{"id":85880,"date":"2016-05-24T14:24:28","date_gmt":"2016-05-24T12:24:28","guid":{"rendered":"http:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/?p=85880"},"modified":"2016-05-24T14:25:44","modified_gmt":"2016-05-24T12:25:44","slug":"piqure-de-rappel-insistance-de-68-par-christian-laval-2","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/2016\/05\/24\/piqure-de-rappel-insistance-de-68-par-christian-laval-2\/","title":{"rendered":"<b>PIQ\u00dbRE DE RAPPEL : Insistance de 68<\/b>, par Christian Laval"},"content":{"rendered":"<p>Originellement publi\u00e9 <a href=\"http:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/?p=320\" target=\"_blank\">le 19 janvier 2008<\/a>.<\/p>\n<p><strong>I<\/strong><\/p>\n<p><strong>Notre g\u00e9n\u00e9ration<\/strong><\/p>\n<p>Il n\u2019y a peut-\u00eatre jamais eu de g\u00e9n\u00e9ration sur le compte de laquelle et \u00e0 propos de laquelle on a plus menti, d\u00e9form\u00e9, trafiqu\u00e9, que celle de 68. Ce travestissement se fait au nom de l\u2019histoire et des donn\u00e9es politiques (\u00e9croulement du communisme), au nom aussi du destin de quelques-uns qu\u2019on a sommairement d\u00e9sign\u00e9s comme les repr\u00e9sentants officiels d\u2019une g\u00e9n\u00e9ration politiquement vaincue mais culturellement gagnante. Ceux-l\u00e0, dont les noms courent sur les l\u00e8vres des gens inform\u00e9s, seraient les incarnations durables de l\u2019\u00e9v\u00e9nement, les porteurs de sa m\u00e9moire, les d\u00e9tenteurs de son sens. Le d\u00e9risoire de la chose est trop \u00e9vident pour s\u2019y arr\u00eater. <!--more-->Cette g\u00e9n\u00e9ration est d\u00e9mocrate, elle est tol\u00e9rante. On pourrait laisser encore se perp\u00e9tuer le mensonge s\u2019il ne concernait que le petit nombre de personnes int\u00e9ress\u00e9es par l\u2019imposture de ceux-l\u00e0 qui, par un besoin \u00e9trange, prennent sans cesse la pose de qui a v\u00e9cu \u201c les \u00e9v\u00e9nements de 68\u201d, de l\u2019int\u00e9rieur et au plus profond de leur intimit\u00e9. Ces personnalit\u00e9s sont de tout temps, de tout lieu. Mais cette g\u00e9n\u00e9ration n\u2019est pas seulement tol\u00e9rante, elle est patiente. Elle a laiss\u00e9 dire, elle continue de laisser croire. Elle s\u2019est faite souvent silencieuse. Elle sait aussi m\u00e9priser, et m\u00eame beaucoup, ceux qui pr\u00e9tendent depuis trente ans parler en son nom, faire boutique et profit, gagner en puissance et en visibilit\u00e9 sur la m\u00e9moire de 68, sur le trafic de la m\u00e9moire de 68. Mais cette longue patience a un co\u00fbt, cette g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9 a un co\u00fbt. Laissant dire, laissant faire, nous avons laiss\u00e9 confondre patience et repentance, m\u00e9pris et humilit\u00e9, g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9 et complaisance. La g\u00e9n\u00e9ration 68, pour le dire simplement, \u00e9tait assez bonne pour endosser la responsabilit\u00e9 de tous les maux de la soci\u00e9t\u00e9, pour prendre sur elle tous les torts du monde, pour porter le manteau d\u2019infamie. Laissant dire, cette g\u00e9n\u00e9ration, devenue tr\u00e8s humble, devenue modeste, s\u2019est laiss\u00e9e faire, s\u2019est laiss\u00e9e interpr\u00e9t\u00e9e. Prise au pi\u00e8ge de son propre mythe, de son h\u00e9ro\u00efsme juv\u00e9nile de sa sainte puret\u00e9, de son sens du sacrifice, de ses r\u00eaveries, de ses utopies. Parce qu\u2019elle a r\u00eav\u00e9, parce qu\u2019elle a d\u00e9lir\u00e9 parfois sans doute, parce qu\u2019elle a \u00e9t\u00e9 mystique comme l\u2019a dit P\u00e9guy \u00e0 propos d\u2019une autre g\u00e9n\u00e9ration, parce qu\u2019elle a v\u00e9cu un temps l\u2019insurrection comme l\u2019\u00e9tat permanent du quotidien, elle devrait r\u00e9trospectivement payer, elle devrait se charger du poids de tout ce qui est d\u00e9rive, destruction, pourrissement dans une soci\u00e9t\u00e9 qui irait tellement mieux s\u2019il n\u2019y avait pas eu 68. Ce faux historique, nous le payons mais, avec nous, ce sont toutes les g\u00e9n\u00e9rations apr\u00e8s nous qui le payeront.<\/p>\n<p><!--more-->Ce serait une s\u00e9rieuse d\u00e9faillance de notre g\u00e9n\u00e9ration si nous laissions passer, si nous laissions accroire plus de trois d\u00e9cennies plus tard une telle interpr\u00e9tation, ce serait un ab\u00eeme ouvert aux effets politiques immenses sur les nouvelles g\u00e9n\u00e9rations, celles de maintenant et de demain, que de laisser dire que tout ce qui se produit de n\u00e9faste dans cette soci\u00e9t\u00e9, tout ce qui s\u2019y effondre est d\u00fb \u00e0 68, au laxisme, \u00e0 la permissivit\u00e9, \u00e0 la destruction des tabous et des interdits. Nous laisserions croire que la droite la plus lib\u00e9rale et la gauche la plus r\u00e9pressive, ou que la droite la plus r\u00e9pressive et la gauche la plus lib\u00e9rale, ont toutes deux raison quand elles condamnent 68, qu\u2019elles ont raison de vouloir faire table rase de 68, d\u2019en effacer le souvenir, d\u2019en occulter le sens, d\u2019en faire l\u2019origine absolue de tous les maux et de tous les vices. Nous les laisserions exercer leur grande revanche, cette revanche tant attendue depuis plus de trente ans, cette vengeance froide pour tous les coups re\u00e7us et surtout pour le ridicule profond qui leur colle au dos depuis plus de trente ans, elles qui courent apr\u00e8s un \u00e9v\u00e9nement qui les a d\u00e9class\u00e9es et d\u00e9mod\u00e9es depuis cette date. Oui, nous continuerions \u00e0 laisser penser que c\u2019est \u00e0 68 qu\u2019on doit la d\u00e9linquance, l\u2019ins\u00e9curit\u00e9, le ch\u00f4mage, la pr\u00e9carit\u00e9, la soci\u00e9t\u00e9 du spectacle et de la consommation, et m\u00eame le capitalisme sauvage, enfin tous les malheurs dont sont victimes surtout les plus pauvres et tous les mutil\u00e9s de la vie si nous ne nous d\u00e9cidions \u00e0 faire le bilan exact de nos existences.<\/p>\n<p>L\u2019enjeu d\u00e9passe notre g\u00e9n\u00e9ration. Nous pouvons bien savoir que nous n\u2019avons pas \u00e9t\u00e9 ce qu\u2019on dit que nous f\u00fbmes, nous n\u2019engageons pas seulement notre g\u00e9n\u00e9ration quand nous laissons se r\u00e9pandre l\u2019id\u00e9e que nos vies furent de longues erreurs ch\u00e8rement pay\u00e9es par tous. Nous pouvons bien savoir, nous sommes nombreux \u00e0 savoir que nos vies n\u2019auront pas \u00e9t\u00e9 ce qu\u2019on dit qu\u2019elles furent et continuent d\u2019\u00eatre. Nous savons mieux que personne pour avoir v\u00e9cu cette histoire, notre histoire, parmi les n\u00f4tres, avec les n\u00f4tres, et pour \u00eatre de ceux qui n\u2019ont pas trahi leur jeunesse, que nous n\u2019avons jamais \u00e9t\u00e9 ce que les porte-parole autoris\u00e9s de 68, ceux qu\u2019il faut bien h\u00e9las appeler les exploiteurs de 68, disent que nous avons \u00e9t\u00e9. Nous savons, et nos vies le prouvent, que nous n\u2019avons pas \u00e9t\u00e9 les profiteurs irresponsables, cyniques et indiff\u00e9rents que l\u2019on se complait \u00e0 stigmatiser.<\/p>\n<p>Ceux qu\u2019on d\u00e9signe comme les \u201c soixante-huitards \u201d auront au fond laiss\u00e9 deux images contraires et compl\u00e9mentaires. D\u2019abord, jusqu\u2019au d\u00e9but des ann\u00e9es 80, ce fut le clich\u00e9 r\u00e9actionnaire des \u201c enrag\u00e9s \u201d : nous \u00e9tions des na\u00effs, des \u00e9nerv\u00e9s, des d\u00e9cervel\u00e9s, des hyst\u00e9riques, des utopistes dont il fallait toujours se m\u00e9fier, du moins si nous \u00e9tions de ceux qui n\u2019avaient pas fait une compl\u00e8te autocritique publique et d\u00e9nonc\u00e9 la criminalit\u00e9 fonci\u00e8re de nos id\u00e9aux juv\u00e9niles \u00e0 la mani\u00e8re des soi-disant \u201c nouveaux philosophes \u201d. Il est vrai que venant d\u2019un Mesmer, d\u2019un Barre, d\u2019un Guichard ou d\u2019un Pasqua, ou encore d\u2019un Marchais ou d\u2019un S\u00e9guy, une telle haine t\u00eatue \u00e9tait un hommage \u00e0 nos jeunesses rebelles et nous l\u2019avons toujours prise ainsi. Elle s\u2019est prolong\u00e9e ici ou l\u00e0, au Figaro bien s\u00fbr et m\u00eame parfois dans l\u2019Humanit\u00e9, dans les feuilles de choux paroissiales, dans les \u00e9ructations du Front national, et elle a toujours \u00e9t\u00e9 un hommage \u00e0 nos fid\u00e9lit\u00e9s. Ce clich\u00e9 r\u00e9actionnaire classique a laiss\u00e9 place au cours des ann\u00e9es 80 \u00e0 un clich\u00e9 r\u00e9actionnaire moderne. La haine a chang\u00e9 de style, l\u2019argument est devenu plus subtil, plus pervers, plus retors. La haine, au c\u0153ur de la conception dominante, ce qui constitue \u00e0 vrai dire l\u2019essence m\u00eame de la conception dominante, s\u2019est comme moul\u00e9e sur le capitalisme \u00e9chevel\u00e9 en se donnant un ton r\u00e9volutionnaire, en se dotant d\u2019un accent affranchi, en se retournant. Elle a dress\u00e9 le tableau de \u201c soixante-huitards \u201d qui seraient parvenus \u00e0 contr\u00f4ler les armes du pouvoir, embourgeois\u00e9s, enrichis, corrompus par le pouvoir sous toutes ses formes et par la qu\u00eate de notori\u00e9t\u00e9. Elle a d\u00e9peint des arrivistes sans scrupules, des gens de r\u00e9seaux et de magouilles, des intrigants et des courtisans pr\u00eats \u00e0 toutes les contorsions pour assurer leur puissance et leur \u201c visibilit\u00e9 \u201d. Le message au moins \u00e9tait clair \u00e0 l\u2019adresse de ceux qui pouvaient avoir gard\u00e9 quelque fid\u00e9lit\u00e9 \u00e0 68 : \u201c vous voyez bien que vous \u00eates rest\u00e9s dupes, vieux faux adolescents tromp\u00e9s, vous vous rendez compte enfin que vos chefs historiques, vos dirigeants, vos porte-parole sont depuis longtemps devenus comme les autres, que le monde reste le monde et que vos illusions, vos r\u00eaves rancis avec lesquels vous nous avez trop longtemps ennuy\u00e9s, sont maintenant dissip\u00e9s ; vous voyez bien qu\u2019il n\u2019est qu\u2019un seul monde, celui-l\u00e0 que vous vous acharnez \u00e0 d\u00e9noncer en vain, ce monde qui est l\u00e0 pour toujours fait de cette p\u00e2te humaine \u00e9ternelle que nous ne voulez pas reconna\u00eetre, celle du pouvoir, de l\u2019\u00e9go\u00efsme, de la rivalit\u00e9, de la concurrence\u201d.<\/p>\n<p>Et il est vrai que nous pouvions les voir, sur les \u00e9crans, les \u00ab retourn\u00e9s \u00bb discourir sur le monde comme il va, les voir, les nouveaux chefs, les nouveaux rang\u00e9s, domestiqu\u00e9s, disciplin\u00e9s, \u201c dans la ligne \u201d comme toujours ? N\u2019illustraient-ils pas \u00e0 la perfection ce que disaient nos p\u00e8res et parfois nos professeurs ? Ne r\u00e9alisent-ils pas ces sinistres pr\u00e9dictions de ce nous deviendrions quand nous aurions gu\u00e9ri de nos jeunesses, ce destin in\u00e9luctable qu\u2019ils nous promettaient quand nos quarante ans t\u00e9moigneraient contre nos vingt ans. Ne sont-ils pas les incarnations du renoncement que la sagesse du monde annonce aux adolescents rebelles ? Nous sommes nombreux pourtant \u00e0 n\u2019y pr\u00eater nulle attention. Nous avons mieux \u00e0 faire et, s\u2019il nous arrive d\u2019entendre par hasard la voix des transfuges, c\u2019est d\u2019une mani\u00e8re qui devrait faire rougir ceux qui se font les donneurs de le\u00e7on. Notre g\u00e9n\u00e9ration n\u2019est pas faite de ces quelques chefs permanents, de ces porte-parole qu\u2019on pr\u00e9sente comme les \u201c anciens soixante-huitards \u201d et qui ne repr\u00e9sentent rien d\u2019autre que leur propre vanit\u00e9. Car ceux-l\u00e0 n\u2019ont rien \u00e9t\u00e9 en 68, ou plut\u00f4t ils ont \u00e9t\u00e9 pris dans un mouvement qui les a de toute fa\u00e7on d\u00e9pass\u00e9s. Ils n\u2019en ont pas pris la t\u00eate, encore moins en ont-ils \u00e9t\u00e9 les cerveaux. Car 68 n\u2019a pas eu de chefs, de ma\u00eetres, d\u2019interpr\u00e8tes officiels et m\u00eame officieux. Ces chefs suppos\u00e9s sont devenus chefs apr\u00e8s, et se sont laiss\u00e9s traiter comme tels apr\u00e8s. Ils sont venus apr\u00e8s, ils ont g\u00e9r\u00e9 l\u2019image et le sens apr\u00e8s. Ce sont des gens d\u2019apr\u00e8s. Mais sur l\u2019instant, quiconque aurait pr\u00e9tendu dicter sa loi aux \u00e9v\u00e9nements aurait \u00e9t\u00e9 imm\u00e9diatement regard\u00e9 comme un imposteur. Quiconque pr\u00e9tendrait aujourd\u2019hui avoir jou\u00e9 personnellement un r\u00f4le d\u00e9cisif ou m\u00eame seulement important serait un imposteur d\u2019apr\u00e8s. 68 est depuis toujours le nom de l\u2019impr\u00e9visible et de la d\u00e9mocratie radicale. Tous les t\u00e9moignages un peu authentiques le disent : pas de chef d\u2019orchestre, pas de complot, pas de secret. Ce fut une irruption soudaine, une \u201c irruption au sommet \u201d comme l\u2019a \u00e9crit un jour Henri Lefebvre. Et qui pr\u00e9tend aujourd\u2019hui avoir ma\u00eetris\u00e9 l\u2019irruption ? Ce mouvement sans chefs, sans direction, impr\u00e9visible et sans programme, a fait d\u2019autant plus peur qu\u2019il sortait du cadre connu de la revendication, de l\u2019opposition, et m\u00eame de la r\u00e9volution ? Ce qui explique aussi que nombreux furent ceux qui tent\u00e8rent de le faire rentrer \u00e0 tout prix \u2013 quitte \u00e0 accentuer sa m\u00e9sinterpr\u00e9tation- dans les cadres \u00e9tablis, d\u00e9limit\u00e9s et contr\u00f4l\u00e9s par les organisations qui pr\u00e9f\u00e9r\u00e8rent le bien connu \u00e0 l\u2019imma\u00eetrisable. 68 est le nom de ce qui un jour a fait peur et qu\u2019il a fallu ma\u00eetriser en le remisant dans le folklorique, l\u2019anecdotique ou le bien connu.<\/p>\n<p>Ce mouvement, et c\u2019est sa force quasi mythologique, est rest\u00e9 ouvert aux interpr\u00e9tations. Il est rest\u00e9 aussi disponible aux r\u00e9cup\u00e9rations, aux trafics et aux \u00e9dulcorations. C\u2019est sa grande faiblesse politique. Quand il a cess\u00e9 de repr\u00e9senter la \u201c r\u00e9p\u00e9tition g\u00e9n\u00e9rale \u201dde la r\u00e9volution communiste \u00e0 venir, qu\u2019est-il rest\u00e9 de lui ? Peut-\u00eatre seulement l\u2019image confuse de l\u2019aspiration des jeunes \u00e0 vivre mieux, \u00e0 vivre libres, \u00e0 faire la f\u00eate, \u00e0 \u00e9couter des radios que l\u2019on voulait libres, \u00e0 lire un journal qui, tous les matins, leur dirait combien ils sont merveilleux et combien ils ont \u00e9t\u00e9 depuis le printemps 68 l\u2019incarnation de l\u2019avenir, combien ils ont eu raison de se r\u00e9volter hier et combien le monde est \u00e0 eux aujourd\u2019hui, combien ils sont heureux de vivre dans ce bel Occident dont ils sont les beaux enfants\u2026<\/p>\n<p>Le narcissisme a englu\u00e9 la port\u00e9e politique dans un contentement st\u00e9rile qui s\u2019est r\u00e9sum\u00e9 \u00e0 cette petite id\u00e9e : \u201c 68 a gagn\u00e9 \u201d. D\u2019o\u00f9 l\u2019on pouvait d\u00e9duire qu\u2019il fallait s\u2019y faire, s\u2019adapter \u00e0 un monde qui \u00e9tait le fruit d\u2019une victoire et accepter que les \u00ab repr\u00e9sentants \u00bb de 68 parlent de cette victoire avec assurance et fatuit\u00e9, puisque la culture \u00e9tait conquise, puisque les moeurs \u00e9taient r\u00e9volutionn\u00e9es, puisque la presse et la litt\u00e9rature \u00e9taient quasi lib\u00e9r\u00e9es.<\/p>\n<p>Troc fabuleux quand on y pense quarante ans plus tard. Que s\u2019est-il donc \u00e9chang\u00e9 l\u00e0 ? On a conc\u00e9d\u00e9 \u00e0 cette g\u00e9n\u00e9ration la culture, une fraction plut\u00f4t de la culture, la moins rentable, une petite part de la musique, du cin\u00e9ma, du th\u00e9\u00e2tre on nous a m\u00eame laiss\u00e9 une place, certes un peu marginale et folklorique, dans la politique puisqu\u2019il faut bien que dans la d\u00e9mocratie de march\u00e9 toutes les opinions aient leur place. Mais les dominants, les vrais, les bonnes vieilles dynasties fran\u00e7aise de l\u2019Etat et de l\u2019Argent, n\u2019ont consenti \u00e0 ce partage que si elles gardaient \u00e9videmment l\u2019essentiel, la divine Administration et la force de frappe de l\u2019Entreprise. Troc extraordinaire puisque, nous c\u00e9dant une mince part de la culture et tout ce qu\u2019il fallait de supports \u00e0 la propagande modernisatrice, nous avons pu servir \u00e0 quelque chose, \u00eatre enfin et malgr\u00e9 nous utiles \u00e0 l\u2019\u00e9conomie capitaliste, aux fabuleux gains de productivit\u00e9, par nos discours et nos valeurs, \u201c en lib\u00e9rant les \u00e9nergies \u201d, en d\u00e9barrassant les entreprises de leurs vieux contrema\u00eetres ringards pour les remplacer pour les souriants DRH, en aidant en somme au \u201c changement social \u201d et au \u201c d\u00e9blocage de la soci\u00e9t\u00e9 \u201d. De sorte que le plus beau fruit de 68 a pu sembler n\u2019avoir jamais \u00e9t\u00e9 que cette contre-r\u00e9volution rampante qui, d\u2019une fa\u00e7on fort subtile, a assoupli et \u201c flexibilis\u00e9 \u201d le capitalisme antique. Dix ans \u00e0 peine \u00e9taient pass\u00e9s que des pr\u00e9curseurs proclamaient d\u00e9j\u00e0 que cette fausse r\u00e9volution n\u2019avait jamais \u00e9t\u00e9 que l\u2019irruption de la modernit\u00e9 am\u00e9ricaine dans la vieille France trop longtemps arrim\u00e9e \u00e0 l\u2019Ancien R\u00e9gime, que notre g\u00e9n\u00e9ration avait \u00e9t\u00e9 bien dup\u00e9e en apportant son efficace concours \u00e0 la \u201c modernisation \u201d g\u00e9n\u00e9rale des rapports humains. Dix ans \u00e0 peine \u00e9taient pass\u00e9s que 68 sonnait d\u00e9j\u00e0 comme cette entr\u00e9e dans une modernit\u00e9 qui b\u00e9n\u00e9ficierait d\u2019abord \u00e0 ces classes qui s\u2019\u00e9taient farouchement oppos\u00e9es \u00e0 68 (dont quelques-uns de leurs repr\u00e9sentants avaient path\u00e9tiquement manifest\u00e9 aux Champs-\u00c9lys\u00e9es pour tenter de sauver le vieux monde \u00e9branl\u00e9). Dix ans apr\u00e8s, nous \u00e9tions d\u00e9peints comme ces enfants de la consommation et de la scolarisation de masse, plac\u00e9s \u00e0 l\u2019avant-garde non point du prol\u00e9tariat comme nous l\u2019avions imagin\u00e9, mais de ces \u201c nouvelles classes moyennes salari\u00e9es \u201d partant \u00e0 l\u2019assaut de la prosp\u00e9rit\u00e9 et de la civilisation des loisirs. C\u2019est ainsi qu\u2019ayant voulu malgr\u00e9 nous r\u00e9p\u00e9ter deux fois l\u2019histoire, nous aurions donn\u00e9 t\u00eate baiss\u00e9e dans la farce, n\u2019y manquant m\u00eame pas le martyrologue r\u00e9volutionnaire. Mais la farce avait sa vraie figure, sa puissance sociologique, sa port\u00e9e politique. Derri\u00e8re les masques fig\u00e9es de L\u00e9nine, de Trotsky, de Mao, il y avait aussi le vrai projet de qui ne d\u00e9sirait rien tant que la libert\u00e9 des moeurs, la d\u00e9molition des institutions, des interdits, la libre circulation et la libre concurrence des id\u00e9es et des d\u00e9sirs. En un mot, un \u00ab lib\u00e9ralisme tr\u00e8s avanc\u00e9 \u00bb. Giscard aurait \u00e9t\u00e9, selon cette interpr\u00e9tation, le v\u00e9ritable repr\u00e9sentant de 68, celui qui en aurait r\u00e9alis\u00e9 avec le plus de consistance le message lib\u00e9rateur authentique. Oui, Giscard ! 68 devenait le premier acte du triomphe du lib\u00e9ralisme dans tous les domaines, dans celui de la presse comme dans celui des m\u0153urs. De sorte encore que beaucoup de ceux qui eurent vocation de faire des journaux et beaucoup de ceux qui eurent partie li\u00e9e avec l\u2019\u00e9conomie de la presse et des m\u00e9dias en g\u00e9n\u00e9ral, beaucoup de ceux qui s\u2019engag\u00e8rent dans la publicit\u00e9, dans la communication, dans la grande et libre circulation des id\u00e9e, n\u2019eurent de cesse de r\u00e9pandre la bonne nouvelle de la lib\u00e9ration ( le mot m\u00eame devenant le titre de ce journal embl\u00e9matique qui allait chaque matin rappeler l\u2019\u00e9vangile des vainqueurs de 68, de ceux qui se disant vaincus \u00e9taient en r\u00e9alit\u00e9 les vrais vainqueurs), ce dont certains d\u2019entre nous, il faut l\u2019avouer, finirent par se persuader tant l\u2019id\u00e9e avait des vertus consolatrices. Quelle consolation de se dire que nous n\u2019avions pas v\u00e9cu notre jeunesse pour rien, que nos belles ann\u00e9es n\u2019avaient pas \u00e9t\u00e9 gaspill\u00e9es et dispens\u00e9es en f\u00eates et en luttes inutiles, que ces belles amours et ces beaux combats dont nous sommes sans doute parfois nostalgiques, que nos joies, nos f\u00eates, nos grandes id\u00e9es nocturnes avaient eu un sens, qu\u2019elles avaient eu des cons\u00e9quences, qu\u2019elles avaient irradi\u00e9 dans toute la soci\u00e9t\u00e9, embelli la vie, am\u00e9lior\u00e9 les institutions, etc. Ainsi, selon les significations positives que l\u2019on s\u2019est plu \u00e0 en donner longtemps, la libert\u00e9 avait partout gagn\u00e9, l\u2019individu \u00e9tait devenu toujours plus autonome, toujours plus \u201c lui-m\u00eame \u201d, toujours plus l\u2019\u00eatre id\u00e9al du choix et du d\u00e9sir. L\u2019individu, qui avait en quelque sorte 68 pour origine absolue, s\u2019\u00e9tait rendu supr\u00eamement frivole et disponible \u00e0 toutes les aventures lesquelles \u00e9taient, filiation avec les frissons de Mai oblige, \u201c au coin de la rue \u201d. Le risque pouvait alors devenir la valeur sup\u00e9rieure, le mode de vie le plus souhaitable, la fa\u00e7on la plus intense de vivre son existence. Si les adolescents avaient voulu tout casser et faire s\u00e9cession au grand dam des anciens, il ne s\u2019agissait plus que de palpiter, de vibrer, de \u00ab larguer les amarres \u00bb. La vie devenait navigation solitaire au milieu des orages loin des anciens parapets. Sans statuts, sans contraintes, sans filets. Le grand id\u00e9al du rimbaldo-capitalisme.<\/p>\n<p>Mais ce triomphe de 68, dans la parousie du lib\u00e9ralisme avanc\u00e9 bient\u00f4t relay\u00e9e par le n\u00e9o-lib\u00e9ralisme, sonnait mal aux oreilles de certains parmi nous, de tous ceux surtout qui trouvaient que la \u201c bonne nouvelle \u201d de la lib\u00e9ration avait un go\u00fbt bien acide tant elle d\u00e9viait de ce que nous avions cru faire, tant elle ressemblait peu aux choix, qui pr\u00e9cis\u00e9ment n\u2019en \u00e9taient pas, aux obligations plut\u00f4t et aux devoirs qui nous avaient guid\u00e9s et amen\u00e9s l\u00e0 o\u00f9 nous en \u00e9tions dans la vie r\u00e9elle telle que nous la menions. Nous ne nous reconnaissions gu\u00e8re dans cette bonne soci\u00e9t\u00e9 nouvelle dont le journal qui pr\u00e9tendait s\u2019adresser \u00e0 nous et nous repr\u00e9senter donnait tous les matins les \u00e9chos, les rumeurs et les \u00e9clats. Nous ne v\u00eemes d\u2019ailleurs bient\u00f4t plus dans ce journal que la d\u00e9formation, quand ce ne fut la trahison, de ce en quoi nous avions eu foi, de ce sur quoi nous avions fond\u00e9 nos existences, sans toutefois renoncer d\u00e9finitivement \u00e0 nous infliger de temps \u00e0 autre un bref mais d\u00e9plaisant rappel. Mais ce d\u00e9go\u00fbt n\u2019\u00e9tait jamais que l\u2019exutoire d\u2019un sentiment plus confus. Nos \u00e9lans s\u2019\u00e9moussaient. Les amiti\u00e9s s\u2019aga\u00e7aient, les fid\u00e9lit\u00e9s se d\u00e9nouaient, les amours s\u2019effilochaient. La grande communaut\u00e9 invisible qu\u2019un moment d\u2019histoire avait constitu\u00e9e se dispersait. Certains n\u2019y surv\u00e9curent pas. Parmi notre g\u00e9n\u00e9ration, de grands dons, de superbes \u00e9nergies, de merveilleuses joies d\u00e9clin\u00e8rent. Il y eut des morts. Pour les autres, survivant, il en fallait peu, des riens, un mot ici, une nuance l\u00e0, pour que le lien se d\u00e9f\u00eet, pour que le diff\u00e9rend s\u2019install\u00e2t. Des constellations disparurent, des d\u00e9marcations eurent raison de vieilles amiti\u00e9s d\u2019adolescence. Personne ne comprenait tr\u00e8s bien le pourquoi de ces distances, de ces discordes, personne ne saisissait pourquoi cette g\u00e9n\u00e9ration se fragmentait, se divisait contre elle-m\u00eame, du moins jusqu\u2019au milieu des ann\u00e9es1990, jusqu\u2019\u00e0 d\u00e9cembre 1995, moment crucial o\u00f9 le principe de la division apparut alors beaucoup plus clairement, plus de quinze ans apr\u00e8s le commencement du partage. C\u2019est plus tard, apr\u00e8s coup, que se r\u00e9v\u00e9la la disjonction des devenirs possibles de notre g\u00e9n\u00e9ration, coupure qui avait commenc\u00e9 en silence, sans que personne n\u2019en ait eu vraiment conscience. C\u2019est avec ce second \u00e9v\u00e9nement, avec 95, qui ne ressemblait ext\u00e9rieurement pas du tout \u00e0 68, que notre g\u00e9n\u00e9ration fit appara\u00eetre sans doute possible ses lignes de fracture qu\u2019elle avait tues jusque-l\u00e0 par fid\u00e9lit\u00e9, par nostalgie ou par l\u00e2chet\u00e9. C\u2019est \u00e0 ce moment-l\u00e0 que notre g\u00e9n\u00e9ration se montra comme ce qu\u2019elle \u00e9tait devenue : une fausse collectivit\u00e9, une communaut\u00e9 illusoire, une g\u00e9n\u00e9ration fant\u00f4me. Et c\u2019est en cet instant de l\u2019histoire sociale et politique que notre g\u00e9n\u00e9ration s\u2019est ouvertement bris\u00e9e en ces deux parties inconciliables qui avaient depuis longtemps foment\u00e9 chacune leur voie, leur style, leur morale. C\u2019est en ce point que notre g\u00e9n\u00e9ration est devenue un simple nom, un label pratique, une cat\u00e9gorie d\u2019universit\u00e9, voire une simple indication d\u00e9mographique, c\u2019est l\u00e0 qu\u2019on a pu vraiment saisir que depuis longtemps d\u00e9j\u00e0 elle avait cess\u00e9 de signifier politiquement, qu\u2019\u00e0 l\u2019exception de certains nostalgiques arrim\u00e9s \u00e0 leur jeunesse disparue, elle n\u2019\u00e9tait plus sur la sc\u00e8ne publique qu\u2019un argument publicitaire. Notre g\u00e9n\u00e9ration, ce que nous avons cru peut-\u00eatre qu\u2019elle avait \u00e9t\u00e9, \u00e9tait morte comme telle, oppos\u00e9e \u00e0 elle-m\u00eame et dispers\u00e9e. Et cette sorte de fracture, comme on a pu s\u2019en rendre compte peu \u00e0 peu, n\u2019avait pas seulement concern\u00e9 les destins sociaux et culturels, elle avait atteint en son centre l\u2019identit\u00e9 symbolique de la gauche, elle l\u2019avait d\u00e9truite au point que la gauche s\u2019\u00e9tait transform\u00e9e, sans que ses responsables ne s\u2019en aper\u00e7ussent, en un grand vide. Cette d\u00e9composition symbolique de la gauche a sans doute plus d\u2019une cause. Mais l\u2019une d\u2019elle, non des moindres, est de n\u2019avoir jamais pris au s\u00e9rieux le sens de 68 et les cons\u00e9quences de cette d\u00e9faite dans les d\u00e9cennies suivantes.<\/p>\n<p>Cette fracture qui a cass\u00e9 d\u2019abord notre g\u00e9n\u00e9ration puis a contribu\u00e9 \u00e0 d\u00e9faire la gauche tout enti\u00e8re s\u00e9pare les vainqueurs des vaincus, ou plus exactement ceux qui se sont crus les vainqueurs et ceux qui se vivent toujours comme les vaincus. Affaire de style, de choix, de morale. Disposition sans mots \u00e0 aller dans un sens ou dans l\u2019autre. Il y a ceux pour qui les \u00e9v\u00e9nements de 68 ont \u00e9t\u00e9 comme l\u2019entr\u00e9e dans un monde qu\u2019il fallait am\u00e9nager pour eux. Qui \u00e9tait fait pour eux, pour leurs d\u00e9sirs, leurs envies. Vaste espace d\u2019expression, de r\u00e9alisation, de lib\u00e9ration d\u2019eux-m\u00eames. Monde fait exactement \u00e0 la mesure de leur d\u00e9sir de puissance et de leur app\u00e9tit de \u201c r\u00e9ussite \u201d, ou plut\u00f4t monde qu\u2019ils avaient cru fait pour eux, qu\u2019ils ont m\u00eame cru dominer, dont ils ont pens\u00e9 devenir les ma\u00eetres. Faut-il dire que les vainqueurs de ce genre sont les vaincus r\u00e9els, des vaincus qui s\u2019ignorent tant \u201c r\u00e9ussir \u201d de cette fa\u00e7on, ce qu\u2019ils appellent \u201c r\u00e9ussir \u201d, suppose adaptation, conformit\u00e9, souplesse. Les vainqueurs sont les natures habiles \u00e0 la manoeuvre, les gens \u00e0 l\u2019aise, d\u2019une aisance de qui va partout et parle la langue de tout le monde. Les vainqueurs parmi nous, disons-le, ce sont ceux qui, du gauchisme ont retenu une formidable le\u00e7on d\u2019aisance et de m\u00e9pris, qui ont compris en cyniques et plus vite que d\u2019autres, combien la \u201c culture bourgeoise \u201d \u00e9tait une foutaise, que la bourgeoisie la plus vraie, celle de l\u2019argent et du pouvoir, n\u2019avait rien de cultiv\u00e9e, qu\u2019elle n\u2019avait pour toute culture que celle des chroniques inform\u00e9es des magazines dans lesquelles elle s\u2019admire et se conforme. Les cyniques ont compris qu\u2019il y avait de belles parts \u00e0 prendre sur le march\u00e9 des id\u00e9es, de l\u2019art, de la morale, de la posture philosophique. Ils ont vite saisi que la bourgeoisie prise en masse &#8211; de laquelle il faut excepter quelques rares sp\u00e9cimens &#8211; \u00e9tait une classe avide d\u2019id\u00e9es simples, d\u2019histoires faciles et d\u2019audaces contr\u00f4l\u00e9es. Masse r\u00e9unie de cadres et de poss\u00e9dants \u00e0 la direction des affaires s\u00e9rieuses, elle n\u2019a pas de temps \u00e0 perdre \u00e0 l\u2019\u00e9tude et demande surtout d \u00eatre stimul\u00e9e sans \u00eatre g\u00ean\u00e9e. Elle veut donc ses artistes et ses penseurs \u201c courageux \u201d mais convenables. Pour ce genre de fonction, une bonne formation marxiste dans la jeunesse d\u2019un bon fils de famille ne nuit gu\u00e8re. Elle est m\u00eame recommand\u00e9e. Une telle \u00e9ducation aide \u00e0 comprendre sans phrases que si le temps de l\u2019accumulation et de la conservation permettait hier les loisirs de m\u00e9ditation et les lenteurs de conversation, le temps de la finance et de la gestion ne permet plus que les consommations h\u00e2tives de produits sommaires. Certains parmi nous, aid\u00e9s par une certaine qualit\u00e9 pr\u00e9form\u00e9e, ont senti la p\u00e9riode nouvelle et les chances qu\u2019elle leur offrait de devenir les faire valoir distrayants mais apparemment profonds de la grande classe des affaires, laquelle pr\u00eate \u00e0 tirer les \u201c enseignements \u201d de 68, voulait incarner contre la vieille garde r\u00e9actionnaire gaullo-p\u00e9tainiste, le monde d\u00e9complex\u00e9 de la communication g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e et de l\u2019anti-tabou total. Ce fut donc le tournant Giscard, le bel \u00e2ge de la d\u00e9contraction dans les moeurs et de la d\u00e9construction dans les id\u00e9aux. La nouvelle grande classe hybride de bourgeois rentiers et salari\u00e9s voul\u00fbt donc faire jeune, vendre et acheter jeune, s\u2019habiller et penser jeune, vivre contin\u00fbment jeune du berceau \u00e0 la tombe. Elle entendit intr\u00e9pidement lib\u00e9rer la parole, puisque c\u2019\u00e9tait ce qu\u2019elle avait retenu de 68, et faire de la communication de masse l\u2019universel ciment de la soci\u00e9t\u00e9 ouverte et transparente. La \u201c prise de parole \u201d n\u2019\u00e9tait plus l\u2019\u00e9v\u00e9nement rompant l\u2019oppression quotidienne, elle devenait le r\u00e9gime ordinaire de r\u00e9gulation des relations humaines. Elle n\u2019\u00e9tait plus l\u2019av\u00e8nement public d\u2019une v\u00e9rit\u00e9 refoul\u00e9e mais le mode d\u2019animation d\u2019une soci\u00e9t\u00e9 faisant de la parole individuelle la langue de tous et de celle-ci un chaos d\u2019intimit\u00e9s plus ou moins sordides et d\u2019exp\u00e9riences plus ou moins absurdes. Il suffisait au fond de transformer d\u2019anciens r\u00e9volutionnaires en nouveaux administrateurs de la communication sociale pour que la religion de la parole sans limites p\u00fbt s\u2019\u00e9tablir.<\/p>\n<p>L\u2019arriv\u00e9e de la gauche au pouvoir acheva la mutation en supprimant les derniers scrupules. Ralliant le parti moderne sans avoir l\u2019air de trahir les anciennes promesses, celles que l\u2019on s\u2019\u00e9tait faites \u00e0 soi-m\u00eame, il devenait louable de renier tranquillement sa jeunesse avec le sens du devoir accompli. On pouvait m\u00eame avec bonne conscience chanter victoire \u00e0 chaque recul \u00e9lectoral des communistes, \u00e0 chaque abandon gouvernemental des objectifs sociaux, \u00e0 chaque virage droitier du programme \u00e9conomique de la gauche. Le vrai r\u00e9volutionnaire n\u2019est-il pas au fond celui qui a l\u2019immense courage de rompre avec le \u201c vieux monde \u201d ? N\u2019est-il pas celui qui sait se \u201c lib\u00e9rer \u201d des utopies et m\u00eame tourner le dos \u00e0 la classe des prol\u00e9taires ? La lib\u00e9ration changea de sens et le journal du m\u00eame nom figura le reniement en clamant que la crise \u00e9tait bien belle quand elle mettait \u00e0 bas les derniers remparts qui abritaient encore les prol\u00e9taires du grand souffle de la libert\u00e9 \u00e9conomique. L\u2019\u00e8re de Mitterrand commen\u00e7ait \u00e0 peine qu\u2019on voyait s\u2019inverser toutes les significations et tous les engagements : progr\u00e8s voulait dire r\u00e9gression, socialisme finance et d\u00e9mocratie corruption. Les vainqueurs, ceux qui se croyaient les vainqueurs, sign\u00e8rent alors de bon c\u0153ur le contrat de ralliement \u00e0 la soci\u00e9t\u00e9 ouverte, transparente, lib\u00e9rale qui s\u2019offrait devant eux comme le champ de r\u00e9alisation de leurs promesses de toujours faire le bien et de dire toute la v\u00e9rit\u00e9. Le grand ralliement avait son mot d\u2019ordre \u201c modernisation \u201d, son levier \u201c libert\u00e9 des m\u00e9dias \u201d, son principe \u201c plus de tabous \u201d. Ce fut alors que se r\u00e9pandit l\u2019id\u00e9e que 68 avait gagn\u00e9, que 68 avait triomph\u00e9 des archa\u00efsmes, que 68 se r\u00e9alisait dans les m\u00e9dias lib\u00e9r\u00e9s et les moeurs affranchies. Les vainqueurs, en ces commencements de l\u2019\u00e9poque mitterrandienne, peut-\u00eatre l\u2019une des pires qu\u2019aient connue les classes populaires depuis longtemps, se convainquirent que leur part n\u2019\u00e9tait pas mince dans cette heureuse modernit\u00e9 et qu\u2019en cons\u00e9quence ils avaient sans doute m\u00e9rit\u00e9 places en vue et nutriments divers au grand banquet de la soci\u00e9t\u00e9 lib\u00e9r\u00e9e. Quant \u00e0 la critique, ils se dirent qu\u2019elle \u00e9tait un pur \u201c ressentiment \u201d puisqu\u2019ils avaient lu Nietzsche.<\/p>\n<p>68 n\u2019avait ainsi \u00e9t\u00e9 qu\u2019une grande promesse d\u2019avenir, une sorte de mise \u00e0 l\u2019heure de la France, une mise en conformit\u00e9 avec le capitalisme nouveau, de sorte que certains qui, en leur jeunesse, avaient \u00e9t\u00e9 gauchistes, barth\u00e9siens, foucaldiens, situationnistes pouvaient se muer en publicitaires ou bien en conseillers du patronat fran\u00e7ais, sans avoir une seule seconde l\u2019impression d\u2019avoir ralli\u00e9 l\u2019ennemi, notion qui, d\u2019ailleurs, semblait avoir perdu tout sens dans ce nouvel univers qui se voulait avant tout pacifi\u00e9 et uni, qui avait refoul\u00e9 toute id\u00e9e de conflit des classes, notion qui avait naturellement cess\u00e9 de valoir dans les cat\u00e9gories des vainqueurs absolus et d\u00e9finitifs.<\/p>\n<p>Que 68 f\u00fbt une victoire est donc une proposition fondamentale. Elle a constitu\u00e9 la ligne de d\u00e9marcation la plus nette entre les deux camps invisibles et irr\u00e9conciliables qui composent notre g\u00e9n\u00e9ration. Car le terme m\u00eame de \u201c g\u00e9n\u00e9ration 68\u201d est devenu un produit fallacieux de la publicit\u00e9, un drapeau exploit\u00e9 jusqu\u2019\u00e0 la trame par les militants de la d\u00e9mocratie et du march\u00e9. C\u2019est cette formule-l\u00e0 qui montre le mieux que notre g\u00e9n\u00e9ration est historiquement bris\u00e9e, finie comme telle, radicalement inexistante comme r\u00e9alit\u00e9 politique significative et comme tissu consistant d\u2019amiti\u00e9s r\u00e9elles. Divis\u00e9e entre vainqueurs et vaincus, entre ceux qui se croient les vainqueurs et ceux qui se savent les vaincus.<\/p>\n<p>On a souvent \u00e9crit que 68 avait gagn\u00e9 mais c\u2019\u00e9tait pour mieux critiquer \u201c l\u2019h\u00e9ritage \u201d. Ce n\u2019est l\u00e0 qu\u2019une v\u00e9rit\u00e9 bien partielle, une demi-v\u00e9rit\u00e9, une apparence de v\u00e9rit\u00e9. Ce qui a gagn\u00e9 n\u2019est pas 68, mais l\u2019exploitation de 68 et, surtout la haine de 68. C\u2019est un anti-68 qui a gagn\u00e9. Et quand les vainqueurs croient avoir gagn\u00e9, quand ils croient avoir vaincu, c\u2019est encore une illusion. Car ceux qui se pr\u00e9sentent comme les vainqueurs de 68 sont de faux vainqueurs. Proclamer que 68 a gagn\u00e9, c\u2019est se tromper sur 68.<\/p>\n<p>Il est une autre mani\u00e8re de penser 68, dans les actes et dans les vies de ceux qui ont \u00e9t\u00e9 fid\u00e8les \u00e0 68. Une mani\u00e8re tout oppos\u00e9e aux grands r\u00e9cits des t\u00e9moins officiels. Cette autre fa\u00e7on de penser 68 n\u2019est pas \u00e9crite au grand livre des vainqueurs, elle s\u2019inscrit plus discr\u00e8tement dans les marges et dans les notes de bas de page de l\u2019histoire : dans les existences fid\u00e8les \u00e0 68. Enjeu majeur. Les vainqueurs sont surtout des gagnants de la m\u00e9moire. Ils ont voulu resserrer 68 dans un printemps sympathique, oubliant les ondes provoqu\u00e9es, apr\u00e8s, et parfois, longtemps apr\u00e8s, dans toutes les vies transform\u00e9es. Car 68 n\u2019est rien d\u2019autre que les vies marqu\u00e9es par ce qui s\u2019est d\u00e9cid\u00e9 en 68. C\u2019est dans cet enjeu vital que se d\u00e9termine aujourd\u2019hui et comme \u00e0 rebours le sens de 68, partant, le sens des vies qui se sont d\u00e9cid\u00e9es en 68. Laisser aux vainqueurs le contr\u00f4le de la m\u00e9moire serait \u00e0 la fois trahir ce qui est arriv\u00e9 et trahir tous ceux qui en ont \u00e9t\u00e9 marqu\u00e9s \u00e0 vie. C\u2019est pourquoi il importe de ne pas se laisser d\u00e9poss\u00e9der de l\u2019\u00e9v\u00e9nement qui a d\u00e9cid\u00e9 de notre vie. Il importe, oui, de ne pas laisser dire aux vainqueurs ce que fut notre g\u00e9n\u00e9ration, ce qu\u2019elle a fait, ce qu\u2019elle a esp\u00e9r\u00e9, ce qu\u2019elle a r\u00e9ussi et ce qu\u2019elle a rat\u00e9. Ce serait comme nous suicider historiquement, ce serait laisser derri\u00e8re nous inentam\u00e9 le r\u00e8gne des menteurs.<\/p>\n<p><strong>II<\/strong><\/p>\n<p><strong>Notre d\u00e9faite<\/strong><\/p>\n<p>D\u2019\u00eatre ainsi les vaincus, les politiquement vaincus, nous l\u2019avons, du moins certains d\u2019entre nous, assum\u00e9 \u00e0 notre fa\u00e7on, nous l\u2019avons m\u00eame revendiqu\u00e9 souvent. Contrairement \u00e0 la th\u00e8se qui veut que l\u2019existence d\u00e9termine la conscience, ce ne sont pas nos vies qui ont d\u00e9termin\u00e9 cette conscience de la d\u00e9faite, c\u2019est notre choix, ou plut\u00f4t toute notre histoire qui nous a conduits \u00e0 \u00eatre d\u2019un camp plut\u00f4t que d\u2019un autre. C\u2019est le fait d\u2019aller dans le sens de la d\u00e9faite plut\u00f4t que dans celui de la victoire qui a d\u00e9cid\u00e9 de notre existence et de son sens. Car, \u00e0 bien y regarder, et en consid\u00e9rant tous ceux qui ont pris l\u2019autre chemin, qui nous aurait emp\u00each\u00e9 de faire de la communication, de la publicit\u00e9, des romans faciles, du journalisme de sensation ? Nous avions les atouts, les talents. Nous n\u2019en avions pas le go\u00fbt. Plus d\u2019un qui a partag\u00e9 notre jeunesse a \u201c r\u00e9ussi \u201d \u00e0 se hisser dans la vie, tant le militantisme a souvent d\u00e9velopp\u00e9 les qualit\u00e9s de bagout et de man\u0153uvre si n\u00e9cessaires pour parvenir dans ces mondes de \u00ab r\u00e9ussite \u00bb. L\u2019obsc\u00e9nit\u00e9 de ces mondes a souvent suffi \u00e0 nous en \u00e9carter. La r\u00e9pulsion quasi-instinctive que nous avons ressentie et que nous ressentons encore pour l\u2019exploitation des talents que certains avaient r\u00e9v\u00e9l\u00e9s apr\u00e8s 68, le d\u00e9go\u00fbt pour ces vies trahies que l\u2019on dit r\u00e9ussies est telle que nous n\u2019avons jamais eu vraiment d\u2019excuse pour ceux qui n\u2019ont pas \u00e9t\u00e9 r\u00e9vuls\u00e9s par l\u2019exercice des fonctions les plus serviles que r\u00e9serve cette soci\u00e9t\u00e9 \u00e0 ceux qui choisissent de s\u2019y conformer.<\/p>\n<p>Notre morale, aussi paradoxale qu\u2019elle puisse para\u00eetre \u00e0 ceux qui n\u2019ont pas connu cette histoire, a consist\u00e9 \u00e0 nous mettre du c\u00f4t\u00e9 des vaincus, sans honte et m\u00eame avec une certaine fiert\u00e9 non pas d\u2019\u00eatre vaincus mais de ne pas \u00eatre parmi les vainqueurs satisfaits. Tel fut le point de bifurcation. Ce pas n\u2019\u00e9tait pas la suite d\u2019une d\u00e9cision r\u00e9fl\u00e9chie, elle r\u00e9sultait souvent d\u2019une paresse, d\u2019un refus poli ou d\u2019un \u00e9chec qui nous ont \u00e9pargn\u00e9 d\u2019acc\u00e9der \u00e0 quelque fonction avantageuse. Tout s\u2019est ainsi pass\u00e9 dans une certaine obscurit\u00e9, une demi-conscience, selon des voies un peu myst\u00e9rieuses, comme s\u2019il s\u2019\u00e9tait agi d\u2019une distillation progressive s\u00e9parant les vainqueurs et les vaincus, ceux qui ont accept\u00e9 le monde et ceux qui ont continu\u00e9 de le refuser.<\/p>\n<p>Le mot m\u00eame de choix dit bien mal ce dont il s\u2019agit. Choisir, c\u2019est accepter ou refuser ce qui arrive par une certaine disposition int\u00e9rieure. C\u2019est par elle que certains se sont retrouv\u00e9s du c\u00f4t\u00e9 des vaincus et d\u2019autres du c\u00f4t\u00e9 des vainqueurs. S\u2019il y a quelque chose que l\u2019on peut appeler \u201c g\u00e9n\u00e9ration 68 \u201d, si un ph\u00e9nom\u00e8ne de ce genre existe, il est bien dans cette s\u00e9paration.<\/p>\n<p>Il s\u2019agit donc d\u2019examiner ce que fut la d\u00e9faite que certains d\u2019entre nous ont assum\u00e9e, ont choisi d\u2019assumer sans que jamais n\u2019ait \u00e9t\u00e9 prise une \u00ab d\u00e9cision \u00bb consciente en ce sens. Au fil des ann\u00e9es, il nous a fallu faire des choix, de ces petits choix qui n\u2019avaient l\u2019air de rien et qui engageaient tout : \u00e9tudes, carri\u00e8res, quartiers, unions, famille, et avec cela, go\u00fbts, loisirs, relations, milieux, id\u00e9es. Les tentations d\u2019une vie \u00ab adulte \u00bb, les petits pas dans \u00ab l\u2019installation \u00bb, les d\u00e9sarrois politiques : tout semblait prescrire de se replier sur ce que certains cyniques appelaient des \u201c objectifs de r\u00e9alisation personnelle \u201d et des \u201c modes d\u2019accomplissement de son potentiel individuel \u201d. Toute une partie de notre g\u00e9n\u00e9ration a recul\u00e9 sous la force des circonstances et sous le poids des \u00ab philosophies nouvelles \u00bb qui faisaient des utopies et m\u00eame de la seule id\u00e9e du progr\u00e8s social des r\u00eaveries absurdes et dangereuses. Durant les vides et glaciales ann\u00e9es 80, la politique devint si m\u00e9diocre et si corrompue que s\u2019en soucier encore revenait \u00e0 se salir. Amours, enfants, nouvelles \u00e9tudes, livres, voyages : ces ann\u00e9es furent souvent pleines de recommencements pour tous ceux qui en avaient la ressource, elles furent souvent des renaissances, des secondes jeunesses tardives dans le climat chang\u00e9. Certains, il est vrai, n\u2019y surv\u00e9curent pas. Trop marqu\u00e9s, ils sont morts de n\u2019avoir pu rena\u00eetre \u00e0 une autre vie. Trop inadapt\u00e9s au cours nouveau, ou s\u2019y adaptant de fa\u00e7on d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9e \u2013 par la drogue par exemple-, ils disparurent presque logiquement. Ces ann\u00e9es furent donc emplies de bonheurs et de malheurs qui avaient en commun d\u2019\u00eatre des bonheurs et des malheurs priv\u00e9s. Elles furent pleines d\u2019\u00e9v\u00e9nements de vie priv\u00e9e, mais elles furent vides collectivement, peu \u00e0 peu coup\u00e9es de tout id\u00e9al commun. Ces ann\u00e9es furent presque partout celles des frilosit\u00e9s et des frivolit\u00e9s, du cauteleux bureaucratique et du scandaleux financier. Le renoncement et le s\u00e9rieux furent partout mis \u00e0 l\u2019ordre du jour. Le refus du r\u00eave et le r\u00e9alisme d\u2019adaptation furent \u00e9rig\u00e9s en dogmes politiques. Les \u00e9crivains de l\u2019ordre moral prirent leur revanche. Les malins connurent leur heure de gloire. La gauche, ou plut\u00f4t ce qui continuait \u00e0 s\u2019appeler ainsi malgr\u00e9 les d\u00e9saveux r\u00e9p\u00e9t\u00e9s du \u00ab peuple de gauche \u00bb, devint de plus en plus r\u00e9actionnaire et de plus en plus moderne. On convint alors, en apart\u00e9, que le socialisme \u00e9tait devenu une id\u00e9e morte en Europe.<\/p>\n<p>Tout nous poussait, surtout la victoire de Mitterrand, \u00e0 devenir en masse les vrais vainqueurs et \u00e0 prendre notre revanche comme les gourmands qui pensaient avoir m\u00e9rit\u00e9 une belle part taill\u00e9e dans le gros g\u00e2teau du pouvoir fra\u00eechement conquis. Tout semblait conduire \u00e0 nous faire accepter comme vrai le monde qui nous entourait, le monde r\u00e9el qui offrait toutes sortes d\u2019opportunit\u00e9s avantageuses pour qui du moins aurait le talent de les exploiter. Tous, nous \u00e9tions convi\u00e9s \u00e0 passer du c\u00f4t\u00e9 de ceux qui sont aux meilleures places du grand banquet de la soci\u00e9t\u00e9. Nous n\u2019y avons pas tous \u00e9t\u00e9, loin de l\u00e0.<\/p>\n<p>C\u2019est un peu comme si nous avions d\u00fb vivre enferm\u00e9s pendant ces ann\u00e9es-l\u00e0, nous qui avions plut\u00f4t le go\u00fbt pour les aventures et les \u00e9pop\u00e9es, nous qui nous pensions pr\u00e9destin\u00e9s pour les ruptures et les bonheurs puissants. C\u2019est comme s\u2019il nous avait fallu renoncer \u00e0 voir au loin, et, en renon\u00e7ant \u00e0 cette facult\u00e9 de projection, comme si nous ne pouvions plus exister pleinement et parler vraiment, exil\u00e9s dans un continuel pr\u00e9sent. Et ceci parce que nous avons constitu\u00e9 une g\u00e9n\u00e9ration tr\u00e8s intens\u00e9ment, tr\u00e8s compl\u00e8tement politique comme on n\u2019en a pas vu depuis et telle qu\u2019on n\u2019en verra peut-\u00eatre pas de sit\u00f4t.<\/p>\n<p>Nous avions \u00e9t\u00e9 \u00e9duqu\u00e9s par la politique et voil\u00e0 qu\u2019elle s\u2019\u00e9tait soudain d\u00e9rob\u00e9e. Nous sommes donc rest\u00e9s suspendus, \u00ab en l\u2019air \u00bb, priv\u00e9s de notre sol. De la politique vraie, il ne fallait plus \u00eatre question, il ne fallait plus rien en attendre. Toute esp\u00e9rance \u00e9tait soudain comme abolie. Une sorte d\u2019orthodoxie molle envahit la place et enlisa la critique. De faux rebelles commenc\u00e8rent \u00e0 d\u00e9filer sur les \u00e9crans et dans les librairies. Le seul tabou, le grand tabou portait d\u00e9sormais sur la possibilit\u00e9 d\u2019une \u00e9galit\u00e9 parmi les hommes, et sur une fin imaginable du capitalisme. La politique \u00e9tait morte et laissait le champ \u00e0 la colonisation g\u00e9n\u00e9rale des int\u00e9r\u00eats particuliers comme \u00e0 la gestion mon\u00e9taire de l\u2019injustice. La politique abolie, tout \u00e9tait donn\u00e9 comme impossible historiquement, sauf l\u2019\u00e9ternel pr\u00e9sent \u00e0 perp\u00e9tuer : le journalisme de sensation et d\u2019optimisme chantait la libert\u00e9 de dire \u00e0 peu pr\u00e8s n\u2019importe quoi, mais surtout l\u2019air du temps ; le commerce exultait en pr\u00e9vision des profits colossaux de l\u2019\u00e9conomie int\u00e9grale de march\u00e9 ; les vieux tenants de la puissance d\u2019\u00c9tat se prenaient pour des \u201c pilotes \u201d d\u2019une soci\u00e9t\u00e9 con\u00e7ue comme une entreprise. La politique abolie, il ne restait que des individus priv\u00e9s. Priv\u00e9s surtout d\u2019esp\u00e9rance, de sens, d\u2019action. Enferm\u00e9s dans leurs pr\u00e9f\u00e9rences priv\u00e9es, leurs racines communautaires, leurs nostalgies rances, leurs vieilles querelles de famille et de voisinage. La politique abolie, la b\u00eatise s\u2019\u00e9tendit par les voies de la communication de masse. Argent et stupidit\u00e9 brutale de la modernit\u00e9 se mirent \u00e0 r\u00e9gner universellement. La politique abolie, nous, la derni\u00e8re g\u00e9n\u00e9ration vraiment politique, nous faisions partie du superflu, du d\u00e9chet comme tous ceux qui ne s\u2019accommodaient pas du nouveau cours non politique du monde. Notre d\u00e9faite semblait compl\u00e8te, radicale. Nous n\u2019existions plus comme g\u00e9n\u00e9ration politique parce que nos ennemis avaient tu\u00e9 la politique, le sens et le nom m\u00eame des id\u00e9aux qui faisaient la substance de la politique. Notre g\u00e9n\u00e9ration a pris fin avec la politique.<\/p>\n<p>Notre d\u00e9faite remonte donc \u00e0 loin et elle est profonde, radicale. Elle touche aux conditions m\u00eames de toute lutte possible, au sens de toute lutte. Ce n\u2019est pas seulement un \u00e9chec de la lutte, une d\u00e9faite ponctuelle face \u00e0 de plus puissants comme le camp populaire en a connu beaucoup dans l\u2019histoire. Ce fut bien s\u00fbr cela, une d\u00e9faite de ce genre, suivie d\u2019une revanche sans piti\u00e9 ni scrupule des \u00e9ternels propri\u00e9taires. Mais c\u2019est aussi une d\u00e9faite plus grave, une d\u00e9faite du possible renversement du cours du monde, une d\u00e9faite du sens de la lutte. C\u2019est seulement sur cette d\u00e9faite si profonde que pouvaient vraiment prosp\u00e9rer sans entraves toutes les petites et grandes perversions li\u00e9es au pouvoir, toutes les petites et grandes corruptions li\u00e9es \u00e0 l\u2019argent. Notre d\u00e9sarroi fut donc \u00e0 l\u2019\u00e9chelle de cette d\u00e9faite, nous qui avions cru remettre la politique authentique, la grande politique avec ce qu\u2019elle porte de libert\u00e9 vraie, au centre de la vie de tous, nous qui avions cru si souvent d\u00e9truire la m\u00e9diocrit\u00e9, le morne et le vide des vies trop adapt\u00e9es au \u201c syst\u00e8me \u201d par la nouvelle esp\u00e9rance qui nous mobilisait et nous d\u00e9tournait du \u201c m\u00e9tro-boulot-dodo \u201d, comme nous disions tr\u00e8s na\u00efvement peut-\u00eatre \u2013 mais la na\u00efvet\u00e9 est souvent le d\u00e9faut de ceux qui ne sont pas enti\u00e8rement soumis \u00e0 la force des choses ou pas encore corrompus par les biens du monde. C\u2019est que nous pensions qu\u2019il fallait \u00eatre dans l\u2019exc\u00e8s de ce quotidien trop pauvre, qu\u2019il fallait rester \u00e9veill\u00e9 pour ne pas sombrer dans le lourd sommeil qui recouvrait l\u2019existence collective tourn\u00e9e vers le travail routinier et la consommation absurde. Nous ne voulions pas que l\u2019homme soit quantit\u00e9, c\u2019est-\u00e0-dire quantit\u00e9 n\u00e9gligeable.. C\u2019est ainsi que la politique de l\u2019id\u00e9al qui nous soutenait devait tout ranimer, donner une nouvelle couleur aux plus simples aspects de la r\u00e9alit\u00e9, un nouveau go\u00fbt aux choses les plus communes. Les mots alors avaient du poids. Il nous semblait que nous savions dire. Et il nous paraissait qu\u2019entre le dire et le faire, une harmonie famili\u00e8re devait toujours demeurer.<\/p>\n<p>Mais sans doute \u00e9tions-nous trop s\u00fbrs d\u2019avoir avec nous non pas certes la \u201c soci\u00e9t\u00e9 \u201d ni m\u00eame la majorit\u00e9 de cette soci\u00e9t\u00e9, mais au moins l\u2019une de ses fractions importantes. Quelques-uns des plus alertes, des plus combatifs, des plus volontaires des ouvriers et des salari\u00e9s pass\u00e8rent de notre c\u00f4t\u00e9 sans doute, mais l\u2019essentiel de ce qu\u2019on appelle les \u00ab classes populaires \u00bb continu\u00e8rent d\u2019\u00eatre encadr\u00e9es par les grandes bureaucraties. Notre isolement fut grand. Et nous n\u2019\u00e9tions ni des saints ni des h\u00e9ros. Parmi nous, il y en eut beaucoup qui, port\u00e9s par la nouvelle esp\u00e9rance collective, n\u2019y croyait individuellement qu\u2019\u00e0 moiti\u00e9. Chez presque tous, les forces du \u201c rangement \u201d \u00e9taient d\u00e9j\u00e0 actives. Double aspiration, double voie, double vie. Il y avait les pressions vers le bon m\u00e9tier, les \u201c bonnes places \u201d comme on disait encore \u00e0 cette \u00e9poque, pour faire plaisir aux familles, pour ne pas se f\u00e2cher entre proches, pour ne pas g\u00e2cher les efforts consentis par les parents dans les \u00e9tudes de leur prog\u00e9niture. Et puis il y avait les aspirations plus purement politiques, qui d\u00e9pendaient pour leur ardeur de leur extension au plus grand nombre. Mais ce qu\u2019il faut bien appeler une vocation, comment aurait-elle pu garder sa force initiale s\u2019il n\u2019y avait pas, s\u2019il n\u2019y avait plus propagation du mouvement mais au contraire repli g\u00e9n\u00e9ral devant l\u2019agressivit\u00e9 de l\u2019Etat et surtout devant ce formidable chantage du ch\u00f4mage de masse, devant cette crise qui aura \u00e9t\u00e9 une arme id\u00e9ale du nouvel ordre des choses.<\/p>\n<p>Ce fut sans doute ce qui acc\u00e9l\u00e9ra la d\u00e9cantation. La vie pauvre rattrapa bien des g\u00e9n\u00e9reux, celle des s\u00e9ductions, propositions, avantages, titres et honneurs \u00e0 destination des h\u00e9ritiers qui accept\u00e8rent avec plus ou moins de bonne volont\u00e9 la transmission d\u2019une vie si abondante en biens de toutes sortes. Ce ne furent parfois que des compromissions d\u2019apparence, des acceptations superficielles. Cette d\u00e9cantation progressive mit peu \u00e0 peu de c\u00f4t\u00e9 les plus purement politiques d\u2019entre nous, ceux qui rest\u00e8rent militants. Mais la plupart ne furent ni des militants ni des ren\u00e9gats. Peut-\u00eatre furent-ils la majorit\u00e9 ceux-l\u00e0 qui sont les invisibles de l\u2019histoire de notre g\u00e9n\u00e9ration.<\/p>\n<p>Ces invisibles rest\u00e8rent \u00e0 l\u2019\u00e9cart des organisations de gauche d\u00e9clinantes. La mort lente du communisme dit r\u00e9el, expression tragi-comique si l\u2019on y pense, ne les concerna qu\u2019indirectement, eux qui n\u2019avaient cess\u00e9 de ridiculiser la pr\u00e9tention du parti dit communiste d\u2019incarner le moindre espoir d\u2019\u00e9mancipation, ce parti (c\u2019est-\u00e0-dire bien s\u00fbr son appareil) qui avait tant fait pour enliser et finalement \u00e9touffer l\u2019explosion politique en 68. Nous, les invisibles, n\u2019avons pas vers\u00e9 une seule larme devant l\u2019agonie du \u00ab communisme r\u00e9el \u00bb car nous savions comment l\u2019appareil du parti dit communiste avait d\u00e9truit depuis fort longtemps le vrai sens de la r\u00e9volution ouvri\u00e8re tout en continuant de capter la foi de millions et de millions de gens parmi les plus domin\u00e9s de la soci\u00e9t\u00e9. Mais de cette mort grotesque, avec ces ouvriers de l\u2019Est se pr\u00e9cipitant vers les pays capitalistes, nous n\u2019en avons pas tir\u00e9 gloire \u00e0 la fa\u00e7on de gens qui ont eu raison depuis longtemps car nous devinions sans doute que la fin des r\u00e9gimes staliniens ne serait pas n\u00e9cessairement la renaissance de l\u2019espoir r\u00e9volutionnaire.<\/p>\n<p>Notre d\u00e9faite n\u2019est pas directement li\u00e9e, malgr\u00e9 les apparences, au lamentable \u00e9chouage du \u00ab communisme r\u00e9el \u00bb. Nous en subissons les effets mais ce n\u2019est pas notre \u00e9chec. Ce qui a \u00e9chou\u00e9, c\u2019est une certaine contrefa\u00e7on de la r\u00e9volution, une certaine contre-r\u00e9volution qui a pris le peuple \u00e0 revers. Ce n\u2019est pas la r\u00e9volution, ce n\u2019est pas l\u2019id\u00e9e de la r\u00e9volution qui est morte, c\u2019est un syst\u00e8me pervers qui s\u2019est \u00e9croul\u00e9 comme il \u00e9tait in\u00e9vitable qu\u2019il s\u2019\u00e9croul\u00e2t. Ce qui explique que nous ne sommes pas compl\u00e8tement abattus par cet effondrement, que l\u2019histoire n\u2019a pas \u00e9teint en nous les feux de l\u2019avenir, comme aurait pu dire le vieux Jaur\u00e8s. Nous savions depuis longtemps que ce syst\u00e8me ne valait rien, nous connaissions la nullit\u00e9 absolue et l\u2019immense mauvaise foi des gens qui dirigeaient ces appareils, \u00ab apparatchiks \u00bb que nous ne confondions pas avec les militants de base et les \u00e9lecteurs qui eux y engageaient souvent toute leur col\u00e8re, leur foi et la morale la plus humaine. Mais nous savions aussi que jamais nous ne pourrions nous lier vraiment avec ceux qui, au nom d\u2019un m\u00eame id\u00e9al ou, plut\u00f4t, au nom d\u2019un id\u00e9al homonyme, ont fait exactement le contraire de ce que l\u2019on pouvait esp\u00e9rer du mouvement ouvrier, que jamais nous ne pourrions avoir la moindre confiance dans ceux qui tant de fois ont sauv\u00e9 le capitalisme et qui, tant de fois, ont enterr\u00e9 toute r\u00e9volution authentique en acceptant les miettes de pouvoir qu\u2019on leur laissait, en enveloppant leur r\u00e9signation devant le discours capitaliste, il faut bien le dire, dans une dialectique \u00e0 quatre sous qui voulait que l\u2019universelle salarisation, que l\u2019universelle expropriation, que l\u2019universelle subordination \u00e0 la grande machine \u00e9conomique dans laquelle l\u2019\u00eatre humain ne vaut gu\u00e8re plus qu\u2019un ustensile \u00e9tait un moment n\u00e9cessaire dans l\u2019histoire de l\u2019\u00e9mancipation de l\u2019humanit\u00e9 ( sans parler du \u201c socialisme \u00e0 la fran\u00e7aise \u201d, expression heureusement oubli\u00e9e par les nouvelles g\u00e9n\u00e9rations, mais qui nous faisait quand m\u00eame bien rire en son temps). Maintenant que toute cette absurdit\u00e9 soi-disant dialectique est d\u00e9cid\u00e9ment abolie, il nous reste l\u2019amertume de consid\u00e9rer le spectacle d\u2019un mouvement en ruine, \u00e9puis\u00e9, divis\u00e9, d\u00e9sert\u00e9, incapable de faire le moindre vrai retour critique sur le pass\u00e9. Oui, nous regardons \u00e9tonn\u00e9s cet immense \u00e9chouage du mouvement ouvrier mortellement marqu\u00e9 par son autarcie mentale, son inf\u00e9condit\u00e9 historique, son aveuglement volontaire, son inertie, et nous restons encore stup\u00e9faits devant le grand froid des appareils, leurs structures scl\u00e9ros\u00e9es, leurs pratiques routini\u00e8res.<\/p>\n<p>Notre d\u00e9faite n\u2019est pas du m\u00eame ordre que le lent d\u00e9p\u00e9rissement des appareils st\u00e9riles. Notre d\u00e9faite tiendrait plut\u00f4t \u00e0 notre pr\u00e9cocit\u00e9, \u00e0 notre anticipation du temps des d\u00e9sastres. Cet \u00e9chec du communisme n\u2019est pas le n\u00f4tre, cette agonie n\u2019est pas celle de notre g\u00e9n\u00e9ration mais celle d\u2019une politique d\u2019avant 68, qui est d\u00e9finitivement morte en 68 sans longtemps le savoir et m\u00eame sans le savoir encore tout \u00e0 fait (comme le prouve toujours le stock apparemment illimit\u00e9 des \u201c r\u00e9novateurs \u201d, des \u201c refondateurs \u201d et des \u201c reconstructeurs \u201d du cadav\u00e9rique parti dit communiste quand la mort clinique est depuis longtemps proclam\u00e9e). Nous n\u2019avons rien \u00e0 voir avec le cauchemar du cadavre qui ne veut pas quitter la sc\u00e8ne, qui en veut encore un peu plus, histoire de se survivre par l\u2019inusable r\u00e9p\u00e9tition des m\u00eames m\u00e9thodes. Le parti ultime rempart contre le capitalisme ? C\u2019est exactement ce troc sordide entre stalinisme et capitalisme que nous avons refus\u00e9. Nous n\u2019avons pas admis cette fa\u00e7on de faire accepter aux militants leur soumission ni aux salari\u00e9s leur asservissement, leur universelle expropriation, leur universelle subordination dans la grande machine \u00e9conomique. Maintenant que cette absurdit\u00e9 est an\u00e9antie, nous avons sans doute l\u2019amertume de ceux qui n\u2019y ont jamais cru et qui surtout n\u2019ont jamais tent\u00e9 de la faire croire aux autres. Nous consid\u00e9rons avec un certain effroi cette autarcie mentale, cette rigidit\u00e9 imb\u00e9cile, cette soumission des intellectuels et semi-intellectuels \u00e0 l\u2019organisation moribonde.<\/p>\n<p>Notre d\u00e9faite, notre \u00e9chec n\u2019est pas cette lente agonie. Notre d\u00e9faite, notre \u00e9chec tient \u00e0 notre pr\u00e9cocit\u00e9. Nous ne sommes pas venus trop tard comme certains le disent, nous ne sommes pas la \u201c derni\u00e8re g\u00e9n\u00e9ration \u201d \u00e0 y avoir cru, nous sommes la premi\u00e8re d\u2019une nouvelle \u00e9poque, la premi\u00e8re d\u2019une s\u00e9rie d\u2019autres. Notre \u00e9chec, s\u2019il est amer, pr\u00e9cis\u00e9ment s\u2019il est amer, tient \u00e0 ce que nous sommes venus en un temps o\u00f9 la d\u00e9composition du monde commun n\u2019\u00e9tait pas encore suffisamment avanc\u00e9e, o\u00f9 la mutilation de la vie n\u2019\u00e9tait pas encore aussi manifeste qu\u2019aujourd\u2019hui. Nos mots n\u2019\u00e9taient pas encore pr\u00eats, trop vieux pour l\u2019id\u00e9e neuve, trop neufs pour les id\u00e9es vieilles. Nos mots \u00e9taient d\u00e9cal\u00e9s, d\u2019emprunt, et disaient parfois m\u00eame le contraire de ce qu\u2019ils signifiaient. Quand nous parlions un \u00e9trange marxisme, quand nous d\u00e9noncions la mis\u00e8re et l\u2019oppression, nous \u00e9tions encore et nous n\u2019\u00e9tions d\u00e9j\u00e0 plus dans la croyance progressiste ancienne, nous avions rompu, mais sans en avoir l\u2019enti\u00e8re conscience, sans en d\u00e9tenir la formule, nous avions rompu avec la vieille id\u00e9e \u00ab dialectique \u00bb selon laquelle la lib\u00e9ration \u00e9tait au bout de la plus compl\u00e8te ali\u00e9nation au march\u00e9 universel, que la plus grande libert\u00e9 \u00e9tait au bout de la plus g\u00e9n\u00e9rale des contraintes productives. Nous disions, au contraire, que c\u2019\u00e9tait d\u00e9j\u00e0 maintenant et ici que la forme capitaliste de l\u2019existence \u00e9tait intenable, que l\u2019on avait toutes les raisons de ne pas tenir, qu\u2019il n\u2019y avait aucun pr\u00e9texte pour diff\u00e9rer l\u2019occasion de gagner un tant soit peu de libert\u00e9 contre la n\u00e9cessit\u00e9 \u00e9conomique, contre la contrainte du travail, contre l\u2019ignoble b\u00eatise qui commen\u00e7ait de jaillir \u00e0 flot continu des journaux, des radios, des t\u00e9l\u00e9visions. Et c\u2019est cela m\u00eame qui faisait que notre politique n\u2019avait rien \u00e0 voir avec le \u201c communisme \u201d des staliniens, qu\u2019elle avait tout \u00e0 voir avec la dissidence des intellectuels de l\u2019Est et avec les r\u00e9voltes des ouvriers et des \u00e9tudiants de RDA, de Pologne, de Hongrie, d\u2019URSS, de Chine. Ce qui \u00e9tait alors en jeu dans cette \u00e9trange p\u00e9riode \u2013 dont il nous semble parfois que nous l\u2019avons r\u00eav\u00e9e &#8211; n\u2019\u00e9tait rien de moins qu\u2019une r\u00e9volution mondiale contre les deux versions rivales du \u201c bonheur \u00e9conomique \u201d qui se partageaient alors les repr\u00e9sentations du monde, contre les deux versions infernales de l\u2019organisation moderne bureaucratique et marchande. La r\u00e9volution que nous d\u00e9sirions refusait l\u2019une et l\u2019autre en se refusant \u00e0 jouer l\u2019une contre l\u2019autre. Et cette politique de r\u00e9volution mondiale poussait aux conclusions radicales les le\u00e7ons du si\u00e8cle, disant que la libert\u00e9 n\u2019\u00e9tait pas plus \u00e0 l\u2019Ouest qu\u2019\u00e0 l\u2019Est, qu\u2019elle \u00e9tait de partout mais diff\u00e9remment ni\u00e9e, qu\u2019elle \u00e9tait d\u2019ici et de toute part, sans concession \u201c dialectique \u201d, sans cynisme militant. Cette r\u00e9volution que ne pr\u00e9parait aucun programme avait la libert\u00e9 pour principe, pour moyen et pour but. Non pas la libert\u00e9 factice et illusoire des petits ego qui lisent chaque matin dans leur quotidien combien ils sont libres dans l\u2019Occident libre, mais la libert\u00e9 plus difficile, la difficile libert\u00e9 des \u00eatres humains \u00e0 vivre ensemble sans vouloir vivre soumis. \u00catre ensemble mais d\u00e9barrass\u00e9s des frayeurs, des fatalit\u00e9s, des idoles protectrices, des sauveurs indiscutables. C\u2019est de cette libert\u00e9 que nous avons fait notre raison. Et de cette raison m\u00eame, notre existence en a \u00e9t\u00e9 son fid\u00e8le entretien, sa garde vigilante, son soutien et sa m\u00e9moire. C\u2019est bien depuis cette raison de libert\u00e9 que nous avons pens\u00e9 et agi. C\u2019est cette libert\u00e9 active, pratique, immanente \u00e0 notre existence, qui permet justement de penser que notre \u00e9chec n\u2019est pas celui qu\u2019on pense, que nous avons \u00e9t\u00e9 vaincus parce que nous avons cherch\u00e9 une certaine libert\u00e9 et refus\u00e9 une certaine autre, que nous avons opt\u00e9 pour la voie difficile et laiss\u00e9 aux autres la plus facile, la plus conforme. C\u2019est \u00e0 partir de cette raison de libert\u00e9 que nous avons choisi notre vie, nos amiti\u00e9s, nos engagements, nos go\u00fbts contre les destin\u00e9es ais\u00e9es, programm\u00e9es, attendues.<\/p>\n<p>Notre plus grand succ\u00e8s au fond, c\u2019est d\u2019avoir voulu ce qui nous est arriv\u00e9, d\u2019avoir choisi plut\u00f4t de perdre d\u2019une certaine mani\u00e8re que de gagner d\u2019une autre qui nous d\u00e9plaisait. Notre libert\u00e9, c\u2019est d\u2019avoir refus\u00e9 la destin\u00e9e bourgeoise, d\u2019avoir tenu bon dans ce refus de la destin\u00e9e bourgeoisie, d\u2019avoir tenu la position, quelles que soient les variations et les alt\u00e9rations inessentielles, et non seulement d\u2019avoir tenu la position mais aussi d\u2019avoir entretenu en l\u2019exer\u00e7ant activement le principe de cette libert\u00e9 vraie et authentique, d\u2019avoir ainsi tenu par l\u2019amiti\u00e9 surtout, par le sens de la vie collective, par le go\u00fbt des id\u00e9es, par le partage des livres et le plaisir de l\u2019entretien amical et toujours relanc\u00e9, par le go\u00fbt des exp\u00e9riences puissantes, cr\u00e9atrices et collectives, qui nous prot\u00e9geaient des joies pauvres, faibles, \u00e9puisantes, \u00e9vidantes, de la consommation et de la carri\u00e8re.<\/p>\n<p>Beaucoup d\u2019entre nous ont tenu bon. D\u2019autres n\u2019ont pas attendu, certains autres n\u2019ont pas eu la patience, beaucoup ont voulu la r\u00e9compense de cette patience, ont voulu la r\u00e9mun\u00e9ration des vertus de cette patience qu\u2019ils ont prise pour du sacrifice, ont cherch\u00e9 la r\u00e9tribution de cette patience qui par le capital, qui par le pouvoir, qui par la visibilit\u00e9 ; nous avons tenu bon parce que nous avons su cr\u00e9er les conditions de ce maintien de la position: un terrain ferme, une certaine assurance, une certaine ind\u00e9pendance, une certaine stabilit\u00e9 pour tenir la position. Aussi a-t-il fallu donner le change, faire ce simulacre de carri\u00e8re qui nous permettait de ne pas d\u00e9pendre des circonstances et des puissances nuisibles, des petits chefs et des propri\u00e9taires. Ceux parmi nous qui ont tenu bon se sont rarement prol\u00e9taris\u00e9s et s\u2019ils le furent un temps, ils se sont d\u00e9fendus des formes les plus d\u00e9gradantes de la prol\u00e9tarisation.<\/p>\n<p>Nous avons \u00e9t\u00e9 vaincus sans que cela ait \u00e0 voir avec notre r\u00e9ussite ou notre \u00e9chec professionnel, notre r\u00e9ussite ou notre \u00e9chec sentimental et familial. Nous avons \u00e9t\u00e9 vaincus politiquement, ce qui ne nous aura pas emp\u00each\u00e9s de r\u00e9ussir d\u2019une certaine fa\u00e7on nos vies et m\u00eame parfois de para\u00eetre parfaitement conformes \u00e0 la moyenne des gens de notre \u00e2ge, du moins aux yeux de ceux qui ne savent pas l\u2019histoire de cette d\u00e9faite, de ceux qui ignorent qu\u2019elle est due au fait que nous sommes venus trop t\u00f4t, que nous anticipions les temps de fer qui allaient venir, en affirmant p\u00e9remptoirement qu\u2019il fallait sans d\u00e9lais changer le cours du monde, qu\u2019il fallait non pas changer de soci\u00e9t\u00e9 mais de civilisation et cela alors que les populations croyaient encore \u00e0 l\u2019expansion de cette civilisation mat\u00e9rielle que les id\u00e9ologies et les technologies promettaient illimit\u00e9e et sans contrepartie, qu\u2019elles promettaient unilat\u00e9ralement heureuse et sans envers. De sorte que, dans le principe m\u00eame de notre contestation, il \u00e9tait presque assur\u00e9 que nous ne pouvions \u00eatre entendus, que nous ne pouvions qu\u2019\u00eatre mal entendus, non pas seulement parce que nous parlions de fa\u00e7on confuse et brouillonne mais parce que ceux \u00e0 qui nous parlions, tous ceux que nous voulions convaincre (le peuple, les ouvriers, les salari\u00e9s ou m\u00eame plus proches nos parents et nos professeurs), ne voulaient et ne pouvaient \u2013 sauf peut-\u00eatre une minorit\u00e9- entendre ce que nous disions : que produire toujours plus et consommer toujours plus, que vouloir accumuler les choses au prix d\u2019un travail \u00e9reintant et d\u2019une vie mutil\u00e9e n\u2019\u00e9tait pas le summum du bonheur ; que l\u2019important \u00e9tait et demeurerait les relations entre les individus, lesquelles \u00e9taient ab\u00eem\u00e9es par un quotidien pauvre, bureaucratis\u00e9, fonctionnalis\u00e9, marchandis\u00e9, ce qui nous faisait passer pour de sales petits r\u00eaveurs coup\u00e9s des r\u00e9alit\u00e9s ordinaires, \u00e0 c\u00f4t\u00e9 des besoins et des envies des gens simples. Nous avions beau montrer notre bonne volont\u00e9 et m\u00eame notre engagement direct\u2013 parfois il est vrai un peu compassionnel &#8211; dans les luttes contre les in\u00e9galit\u00e9s et les injustices, nous ne pouvions emp\u00eacher qu\u2019on nous pr\u00eet pour des utopistes coup\u00e9s des r\u00e9alit\u00e9s des \u00ab vrais gens \u00bb. Notre d\u00e9faite a commenc\u00e9 par cet isolement, un isolement renforc\u00e9 par les forces d\u2019inertie dites de gauche. Mais, de toute mani\u00e8re, notre isolement \u00e9tait in\u00e9vitable tant ce que nous disions \u00e0 l\u2019\u00e9poque \u00e9tait inassimilable, fonci\u00e8rement \u00e9tranger \u00e0 la p\u00e9riode, en avant sur les temps \u00e0 venir et non pas en retard comme les repentants le disent parfois. Nous n\u2019\u00e9tions pas \u201c en avant \u201d des masses mais \u201c en avance \u201d sur le temps. Nous \u00e9tions en avance, mais avec des mots du pass\u00e9, incapables de parler autrement qu\u2019avec des mots du pass\u00e9. Comme les r\u00e9volutionnaires de 1830 ou de 1848 qui ne pouvaient parler autrement qu\u2019avec la langue de 1789, nous ne pouvions \u00e9viter de parler la langue de la r\u00e9volution prol\u00e9tarienne forg\u00e9e au XIXe si\u00e8cle, la langue de la r\u00e9volution d\u2019Octobre 17 quand il \u00e9tait manifestement trop tard, m\u00eame si c\u2019\u00e9tait peut-\u00eatre juste un peu trop tard. Nous \u00e9tions bien, en ce sens, les derniers d\u2019une longue p\u00e9riode, les derniers d\u2019une longue et glorieuse lign\u00e9e dont nous aimions la geste ; mais nous \u00e9tions aussi et du m\u00eame coup, d\u2019un seul tenant, les premiers \u00e0 commencer une autre histoire, les premiers qui ne chanteraient plus les lendemains heureux, les premiers qui annonceraient l\u2019\u00e9poque de la derni\u00e8re chance pour modifier le cours des choses ; les premiers \u00e0 annoncer la n\u00e9cessit\u00e9 d\u2019une r\u00e9orientation du parcours de l\u2019Occident et de l\u2019humanit\u00e9 qu\u2019il entra\u00eene. Nous \u00e9tions donc les derniers et les premiers \u00e0 la fois, tendus jusqu\u2019\u00e0 nous briser parfois entre cet ach\u00e8vement et ce commencement, perdus dans nos mots entre les r\u00e9f\u00e9rences anciennes et les devenirs dans lesquels nous \u00e9tions engag\u00e9s. Mais comment aurions-nous pu savoir que nous \u00e9tions, non pas les derniers comme depuis on n\u2019a cess\u00e9 de le r\u00e9p\u00e9ter pour nous d\u00e9consid\u00e9rer, mais les premiers ? Comment aurions-nous pu deviner que nous \u00e9tions en avance alors qu\u2019on n\u2019a depuis cess\u00e9 de nous r\u00e9p\u00e9ter que nous \u00e9tions en retard, que nous \u00e9tions des attard\u00e9s politiques et sociaux ? Nous ne pouvions nous en douter tant que nous n\u2019avions pas v\u00e9cu cette vie qui fut la n\u00f4tre, de cette histoire que nous avons v\u00e9cue, tant que nous n\u2019avions pas vu ce d\u00e9roulement implacable de nos plus sombres pr\u00e9visions, non pas la victoire du fascisme et de la dictature militaire, mais quelque chose de plus lent, une d\u00e9composition beaucoup plus progressive de tout l\u2019horizon du progr\u00e8s, des coordonn\u00e9es de la d\u00e9mocratie et de l\u2019humanisme, une sorte de glaciation progressive de la soci\u00e9t\u00e9 de plus en plus rong\u00e9e par les int\u00e9r\u00eats cyniques et les m\u00e9canismes gla\u00e7ants de l\u2019efficacit\u00e9 et du profit, de plus en plus organis\u00e9e par les syst\u00e8mes de protection des privil\u00e8ges de l\u2019argent et du pouvoir, avec l\u2019enrobement des discours raisonnables de ceux qui croient que ce n\u2019est jamais-l\u00e0 qu\u2019une marche vers la modernit\u00e9 heureuse et que seuls d\u2019incorrigibles soixante-huitards peuvent encore s\u2019y opposer, croient encore possible de r\u00e9inventer une certaine morale, une certaine justice alors qu\u2019il y aurait tant d\u2019indications sur l\u2019impossibilit\u00e9 de toute bifurcation \u2013 absence de classe r\u00e9volutionnaire, inertie g\u00e9n\u00e9rale, pulv\u00e9risation des liens sociaux, anesth\u00e9sie h\u00e9donique, etc &#8211; et sur la n\u00e9cessit\u00e9 d\u2019un accommodement avec le monde tel qu\u2019il va.<\/p>\n<p><strong>III<\/strong><\/p>\n<p><strong>Notre vie<\/strong><\/p>\n<p>Il nous fallait traverser la p\u00e9riode glaciaire, la d\u00e9composition des id\u00e9aux et des cadres sociaux ; il nous fallait toucher le fond du cynisme g\u00e9n\u00e9ral pour comprendre que nos vies, nos r\u00e9sistances, nos gestes, nos propos, nos actes, nos \u0153uvres, nos choix surtout, \u00e0 tous les moments cruciaux, t\u00e9moignaient que nous avions bien \u00e9t\u00e9 en avance quand on nous disait en retard, que nous \u00e9tions des pr\u00e9curseurs de la nouvelle r\u00e9volte \u00e0 venir et non les spectres des r\u00e9volutions \u00e9teintes. Il nous fallait ces \u00e9preuves et ces convocations pour comprendre peu \u00e0 peu que nous avions termin\u00e9 un certain cycle des r\u00e9volutions pour en ouvrir un autre, au milieu de la plus grande confusion des langues et des id\u00e9es, dans des temp\u00eates mentales et intellectuelles parfois ; pour saisir peut-\u00eatre aussi que le nouveau cycle ne serait pas de m\u00eame nature, qu\u2019il serait sans doute plus tragique encore du fait qu\u2019il engageait la vie m\u00eame, la vie physique et la vie subjective, la valeur de la vie plus encore que son sens : une vie dans la machine \u00e0 broyer.<\/p>\n<p>Et nous \u00e9tions peut-\u00eatre d\u2019autant plus affect\u00e9s par ce cynisme g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9 qu\u2019il mimait nos attaques contre la soci\u00e9t\u00e9 autoritaire, qu\u2019il semblait reprendre nos combats pour lib\u00e9rer la soci\u00e9t\u00e9 de ces innombrables petites chefferies despotiques, alors qu\u2019il ne faisait \u00e9videmment que les renouveler et les rebaptiser, qu\u2019il paraissait encenser nos nomadismes heureux pour mieux d\u00e9faire ce qui dans l\u2019ancienne soci\u00e9t\u00e9 \u00e9tait le syst\u00e8me de protection des plus faibles. Et s\u2019il est vrai que nos exp\u00e9rimentations pour d\u00e9couvrir de nouveaux modes de vie d\u00e9faisaient les rapports \u00e9tablis et affaiblissaient les institutions, elles n\u2019avaient certainement pas pour vis\u00e9e de d\u00e9truire les seules barri\u00e8res derri\u00e8re lesquelles pouvaient s\u2019abriter les plus faibles. Certes, nous avons sans doute contribu\u00e9 par un effet que nous ne voulions pas \u00e0 d\u00e9truire ce qui encombrait la route de la marchandisation, car toute attaque port\u00e9e contre les vieilles structures de l\u2019Etat, de la famille, de la religion a aid\u00e9 la mise en forme capitaliste de la soci\u00e9t\u00e9 et d\u2019autant plus que, par une illusion historique dont nous nous apercevrons plus tard, nous tenions que toutes les institutions \u00e9taient \u201c au service \u201d de l\u2019argent g\u00e9n\u00e9ral. Mais nous combattions d\u2019abord l\u2019argent g\u00e9n\u00e9ral, nous combattions aussi et peut-\u00eatre surtout le r\u00e8gne de l\u2019argent g\u00e9n\u00e9ral sur toute la soci\u00e9t\u00e9. Et c\u2019est ce qui ne nous sera pas pardonn\u00e9, ce qui doit \u00eatre escamot\u00e9 d\u2019abord et moqu\u00e9 ensuite. Utopistes, r\u00eaveurs, petits-bourgeois ou juifs allemands, peu importent les insultes de ceux dont le souci principal \u00e9tait de faire tourner la grande machine \u00e0 broyer : elles visaient l\u2019attaque que nous avons alors port\u00e9 \u00e0 l\u2019essentiel, le r\u00e8gne total de l\u2019argent g\u00e9n\u00e9ral sur la plan\u00e8te et l\u2019existence. Et c\u2019est cela qui nous a d\u00e9finitivement constitu\u00e9 en pr\u00e9curseurs de ces r\u00e9voltes \u00e0 venir. C\u2019est bien cela qui ne nous sera pas pardonn\u00e9.<\/p>\n<p>C\u2019est notre extr\u00eame souci de quitter la vieille peau de l\u2019homme ancien &#8211; ce souci qui nous faisait les h\u00e9ritiers de toutes les rebellions du pass\u00e9, de toutes les r\u00e9bellions chr\u00e9tiennes en particulier, bien avant m\u00eame le mouvement ouvrier &#8211; qui nous a fait comprendre ce qu\u2019est ce d\u00e9pouillement impos\u00e9 par la r\u00e9volution capitaliste, cette mise \u00e0 nu qui laisse l\u2019individu expos\u00e9 \u00e0 l\u2019exploitation la plus brutale que nous connaissons aujourd\u2019hui, que nous commen\u00e7ons \u00e0 reconna\u00eetre aujourd\u2019hui. Nous voulions le nouvel homme, mais ce que nous avons vu, c\u2019est ce d\u00e9pouillement, cette mise \u00e0 nu, la destitution des moyens de la d\u00e9fense sociale. Mais quoique on en ait dit apr\u00e8s, notre id\u00e9al n\u2019\u00e9tait pas celui-l\u00e0, nos exp\u00e9riences de vie et nos attaques ne visaient pas le triomphe de l\u2019individu absolu, le r\u00e8gne des int\u00e9r\u00eats cyniques et des impulsions d\u2019enrichissement et d\u2019oppression, la victoire des pulsions brutes ; nous ne voulions pas le triomphe de l\u2019individu, nous ne cherchions pas cette esp\u00e8ce de lib\u00e9ration absolue qu\u2019on nous a reproch\u00e9e par la suite, dont on nous a accabl\u00e9 depuis. Nous ne voulions pas la victoire de l\u2019individu neuf et brutal, la brute n\u00e9o-lib\u00e9rale toujours \u00e0 l\u2019aff\u00fbt des occasions de duper son prochain en lui faisant croire que c\u2019est pour lui faire toujours plus plaisir qu\u2019on le trompe. Non, nous ne voulions pas le triomphe de l\u2019\u00e9go\u00efsme pur, celui de l\u2019argent, du pouvoir, de la visibilit\u00e9. Nous voulions comme tous les r\u00e9volutionnaires changer l\u2019homme, et pour le changer, reconstruire la grande maison humaine. Ce qui supposait cet effondrement des vieux murs, cet \u00e9croulement des anciens cadres qui supportaient le vieil homme, dont nous voulions changer la vie, en prenant le risque de th\u00e9oriser l\u2019animal sans freins, sans loi ni morale. Mais ce n\u2019\u00e9tait point le but, c\u2019\u00e9tait le moyen qui ainsi s\u2019absolutisait chez certains. Ce n\u2019\u00e9tait pas le but, juste un passage oblig\u00e9 dans des exp\u00e9riences f\u00e9condes de d\u00e9composition radicale des r\u00e8gles ordinaires de la vie sociale o\u00f9 devaient s\u2019abolir sentiments de possession, d\u2019appropriation ou de territorialisation. Il \u00e9tait question en effet de fuite et de traverse, de partage et de don. C\u2019\u00e9tait comme un passage oblig\u00e9 vers de nouveaux milieux, de nouvelles lois, de nouveaux savoirs, tout un nouvel \u00e2ge de l\u2019homme que nous voulions r\u00e9inventer. D\u00e9composer, acc\u00e9l\u00e9rer la d\u00e9composition d\u2019institutions faillies pour aller plus vite vers des institutions nouvelles, r\u00e9g\u00e9n\u00e9r\u00e9es, qui ne feraient plus de l\u2019oppression et de l\u2019in\u00e9galit\u00e9 leur ressort occulte, leur raison cach\u00e9e, leur principe r\u00e9el. Nous n\u2019entendions pas d\u00e9composer la construction humaine mais faire de celle-ci ce qu\u2019elle n\u2019avait jamais \u00e9t\u00e9, une demeure harmonieuse rendant \u00e0 chacun la part de reconnaissance et de libert\u00e9 qui devait lui \u00eatre tenue. Utopie r\u00e9volutionnaire des plus banales mais qui jamais ne s\u2019est identifi\u00e9e, sauf chez quelques absolutistes, \u00e0 la pure et simple d\u00e9composition de l\u2019humaine construction, encore moins \u00e0 la d\u00e9composition marchande de l\u2019habitat commun. Il suffirait d\u2019ailleurs de revenir sur la place que nous accordions dans notre existence v\u00e9cue, pratique, \u00e0 la culture, \u00e0 l\u2019art, \u00e0 la litt\u00e9rature \u00e0 la musique pour r\u00e9cuser toutes les accusations de nihilisme individualiste qui nous ont \u00e9t\u00e9 port\u00e9es par la suite. Nous ne voulions pas la lutte de tous contre tous, l\u2019arrivisme, le monde des rats acharn\u00e9s \u00e0 survivre. Nous cherchions autre chose : d\u2019autres liens humains, d\u2019autres \u201c rapports entre les gens \u201d, des vies qui ne seraient pas domin\u00e9es par l\u2019argent et le pouvoir. Nous \u00e9tions des sortes de purs, mais d\u2019une puret\u00e9 cependant non asc\u00e9tique, une puret\u00e9 d\u2019une grande rigueur dans la poursuite des d\u00e9sirs, sur lesquels \u201c il ne fallait pas c\u00e9der \u201d selon une c\u00e9l\u00e8bre formule lacanienne. Une asc\u00e8se du d\u00e9sir, port\u00e9e par toutes les raisons de ne pas c\u00e9der aux forces r\u00e9pressives, aux habitudes, aux h\u00e9ritages. Une asc\u00e8se qui aurait pu donner un effet d\u2019une autre ampleur avec plus de temps, de puissance, de relais. Nous voulions d\u2019autres institutions, d\u2019autres modes de vie, d\u2019autres r\u00e8gles que nous n\u2019avons pas trouv\u00e9es d\u2019ailleurs, que nous avons souvent perdues en route, qui se sont \u00e9vanouies, qui ont \u00e9t\u00e9 enfouies sous l\u2019\u00e9norme discours qui a recouvert presque tous les t\u00e9moignages, les signes, les \u00e9crits, de notre mouvement. Et dans cette d\u00e9route, nous nous sommes aussi \u00e9gar\u00e9s plus d\u2019une fois en perdant de vue le fil de notre jeunesse, ne sachant plus tr\u00e8s bien comment se sont arrang\u00e9s les moments de nos vies, comment se sont pris les tournants, comment nous nous sommes retrouv\u00e9s \u00e0 faire ce que nous avons fait, \u00e0 vivre avec ceux avec qui nous avons v\u00e9cu, \u00e0 penser ce que nous avons pris l\u2019habitude de penser. Le fil lui-m\u00eame n\u2019indique pas seulement la sortie du labyrinthe, il suit aussi le labyrinthe. Si bien qu\u2019arriv\u00e9s au moment des bilans, nous ne savons plus tr\u00e8s bien ce que nous avons fait de nos vies, nous ne comprenons plus tr\u00e8s bien ce qu\u2019a \u00e9t\u00e9 cette r\u00e9volte et ce que nous en avons fait, o\u00f9 elle a pu se loger dans notre \u00eatre m\u00eame, ce qu\u2019elle a fait de nous pour autant qu\u2019elle a \u00e9t\u00e9 une dimension de notre mani\u00e8re d\u2019exister. Nous ne voyons plus bien les rapports exacts entre les p\u00e9riodes de notre existence, comme si nous avions v\u00e9cu plusieurs vies diff\u00e9rentes, des sortes de segments d\u00e9tach\u00e9s les uns des autres, des phases successives mais \u00e9trang\u00e8res l\u2019une \u00e0 l\u2019autre, avec la conscience vague que \u201c c\u2019\u00e9tait avant \u201d , que \u201c c\u2019\u00e9tait autrement \u201d , que \u201c cela n\u2019avait rien \u00e0 voir \u201d. Nous avons m\u00eame le sentiment corr\u00e9latif de n\u2019avoir pas \u00e0 justifier un pass\u00e9 qui \u00e9tait mort pour tous, qui n\u2019avait pas eu de suite, d\u2019\u00e9cho, de tradition. Nous n\u2019avons pas \u00e9t\u00e9 les anciens combattants qu\u2019on dit souvent que nous sommes rest\u00e9s ; qu\u2019au contraire, nous n\u2019avons jamais vraiment voulu revenir sur notre jeunesse ; que nous avons laiss\u00e9 dire, que nous avons laiss\u00e9 calomnier, que nous avons laiss\u00e9 trahir sans trop nous indigner; que nous avons m\u00e9pris\u00e9 tous les ren\u00e9gats officiels ; que nous avons ignor\u00e9 les professionnels de \u201c Mai 68 \u201d, les repr\u00e9sentants du retournement et de la r\u00e9cup\u00e9ration, tous ceux qui ont revendiqu\u00e9 avec d\u00e9lectation leur pass\u00e9 glorieux. Nous n\u2019avons pas pass\u00e9 notre existence \u00e0 nous vanter. C\u2019est peut-\u00eatre la v\u00e9ritable distinction entre les fid\u00e8les et les autres, distinction paradoxale qui veut que seuls les \u201c anciens combattants officiels \u201d, les retourn\u00e9s et les repentis ne cessent de se vanter de leur participation \u00e0 \u201c Mai 68 \u201d, alors que nous avons men\u00e9 d\u2019autres combats qui nous emp\u00eachent de consid\u00e9rer \u201c Mai 68 \u201d comme le moment sacr\u00e9, l\u2019\u00c9v\u00e9nement unique qui devrait \u00eatre entour\u00e9 du respect que l\u2019on doit aux moments exceptionnels. Et nous avons toutes les raisons de nous d\u00e9fier de ceux qui se vantent, de ceux qui s\u2019enroulent dans le drapeau de la r\u00e9volte, et qui sont comme fix\u00e9s, fig\u00e9s, statufi\u00e9s, qui parlent de M\u00e9moire pour mieux justifier leur amn\u00e9sie et leur inertie pratique, tels de vieux rentiers de la r\u00e9volte comme il y en eu de toutes les guerres, de toutes les r\u00e9sistances, de toutes les r\u00e9volutions. La seule et v\u00e9ritable distinction est celle qui s\u00e9pare ceux qui n\u2019ont cess\u00e9 de se vanter et de se justifier, de se pavaner et de s\u2019excuser, ou plus simplement, d\u2019en parler, et ceux qui ont fait de leur vie une continuation fid\u00e8le, discr\u00e8te, silencieuse m\u00eame, d\u2019une jeunesse ainsi accomplie. Rester fid\u00e8le, vivre le pass\u00e9 au pr\u00e9sent, on le comprend, est alors tout le contraire de sacraliser un pass\u00e9 comme s\u2019il \u00e9tait en dehors de soi, simple support de nostalgie ou bien outil d\u2019une promotion personnelle. Ce pass\u00e9, pr\u00e9cis\u00e9ment en le vivant au pr\u00e9sent, nous ne l\u2019appr\u00e9hendions pas comme pass\u00e9 du fait m\u00eame qu\u2019il \u00e9tait en nous, que nous l\u2019avions incorpor\u00e9, qu\u2019il \u00e9tait ce qui nous avait constitu\u00e9s, form\u00e9s et modifi\u00e9s. Ces p\u00e9riodes que nous vivions, ces combats et ces d\u00e9r\u00e9lictions, nous semblaient d\u2019autant plus \u00e9tranges que nous portions en nous ce qui \u00e9tait du pass\u00e9 et ne pouvait jamais nous appara\u00eetre comme tel dans notre existence, ce pass\u00e9 qui n\u2019\u00e9tait pas dehors mais une force en nous, et non pas un moyen de prestige social. Nous n\u2019\u00e9tions pas renvoy\u00e9s au pass\u00e9 comme s\u2019il demeurait ext\u00e9rieur, nous ne pouvions le voir, le diss\u00e9quer, le r\u00e9fl\u00e9chir et pas m\u00eame vraiment le dire, de sorte que nous avons laiss\u00e9 dire, nous avons laiss\u00e9 parler de notre jeunesse, nous avons laiss\u00e9 quelques-uns en dire tout le mal qu\u2019ils en pensaient, nous avons laiss\u00e9 les innombrables interpr\u00e9tateurs interpr\u00e9ter en tous les sens, nous avons laiss\u00e9 les commentateurs commenter en tous les sens, comme si cela ne nous concernait pas, comme s\u2019il nous suffisait de vivre avec cette v\u00e9rit\u00e9 incorpor\u00e9e qui se prolongeait en nous, seule valeur \u00e0 nos yeux incomparable, seul t\u00e9moignage authentique du sens de l\u2019\u00e9v\u00e9nement que nous portions en nous, pr\u00e9cis d\u2019histoire vivante incarn\u00e9 selon une sorte d\u2019orgueil supr\u00eame, dans une sorte d\u2019effacement de nous-m\u00eame dont nous ne nous rendions m\u00eame pas compte. Et ceci du seul fait que nous continuions, nous, d\u2019avancer et par l\u00e0 de tenir, nous ne cessions de pers\u00e9v\u00e9rer dans le trac\u00e9, accomplissant la t\u00e2che \u00e0 laquelle nous avions \u00e9t\u00e9 invit\u00e9s, avec le souci de pr\u00e9server quelque chose du pr\u00e9cieux tr\u00e9sor, objet ind\u00e9finissable, id\u00e9e pure, Forme souveraine, qui nous avait fait ce que nous \u00e9tions devenus, mais sans pouvoir l\u2019atteindre et l\u2019apercevoir. Et ce qui est tr\u00e9sor, c\u2019est notre v\u00e9rit\u00e9, la n\u00f4tre, non pas personnellement n\u00f4tre, la n\u00f4tre comme bien commun, comme ce qui seul pouvait faire lien et nous faisait vivre avec, pour les autres, en direction des autres. Un bien commun qui aurait en somme d\u00e9sign\u00e9 nos engagements, modifi\u00e9 nos trajectoires, impos\u00e9 nos ruptures, trac\u00e9 nos seuils de compromis, suscit\u00e9 nos col\u00e8res essentielles. Ce bien commun qui nous poussait, nous le cherchions partout dans l\u2019amiti\u00e9. Nous ne le trouvions pas n\u00e9cessairement dans des retrouvailles rituelles, souvent vid\u00e9es de toute pr\u00e9sence du pass\u00e9 commun, mais dans certains moments de cr\u00e9ation en commun, qui r\u00e9p\u00e9taient les affirmations primordiales, et o\u00f9 nous sentions le mieux cette qualit\u00e9 de rapport qu\u2019on appelle amiti\u00e9 comme v\u00e9rit\u00e9 partag\u00e9e d\u2019une m\u00eame histoire, ce qui explique aussi que c\u2019est souvent moins avec des contemporains exacts que nous \u00e9prouvions le mieux cette qualit\u00e9 qu\u2019avec d\u2019autres, que nous retrouvions engag\u00e9s dans les m\u00eames combats, dans les m\u00eames cr\u00e9ations, sur les m\u00eames lignes de vie que les n\u00f4tres. De sorte que nous avons \u00e9t\u00e9 au cours de notre existence les conservateurs actifs et cr\u00e9atifs, les acteurs d\u2019une conservation vivante de ce tr\u00e9sor mal identifi\u00e9 et sans nom qui ne se rendait souvent perceptible que par nos silences, nos retraits, nos abstentions, nos intentions de ne pas en \u00eatre, nos d\u00e9cisions de ne pas donner dans ce qui se proposait de plus facile (l\u2019enrichissement, le pouvoir, la visibilit\u00e9). Ce qui \u00e9tait au fond les manifestations d\u2019un refus de vivre heureux selon les normes consacr\u00e9es du bonheur oblig\u00e9, refus lui-m\u00eame provoqu\u00e9 par la volont\u00e9 aveugle et sourde, puissance ignor\u00e9e de nos choix, de pr\u00e9server ce bien commun. C\u2019est ainsi que par cette simple s\u00e9rie des refus s\u2019est dessin\u00e9 un certain style d\u2019existence que nous partageons, dont on d\u00e9gagera peut-\u00eatre un jour les traits distinctifs mais qui, \u00e0 coup s\u00fbr, a constitu\u00e9 notre seconde nature collective qui nous a fait appartenir \u00e0 une soci\u00e9t\u00e9 d\u2019amis, \u00e0 la communaut\u00e9 de ceux qui ont tenu les positions comme une chose naturelle, comme une chose qui va de soi. C\u2019est justement cet \u201c il va de soi \u201d des engagements et des refus, cet \u201c il va de soi \u201d des amiti\u00e9s et des hostilit\u00e9s qui est notre \u00e9thique sans trait\u00e9, silencieuse mais exigeante, discr\u00e8te mais intraitable. Elle se t\u00e9moigne aux rendez-vous que des amis ne sauraient manquer et qui font que l\u00e0 o\u00f9 il le faut, quand il le faut, nous nous sommes retrouv\u00e9s et nous retrouverons encore \u00e0 la m\u00eame place, du m\u00eame c\u00f4t\u00e9, du m\u00eame camp. Elle se montre, cette \u00e9thique silencieuse, au fait que tout a vieilli sauf ce principe commun qu\u2019il n\u2019est pas d\u2019\u00e9v\u00e9nements touchant l\u2019essentiel de ce que nous sommes sans que nous ne nous sentions convoqu\u00e9s \u00e0 venir l\u00e0 o\u00f9 les autres viennent aussi pour nous reconna\u00eetre fid\u00e8les \u00e0 notre histoire. Et c\u2019est bien cela qui manifeste, mieux que tout, l\u2019existence r\u00e9elle dans l\u2019histoire de 68, la preuve que 68 a r\u00e9ellement exist\u00e9, qui montre qu\u2019un \u00e9v\u00e9nement a eu lieu, donnant naissance \u00e0 la communaut\u00e9 r\u00e9elle lentement prouv\u00e9e par la g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9 des signes et la pr\u00e9cision des rendez-vous. Et cette seule exactitude suffirait \u00e0 prononcer que quelque chose est vraiment arriv\u00e9e, que 68 ne s\u2019est pas r\u00e9sum\u00e9 \u00e0 quelque chahut de jeunesse, \u00e0 quelque d\u00e9sordre \u00e9pisodique mais a constitu\u00e9 une Ouverture, bloqu\u00e9e certes depuis, mais toujours active. L\u2019\u00e9v\u00e9nement est prouv\u00e9 par ses suites, par les liens qui se nouent dans le sentiment d\u2019amiti\u00e9 pour le bien commun. Comme s\u2019il avait donn\u00e9 naissance \u00e0 une m\u00e9taphore constituante, un tenant lieu vivant qui fait office de principe indestructible de g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9 entre nous et qui fait que, par del\u00e0 la vari\u00e9t\u00e9 des existences et la distance des lieux, au m\u00eame moment, r\u00e9pondant aux m\u00eames urgences, nous \u00e9tions toujours pr\u00e9sents aux autres dans le sentiment commun d\u2019un devoir devant l\u2019intol\u00e9rable. Que nous f\u00fbmes toujours tr\u00e8s loin des coteries, des clans et des r\u00e9seaux, cela se d\u00e9montre au fait que ce n\u2019est pas l\u2019int\u00e9r\u00eat qui nous a associ\u00e9s mais l\u2019amiti\u00e9 qui nous a rassembl\u00e9s. Nous f\u00fbmes plut\u00f4t une communaut\u00e9 discr\u00e8te, respirant le m\u00eame air et conspirant des id\u00e9es voisines, sentant presque instinctivement l\u2019odieux et l\u2019abject, suivant ensemble comme aveugl\u00e9ment un certain p\u00f4le, ob\u00e9issant \u00e0 une certaine aimantation de l\u2019id\u00e9al par lequel nos vies avaient depuis longtemps pris leur axe.<\/p>\n<p>Ce ne fut pourtant pas sans d\u00e9fauts et sans abandons. De cette communaut\u00e9 discr\u00e8te et ouverte, invisible et transversale, il en fut beaucoup qui s\u2019en all\u00e8rent et se fondirent dans le magma des petites solitudes de la soci\u00e9t\u00e9, beaucoup dont nous n\u2019entend\u00eemes plus parler et quelques-uns dont nous e\u00fbmes m\u00eame quelque honte. Le sceau de cette communaut\u00e9 discr\u00e8te et ouverte, invisible et transversale est, comme je l\u2019ai dit, le principe vivant de g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9 qui est le secret de ce qu\u2019on est en droit d\u2019appeler rigoureusement une \u201c g\u00e9n\u00e9ration \u201d. La fid\u00e9lit\u00e9 n\u2019est pas soumission \u00e0 un mod\u00e8le unique, ce qui serait une fa\u00e7on de se figer dans une identit\u00e9. Ce n\u2019est pas le souvenir comme celui qui vient soudain \u00e0 regarder une vieille photo hasardeusement sortie des cartons. Ce n\u2019est pas une r\u00e9union d\u2019anciens combattants, qui rassemble des morts qui jouent les survivants et des vivants qui veulent bien se prendre un moment pour des morts rejoignant les morts. Ce n\u2019est m\u00eame pas, ce n\u2019est peut-\u00eatre surtout pas une question d\u2019appartenance politique, syndicale, de vote. Ce n\u2019est pas le degr\u00e9 de notre \u00e9loignement respectif d\u2019avec les doctrines et les organisations politiques auxquelles nous avions \u00e9ventuellement adh\u00e9r\u00e9 autrefois. Ce qui fait peut-\u00eatre le trait le plus distinctif de notre communaut\u00e9 de g\u00e9n\u00e9ration est le refus de s\u00e9lectionner nos indignations, nos col\u00e8res, nos r\u00e9sistances selon un crit\u00e8re d\u2019appartenance id\u00e9ologique, ethnique ou religieuse. Ce qui fait notre plus constante et notre plus singuli\u00e8re particularit\u00e9 est la propri\u00e9t\u00e9 de nos refus, l\u2019universalit\u00e9 souveraine de nos refus qui fait que nous n\u2019avons jamais fait d\u00e9pendre d\u2019appartenances militantes, politiques ou religieuses notre refus des injustices, des massacres, des oppressions. Un mort est un mort, un prisonnier politique est un prisonnier politique. Ce qui irr\u00e9m\u00e9diablement nous a toujours s\u00e9par\u00e9 des staliniens, des nationalistes, des lib\u00e9raux, des tiers-mondistes, etc. Ce qui irr\u00e9m\u00e9diablement nous a s\u00e9par\u00e9s des communaut\u00e9s ferm\u00e9es et totales, exclusives et sectaires. Aucun meurtre n\u2019annulera un autre meurtre, aucun crime ne sera justifi\u00e9 par un autre crime. Au fond, c\u2019est comme si nous continuions \u00e0 nous relier les uns aux autres par la structure d\u2019un refus non s\u00e9lectif, par le refus d\u2019un refus s\u00e9lectif qui est le lot des positions ordinaires, c\u2019est-\u00e0-dire ordonn\u00e9es selon l\u2019ancienne loi du talion et le sens moderne de l\u2019histoire. Et il y a bien d\u2019autres mani\u00e8res qui nous unissent dans le secret de notre communaut\u00e9 invisible, et qu\u2019il faudrait d\u00e9crire si l\u2019on avait du temps, comme cette d\u00e9testation de la posture d\u2019autorit\u00e9, notre recul imm\u00e9diat devant la chefferie et ses signaux de primates, comme notre \u00e9loignement de tout ce qui fonctionne \u00e0 l\u2019ego si cher \u00e0 l\u2019\u00e9poque.<\/p>\n<p>Mais il faut aller \u00e0 l\u2019essentiel maintenant, \u00e0 ce qui, dans nos vies si diverses en apparence, constitue l\u2019exp\u00e9rience commune et n\u00e9anmoins s\u00e9par\u00e9e d\u2019un destin collectif, \u00e0 ce qui fait seul authentique trait d\u2019union entre nous, \u00e0 ce qui plut\u00f4t, et inversement, permet seul de r\u00e9unir nos existences dans une exp\u00e9rience commune de fid\u00e9lit\u00e9, je veux dire une conduite \u00e9thique et politique commune qui ne se formule gu\u00e8re socialement mais se traduit en actes \u00e9l\u00e9mentaires et distingue ceux qui t\u00e9moignent de cette fid\u00e9lit\u00e9 incarn\u00e9e et active et ceux qui t\u00e9moignent d\u2019un abandon, d\u2019une autre voie, d\u2019une autre exp\u00e9rience qui est venue se superposer et s\u2019imposer par apr\u00e8s, par-dessus l\u2019exp\u00e9rience de 68. Quelle est donc cette exp\u00e9rience active et continu\u00e9e qui d\u00e9finit le mieux ce qu\u2019aura \u00e9t\u00e9 le sens de notre g\u00e9n\u00e9ration sinon le refus obstin\u00e9 de passer du c\u00f4t\u00e9 de ceux qui dominent par les moyens communs, ordinaires et, la plupart du temps, born\u00e9s du pouvoir, c\u2019est-\u00e0-dire par l\u2019argent, la hi\u00e9rarchie et la notori\u00e9t\u00e9 ? 68, c\u2019est le nom du refus de cette jouissance du pouvoir au nom de joies plus sublimes et plus denses. Ce n\u2019est pas que nous ayons fait voeu de renoncer aux biens terrestres, au contraire, c\u2019est plut\u00f4t que par leur m\u00e9diocrit\u00e9, ces petites jouissances nous ont sembl\u00e9 ne pas m\u00e9riter autre chose que le plus grand m\u00e9pris. Mais est-ce m\u00eame toujours cette disposition au m\u00e9pris des aspirants \u00e0 la visibilit\u00e9, \u00e0 la fortune, au commandement qui nous a fait refuser les carri\u00e8res et les accumulations ? Ce n\u2019est peut-\u00eatre pas m\u00eame la consid\u00e9ration des passions plus hautes qui nous a guid\u00e9s que la double passion de l\u2019\u00e9galit\u00e9 et de l\u2019ind\u00e9pendance, d\u2019une certaine fraternit\u00e9 et d\u2019une certaine libert\u00e9, qui n\u2019avaient rien \u00e0 voir avec ce qui nous paraissait \u00eatre le mensonge de ce monde. Car ce que nous avons refus\u00e9 le plus obstin\u00e9ment, le plus sourdement, de la fa\u00e7on la plus t\u00eatue et au fond la plus incompr\u00e9hensible, ce sont ces r\u00e9alit\u00e9s basses de la course \u00e0 l\u2019argent, \u00e0 la domination hi\u00e9rarchique, \u00e0 la renomm\u00e9e. Mais plus que tout, ce dont, de la fa\u00e7on la plus vitale, nous avons fait l\u2019exp\u00e9rience aura \u00e9t\u00e9 une vie qui sans d\u00e9tester le plaisir a tent\u00e9 d\u2019\u00e9chapper aux formes les plus d\u00e9testables de \u00ab plaisirs \u00bb de consommation qu\u2019offre une soci\u00e9t\u00e9 organis\u00e9e comme celle qui nous a \u00e9t\u00e9 impos\u00e9e. Notre exp\u00e9rience aura sans doute mis en pratique de la mani\u00e8re aussi subtile que possible le refus des positions les plus expos\u00e9es \u00e0 l\u2019oppression subie et le refus des positions les plus expos\u00e9es \u00e0 l\u2019oppression exerc\u00e9e. De sorte que si l\u2019on avait les moyens -ce qu\u2019\u00e0 Dieu ne plaise- d\u2019embrasser statistiquement la somme de tous les trajets que constitu\u00e8rent l\u2019ensemble de nos existences, on s\u2019apercevrait sans doute que les \u00ab positions moyennes \u00bb furent les plus nombreuses et que les positions les plus hautes ne furent atteintes que sous condition de ne pas d\u00e9roger \u00e0 certains principes d\u2019\u00e9galit\u00e9 et d\u2019ind\u00e9pendance. Pour le dire autrement, la passion la mieux partag\u00e9e qui nous a constitu\u00e9s malgr\u00e9 tout comme g\u00e9n\u00e9ration est un refus des jouissances les plus sordides du pouvoir, une hostilit\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9gard des dominations sociales et politiques, quelles qu\u2019elles soient. Ce n\u2019est pas donc tant une sociologie plate des positions sociales qu\u2019une description (\u00e0 vrai dire impossible) de la multiplicit\u00e9 des positions morales et politiques \u00e0 prendre et \u00e0 tenir dans les conflits microscopiques ou les combats macroscopiques auxquels nous avons \u00e9t\u00e9 convoqu\u00e9s dans les trente ou quarante derni\u00e8res ann\u00e9es qui pourrait nous d\u00e9finir comme g\u00e9n\u00e9ration. La question n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 tant d\u2019acqu\u00e9rir une position que de tenir une position, ou plus exactement le probl\u00e8me qui fut le n\u00f4tre a consist\u00e9 \u00e0 acqu\u00e9rir une certaine position professionnelle et sociale qui f\u00fbt en m\u00eame temps une certaine position dot\u00e9e de sens moral et politique sur le terrain de la lutte g\u00e9n\u00e9rale. Ceux qui dans la plupart des occasions o\u00f9 il leur fut donn\u00e9 de prendre position, de choisir leur camp, de partager un combat, ont choisi l\u2019opposition \u00e0 ceux qui exer\u00e7aient un pouvoir de fa\u00e7on abusive, mensong\u00e8re, exclusive, despotique, ou qui l\u2019exer\u00e7aient de sorte \u00e0 ce que cela renforce les situations d\u2019oppression et d\u2019in\u00e9galit\u00e9 &#8211; la forme et l\u2019effet allant g\u00e9n\u00e9ralement ensemble-, ceux donc qui n\u2019ont pas donn\u00e9 leur appui au c\u00f4t\u00e9 dominant des relations de pouvoir mais ont cherch\u00e9 plut\u00f4t \u00e0 l\u2019affaiblir, \u00e0 le miner, \u00e0 le r\u00e9duire, \u00e0 le saboter par tous les moyens possibles, ceux-l\u00e0 sont vraiment rest\u00e9s fid\u00e8les \u00e0 l\u2019esprit d\u2019une g\u00e9n\u00e9ration, rebelles aux chefferies anciennes et modernes, qu\u2019il s\u2019agisse de petits ou de grands chefs, qu\u2019il s\u2019agisse de patrons, de bureaucrates, de politiciens locaux, de ministres, de magistrats, de journalistes, d\u2019enseignants, d\u2019experts, enfin de tous ceux qui sont en situation d\u2019exercer un despotisme quelconque. Quelles que furent par cons\u00e9quent nos occupations, quels que furent les domaines de nos exp\u00e9riences et de nos fonctions, nous avons eu pour commune fid\u00e9lit\u00e9 le refus de l\u2019exercice oppressif du pouvoir. On dira sans doute, et l\u2019on n\u2019aura pas tout \u00e0 fait tort, que cette ligne de conduite donna aux pires l\u2019occasion de gagner les postes les plus propices \u00e0 l\u2019emploi de leurs volont\u00e9s de pouvoir, de leurs pulsions d\u2019emprise, de leurs petites ou grandes perversions. Il ne serait gu\u00e8re difficile en effet de montrer que la d\u00e9gradation morale des dirigeants en maints domaines, et pas seulement dans l\u2019univers des rapports de pouvoir \u00e9conomiques -structur\u00e9s depuis longtemps par la pire esp\u00e8ce de domination-, mais d\u00e9sormais dans presque tous les domaines, et tout particuli\u00e8rement dans les domaines \u00e9conomiques, m\u00e9diatiques, politiques, syndicaux, intellectuels, universitaires, est corr\u00e9lative de la sorte de d\u00e9sistement que nous avons manifest\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9gard des positions les plus favorables l\u2019exercice de l\u2019oppression. Et il faut bien dire que si la situation fut extr\u00eamement favorable pour les pires, elle obligea de plus en plus les autres \u00e0 leur abandonner des positions oppressives \u00e0 mesure que les rapports de pouvoir devenaient presque partout des r\u00e9pliques des rapports \u00e9conomiques les plus durs, c\u2019est-\u00e0-dire des rapports d\u2019instrumentalisation des objets humains en vue d\u2019un profit personnel, qu\u2019il soit mat\u00e9riel, symbolique ou, la plupart du temps, les deux \u00e0 la fois. Mais on aurait tort dans un autre sens de penser que ce grand d\u00e9sistement ne fut qu\u2019une d\u00e9faite produite par un l\u00e2che refus de combattre, par une sorte d\u2019irresponsabilit\u00e9 collective. Il donna le signal, si l\u2019on peut ainsi dire, d\u2019une transformation des modes de pouvoir dans les organisations sociales dans le sens d\u2019une perversion g\u00e9n\u00e9rale. A mesure que cette perversion a cr\u00fb dans les relations de pouvoir &#8211; et ceci \u00e0 mesure de l\u2019importance des processus objectifs et m\u00e9caniques de domination, de la croissance des relations d\u2019int\u00e9r\u00eat, de l\u2019expansion des structures d\u2019action efficace sur le mod\u00e8le de l\u2019entreprise-, \u00e0 mesure donc que la perversion a cr\u00fb au long des cha\u00eenes de pouvoir, plus il nous est devenu impossible de tol\u00e9rer ces formes d\u2019oppression en voie de g\u00e9n\u00e9ralisation, et plus nous avons cherch\u00e9 des voies de traverse, des \u00e9chappatoires, des refuges partout o\u00f9 cela nous \u00e9tait possible, tout en donnant le change, comme il convient de le faire dans les structures de pouvoir. Et cela n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 sans effet. Sans parler de la mani\u00e8re dont nous avons \u00e9chapp\u00e9 aux asservissements les plus vari\u00e9s, du seul fait de la solidit\u00e9 de notre exp\u00e9rience pass\u00e9e et de nos dispositions acquises &#8211; ce qui nous fait craindre pour les autres, et surtout pour les jeunes moins bien arm\u00e9s et plus mall\u00e9ables &#8211; , il faudrait \u00e9voquer l\u2019effondrement des grands syst\u00e8mes oppressifs qui s\u2019\u00e9taient construits au nom et en pr\u00e9vision de la nouvelle soci\u00e9t\u00e9 lib\u00e9r\u00e9e, structures intenables et impossibles aujourd\u2019hui, vid\u00e9es de toute \u00e9nergie collective. Il faudrait aussi \u00e9voquer la port\u00e9e de ce d\u00e9sistement dans l\u2019impossibilit\u00e9 de stabiliser les rapports de manipulation dans l\u2019entreprise, les m\u00e9dias, l\u2019universit\u00e9, l\u2019administration. Autrement dit, sans faire beaucoup de bruit, laissant les autres faire du bruit, nous avons sans doute contribu\u00e9 \u00e0 miner certaines des vieilles formes oppressives et \u00e0 r\u00e9sister aux nouvelles formes perverses du pouvoir.<\/p>\n<p>On objectera les mille exemples de ralliement aux formes les plus visibles du pouvoir dans ses divers champs d\u2019exercice. On citera tel nom qui vient imm\u00e9diatement aux l\u00e8vres pour incarner le funeste destin du reniement et du ralliement. On \u00e9voquera toutes les sortes de canailles, du pur cynique \u00e0 la belle \u00e2me, qui se sont \u00e9rig\u00e9s en donneurs de le\u00e7on, en juges des \u00e9l\u00e9gances et des v\u00e9rit\u00e9s, en proph\u00e8tes de malheur et en conseillers du prince. Mais ceux-l\u00e0 ne sont jamais que des effets de surface, avec toute l\u2019amplification ondulatoire que leur donnent les m\u00e9dias mais avec aussi justement toute la superficialit\u00e9 qui est tout leur \u00eatre. En profondeur, dans l\u2019obscurit\u00e9 des hauts fonds, la chose fut assez diff\u00e9rente, car la corruption n\u2019y fut que lointaine, affaiblie, contradictoire, sans moyens r\u00e9els. Et c\u2019est dans ces profondeurs, si l\u2019on poursuit la m\u00e9taphore us\u00e9e, que nous avons choisi plut\u00f4t de nous garder en choisissant et en entretenant des relations d\u2019une autre teneur, d\u2019une autre consistance, d\u2019une autre qualit\u00e9. On ne saurait trop r\u00e9p\u00e9ter que notre r\u00e9sistance ne fut justement qu\u2019une r\u00e9sistance \u00e0 ce qui finalement a gagn\u00e9. Mais ce qui a gagn\u00e9 ne l\u2019a \u00e9t\u00e9 que superficiellement, provisoirement, malgr\u00e9 les \u00e9normes forces mises en jeu qui auraient d\u00fb nous briser depuis longtemps si nous n\u2019avions pas \u00e9t\u00e9 aussi r\u00e9sistants et qui nous briseront demain si nous n\u2019y veillons pas. Mais notre r\u00e9sistance continue, discr\u00e8te et sourde, nos fuites, nos \u00e9chapp\u00e9es hors des emprises perverses, tout cela a p\u00e9n\u00e9tr\u00e9 loin, s\u2019est \u00e9tendu \u00e0 d\u2019autres qui n\u2019avaient pas la m\u00eame exp\u00e9rience- et tout particuli\u00e8rement \u00e0 ceux qui longtemps furent emprisonn\u00e9s dans les vieux appareils staliniens, bloqu\u00e9s par les vieilles bureaucraties d\u00e9sormais en \u00e9tat d\u2019an\u00e9mie avanc\u00e9e, et qui, en dehors quelques d\u00e9chets irr\u00e9cup\u00e9rables, sont d\u00e9sormais plus libres de combattre autrement et de penser plus librement leurs nouveaux combats.<\/p>\n<p><strong>IV<\/strong><\/p>\n<p><strong>Notre fin<\/strong><\/p>\n<p>Nos vies sont donc des votes selon la pratique consciente du double front, puisqu\u2019on ne combat jamais un mal politique par un autre mal politique, que les maux politiques sont solidaires et les luttes contre eux aussi ; que combattre un mal politique implique de combattre l\u2019autre aussi, du m\u00eame pas. Nos vies ob\u00e9issent toujours \u00e0 l\u2019obligation de lutter sur deux fronts et jamais sur un seul \u00e0 la fois, elles r\u00e9pondent du plus profond d\u2019elles-m\u00eames \u00e0 l\u2019imp\u00e9ratif de combattre en m\u00eame temps le capitalisme et la bureaucratie, le march\u00e9 tout puissant et l\u2019Etat oppressif, l\u2019Occident imp\u00e9rial et les bigoteries archa\u00efques qui le contestent. Toujours deux fronts. Tenir les positions sur les deux fronts sans c\u00e9der sur aucun. Et ce n\u2019est pas que nous ayons \u00e9t\u00e9 parfaits de ce point de vue, nous qui, par exemple, avons laiss\u00e9 prolif\u00e9rer des sectes totalitaires et des micro-bureaucraties st\u00e9riles, toutes ces petites organisations qui n\u2019avaient pas grand chose \u00e0 envier au grand parti mortif\u00e8re de la classe ouvri\u00e8re. Mais, avec 68, nous avons commenc\u00e9 quelque chose d\u2019essentiel, nous avons commenc\u00e9 par nous battre \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur, de l\u2019int\u00e9rieur de notre camp, contre les enkystements despotiques et les emprises oligarchiques. Nous avons d\u00e9sign\u00e9 les zones \u00e0 investir, les d\u00e9rives \u00e0 endiguer, les dangers \u00e0 \u00e9viter, zones, d\u00e9rives, dangers qui concernaient des ph\u00e9nom\u00e8nes jusque-l\u00e0 soigneusement voil\u00e9s par toute une tradition dite progressiste, et surtout la maladie du pouvoir qui a d\u00e9vast\u00e9 tout le mouvement du socialisme. C\u2019est en ce sens que 68 n\u2019est pas du pass\u00e9, que 68 n\u2019est pas d\u00e9pass\u00e9. C\u2019est en ce sens que nous n\u2019avons pas \u00e9t\u00e9 seulement la derni\u00e8re g\u00e9n\u00e9ration d\u2019Octobre, la derni\u00e8re g\u00e9n\u00e9ration anti-capitaliste, seulement anti-capitaliste, mais que nous avons \u00e9t\u00e9 aussi la premi\u00e8re g\u00e9n\u00e9ration de 68 \u00e0 la fois anti-capitaliste et anti-bureaucratique.<\/p>\n<p>En ce sens, quelles que soient nos situations, que nous ayons \u00e9t\u00e9 de telle ou telle profession, de tel ou tel milieu (encore que nos choix suppos\u00e9s n\u2019ont pas \u00e9t\u00e9 faits par hasard), nous avons t\u00e9moign\u00e9 par nos vies m\u00eames de l\u2019existence d\u2019une communaut\u00e9 qui n\u2019a pas besoin de se d\u00e9clarer pour exister. Non pas une communaut\u00e9 du pass\u00e9, que relierait une m\u00e9moire, mais une communaut\u00e9 de sursauts, de rebonds, qui se retrouve quand il faut. Nous ne sommes pas du pass\u00e9, nous avons \u00e9t\u00e9, nous sommes, comme dirait Nietzsche, des enfants de l\u2019avenir, qui ont cru et croient encore souvent \u00e0 un avenir possible, qui ont cru et croient encore que quelque chose d\u2019autre est possible, ou mieux encore qui, n\u2019y ayant jamais cru ou n\u2019y croyant simplement plus, n\u2019en font pas une condition pour agir car, pour nous, la n\u00e9cessit\u00e9 du combat ne d\u00e9pend pas des chances de la victoire. Ath\u00e9es en tout, nous ne nous accommodons pas, nous ne nous raccommodons pas, nous ne nous r\u00e9concilions pas. Nous voulons rester fid\u00e8les \u00e0 ce qu\u2019il y a d\u2019avenir dans le pass\u00e9 qui nous a fait, toujours fid\u00e8les \u00e0 ce qu\u2019il y a d\u2019espoir, m\u00eame quand nous pensons que le changement est impossible, dans le seul fait de se battre contre l\u2019intol\u00e9rable du pr\u00e9sent. Qui sait, peut-\u00eatre, \u00e0 ce titre seul, resterons-nous une g\u00e9n\u00e9ration dans la m\u00e9moire des g\u00e9n\u00e9rations futures.<\/p>\n<p>On pourra tout nous reprocher, et d\u2019abord d\u2019avoir brouill\u00e9 les traces, au point d\u2019avoir laiss\u00e9 croire que nous n\u2019\u00e9tions qu\u2019une image. Vieux clich\u00e9s, ic\u00f4nes, parades, nostalgie naus\u00e9abonde. On pourra nous reprocher de nous \u00eatre laiss\u00e9 peindre en tra\u00eetres de nos irruptions, en repentis de nos amours, en oublieux de nos jeunesses. Mais ce n\u2019est pas que ce nous f\u00fbmes. Je pense \u00e0 nous, tous les n\u00f4tres, visibles et invisibles, dans la multiplicit\u00e9 de nos destins, si \u00e9loign\u00e9s des path\u00e9tiques narcissismes. Nous f\u00fbmes gens ordinaires en apparence, r\u00e9pondant \u00e0 nos qualit\u00e9s et \u00e0 nos titres, accomplissant nos fonctions requises. Int\u00e9gr\u00e9s, aurait dit le discours d\u2019autrefois. Mais nombre d\u2019entre nous, un nombre ind\u00e9cidable, un nombre consid\u00e9rable fut bien autre chose que la somme de reniements que certains aimeraient toujours lire dans le cours des vies simples. Ce que nous f\u00fbmes, c\u2019est l\u2019envers de cette image, c\u2019est l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 de cette histoire, c\u2019est le c\u00f4t\u00e9 d\u2019ombre, l\u2019obscurit\u00e9 dont a eu besoin la sourde et discr\u00e8te r\u00e9sistance, la sourde et discr\u00e8te subversion. Nous avons choisi de ne pas faire de bruit mais nous avons continu\u00e9, et nous avions pour continuer besoin de ne pas faire de bruit, nous avons continu\u00e9 discr\u00e8tement et sourdement, quotidiennement. C\u2019est bien pourquoi nos ennemis, les ennemis de 68 continuent de nous ha\u00efr, continuent de vouloir nous supprimer de l\u2019histoire, cherchant \u00e0 pirater nos id\u00e9es, \u00e0 vampiriser nos engagements, \u00e0 les simuler tout en les stigmatisant. C\u2019est pourquoi ceux-l\u00e0 qui nous ha\u00efssent font encore et toujours de 68, du fant\u00f4me de 68, leur obsession maladive, la source de leur ressentiment, la menace \u00e0 laquelle il leur faut \u00e0 tout prix parer. Ils n\u2019auraient pas cette hargne monotone, cette rage m\u00eame, s\u2019ils n\u2019en voulaient \u00e0 ce qui a surv\u00e9cu de 68.<\/p>\n<p>Car 68 ne veut rien dire d\u2019autre qu\u2019une autre vie est possible. 68 veut dire l\u2019inacceptable de cette vie-ci, ce qu\u2019il faut refuser dans cette vie maintenant et ici, ce qui est intol\u00e9rable. Ce qu\u2019il y a d\u2019inassimilable dans 68, est cette puissance de refus qui continue de parcourir les existences, les institutions, les discours. 68, c\u2019est l\u2019affirmation tranchante du refus, c\u2019est la d\u00e9claration d\u2019un contretemps collectif. C\u2019est ce grand refus qui continue d\u2019effrayer, le d\u00e9sir qui pourrait encore surgir qu\u2019il y ait autre chose de possible. Mais 68 c\u2019est le nom de ce d\u00e9sir.<\/p>\n<p>Notre temps est maintenant pass\u00e9, il faut c\u00e9der le passage. D\u2019autres viendront qui poursuivront les luttes, qui retrouveront nos mots peut-\u00eatre, qui joueront leur partie dans les convulsions du monde. Nous aurons \u00e9t\u00e9 ce cha\u00eenon provisoire d\u2019un temps tout aussi provisoire, sans privil\u00e8ge et sans cr\u00e9ance. Nous avons fait ce qui se proposait comme notre devoir. Nous avons des raisons de ne pas nous en vanter, qui ne sont g\u00e9n\u00e9ralement pas celles qu\u2019on croit. Nous avons tenu les positions, communaut\u00e9 discr\u00e8te et invisible.<\/p>\n<p>Chacun est maintenant convi\u00e9 au miroir de sa jeunesse, regardant avec s\u00e9r\u00e9nit\u00e9 ou stupeur ce que l\u2019\u00e2ge a fait d\u2019un visage qui autrefois rayonnait et qui a fini trop souvent par s\u2019\u00e9teindre avec les sombres petites compromissions des vies canalis\u00e9es. Nous sommes nombreux \u00e0 avoir le sentiment d\u2019un \u00e9chec ou, au moins, d\u2019un inach\u00e8vement. Nous avons vu de telles r\u00e9gressons et v\u00e9cu de telles glaciations que nous ne savons plus que dire aux nouveaux venus. R\u00e9sister le plus qu\u2019ils peuvent \u00e0 ces temps de fer, sans doute. Mais qui conna\u00eet vraiment son cr\u00e9dit pour le dire ? Chacun de nous est en droit de se demander s\u2019il a \u00e9t\u00e9 \u00e0 la hauteur de sa jeunesse. Et chacun sera seul \u00e0 conna\u00eetre la r\u00e9ponse.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Originellement publi\u00e9 <a href=\"http:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/?p=320\" target=\"_blank\">le 19 janvier 2008<\/a>.<\/p>\n<p><strong>I<\/strong><\/p>\n<p><strong>Notre g\u00e9n\u00e9ration<\/strong><\/p>\n<p>Il n\u2019y a peut-\u00eatre jamais eu de g\u00e9n\u00e9ration sur le compte de laquelle et \u00e0 propos de laquelle on a plus menti, d\u00e9form\u00e9, trafiqu\u00e9, que celle de 68. 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