{"id":86355,"date":"2016-06-04T14:42:01","date_gmt":"2016-06-04T12:42:01","guid":{"rendered":"http:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/?p=86355"},"modified":"2016-06-04T14:42:01","modified_gmt":"2016-06-04T12:42:01","slug":"originalites-de-la-chine-3-ritualisme-par-dd-dh","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/2016\/06\/04\/originalites-de-la-chine-3-ritualisme-par-dd-dh\/","title":{"rendered":"\u00ab\u00a0Originalit\u00e9s de la Chine -3-\u00a0\u00bb RITUALISME, par DD &#038; DH"},"content":{"rendered":"<blockquote><p>Billet invit\u00e9. Ouvert aux commentaires.<\/p><\/blockquote>\n<p>Les rites chinois ont toujours \u00e9t\u00e9, vus de chez nous, en Occident, l\u2019objet d\u2019une double perception.\u00a0Ils sont \u00e0 la fois la preuve d\u2019une civilisation, de sa dur\u00e9e et de sa puissance, de sa civilit\u00e9 et en m\u00eame temps l\u2019objet de railleries, de contresens. Leur formalisme est tel qu\u2019on y lit en m\u00eame temps la contrainte hypocrite et l\u2019urbanit\u00e9 la plus pointilleuse. D\u00e9j\u00e0 la question partageait nos Philosophes. Les uns louaient ce respect des formes qui assurait la coh\u00e9rence du vivre-ensemble, les autres critiquaient cet affichage de duplicit\u00e9. Les uns portaient aux nues l\u2019h\u00e9ritage d\u2019une civilisation achev\u00e9e, les autres vilipendaient une fourberie g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e. Entre la politesse chinoise comme symbole de l\u2019accomplissement civilisateur et la politesse chinoise comme manifestation de la perfide dissimulation inh\u00e9rente \u00e0 ce peuple, deux lectures possibles des rites s\u2019affrontaient. Cette double lecture continue.<\/p>\n<p><!--more-->C&rsquo;est en raison d&rsquo;une lecture trop favorable au r\u00f4le civilisateur des rites chinois que les J\u00e9suites furent l&rsquo;objet, lors de la fameuse \u00ab\u00a0Querelle des rites\u00a0\u00bb, d&rsquo;une condamnation par la papaut\u00e9 \u00e0 la fin du XVIIIe s.<\/p>\n<p>Le XIXe s. pratiqua sans \u00e9tats d&rsquo;\u00e2me la lecture inverse : colons, marchands et militaires occidentaux raill\u00e8rent les rites et les pourfendirent en tant que manifestations de duplicit\u00e9, porteurs de d\u00e9cadence et survivances d\u2019un pass\u00e9 si \u00e9touffant qu\u2019il interdisait \u00e0 la Chine tout acc\u00e8s \u00e0 notre modernit\u00e9.<\/p>\n<p>Cette conception, issue d&rsquo;un point de vue colonialiste, fut pourtant adopt\u00e9e par nombre de Chinois instruits du d\u00e9but du XX\u00e8me s. qui mesuraient le d\u00e9calage entre l\u2019Occident industrialis\u00e9 et la Chine Imp\u00e9riale. Ainsi vit-on se r\u00e9pandre dans la jeunesse chinoise \u00e9duqu\u00e9e des mouvements d\u2019id\u00e9es hostiles \u00e0 la tradition, hostiles \u00e0 Confucius et \u00e0 ses vieilles lunes, fustigeant les rites consid\u00e9r\u00e9s comme des freins et des entraves \u00e0 tout progr\u00e8s. Comme si les rites, facteurs de coh\u00e9sion depuis deux mill\u00e9naires, garants de la dur\u00e9e de cette civilisation, \u00e9taient devenus trop rigides. Comme si les rites n\u2019\u00e9taient plus qu\u2019oppression.<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">* * *<\/p>\n<p>A pr\u00e9sent que la Chine est ouverte au monde, il faut souligner que cette politique d\u2019ouverture n\u2019implique pas n\u00e9cessairement que la civilisation chinoise devienne pour nous plus imm\u00e9diatement compr\u00e9hensible ni m\u00eame plus famili\u00e8re. Au contraire, derri\u00e8re l\u2019uniformisation apparente du mode de vie occidentalis\u00e9, restent vivaces les traits authentiques du monde chinois. Certes, les citadins chinois font comme nous leurs courses \u00e0 Carrefour ou \u00e0 Auchan, certes ils utilisent les m\u00eames ordinateurs que nous et, parce qu\u2019ils en ont \u00e9t\u00e9 longtemps priv\u00e9s, r\u00eavent encore plus que nous au confort quotidien de la consommation de masse. Mais, ont-ils renonc\u00e9 pour autant \u00e0 l\u2019\u00e9criture id\u00e9ographique? Ont-ils renonc\u00e9 pour autant \u00e0 leur cadre mental traditionnel? Il serait pour le moins hardi de l&rsquo;affirmer. \u00ab\u00a0Carrefour\u00a0\u00bb est devenu \u00ab\u00a0Jia Le Fu\u00a0\u00bb (=\u00a0\u00bbbonheur de la famille\u00a0\u00bb), \u00ab\u00a0Auchan\u00a0\u00bb \u00ab\u00a0Ou shang\u00a0\u00bb (=\u00a0\u00bb\u00e0 la mode de l&rsquo;Europe\u00a0\u00bb). Les logiciels de leurs ordinateurs permettent la saisie en caract\u00e8res chinois. Lorsqu\u2019ils utilisent \u00ab Google \u00bb, ils lisent \u00ab gu ge \u00bb, c\u2019est \u00e0 dire \u00ab\u00a0Riz et Chant\u00a0\u00bb (et le chant en Chine a longtemps eu partie li\u00e9e au Rite). Plus m\u00eame: les temples sont r\u00e9ouverts, restaur\u00e9s et tr\u00e8s fr\u00e9quent\u00e9s. Confucius conna\u00eet une sorte de renaissance sid\u00e9rante pour qui se souvient de 1919, de 1949, de 1965 ou de 1971. Et, en de\u00e7\u00e0 de ces apparences, derri\u00e8re ces \u00e9vidences, au quotidien, on peut parfois entrevoir ce qui organise discr\u00e8tement ce monde sinis\u00e9\u00a0: la persistance des rites. Pour ne prendre qu\u2019un exemple de cette persistance, il suffit de regarder comment les Chinois nomment et d\u00e9signent les jours de la semaine. Dans les temps les plus recul\u00e9s la semaine chinoise se composait de d\u00e9cades organis\u00e9es autour d\u2019un rite d\u2019hommage cyclique rendu au souverain. La semaine de sept jours fut adopt\u00e9e sous les Tang, amen\u00e9e par les marchands arabes, mais le nom des jours continue \u00e0 porter l\u2019empreinte des vieux rituels : lundi est nomm\u00e9 \u00ab jour o\u00f9 l\u2019on honore le rituel du 1 \u00bb, etc. Le rite perdure, m\u00eame s\u2019il a perdu de sa force institutionnelle, il est intrins\u00e8que \u00e0 la culture chinoise. Doit-on rappeler que sur les treize textes canoniques confuc\u00e9ens, trois \u00e9taient consacr\u00e9s aux rites ? Qu\u2019\u00e0 partir du VII\u00e8me si\u00e8cle les \u00e9preuves des examens \u00e9taient codifi\u00e9es et organis\u00e9es par le Minist\u00e8re des Rites ? Que le calendrier triennal des examens \u00e9tait lui-m\u00eame bas\u00e9 sur les Classiques des Rites ?<\/p>\n<p>C&rsquo;est dans l&rsquo;ensemble du monde sinis\u00e9 (Japon, Cor\u00e9e, Vietnam) que le Rite insiste et perdure jusqu&rsquo;en notre XXIe s., qu&rsquo;il continue \u00e0 souder, \u00e0 f\u00e9d\u00e9rer, \u00e0 rassembler. Puisqu&rsquo;on interroge beaucoup chez nous ces derniers temps le concept d&rsquo; \u00ab\u00a0identit\u00e9 nationale\u00a0\u00bb, faisons un pas de c\u00f4t\u00e9 et demandons-nous ce qui, aux yeux du monde chinois, constitue l&rsquo;\u00e9tranger, le barbare : c&rsquo;est pr\u00e9cis\u00e9ment que ces gens-l\u00e0, \u00e9trangers ou barbares, n&rsquo;ont pas int\u00e9rioris\u00e9 le sens des rites, ils ont le c\u0153ur trop endurci pour avoir le sens du rite. Ainsi dans le monde chinois la question trouve-t-elle assez vite sa r\u00e9ponse. L&rsquo; \u00ab\u00a0identit\u00e9 nationale\u00a0\u00bb chinoise, c&rsquo;est le sens du rite et la ma\u00eetrise de l&rsquo;\u00e9criture id\u00e9ographique, ma\u00eetrise elle-m\u00eame non d\u00e9nu\u00e9e de rituel quand il s&rsquo;agit de calligraphie.<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">* * *<\/p>\n<p>Etymologiquement le mot \u00ab\u00a0rite\u00a0\u00bb se dessine \u00e0 partir du nom d\u2019un vin de millet, un vin neuf n\u2019ayant ferment\u00e9 qu\u2019une seule nuit et qui servait aux libations sacrificielles accompagnant un rituel agraire d\u2019offrande. Le mot est d\u00e9j\u00e0 attest\u00e9 sur les inscriptions oraculaires les plus anciennes, ce qui a permis aux pal\u00e9ographes de fixer son origine \u00e0 l\u2019\u00e9poque pr\u00e9historique, \u00e0 la fin du n\u00e9olithique, au plus haut des origines de la civilisation agricole des proto-Chinois. La tradition le rapproche d&rsquo;un homophone signifiant \u00ab\u00a0chaussure\u00a0\u00bb : les rites assurent la marche dans la voie droite de la moralit\u00e9. Donc au d\u00e9part le rite a \u00e0 voir avec la religion. Lorsque l&rsquo;agnosticisme a supprim\u00e9 (tr\u00e8s t\u00f4t) toute transcendance, le c\u00e9r\u00e9monial a \u00e9t\u00e9 maintenu et d\u00e9velopp\u00e9 par le confucianisme (Ve s. avant notre \u00e8re). Transf\u00e9r\u00e9 du plan religieux au plan social le rite voit sa port\u00e9e consid\u00e9rablement \u00e9largie et \u00e9tendue \u00e0 tous les actes de la vie en soci\u00e9t\u00e9. Le ritualisme chinois a m\u00e9ticuleusement conserv\u00e9 les formes du rite religieux pour en faire jouer les ressorts de pure discipline sociale. Les rites ont d\u00e8s lors nourri la pratique sociale et entretenu un \u00e9tat d&rsquo;esprit sans \u00e9quivalent hors du monde sinis\u00e9. Les d\u00e9finitions du dictionnaire attestent du rayonnement du mot \u00ab\u00a0rite\u00a0\u00bb. Le mot, \u00ab\u00a0li\u00a0\u00bb en chinois, se traduit par \u00ab\u00a0c\u00e9r\u00e9monie\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0biens\u00e9ance\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0courtoisie\u00a0\u00bb et aussi par \u00ab\u00a0rendre hommage\u00a0\u00bb et \u00ab\u00a0honorer\u00a0\u00bb. Ils deviennent une sorte de matrice de la moralit\u00e9 puisqu&rsquo;au respect des formes doit s&rsquo;ajouter l&rsquo;enti\u00e8re adh\u00e9sion du c\u0153ur pour que la conduite soit authentique. Il n&rsquo;y a pas de v\u00e9ritable vertu sans rites : \u00ab\u00a0<em>Le courage sans les rites n&rsquo;est qu&rsquo;indiscipline, la franchise sans les rites n&rsquo;est qu&rsquo;insolence<\/em>\u00ab\u00a0. La formalisation par les rites discipline les comportements dans le sens d&rsquo;une harmonie sociale con\u00e7ue comme le reflet de l&rsquo;harmonie c\u00e9leste. Car il existe une corr\u00e9lation \u00e9troite entre les formes rituelles et la structure de l&rsquo;Univers. Le symbolisme cosmologique investit les moindres d\u00e9tails de toutes les c\u00e9r\u00e9monies. C&rsquo;est parce qu&rsquo;ils prennent mod\u00e8le sur les normes de fonctionnement de l&rsquo;univers tout entier que les rites sont les mod\u00e8les de la conduite des hommes. De plus la musique qui accompagne les rites exprime l&rsquo;harmonie qui doit r\u00e9gner entre tous les membres de la soci\u00e9t\u00e9. Au plan des institutions, les rites r\u00e8glent les rapports sociaux, ils remplissent la fonction qui est celle du droit et rendent inutile le recours \u00e0 la loi. Paradigmes des comportements de toutes les circonstances de la vie, les rites sont extr\u00eamement codifi\u00e9s et l&rsquo;on distingue les Grandes C\u00e9r\u00e9monies des Rites Canoniques (Jingli) des rites vari\u00e9s de la vie quotidienne (Quli).<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">* * *<\/p>\n<p>Ce sens du rituel nous est inconfortable. Chez nous autres, les \u00ab\u00a0barbares\u00a0\u00bb, il peut m\u00eame provoquer agacement et irritation. On y lit le manque de spontan\u00e9it\u00e9, le traditionalisme, le formalisme le plus \u00e9troit, voire une forme de superstition. Dans le monde sinis\u00e9 il s&rsquo;agit de tout autre chose.<\/p>\n<p>Effectuer le rite \u00e0 la perfection, en respectant scrupuleusement les prescriptions traditionnelles sans rien y ajouter de personnel, sans faire preuve d&rsquo;aucune cr\u00e9ativit\u00e9, sans manifester la moindre originalit\u00e9, sans chercher \u00e0 y exprimer sa personnalit\u00e9, voil\u00e0 ce qui importe. Le rite demande que chaque geste soit conforme aux r\u00e8gles dont le respect exige que l&rsquo;ego de l&rsquo;officiant soit gomm\u00e9, effac\u00e9, vaincu. Ce service int\u00e9gral impose en outre une absolue sinc\u00e9rit\u00e9. Au geste pr\u00e9cis doit correspondre l&rsquo;\u00e9tat d&rsquo;esprit ad\u00e9quat. Ainsi se manifestent l&rsquo;harmonie et la justice tant \u00e0 l&rsquo;ext\u00e9rieur qu&rsquo;au c\u0153ur de l&rsquo;officiant. Ainsi le monde est unifi\u00e9. En s&rsquo;effa\u00e7ant pour que puisse se manifester la perfection propre du rite, l&rsquo;homme trouve paradoxalement sa place. Notre humanit\u00e9 se d\u00e9ploie \u00e0 sa mesure dans la pratique du rite, au sens le plus traditionnel possible. Elle s&rsquo;y enracine. Si l&rsquo;\u00eatre humain peut acc\u00e9der \u00e0 une quelconque dignit\u00e9, sa plus haute dignit\u00e9 il l&rsquo;atteint dans l&rsquo;observation scrupuleuse du rituel. Le rite inscrit l&rsquo;homme dans l&rsquo;intimit\u00e9 du fonctionnement global et, en lui donnant sa place, le fait advenir \u00e0 ce qu&rsquo;il est en propre. Le sens ancestral et traditionnel du rite qui donne sa juste place \u00e0 l&rsquo;homme, c&rsquo;est d&rsquo;assurer la possibilit\u00e9 d&rsquo;\u00e9tablir une m\u00e9diation entre l&rsquo;homme, le ciel et le terre. Le rite \u00e9tablit une correspondance ou un accord au sens musical qui se fonde sur la sympathie naturelle entre les diff\u00e9rents plans de la r\u00e9alit\u00e9 et diff\u00e9rents niveaux d&rsquo;existence. Il ne convient pas, cependant, de s\u2019appesantir sur cet aspect \u00e9sot\u00e9rique du rite car, \u00e0 trop s&rsquo;y consacrer, il devient vite pratique superstitieuse et magique, ce qui prend le dessus, aujourd\u2019hui encore, dans toutes les c\u00e9r\u00e9monies tao\u00efstes. Or le rite civil n&rsquo;est pas un \u00e9change, encore moins une supplique ou une pri\u00e8re. Le rite civil est un acte gratuit. La r\u00e9ussite d&rsquo;un rite ne se mesure pas aux r\u00e9sultats escompt\u00e9s mais tient \u00e0 l&rsquo;attitude de l&rsquo;officiant : \u00ab\u00a0<em>Se d\u00e9gager de l&rsquo;\u00e9go\u00efsme pour se replacer dans le sens du rite, voil\u00e0 ce qu&rsquo;est l&rsquo;humanit\u00e9.<\/em>\u00a0\u00bb (Confucius, conversation avec Yan Hui) \u00ab\u00a0<em>Un vase \u00e0 offrandes<\/em>\u00a0\u00bb (Confucius r\u00e9pond \u00e0 la question \u00ab\u00a0Qui sommes-nous ?\u00a0\u00bb) Ce mouvement hors de l&rsquo;\u00e9go\u00efsme s&rsquo;effectue par le respect scrupuleux des formes rituelles qui, jamais, ne constituent un espace d&rsquo;expression personnelle.<\/p>\n<p>La sinc\u00e9rit\u00e9 de l&rsquo;officiant, son engagement intime, la rectitude de son c\u0153ur ne sont jamais une affirmation de soi : c&rsquo;est ce qui emp\u00eache le rite de devenir un formalisme vide nourri d&rsquo;un esprit protocolaire st\u00e9rile.<\/p>\n<p>Le rite na\u00eet de l&rsquo;homme juste, de son c\u0153ur juste et sa pratique juste, ad\u00e9quate, il conforte et d\u00e9ploie son humanit\u00e9. Le rite en sa perfection est l&rsquo;expression exemplaire de l&rsquo;humain en nous, sa propension, son d\u00e9ploiement vers les autres. Par le rite, l&rsquo;homme manifeste sa rectitude et sa vertu efficace. Le rite ainsi compris conf\u00e8re \u00e0 l&rsquo;homme le sens de la justesse, de l&rsquo;ad\u00e9quation au monde, une attention vivante et scrupuleuse \u00e0 l&rsquo;ordre et \u00e0 l&rsquo;harmonie qui seuls pr\u00e9servent de la barbarie et de l&rsquo;animalit\u00e9. Le rite, garantissant l&rsquo;ordre harmonieux du Ciel\/Terre, devient le garant de la viabilit\u00e9 du monde habit\u00e9. Le rite et la tradition deviennent la Voie, l&rsquo;espace o\u00f9 l&rsquo;homme accompli se r\u00e9alise en tant qu&rsquo;homme. Ainsi aussi le rite est-il efficace en tant que mode de gouvernement. Le rite est ins\u00e9parable du politique, gouverner c&rsquo;est officier. C&rsquo;est donner la mesure. Le rite conjugue \u00e0 la fois la musique qui change les m\u0153urs et les mots qui instaurent les rapports justes entre les \u00eatres. Il s&rsquo;agit de faire concert, de jouer ensemble une partition juste. Le rite permet l&rsquo;intelligence et la compr\u00e9hension des rapports entre les hommes et permet de s&rsquo;ins\u00e9rer dans ces rapports d&rsquo;une mani\u00e8re juste et ad\u00e9quate. Le rite, c&rsquo;est l&rsquo;autre nom du respect de soi-m\u00eame et des autres, dont la politesse, la courtoisie et l&rsquo;urbanit\u00e9 sont les manifestations les plus usuelles au quotidien. L&rsquo;homme na\u00eet dans l&rsquo;espace du rite qui est aussi une c\u00e9r\u00e9monie d&rsquo;av\u00e8nement, un couronnement de l&rsquo;homme en tant qu&rsquo;homme. Le rite, c&rsquo;est la culture qui permet \u00e0 l&rsquo;homme d&rsquo;acc\u00e9der \u00e0 l&rsquo;humanit\u00e9 et au perfectionnement de soi et des autres. La puissance du rite fonde en effet le rapport, la relation \u00e0 autrui. Il y a un lien \u00e9vident entre agir avec humanit\u00e9 et respecter autant la lettre que l&rsquo;esprit du rite. \u00ab\u00a0<em>Un homme d\u00e9pourvu d&rsquo;humanit\u00e9, qu&rsquo;aurait-il \u00e0 faire des rites ?<\/em>\u00a0\u00bb demande Confucius. La gestuelle, codifi\u00e9e dans les rituels, pratiqu\u00e9e avec un soin scrupuleux, voire maniaque, assure la justesse de notre attitude mentale vis-\u00e0-vis d&rsquo;autrui. Sa perfection traduit et incarne la puret\u00e9 de l&rsquo;intention. Le rite peut donc \u00eatre vu comme un medium qui instaure entre les hommes socialis\u00e9s la mise \u00e0 distance n\u00e9cessaire au respect mutuel. En fait l&rsquo;orthopraxie assure l&rsquo;orthodoxie. La gestuelle codifi\u00e9e entra\u00eene la posture mentale. Parce que la pratique du rite impose soumission et abn\u00e9gation, parce que le geste contraint et oblige, alors la parole est d\u00e9termin\u00e9e, ce qui d\u00e9termine \u00e0 leur tour la pens\u00e9e et la conscience morale. Au point que la langue chinoise classique ignore les mots \u00abBien \u00bb et \u00ab Mal \u00bb. Il n&rsquo;y a pas de mots chinois pour le bien et le mal. Le moraliste ancien ne parle jamais de faire le bien ou le mal, mais seulement de se conduire conform\u00e9ment ou contrairement au rite.<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">* * *<\/p>\n<p>Comme le dit Confucius \u00ab\u00a0<em>Les rites, les rites, est-ce que ce n&rsquo;est que du jade et de la soie <\/em>?\u00a0\u00bb \u00ab\u00a0<em>Sans les rites le respect devient p\u00e9nible, sans les rites l&rsquo;attention consciencieuse devient craintive, sans les rites la bravoure devient anarchique, sans les rites la droiture devient offensante<\/em>\u00ab\u00a0. Le rite s&rsquo;affirme comme fondement ou fondation de la morale, donc du bon fonctionnement des institutions, de l&rsquo;harmonie. Il met en acte l&rsquo;ordre des choses et leur sens. Il instaure l&rsquo;espace, le cadre dans lequel doit se mouler celui qui agit ou pense. A l&rsquo;examen des calendriers rituels, on observe que les rites prescrits au souverain, aux ministres, aux fonctionnaires ou aux paysans sont parall\u00e8les et justifi\u00e9s par les diff\u00e9rents temps du calendrier lunaire. En tant que fils du Ciel, le souverain donne l&rsquo;exemple, le rite devient mod\u00e8le tout en r\u00e9affirmant son origine cosmogonique. Le rite opportun au moment opportun assure la p\u00e9rennit\u00e9 de l&rsquo;ordre naturel sur un monde conscient et volontaire o\u00f9 s&rsquo;exprime l&rsquo;humanit\u00e9. Le culturel recr\u00e9e le naturel dont il est la pure expression sociale.<\/p>\n<p>Le rite force \u00e0 la rigueur, c&rsquo;est une \u00e9cole d&rsquo;exigence qui demande toujours plus d&rsquo;effort sur soi pour le bien d&rsquo;autrui. Le rite participe aussi au perfectionnement de soi en ce qu&rsquo;il exige attention et \u00e9tude puisqu&rsquo;il y a l\u00e0 une connaissance particuli\u00e8re, un savoir \u00e0 acqu\u00e9rir, une science des rituels qu&rsquo;il faut conna\u00eetre et comprendre pour en saisir la signification, donc l&rsquo;efficacit\u00e9. En tel ou tel contexte, \u00e0 tel ou tel moment, le rite, ex\u00e9cut\u00e9 parfaitement, c&rsquo;est donc aussi la parfaite ad\u00e9quation au moment et \u00e0 la circonstance. C&rsquo;est pour l&rsquo;homme \u00eatre au juste centre (ce qui ne veut surtout pas dire \u00ab\u00a0\u00eatre juste milieu\u00a0\u00bb !), \u00eatre au monde avec justesse, \u00eatre au monde en harmonie. En fait, la pratique du rite doit aider \u00e0 prendre conscience, \u00e0 d\u00e9couvrir \u00e0 partir de nous-m\u00eames quel est notre enracinement dans le monde et sa logique d&rsquo;ensemble, celle qui r\u00e8gle contin\u00fbment le grand proc\u00e8s des choses sous le Ciel et doit conduire notre vie. Le rite r\u00e9gule, r\u00e8gle et discipline. Il symbolise l&rsquo;une des forces de la pens\u00e9e chinoise et probablement l&rsquo;un des secrets de sa long\u00e9vit\u00e9 exceptionnelle. Alors que l&rsquo;Occident a pens\u00e9 le sujet en opposition \u00e0 la nature, a pens\u00e9 le sujet en qu\u00eate de ma\u00eetrise sur la nature, l&rsquo;originalit\u00e9 chinoise est de ne pas avoir oppos\u00e9 vie int\u00e9rieure et marche des choses, sujet et monde. M\u00eame si le rite manifeste une sorte de d\u00e9fiance vis-\u00e0-vis de la nature humaine, vis-\u00e0-vis de ses penchants naturels, il valorise en fait la libre volont\u00e9. C&rsquo;est la volont\u00e9 qui guide l&rsquo;officiant dans sa qu\u00eate du geste parfaitement ad\u00e9quat et de cette recherche de la ma\u00eetrise du geste proc\u00e8de la responsabilisation de l&rsquo;homme. L&rsquo;homme de bien est celui qui, responsable, libre et sinc\u00e8re, aspire \u00e0 la perfection. Le rite illustre et actualise les plus hautes valeurs morales sur la base des relations multiformes de l&rsquo;\u00eatre humain dans le corps social, car il a sa propre efficacit\u00e9 sous forme de r\u00e9sonance spontan\u00e9e.<\/p>\n<p>D\u2019autant que, sous le r\u00e9gime du rite, l\u2019artifice de la forme intervient avant toute intention d\u2019action en vue de modeler d\u2019avance l\u2019intention elle-m\u00eame : les formes rituelles sont d\u2019abord des formes vides, mises en place dans l\u2019apesanteur du pur c\u00e9r\u00e9monial, afin de pr\u00e9former, de formater, dans le sens de l\u2019ordre \u00e9tabli les actes pleins qui seront accomplis dans la pesanteur des activit\u00e9s effectives. Si le r\u00e9gime fonctionne bien, les conduites s\u2019alignent toutes seules, spontan\u00e9ment, dans le sens voulu. Aucune contrainte ne sera plus n\u00e9cessaire au niveau des actes pleins, des actions effectives, d\u00e8s lors que le sujet aura compl\u00e8tement int\u00e9rioris\u00e9 l\u2019ordre rituel au niveau des pratiques c\u00e9r\u00e9monielles tr\u00e8s contraignantes, elles, mais d\u2019une contrainte qui pour ainsi dire ne p\u00e8se pas puisqu\u2019elle n\u2019affecte que des actes vides. Dans la soci\u00e9t\u00e9, le contr\u00f4le du respect de l\u2019ordre \u00e9tabli ne se fait plus qu\u2019\u00e0 travers l\u2019image que chacun donne de sa propre conduite par sa ma\u00eetrise du rite. Le plein d\u00e9veloppement du r\u00e9gime du rite porte au maximum la pression sociale. En m\u00eame temps, et c\u2019est le paradoxe que nous ne parvenons pas \u00e0 saisir dans nos sch\u00e9mas de pens\u00e9e, cette pression que nous consid\u00e9rons comme une oppression insupportable pr\u00e9serve totalement l\u2019intimit\u00e9 du sujet : en niant l\u2019expression personnelle, le rite prot\u00e8ge et pr\u00e9serve le moi profond (\u00e0 qui il ne reste pour s\u2019exprimer que les arts: po\u00e9sie, peinture, calligraphie). Le rite, dans la vacuit\u00e9 de ses formes, n\u2019engage pas l\u2019intimit\u00e9. De l\u00e0 aussi une autre lecture partisane que nous faisons du rite quand nous l\u2019envisageons sous la forme du masque. Pour r\u00e9sumer: la philosophie du ritualisme tient de l\u2019id\u00e9e que, \u00e0 force de multiplier d\u2019innombrables c\u00e9r\u00e9monies de gestes purement formels, donc vides d\u2019implications effectives et d\u2019autant plus faciles \u00e0 ex\u00e9cuter qu\u2019ils ne co\u00fbtent rien, la norme morale qu\u2019ext\u00e9riorisent ces gestes finira par s\u2019int\u00e9rioriser et par entra\u00eener celui qui a toujours accompli les rituels comme il faut \u00e0 se conduire, au moins en public, spontan\u00e9ment dans la vie courante comme le prescrivent les rites. A partir de l\u2019ext\u00e9riorit\u00e9 du geste les rites doivent, en p\u00e9n\u00e9trant la conscience, pr\u00e9server et perfectionner la nature fonci\u00e8rement bonne de l\u2019homme. Le rite, dans la vacuit\u00e9 de ses formes que nous interpr\u00e9tons comme de l&rsquo;inanit\u00e9, vu de chez nous, peut \u00eatre un MASQUE. Les Chinois lui pr\u00e9f\u00e9reront le mot FACE\u2026<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">* * *<\/p>\n<p>Ici se manifeste une sorte de divergence fondamentale, entre deux conceptions de la raison, entre deux formes de rationalit\u00e9, entre deux conceptions du fonctionnement du monde, du r\u00e9el.<\/p>\n<p>Notre rationalit\u00e9 positiviste, celle qui nous para\u00eet aller de soi, proc\u00e8de par fins et moyens, par causes et cons\u00e9quences. La rationalit\u00e9 chinoise, qui nous semble irrationnelle, ne reconstitue pas des s\u00e9ries de causes-cons\u00e9quences. S&rsquo;ins\u00e9rant dans un r\u00e9seau de corr\u00e9lations, elle repose sur les correspondances de formes, sur leur connaissance et leur pratique. Il est \u00e9crit dans les commentaires des Classiques chinois que <em>\u00ab c\u2019est travailler le jade<\/em>\u00bb, c\u2019est \u00e0 dire proc\u00e9der comme l&rsquo;artisan parfait qui examine, d\u00e9tecte et \u00e9pouse avec son outil les lignes de force internes de la pierre brute pour que son travail les mette \u00e0 jour en cr\u00e9ant de la beaut\u00e9. La forme id\u00e9ale que prendra le jade est d\u00e9j\u00e0 pr\u00e9sente dans le bloc gris\u00e2tre non d\u00e9grossi avant que l\u2019homme ne le travaille, il doit la pressentir et s\u2019y adapter pour la r\u00e9v\u00e9ler.<\/p>\n<p>Cette grande divergence de nos rationalit\u00e9s, donc ce hiatus entre nos conceptions du rite, c\u2019est toute la distance qui existe entre \u00eatre au monde en se donnant pour but de le ma\u00eetriser (voire le modifier) et \u00eatre au monde en s&rsquo;effor\u00e7ant de se couler le mieux possible dans une harmonie pr\u00e9existante et de ne pas faire trop de fausses\u00a0notes dans la symphonie universelle.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<blockquote>\n<p>Billet invit\u00e9. Ouvert aux commentaires.<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Les rites chinois ont toujours \u00e9t\u00e9, vus de chez nous, en Occident, l\u2019objet d\u2019une double perception.\u00a0Ils sont \u00e0 la fois la preuve d\u2019une civilisation, de sa dur\u00e9e et de sa puissance, de sa civilit\u00e9 et en m\u00eame temps l\u2019objet de railleries, de contresens. Leur formalisme est tel qu\u2019on y lit [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[4489,4],"tags":[40,4857],"class_list":["post-86355","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-chine","category-sociologie","tag-chine","tag-rites"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/86355","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=86355"}],"version-history":[{"count":3,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/86355\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":86362,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/86355\/revisions\/86362"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=86355"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=86355"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=86355"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}