et la raison sont la norme, la chose qui vous frappe le plus est l&rsquo;absence de tout d\u00e9bat r\u00e9el. Comme si cela ne suffisait pas, il y a quelque chose de pire encore\u00a0: cette absence de raison et d&rsquo;arguments est consid\u00e9r\u00e9e comme naturelle \u2013 elle est m\u00eame consid\u00e9r\u00e9e comme une vertu, une vertu que les nouveaux venus comme moi doivent adopter, ou payer le prix de leur refus.<\/p>\n<p>Les communiqu\u00e9s pr\u00eats d&rsquo;avance, les votes pr\u00e9fabriqu\u00e9s, une coalition solide de ministres autour de Sch\u00e4uble totalement ferm\u00e9e \u00e0 tout d\u00e9bat rationnel\u00a0; c&rsquo;\u00e9tait l\u00e0 l&rsquo;ordre du jour et, le plus souvent, de longues, tr\u00e8s longues nuits. Je n&rsquo;ai pas eu une seule fois le sentiment que mes interlocuteurs avaient m\u00eame le plus petit int\u00e9r\u00eat pour une relance \u00e9conomique de la Gr\u00e8ce tandis que nous discutions des politiques \u00e9conomiques \u00e0 mettre en \u0153uvre dans mon pays.<\/p>\n<p>D\u00e8s le jour o\u00f9 je suis entr\u00e9 en fonction, j&rsquo;ai lutt\u00e9 pour concevoir des propositions modestes, raisonnables, de mani\u00e8re \u00e0 cr\u00e9er un terrain d&rsquo;entente entre mon gouvernement, la tro\u00efka des cr\u00e9anciers de la Gr\u00e8ce, et les hommes de Sch\u00e4uble. L&rsquo;id\u00e9e que j&rsquo;avais \u00e9tait d&rsquo;aller \u00e0 Bruxelles, de leur exposer notre propre plan pour la relance de la Gr\u00e8ce, et ensuite discuter avec eux de leurs propres id\u00e9es, et de leurs objections aux n\u00f4tres.<\/p>\n<p>Ma propre \u00e9quipe travaillait dur pour cet objectif depuis Ath\u00e8nes, avec des experts \u00e9trangers comme Jeff Sachs, de l\u2019universit\u00e9 de Columbia, Thomas Meyers, ancien \u00e9conomiste en chef de la Deutsche Bank, Daniel Cohen et Mathieu Pigasse, lumi\u00e8res dirigeantes de la banque d&rsquo;investissement fran\u00e7aise Lazard, l&rsquo;ancien ministre des finances am\u00e9ricain, Larry Summers, et mon ami Lord Lamont \u2013 \u00e0 savoir pas exactement un groupe de gauchistes protestataires.<\/p>\n<p>Nous e\u00fbmes bient\u00f4t un plan complet, dont j&rsquo;ai con\u00e7u la derni\u00e8re version avec Jeff Sachs. Il comportait trois chapitres. Le premier proposait des op\u00e9rations intelligentes sur la dette, qui rendraient la dette grecque \u00e0 nouveau g\u00e9rable, tout en garantissant un remboursement aussi \u00e9lev\u00e9 que possible \u00e0 nos cr\u00e9anciers. Le deuxi\u00e8me chapitre proposait une politique de consolidation fiscale \u00e0 moyen terme permettant d&rsquo;assurer que le gouvernement grec ne tomberait plus jamais en d\u00e9ficit, tout en limitant les cibles de surplus budg\u00e9taires \u00e0 des niveaux suffisamment bas pour \u00eatre cr\u00e9dibles, et coh\u00e9rents avec un objectif de relance. Enfin, le troisi\u00e8me chapitre tra\u00e7ait les contours de profondes r\u00e9formes au niveau de l\u2019administration des imp\u00f4ts et de la fonction publique, des march\u00e9s de produits, et de la restructuration d&rsquo;un syst\u00e8me bancaire bris\u00e9, ainsi que de la cr\u00e9ation d&rsquo;une banque de d\u00e9veloppement pour assurer une gestion des actifs publics prot\u00e9g\u00e9e des interventions des politiciens.<\/p>\n<p>On me pose souvent cette question\u00a0: pourquoi les propositions de votre minist\u00e8re ont-elles \u00e9t\u00e9 rejet\u00e9es\u00a0? Elles ne l&rsquo;ont pas \u00e9t\u00e9. L&rsquo;Eurogroupe et la tro\u00efka n&rsquo;ont pas eu besoin de les rejeter, parce qu&rsquo;ils ne m&rsquo;ont jamais permis de les mettre sur la table. Lorsque je commen\u00e7ais \u00e0 en parler, ils se mettaient \u00e0 me regarder comme si j&rsquo;avais entonn\u00e9 l&rsquo;hymne national su\u00e9dois. Et, en coulisses, ils faisaient pression sur le premier ministre, Alexis Tsipras, pour qu&rsquo;il retire ces propositions, laissant entendre qu&rsquo;il n&rsquo;y aurait aucun accord \u00e0 moins que nous nous conformions au programme en \u00e9chec total de la tro\u00efka.<\/p>\n<p>\u00c9videmment, ce qui \u00e9tait r\u00e9ellement en train de se passer, c&rsquo;\u00e9tait que la tro\u00efka pouvait simplement ignorer nos propositions, dire au monde entier que je n&rsquo;avais rien de cr\u00e9dible \u00e0 leur offrir\u00a0; la tro\u00efka pouvait laisser les n\u00e9gociations \u00e9chouer, imposer une fermeture des banques pour une dur\u00e9e ind\u00e9termin\u00e9e, et ensuite forcer le premier ministre \u00e0 acc\u00e9der \u00e0 toutes leurs exigences \u2013 y compris un nouveau pr\u00eat massif qui est au moins le double de ce dont la Gr\u00e8ce aurait eu besoin avec nos propositions.<\/p>\n<p>Il est tragique de constater que, malgr\u00e9 l&rsquo;acceptation par notre premier ministre des termes de reddition \u00e9dict\u00e9s par la tro\u00efka, et la perte d&rsquo;une ann\u00e9e de plus durant laquelle la grande d\u00e9pression grecque s&rsquo;est encore approfondie, le m\u00eame processus se r\u00e9p\u00e8te \u00e0 pr\u00e9sent. Il y a seulement quelques jours, WikiLeaks a r\u00e9v\u00e9l\u00e9 la transcription inqui\u00e9tante d&rsquo;une conversation t\u00e9l\u00e9phonique entre les participants du Fonds Mon\u00e9taire International au drame grec. L&rsquo;\u00e9coute de leur discussion confirme que rien n&rsquo;a chang\u00e9 depuis que j&rsquo;ai d\u00e9missionn\u00e9 en juillet dernier.<\/p>\n<p>Une fois, j&rsquo;ai dit \u00e0 Sch\u00e4uble que nous, repr\u00e9sentants \u00e9lus d&rsquo;un continent en crise, ne pouvions pas nous en remettre \u00e0 des bureaucrates non \u00e9lus\u00a0; que nous avions le devoir de trouver un terrain d&rsquo;entente au sujet des politiques qui affectent la vie des gens via un dialogue direct entre nous. Il me r\u00e9pondit que, de son point de vue, ce qui comptait le plus \u00e9tait le respect des \u00ab\u00a0r\u00e8gles\u00a0\u00bb existantes. Et puisque les r\u00e8gles ne pouvaient \u00eatre impos\u00e9es que par des technocrates, je devrais leur parler.<\/p>\n<p>\u00c0 chaque fois que j&rsquo;ai essay\u00e9 de discuter de r\u00e8gles qui \u00e9taient clairement impossibles \u00e0 imposer, la r\u00e9ponse standard que l&rsquo;on m&rsquo;opposait a \u00e9t\u00e9\u00a0: \u00ab\u00a0Mais ce sont les r\u00e8gles\u00a0!\u00a0\u00bb Une seule fois, alors que j&rsquo;usais de toutes mes forces pour faire passer cet argument r\u00e9sultant du travail de mon \u00e9quipe, \u00e0 savoir que les cibles de surplus budg\u00e9taires de 4,5\u00a0% du revenu national grec \u00e9taient inatteignables, et ind\u00e9sirables m\u00eame du point de vue de cr\u00e9anciers, Sch\u00e4uble me regarda et me posa, pour la premi\u00e8re et peut-\u00eatre la derni\u00e8re fois, une question \u00e9conomique. \u00ab\u00a0Alors, quel chiffre voudriez-vous pour cette cible\u00a0?\u00a0\u00bb Enfin, me r\u00e9jouis-je, une chance d&rsquo;avoir une discussion s\u00e9rieuse.<\/p>\n<p>Tentant d&rsquo;\u00eatre aussi raisonnable que possible, je r\u00e9pondis\u00a0: \u00ab\u00a0Pour que la cible de surplus budg\u00e9taire primaire du gouvernement soit cr\u00e9dible et r\u00e9aliste, elle doit \u00eatre coh\u00e9rente avec l&rsquo;ensemble de nos politiques. Lorsqu&rsquo;on ajoute le chiffre du surplus budg\u00e9taire \u00e0 la diff\u00e9rence entre l&rsquo;\u00e9pargne et l&rsquo;investissement, il doit \u00eatre \u00e9gal \u00e0 la balance des comptes courants de la Gr\u00e8ce. Ce qui signifie que nous pouvons viser un surplus budg\u00e9taire primaire plus important si nous mettons \u00e9galement en place une strat\u00e9gie cr\u00e9dible pour soutenir l&rsquo;investissement et octroyer plus de cr\u00e9dits \u00e0 nos exportateurs.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Alors, avant que je puisse r\u00e9pondre \u00e0 ta question, Wolfgang, sur ce que la cible de surplus primaire devrait \u00eatre, il est crucial que nous liions ce chiffre aux pr\u00eats bancaires non performants (qui entravent l&rsquo;octroi de cr\u00e9dits aux exportateurs) et aux flux d&rsquo;investissement (qui sont r\u00e9duits lorsque nous fixons une cible trop \u00e9lev\u00e9e pour le surplus budg\u00e9taire primaire, et effraie les investisseurs en raison de la menace implicite d&rsquo;imp\u00f4ts plus \u00e9lev\u00e9s \u00e0 venir). Ce que je peux te dire maintenant, c&rsquo;est que la cible optimale ne peut pas \u00eatre sup\u00e9rieure \u00e0 1,5\u00a0%. Mais laissons nos \u00e9quipes \u00e9tudier cela ensemble.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>La r\u00e9ponse de Sch\u00e4uble \u00e0 mon argument, s&rsquo;adressant au reste de l&rsquo;Eurogroupe tout en \u00e9vitant mon regard, fut remarquable\u00a0: \u00ab\u00a0Le pr\u00e9c\u00e9dent gouvernement s&rsquo;est engag\u00e9 \u00e0 ce que que la Gr\u00e8ce ait des surplus primaires de 4,5\u00a0%. Et un engagement est un engagement\u00a0!\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Quelques heures plus tard, les m\u00e9dias bruissaient de fuites de l&rsquo;Eurogroupe affirmant que \u00ab\u00a0le ministre des finances grec a exasp\u00e9r\u00e9 ses coll\u00e8gues en les soumettant \u00e0 une le\u00e7on d&rsquo;\u00e9conomie\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Il y a une raison pour laquelle j&rsquo;ai commenc\u00e9 ce papier par l&rsquo;histoire de mon oncle Panayiotis. Cette raison, c&rsquo;est la question pos\u00e9e par un journaliste vers la fin de la conf\u00e9rence de presse ayant suivi ma premi\u00e8re rencontre avec Wolfgang Sch\u00e4uble \u00e0 Berlin.<\/p>\n<p>Cette question concernait Siemens, et le scandale qui avait \u00e9clat\u00e9 quelques ann\u00e9es auparavant, lorsqu&rsquo;une enqu\u00eate initi\u00e9e par les USA avait trouv\u00e9 la preuve qu&rsquo;un certain Michalis Christoforakos, l&rsquo;un des successeurs de Panayiotis, s&rsquo;\u00e9tait livr\u00e9 \u00e0 de la corruption active de politiciens grecs, afin d&rsquo;\u00eatre bien s\u00fbr de remporter les contrats gouvernementaux au nom de Siemens. Peu apr\u00e8s que les autorit\u00e9s grecques eurent d\u00e9but\u00e9 leur enqu\u00eate dans cette affaire, l&rsquo;homme s&rsquo;est enfui en Allemagne, o\u00f9 les tribunaux ont emp\u00each\u00e9 son extradition vers Ath\u00e8nes.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Monsieur le ministre,\u00a0\u00bb demanda le journaliste, \u00ab\u00a0avez-vous bien fait comprendre \u00e0 votre coll\u00e8gue allemand\u00a0\u00bb &#8211; Wolfgang Sch\u00e4uble, donc &#8211; \u00ab\u00a0l&rsquo;obligation qu&rsquo;a l&rsquo;\u00e9tat allemand d&rsquo;aider le gouvernement grec \u00e0 \u00e9radiquer la corruption en extradant M. Christoforakos vers la Gr\u00e8ce ?\u00a0\u00bb Je tentai de donner \u00e0 cette question une r\u00e9ponse raisonnable. \u00ab\u00a0Je suis s\u00fbr,\u00a0\u00bb dis-je, \u00ab\u00a0que les autorit\u00e9s allemandes comprendront l&rsquo;importance de pr\u00eater main forte \u00e0 notre \u00e9tat en p\u00e9ril dans sa lutte contre la corruption en Gr\u00e8ce. Je suis persuad\u00e9 que mes coll\u00e8gues en Allemagne comprennent l&rsquo;importance de ne pas donner l&rsquo;image d&rsquo;une attitude de deux poids deux mesures o\u00f9 que ce soit en Europe.\u00a0\u00bb Apparemment tr\u00e8s en col\u00e8re, Sch\u00e4uble marmonna que cette question ne concernait pas son minist\u00e8re.<\/p>\n<p>Dans l&rsquo;avion vers Ath\u00e8nes, mon esprit revint \u00e0 la fin des ann\u00e9es 1970. Apr\u00e8s sa lib\u00e9ration de prison, Panayiotis \u00e9tait revenu \u00e0 la barre de Siemens Gr\u00e8ce. Il \u00e9tait heureux \u00e0 ce poste\u00a0; comme il aimait \u00e0 me le r\u00e9p\u00e9ter, il \u00e9tait fier de son travail. Jusqu&rsquo;\u00e0 ce qu&rsquo;il cesse d&rsquo;en \u00eatre fier \u2013 \u00e0 tel point qu&rsquo;il d\u00e9missionna, furieux.<\/p>\n<p>Je me souviens lui avoir demand\u00e9 pourquoi il avait d\u00e9missionn\u00e9. Sa r\u00e9ponse r\u00e9sonne encore. Il m&rsquo;a dit qu&rsquo;il \u00e9tait mis sous pression par ses sup\u00e9rieurs en Allemagne, afin qu&rsquo;il paie des pots-de-vins aux politiciens grecs, de mani\u00e8re \u00e0 assurer que Siemens maintienne sa position dominante en Gr\u00e8ce, se taillant la part du lion des contrats li\u00e9s \u00e0 la lucrative num\u00e9risation du r\u00e9seau t\u00e9l\u00e9phonique grec.<\/p>\n<p>Dans le nord de l&rsquo;Europe pr\u00e9vaut une croyance touchante selon laquelle l&rsquo;Europe se compose de cigales et de fourmis \u2013 et selon laquelle toutes les fourmis prudentes et \u00e9conomes vivent dans le nord, tandis que, myst\u00e9rieusement, les cigales dispendieuses se sont rassembl\u00e9es au sud. La r\u00e9alit\u00e9 est bien plus floue. Un r\u00e9seau puissant de pratiques corrompues s&rsquo;est \u00e9tendu sur chacun de nos pays \u2013 et l&rsquo;effondrement des contr\u00f4les d\u00e9mocratiques, caus\u00e9 en partie par notre souverainet\u00e9 d\u00e9clinante, a contribu\u00e9 \u00e0 le dissimuler \u00e0 l&rsquo;opinion publique.<\/p>\n<p>Plus l&rsquo;autorit\u00e9 politique l\u00e9gitime recule, plus nous tombons dans le giron de la force brutale, de l&rsquo;inertie et de la d\u00e9monisation des faibles. En effet, \u00e0 la fin du mois de juin 2015, la BCE avait ferm\u00e9 nos banques, notre gouvernement \u00e9tait divis\u00e9, j&rsquo;ai d\u00e9missionn\u00e9 de mon minist\u00e8re, et mon premier ministre capitula devant la tro\u00efka.<\/p>\n<p>L&rsquo;\u00e9crasement du printemps d&rsquo;Ath\u00e8nes fut un coup dur pour une Gr\u00e8ce d\u00e9j\u00e0 bless\u00e9e. Mais ce fut aussi une d\u00e9faite totale pour l&rsquo;id\u00e9e d&rsquo;une Europe unie, humaniste et d\u00e9mocratique.<\/p>\n<p>Notre Union Europ\u00e9enne est en train de se d\u00e9sint\u00e9grer. Devrions-nous acc\u00e9l\u00e9rer cette d\u00e9sint\u00e9gration d&rsquo;une conf\u00e9d\u00e9ration d\u00e9fectueuse\u00a0? Si, comme je l&rsquo;ai fait, on insiste sur le point que m\u00eame les petits pays peuvent conserver leur souverainet\u00e9, cela signifie-t-il que le Brexit est la direction \u00e9vidente \u00e0 prendre\u00a0? Ma r\u00e9ponse est un \u00ab\u00a0Non\u00a0!\u00a0\u00bb cat\u00e9gorique.<\/p>\n<p>Voici pourquoi\u00a0: si la Grande-Bretagne et la Gr\u00e8ce n&rsquo;\u00e9taient pas encore dans l&rsquo;UE, elles devraient tr\u00e8s certainement s&rsquo;abstenir d&rsquo;y entrer. Mais, une fois qu&rsquo;on est \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur, il faut absolument r\u00e9fl\u00e9chir aux cons\u00e9quences de la d\u00e9cision de la quitter. Qu&rsquo;on l&rsquo;aime ou non, l&rsquo;Union Europ\u00e9enne est notre environnement \u2013 et cet environnement est devenu terriblement instable, qui se d\u00e9sint\u00e9grera si un pays, m\u00eame aussi petit et en d\u00e9pression que la Gr\u00e8ce, le quitte \u2013 et que dire d\u00e8s lors du d\u00e9part d&rsquo;une \u00e9conomie majeure comme celle du Royaume-Uni\u00a0? Les Grecs et les Britanniques devraient-ils se pr\u00e9occuper de la d\u00e9sint\u00e9gration d&rsquo;une UE horripilante\u00a0? Oui, bien s\u00fbr que nous devrions nous en soucier. Et nous devrions d&rsquo;autant plus nous en tracasser que la d\u00e9sint\u00e9gration de cette alliance frustrante cr\u00e9era un tourbillon qui nous emportera tous \u2013 une r\u00e9p\u00e9tition post-moderne des ann\u00e9es 1930.<\/p>\n<p>C&rsquo;est une erreur majeure de faire l&rsquo;hypoth\u00e8se que l&rsquo;UE, que l&rsquo;on soutienne le fait de rester ou de partir, est une constante toujours pr\u00e9sente, dont on peut avoir envie de faire partie ou non. L&rsquo;existence m\u00eame de l&rsquo;UE d\u00e9pend du fait que la Grande-Bretagne y reste. La Gr\u00e8ce et la Grande-Bretagne sont confront\u00e9es aux trois m\u00eames possibilit\u00e9s. Les deux premi\u00e8res sont fort bien repr\u00e9sent\u00e9es par les deux factions en opposition au sein du parti Conservateur\u00a0: le respect de Bruxelles, et la sortie. Ce sont deux options tout aussi calamiteuses. Les deux conduisent \u00e0 la m\u00eame dystopie pour l&rsquo;avenir\u00a0: une Europe faite seulement pour ceux qui profitent durant les \u00e9poques de Grande D\u00e9pression \u2013 les x\u00e9nophobes, les ultra-nationalistes, les ennemis de la souverainet\u00e9 d\u00e9mocratique. La troisi\u00e8me possibilit\u00e9 est la seule qui en vaille la peine\u00a0: rester dans l&rsquo;UE pour former une alliance de d\u00e9mocrates qui d\u00e9passe les fronti\u00e8res, ce que les Europ\u00e9ens n&rsquo;ont pu r\u00e9aliser dans les ann\u00e9es 1930, mais que notre g\u00e9n\u00e9ration doit maintenant tenter de r\u00e9ussir pour emp\u00eacher l&rsquo;histoire de se r\u00e9p\u00e9ter.<\/p>\n<p>C&rsquo;est pr\u00e9cis\u00e9ment ce que certains d&rsquo;entre nous travaillent \u00e0 faire en cr\u00e9ant DiEM25 \u2013 le Mouvement de D\u00e9mocratie en Europe, avec pour objectif de susciter un sursaut d\u00e9mocratique \u00e0 travers l&rsquo;Europe, une identit\u00e9 commune, une r\u00e9elle souverainet\u00e9 europ\u00e9enne, un bouclier internationaliste contre la soumission \u00e0 Bruxelles et la r\u00e9action hyper-nationaliste.<\/p>\n<p>Cette entreprise n&rsquo;est-elle pas utopique\u00a0? Bien s\u00fbr que si\u00a0! Mais elle ne l&rsquo;est pas plus que de penser que l&rsquo;UE actuelle peut survivre \u00e0 son orgueil anti-d\u00e9mocratique, \u00e0 l&rsquo;incomp\u00e9tence crasse nourrie par le fait qu&rsquo;elle ne doive pas rendre des comptes \u2013 pas plus que de penser que les d\u00e9mocraties britannique et grecque peuvent rena\u00eetre au c\u0153ur d&rsquo;un \u00e9tat nation dont la souverainet\u00e9 ne sera jamais restaur\u00e9e au sein d&rsquo;un march\u00e9 unique contr\u00f4l\u00e9 par Bruxelles.<\/p>\n<p>Tout comme au d\u00e9but des ann\u00e9es 1930, la Grande-Bretagne et la Gr\u00e8ce ne peuvent \u00e9chapper \u00e0 l&rsquo;Europe en construisant un mur virtuel ou l\u00e9gislatif derri\u00e8re lequel elles se cacheraient. Soit nous nous rassemblons tous pour d\u00e9mocratiser \u2013 soit nous subirons les cons\u00e9quences d&rsquo;un cauchemar pan-europ\u00e9en qu&rsquo;aucune fronti\u00e8re ne pourra arr\u00eater.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<blockquote>\n<p>Traduction de la tribune de Yanis Varoufakis \u00ab\u00a0<a href=\"http:\/\/www.theguardian.com\/world\/2016\/apr\/05\/yanis-varoufakis-why-we-must-save-the-eu\">Why we must save the EU<\/a>\u00a0\u00bb dans The Guardian. Merci \u00e0 Hououji Fuu !<\/p>\n<\/blockquote>\n<p><strong>L\u2019Union europ\u00e9enne est en train de se d\u00e9sint\u00e9grer, mais la quitter n\u2019est pas la solution<\/strong><\/p>\n<p>Le premier mot allemand que j\u2019ai appris \u00e9tait Siemens. Il\u00a0\u00e9tait frapp\u00e9 sur notre robuste frigo des ann\u00e9es 1950, [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":38,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[4689,204,17],"tags":[4687,985,2589],"class_list":["post-84380","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-diem25","category-europe","category-politique","tag-diem25","tag-wolfgang-schauble","tag-yanis-varoufakis"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/84380","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/users\/38"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=84380"}],"version-history":[{"count":8,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/84380\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":84395,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/84380\/revisions\/84395"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=84380"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=84380"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=84380"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}