{"id":87937,"date":"2016-07-29T17:42:42","date_gmt":"2016-07-29T15:42:42","guid":{"rendered":"http:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/?p=87937"},"modified":"2016-08-14T11:18:07","modified_gmt":"2016-08-14T09:18:07","slug":"lavenir-dans-un-retroviseur-une-lecture-de-leconomie-du-bien-commun-de-jean-tirole-par-jean-michel-servet","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/2016\/07\/29\/lavenir-dans-un-retroviseur-une-lecture-de-leconomie-du-bien-commun-de-jean-tirole-par-jean-michel-servet\/","title":{"rendered":"L\u2019avenir dans un r\u00e9troviseur : Une lecture de l&rsquo;<em>\u00c9conomie du bien commun<\/em> de Jean Tirole, par Jean-Michel Servet"},"content":{"rendered":"<blockquote><p>Billet invit\u00e9.<\/p><\/blockquote>\n<p>Sans nul doute l\u2019<em>\u00c9conomie du bien commun<\/em>, ouvrage de Jean Tirole paru au printemps 2016\u00a0<a href=\"#_ftn1\" name=\"_ftnref1\">[1]<\/a>, a \u00e9t\u00e9 au programme des lectures de vacances de nombreux \u00e9conomistes francophones et d\u2019autres sp\u00e9cialistes des science sociales ou citoyens soucieux de s\u2019informer des questions \u00e9conomiques. Pour ceux-ci la notori\u00e9t\u00e9 de cet auteur r\u00e9cipiendaire en 2014 du prix dit \u00ab\u00a0Nobel d\u2019\u00e9conomie\u00a0\u00bb a pu \u00eatre un attrait. <!--more-->M\u00eame un magazine grand public comme <em>Paris Match<\/em> lui a consacr\u00e9 un article en indiquant qu\u2019en un mois et demi l\u2019ouvrage a \u00e9t\u00e9 vendu \u00e0 45\u00a0000 exemplaires et qu\u2019il a connu six r\u00e9impressions\u00a0<a href=\"#_ftn2\" name=\"_ftnref2\">[2]<\/a>. Pour <em>Le Monde<\/em> l\u2019auteur pr\u00f4ne \u00ab\u00a0une \u00e9conomie de la r\u00e9conciliation\u00a0\u00bb\u00a0<a href=\"#_ftn3\" name=\"_ftnref3\">[3]<\/a> alors que pour <em>Le Figaro<\/em>, il est \u00ab\u00a0descendu dans l\u2019ar\u00e8ne\u00a0\u00bb\u00a0<a href=\"#_ftn4\" name=\"_ftnref4\">[4]<\/a>. Cet engagement est \u00e9vident avec sa prise de position en faveur de \u00ab\u00a0la loi travail\u00a0\u00bb, ou loi El Khomri, dans sa version premi\u00e8re, la plus pro patronat\u00a0<a href=\"#_ftn5\" name=\"_ftnref5\">[5]<\/a>. Dans ce contexte politico-\u00e9conomique, un journaliste de <em>L\u2019Humanit\u00e9<\/em> a, sous le titre \u00ab\u00a0Jean Tirole, auxiliaire d\u00e9complex\u00e9 des exploiteurs\u00a0\u00bb <a href=\"#_ftn6\" name=\"_ftnref6\">[6]<\/a>, centr\u00e9 sa critique sur les cons\u00e9quences des analyses et propositions de Jean Tirole pour les conditions de travail et de r\u00e9mun\u00e9ration des salari\u00e9s. Pierre-Yves Coss\u00e9, ancien commissaire au Plan est apparu dans <em>La Tribune<\/em> comme un de ses rares lecteurs soulignant quelques limites plus g\u00e9n\u00e9rales de la publication\u00a0<a href=\"#_ftn7\" name=\"_ftnref7\">[7]<\/a>.<\/p>\n<p>Plus connu jusqu\u2019ici comme expert par les d\u00e9cideurs publics nationaux et europ\u00e9ens que du grand public, Jean Tirole esp\u00e8re sans doute par cette publication entretenir la m\u00e9diatisation que le Nobel lui a apport\u00e9e. Un livre \u00ab\u00a0fascinant\u00a0\u00bb selon <em>Les \u00c9chos\u00a0<\/em><a href=\"#_ftn8\" name=\"_ftnref8\">[8]<\/a> et \u00ab\u00a0fondateur\u00a0\u00bb selon <em>Challenges\u00a0<\/em><a href=\"#_ftn9\" name=\"_ftnref9\">[9]<\/a>. L\u2019ouvrage est structur\u00e9 en dix-sept chapitres qui peuvent se lire, selon le conseil m\u00eame de l\u2019auteur, ind\u00e9pendamment les uns des autres. Ils sont r\u00e9partis en quatre grandes parties. Tout d\u2019abord sont pr\u00e9sent\u00e9es les relations entre le savoir \u00e9conomique et la soci\u00e9t\u00e9, puis le r\u00f4le suppos\u00e9 imparti aux \u00e9conomistes. Il est sugg\u00e9r\u00e9 que l\u2019\u00e9conomie constitue une portion du r\u00e9el \u00e0 laquelle s\u2019appliquent des logiques d\u2019action, en oubliant que ce sont seulement des hypoth\u00e8ses qui construisent une repr\u00e9sentation l\u00e9gitimant les politiques men\u00e9es. La deuxi\u00e8me partie intitul\u00e9e \u00ab\u00a0le cadre institutionnel de l\u2019\u00e9conomie\u00a0\u00bb comprend deux chapitres traitant de l\u2019\u00c9tat (mais en fait surtout de ses relations au march\u00e9) et de l\u2019entreprise (du point de vue de sa gouvernance et sa responsabilit\u00e9 sociale). La troisi\u00e8me partie aborde successivement \u00e0 travers cinq chapitres le plus grand nombre d\u2019objets (le d\u00e9fi climatique, le ch\u00f4mage, la construction europ\u00e9enne, le r\u00f4le de la finance et la crise dite \u00ab\u00a0financi\u00e8re\u00a0\u00bb de 2008). Les cinq derniers chapitres sous l\u2019intitul\u00e9 \u00ab\u00a0enjeu industriel\u00a0\u00bb traitent de la concurrence et de la politique industrielle, de l\u2019\u00e9conomie digitale, des applications du num\u00e9rique et de leurs cons\u00e9quences sociales, de l\u2019innovation et de la propri\u00e9t\u00e9 intellectuelle et enfin de la r\u00e9gulation sectorielle. Celle-ci permet \u00e0 l\u2019auteur de revenir \u00e0 la question du rapport jug\u00e9 essentiel entre \u00c9tat et march\u00e9. Le menu est donc copieux. Toutefois, ceux qui ont acquis et lu int\u00e9gralement l\u2019\u00e9pais volume (plus de 600 pages) en ayant \u00e9t\u00e9 attir\u00e9s par la r\u00e9f\u00e9rence dans son titre au <em>commun<\/em> risquent fort d\u2019\u00eatre d\u00e9\u00e7us. La probl\u00e9matique innovante des communs et celle de leur extension au-del\u00e0 des questions environnementales est absente du c\u0153ur de l\u2019ouvrage. D\u00e8s l\u2019avant-propos (p.\u00a014), le \u00ab\u00a0bien commun\u00a0\u00bb y est appr\u00e9hend\u00e9 de fa\u00e7on tr\u00e8s g\u00e9n\u00e9rale comme ce \u00e0 quoi nous aspirons en mati\u00e8re notamment d\u2019\u00e9quit\u00e9, de pouvoir d\u2019achat, d\u2019environnement, de la place accord\u00e9e au travail et \u00e0 la vie priv\u00e9e\u00a0; ces multiples choix faisant l\u2019objet d\u2019une pond\u00e9ration diff\u00e9rente selon les individus. Il s\u2019agit donc d\u2019autre chose que ce dont traitent les travaux contemporains consacr\u00e9s au(x) <em>commun<\/em>(s). Ces recherches et propositions vont bien au-del\u00e0 des implications environnementales que l\u2019ouvrage aborde ou encore de ce qui constitue la doctrine sociale des religions posant centralement la question des limites de l\u2019usage des biens qu\u2019une personne poss\u00e8de ou des obligations qu\u2019elle a vis-\u00e0-vis des communaut\u00e9s auxquelles elle appartient. La pr\u00e9f\u00e9rence pour l\u2019individualisme qui domine l\u2019ouvrage et de fa\u00e7on g\u00e9n\u00e9rale pour les conditions des \u00e9changes plus que celles de la technique et de la production l\u2019\u00e9loignent de l\u2019une ou l\u2019autre des propositions actuelles sur les <em>communs<\/em>. J\u2019y reviendrai.<\/p>\n<p>La question centrale du livre est r\u00e9currente aujourd\u2019hui chez les \u00e9conomistes et les politiques qu\u2019ils inspirent\u00a0: une interrogation sur la mani\u00e8re la plus efficace de faire fonctionner la concurrence et comment l\u2019\u00c9tat doit contribuer \u00e0 sa r\u00e9alisation, notamment \u00e0 l\u2019encontre d\u2019int\u00e9r\u00eats collectifs jug\u00e9s corporatistes. Les nombreux passages consacr\u00e9s \u00e0 un \u00e9loge de la concurrence (tout en reconnaissant certaines de ses limites) pourront surprendre. Car le professeur Tirole a jou\u00e9 un r\u00f4le tr\u00e8s actif aupr\u00e8s du gouvernement fran\u00e7ais et de la pr\u00e9sidence de la R\u00e9publique dans l\u2019\u00e9chec de la mise en place dans les universit\u00e9s fran\u00e7aises de deux sections concurrentes de la discipline \u00e9conomie\u00a0: un courant de sciences \u00e9conomiques <em>mainstream<\/em> et un courant d\u2019\u00e9conomie politique h\u00e9t\u00e9rodoxe soucieux d\u2019int\u00e9grer les dimensions sociales et historiques des pratiques \u00e9conomiques. Pourquoi la concurrence n\u2019aurait-t-elle pas \u00e9t\u00e9 l\u00e0 aussi une \u00e9mulation pour la progression des savoirs et la qualit\u00e9 de la formation des \u00e9tudiants\u00a0? Faites ce que je dis et non ce que je fais serait-il son adage\u00a0?<\/p>\n<p>D\u2019aucuns verront dans l\u2019ouvrage une contribution implicite aux prochains d\u00e9bats de la campagne pr\u00e9sidentielle fran\u00e7aise de 2017\u00a0<a href=\"#_ftn10\" name=\"_ftnref10\">[10]<\/a>. Il servira peut-\u00eatre de br\u00e9viaire aux candidats des partis traditionnellement et alternativement au pouvoir et en mal actuel de soutiens intellectuels. \u00c0 de multiples reprises, telles ou telles propositions se trouvent rejet\u00e9es par Jean Tirole avec des arguments diversement convaincants (sans que les auteurs ou candidats potentiels soutenant ces propositions soient explicitement cit\u00e9s et leurs arguments reconnus, comme en mati\u00e8re de r\u00e9duction du temps de travail, de l\u2019existence de fonctionnaires \u00ab\u00a0inutiles\u00a0\u00bb, de limitation de l\u2019immigration, d\u2019appartenance \u00e0 la zone euro, de renforcement de l\u2019\u00ab\u00a0excellence\u00a0\u00bb de l\u2019enseignement, de privatisation de l\u2019assurance sant\u00e9 par exemple). De multiples champs sont ainsi abord\u00e9s au fil des pages. Ils apparaissent comme autant d\u2019exercices d\u2019application de \u00ab\u00a0la\u00a0\u00bb m\u00e9thode \u00e9conomique pour articuler la concurrence des int\u00e9r\u00eats priv\u00e9s (consid\u00e9r\u00e9e comme un optimum souhaitable) et la gestion administr\u00e9e (pouvant appara\u00eetre de fa\u00e7on circonstanci\u00e9e comme un mal n\u00e9cessaire)\u00a0: notamment la responsabilit\u00e9 sociale des entreprises, le r\u00e9chauffement climatique, le ch\u00f4mage, la construction europ\u00e9enne, les march\u00e9s financiers, la politique industrielle, la production et la distribution d\u2019\u00e9lectricit\u00e9, la r\u00e9gulation des transports, l\u2019\u00e9conomie num\u00e9rique, les innovations technologiques, la propri\u00e9t\u00e9 intellectuelle, pour ne citer que quelques-uns.<\/p>\n<p>On pourrait de cet inventaire conclure que les instruments \u00e9conomiques propos\u00e9s par Jean Tirole \u00e0 partir de la th\u00e9orie des jeux et de la th\u00e9orie de l\u2019information (dont il fait ici une pr\u00e9sentation tr\u00e8s p\u00e9dagogique) sont \u00e0 m\u00eame de faire des propositions pratiques argument\u00e9es pour r\u00e9pondre aux principaux probl\u00e8mes du temps ou d\u2019\u00e9clairer les solutions \u00e0 apporter \u00e0 travers les choix propos\u00e9s. Tout n\u2019est pas \u00e0 rejeter dans les multiples suggestions faites. On doit ici particuli\u00e8rement regretter que l\u2019absence d\u2019un index th\u00e9matique ne permette pas de retrouver tel ou tel exemple ou argument. Pourquoi ne pas avoir suivi cette bonne pratique largement r\u00e9pandue dans les ouvrages anglo-saxons\u00a0? Mais certaines propositions laissent perplexes&#8230; par leur manque de r\u00e9alisme. Ainsi celle de l\u2019application d\u2019un principe de bonus-malus (p.\u00a0325, 329) pour d\u00e9courager les entreprises de licencier les salari\u00e9s en exc\u00e9dent par rapport \u00e0 leur carnet de commandes. Gr\u00e2ce \u00e0 une taxe sp\u00e9cifique, l\u2019\u00c9tat imputerait aux entreprises qui licencient le co\u00fbt collectif repr\u00e9sent\u00e9 par l\u2019indemnit\u00e9 vers\u00e9e \u00e0 un ch\u00f4meur. <em>A priori<\/em> la proposition illustre la conciliation entre la discipline de la concurrence (encourageant une diminution de charges sociales suppos\u00e9es \u00ab\u00a0peser\u00a0\u00bb sur les entreprises, alors qu\u2019elles se r\u00e9v\u00e8lent par le jeu de la redistribution un \u00e9l\u00e9ment de la demande globale qui amortit les crises\u2026) et la libert\u00e9 entrepreneuriale, gr\u00e2ce une intervention publique en charge de limiter les effets n\u00e9gatifs des licenciements. Sauf qu\u2019on a tout lieu de penser que cette p\u00e9nalit\u00e9, surco\u00fbt de charge pour une entreprise d\u00e9j\u00e0 en difficult\u00e9 et contrainte de r\u00e9duire ses co\u00fbts salariaux, aurait toute chance de pr\u00e9cipiter sa disparition. Les difficult\u00e9s d\u2019une entreprise ne sont pas syst\u00e9matiquement dues \u00e0 une mauvaise gestion, qu\u2019il conviendrait de p\u00e9naliser. Elles peuvent provenir d\u2019une modification des taux de change, de la faillite d\u2019une autre entreprise, d\u2019un contexte \u00e9conomique global devenu d\u00e9favorable, etc. D\u2019o\u00f9 la mise en place de m\u00e9canisme de solidarit\u00e9s\u2026 Or l\u2019id\u00e9e du partage est tr\u00e8s \u00e9loign\u00e9e du <em>mainstream<\/em> \u00e9conomique auquel appartient Jean Tirole\u00a0<a href=\"#_ftn11\" name=\"_ftnref11\">[11]<\/a>.<\/p>\n<p>Mais surtout des questions essentielles aujourd\u2019hui sont seulement effleur\u00e9es, voire oubli\u00e9es ou ignor\u00e9es. Peut-on se satisfaire d\u2019une explication \u00ab\u00a0financi\u00e8re\u00a0\u00bb de la crise de 2008, laissant entendre par cons\u00e9quent que des r\u00e9gulations financi\u00e8res et une meilleure information auraient pu l\u2019\u00e9viter et pourraient permettre d\u2019\u00e9chapper \u00e0 une r\u00e9cidive\u00a0? Si l\u2019on fait l\u2019hypoth\u00e8se que cette crise est la premi\u00e8re d\u2019un nouveau syst\u00e8me \u00e9conomique qui a \u00e9t\u00e9 graduellement mis en place au cours des derni\u00e8res d\u00e9cennies, peu de propositions nous pr\u00e9parent \u00e0 faire face aux suivantes. La comparaison des taux de croissance \u00e0 l\u2019\u00e9chelle mondiale (en excluant la Chine et l\u2019Inde) montre que, dans la p\u00e9riode 1950-1970 caract\u00e9ris\u00e9e par de fortes interventions \u00e9conomiques publiques. Ces taux ont \u00e9t\u00e9 environ le double de ceux constat\u00e9s entre les ann\u00e9es 1980 et 2005 marqu\u00e9es par des politiques n\u00e9olib\u00e9rales. Croire que l\u2019\u00c9tat est absent de celles-ci et donc que toute proposition actuelle faisant intervenir la puissance publique en est \u00e9loign\u00e9e, c\u2019est ignorer la r\u00e9alit\u00e9 du n\u00e9olib\u00e9ralisme. L\u2019\u00c9tat y appara\u00eet comme \u00e9tant en charge de la promotion de la concurrence. Ce mod\u00e8le \u00e9conomique dominant que soutient l\u2019auteur est aujourd\u2019hui en cause du fait de son inefficacit\u00e9 \u00e0 produire les forces d\u2019une nouvelle croissance et \u00e0 satisfaire les besoins que le syst\u00e8me \u00e9conomique lui-m\u00eame engendre. Mais l\u2019analyse critique de ses logiques profondes de fonctionnement n\u2019est pas faite par Jean Tirole. Peut-\u00eatre pense-t-il l\u2019exercice inutile puisque \u00ab\u00a0aucun autre monde n\u2019est possible\u00a0\u00bb\u00a0? Une autre limite aux propositions pratiques de l\u2019auteur rel\u00e8ve bien de la nature profonde du syst\u00e8me \u00e9conomique dominant\u00a0: peut-on pr\u00e9senter comme Jean Tirole le fait (p.\u00a0390, 436), les \u00e9tablissements financiers comme \u00e9tant des interm\u00e9diaires entre \u00e9pargne et investissement en occultant ainsi, par l\u2019anglicisme \u00ab\u00a0investissement\u00a0\u00bb, la confusion entre placements sp\u00e9culatifs et investissements productifs et le fait que la cr\u00e9ation mon\u00e9taire contemporaine est essentiellement assise sur les reconnaissances des dettes des emprunteurs (entreprises et particuliers)<a href=\"#_ftn12\" name=\"_ftnref12\"> [12]<\/a>. On se trouve face \u00e0 un privil\u00e8ge de seigneuriage capt\u00e9 par le secteur financier et une inad\u00e9quation du rythme de production de liquidit\u00e9s aux besoins des \u00e9conomies\u00a0; d\u2019o\u00f9 l\u2019ignorance par l\u2019auteur de suggestions telles que celles visant \u00e0 mettre un terme \u00e0 ce privil\u00e8ge des banques \u00e0 travers les propositions d\u2019une monnaie pleine, gag\u00e9e, positive, etc. Ces propositions sont en d\u00e9bat aujourd\u2019hui notamment au Royaume-Uni, en Islande et en Suisse. Il s\u2019agit de r\u00e9pondre de fa\u00e7on ad\u00e9quate aux besoins de liquidit\u00e9 des \u00e9conomies\u00a0; de retrouver un contr\u00f4le collectif sur cette cr\u00e9ation et pour certains d\u2019alimenter sous des formes diverses un revenu minimum d\u2019existence (plut\u00f4t que de voir les banques centrales soutenir les banques commerciales sans beaucoup de succ\u00e8s jusqu\u2019ici en mati\u00e8re de \u00ab\u00a0reprise \u00e9conomique\u00a0\u00bb). La mont\u00e9e des in\u00e9galit\u00e9s de patrimoine et de revenus en lien notamment avec la financiarisation des \u00e9conomies et les ponctions qu\u2019elle op\u00e8re m\u00e9riteraient sans doute une attention beaucoup plus soutenue pour comprendre les \u00e9l\u00e9ments d\u00e9terminants du nouveau mode de production actuel, au sens d\u2019extraction d\u2019un surplus \u00e0 travers la finance\u00a0; et sa crise. Les changements subis au cours depuis trois d\u00e9cennies ne sont ni des exc\u00e8s, ni seulement techniques, par les r\u00e9seaux informatiques ou ceux du travail autonome.<\/p>\n<p>Le manque d\u2019int\u00e9r\u00eat de Jean Tirole pour la question montante de la reconnaissance et la construction de <em>communs<\/em>, \u00e0 des niveaux locaux et globaux dans les domaines les plus vari\u00e9s, frappe l\u2019ouvrage d\u2019obsolescence scientifique et politique. Les <em>communs<\/em> posent de fa\u00e7on nouvelle la question des droits d\u2019usage, de la mutualisation des activit\u00e9s en d\u00e9passant celle de la compl\u00e9mentarit\u00e9 et l\u2019opposition des interventions publiques et priv\u00e9es. \u00c0 travers la question de la propri\u00e9t\u00e9 intellectuelle, l\u2019ouvrage indirectement inclut la question des <em>communs<\/em>. Le pr\u00e9jug\u00e9 de l\u2019auteur, maintes fois r\u00e9p\u00e9t\u00e9, en faveur d\u2019une concurrence qui serait juste et \u00e9quitable, l\u2019emp\u00eache de comprendre certaines transformations essentielles en cours et de saisir les opportunit\u00e9s contemporaines de nouveaux modes de partage. Ils ne sont vus que comme des fa\u00e7ons d\u2019\u00e9tendre la concurrence. L\u2019\u00e9conomie de l\u2019\u00e9change masque le n\u00e9cessaire retour \u00e0 une \u00e9conomie de la production et de l\u2019agir collectif.<\/p>\n<p>Comme le montrent de nombreuses notes de bas de pages, l\u2019ouvrage synth\u00e9tise, dans un langage accessible \u00e0 un grand nombre de lecteurs, des travaux que son auteur a publi\u00e9s sous forme savante depuis trente ans. L\u2019initiative de cette publication est courageuse et utile car, en traduisant un discours sp\u00e9cialis\u00e9, son id\u00e9ologie (autrement dit la logique des id\u00e9es \u00e9mises) se trouve en quelque sorte d\u00e9voil\u00e9e. L\u2019auteur affirme de nombreuses limites au bon fonctionnement de l\u2019\u00e9conomie de concurrence. Il en fait tant une critique g\u00e9n\u00e9rale (p.\u00a073-77, 210-214, 477 <em>sq.<\/em>) qu\u2019\u00e0 propos des exemples donn\u00e9s. Toutefois sa critique de ce qui serait une \u00e9conomie non fond\u00e9e sur la concurrence para\u00eet particuli\u00e8rement sommaire lorsqu\u2019elle se r\u00e9sume dans une formule du type\u00a0: \u00ab\u00a0Auriez-vous envie de vivre sous le r\u00e9gime politique et \u00e9conomique de la Cor\u00e9e du Nord ou du Cuba\u00a0?\u00a0\u00bb Outre le fait que l\u2019assimilation du r\u00e9gime de Cuba \u00e0 celui de la Cor\u00e9e du Nord m\u00e9riterait d\u2019\u00eatre prouv\u00e9e et que le gouvernement chinois pr\u00e9tendu aussi \u00ab\u00a0socialiste\u00a0\u00bb n\u2019a sans doute rien \u00e0 envier pour ce qui est des carences d\u00e9mocratiques \u00e0 celui de Cuba (mais \u00ab\u00a0l\u2019ouverture \u00e9conomique\u00a0\u00bb de la Chine fait oublier \u00e0 nombre d\u2019\u00e9conomistes <em>pro market<\/em> bien des p\u00e9ch\u00e9s politiques), que penserait-on de celui ou celle qui pour rejeter l\u2019\u00e9conomie de march\u00e9 aurait pour principal argument\u00a0: \u00ab\u00a0Auriez-vous eu envie de vivre sous le r\u00e9gime politique et \u00e9conomique du Chili d\u2019Augusto Pinochet\u00a0?\u00a0\u00bb La d\u00e9faillance des \u00e9conomies dites \u00ab\u00a0socialistes\u00a0\u00bb apr\u00e8s la chute du mur de Berlin permet de faire l\u2019\u00e9conomie d\u2019une critique argument\u00e9e de ce qui fut aussi une construction et des d\u00e9bats th\u00e9oriques, dont certains \u00e9l\u00e9ments pourraient resurgir bient\u00f4t, qu\u2019il s\u2019agisse des Saint-Simoniens, de Robert Owen, de Marx ou de Proudhon par exemple, pour repenser certaines dimensions du collectif et notamment des modes mutualistes de production et de financement. Pour ne pas parler d\u2019une v\u00e9ritable relecture d\u2019Adam Smith afin de saisir la diff\u00e9rence essentielle existant entre le lib\u00e9ralisme \u00e9conomique de celui-ci et le n\u00e9olib\u00e9ralisme contemporain.<\/p>\n<p>Jean Tirole se veut pragmatique en n\u2019opposant pas March\u00e9 et \u00c9tat et en mettant en avant ce qu\u2019il d\u00e9signe et illustre comme leur n\u00e9cessaire compl\u00e9mentarit\u00e9. Toutefois, \u00e0 de multiples reprises, le lecteur doit comprendre que, \u00e0 d\u00e9faut de pouvoir donner libre cours \u00e0 la concurrence sans provoquer des effets n\u00e9gatifs, l\u2019intervention publique est indispensable. L\u2019utopique libre choix des individus consommateurs comme meilleur r\u00e9gulateur de l\u2019\u00e9conomie appara\u00eet en contradiction avec la mise en \u00e9vidence de choix des consommateurs n\u00e9fastes \u00e0 l\u2019environnement.<\/p>\n<p>Il est de bon ton aujourd\u2019hui pour les \u00e9conomistes d\u2019affirmer \u00eatre ouverts aux autres disciplines des sciences sociales, m\u00eame si de fait les apports de celles-ci apparaissent tr\u00e8s limit\u00e9s (en l\u2019occurrence ici surtout \u00e0 la psychologie comportementaliste pour mettre en avant les \u00ab\u00a0biais cognitifs\u00a0\u00bb des individus et les incitations possibles). On peut s\u2019amuser de la r\u00e9affirmation incidente de croyances d\u2019\u00e9conomistes toujours ignorants des analyses contemporaines des anthropologues ou des historiens, comme celle (p.\u00a0186) de \u00ab\u00a0l\u2019invention de la monnaie\u00a0\u00bb qui aurait \u00ab\u00a0simplifi\u00e9 la m\u00e9canique de l\u2019\u00e9change\u00a0\u00bb. On peut surtout s\u2019\u00e9tonner qu\u2019un ouvrage mettant au centre de son analyse les vertus et les limites de la concurrence et affirmant les apports des autres sciences dites \u00ab\u00a0sociales\u00a0\u00bb ignore trois d\u00e9cennies de travaux de sociologues et d\u2019anthropologues consacr\u00e9s \u00e0 la \u00ab\u00a0construction sociale des march\u00e9s\u00a0\u00bb. Jean Tirole a tout \u00e0 fait le droit de refuser ce type d\u2019analyse. Mais l\u2019\u00e9criture d\u2019un ouvrage destin\u00e9 \u00e0 un large public suppose de pr\u00e9senter les multiples facettes des objets trait\u00e9s. Quand emprunts \u00e0 d\u2019autres disciplines sont faits par l\u2019auteur, ils servent essentiellement \u00e0 conforter l\u2019autosuffisance de la discipline \u00e9conomie et non \u00e0 reconna\u00eetre les limites et la relativit\u00e9 de ses hypoth\u00e8ses fondatrices.<\/p>\n<p>La d\u00e9mographie par exemple pourrait consid\u00e9rablement enrichir les connaissances des \u00e9conomistes. Comment comparer le co\u00fbt des collectivit\u00e9s locales en France par rapport \u00e0 des pays comme l\u2019Allemagne, l\u2019Italie ou le Royaume-Uni sans tenir compte du fait que notre pays a une densit\u00e9 d\u00e9mographique beaucoup plus faible\u00a0? On ne peut donc pas se limiter au chiffre global de population. On peut aussi s\u2019\u00e9tonner de voir privil\u00e9gier dans les causes d\u2019un taux de ch\u00f4mage en France, sup\u00e9rieur \u00e0 ceux d\u2019autres pays europ\u00e9ens, la dur\u00e9e du travail ou les types de contrats d\u2019emploi en oubliant des contraintes d\u00e9mographiques sp\u00e9cifiques. On comprend que les facteurs indiqu\u00e9s sont surtout choisis en fonction de la pr\u00e9f\u00e9rence pour une fluidit\u00e9 des march\u00e9s par la concurrence pour r\u00e9former dans le sens d\u2019une quasi disparition des contrats \u00e0 dur\u00e9e ind\u00e9termin\u00e9e et de la capacit\u00e9 d\u2019imposer entreprise par entreprise la dur\u00e9e du travail. On s\u2019\u00e9tonne toutefois que des comparaisons intra-europ\u00e9ennes Jean Tirole n\u2019ait pas tir\u00e9 quelques le\u00e7ons de la comparaison des pyramides des \u00e2ges\u00a0: un pays qui a une population plus jeune que d\u2019autres voit affluer chaque ann\u00e9e un nombre sup\u00e9rieur d\u2019actifs potentiels. La France est aussi un pays qui encourage les m\u00e8res de famille \u00e0 continuer \u00e0 travailler (gr\u00e2ce \u00e0 des politiques dites \u00ab\u00a0familiales\u00a0\u00bb, \u00e0 l\u2019existence de cr\u00e8ches ou d\u2019aides aux emplois domestiques, \u00e0 une scolarisation plus pr\u00e9coce des jeunes enfants notamment). Or pour paraphraser une formule c\u00e9l\u00e8bre, l\u2019offre, en mati\u00e8re d\u2019emplois comme en d\u2019autres, ne cr\u00e9e pas sa propre demande\u2026 Cette comparaison de la France et de l\u2019Allemagne par exemple, vaut aussi pour ce qui est des contraintes de l\u2019Inde et de la Chine. Pour confronter les dur\u00e9es du travail et les co\u00fbts salariaux, on ne peut pas se satisfaire de donn\u00e9es globales. Les comparaisons valent secteur par secteur et branche par branche. Dans ce cas, la suggestion d\u2019un abaissement du co\u00fbt de la main d\u2019\u0153uvre perd de sa force. Les causes du ch\u00f4mage apparaissent plus alors dans une insuffisance de l\u2019innovation dans les investissements (donc de la responsabilit\u00e9 des employeurs) que de celles de leurs salari\u00e9s\u2026 Par cons\u00e9quent les r\u00e9formes de \u00ab\u00a0lib\u00e9ralisation\u00a0\u00bb du march\u00e9 du travail ont plus de risques d\u2019encourir les co\u00fbts de r\u00e9sistances que de promouvoir une soci\u00e9t\u00e9 socialement apais\u00e9e.<\/p>\n<p>Jean Tirole, comme nombre de sp\u00e9cialistes d\u2019une discipline, se plait \u00e0 faire r\u00e9f\u00e9rence de mani\u00e8re, incidente ou g\u00e9n\u00e9rale et sur tel ou tel point pr\u00e9cis, \u00e0 de grands ma\u00eetres de son domaine. Parmi ces anc\u00eatres \u00e9conomistes, Adam Smith. Il est le plus souvent cit\u00e9, \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de Dupuis, Keynes, Schumpeter et Pigou. Alors que les travaux r\u00e9cents sur lesquels Jean Tirole s\u2019appuie sont cit\u00e9s en note de bas de pages avec une grande pr\u00e9cision (\u2026 en omettant g\u00e9n\u00e9ralement les controverses et critiques auxquelles ils ont pu donner lieu), ses r\u00e9f\u00e9rences anciennes sont dans la plupart des cas non pr\u00e9cis\u00e9es. On peut s\u2019interroger sur la connaissance pr\u00e9cise que Jean Tirole en a. Ces auteurs anciens apparaissent davantage comme un d\u00e9cor que comme un outil pr\u00e9cis et actif de r\u00e9flexion. Lorsqu\u2019il affirme\u00a0: \u00ab\u00a0On ne demandait pas \u00e0 Adam Smith de faire des pr\u00e9visions, de r\u00e9diger des rapports\u00a0\u00bb (p.\u00a047) Jean Tirole oublie ou ignore <a href=\"#_ftn13\" name=\"_ftnref13\">[13]<\/a> qu\u2019Adam Smith a occup\u00e9 \u00e0 partir de 1778 et jusqu\u2019\u00e0 sa mort en 1790 les fonctions de commissaire des douanes en \u00c9cosse. Les archives conservent les nombreux rapports tr\u00e8s d\u00e9taill\u00e9s et argument\u00e9s qu\u2019il a r\u00e9dig\u00e9s dans cette fonction\u00a0; qu\u2019il a certes occup\u00e9e apr\u00e8s la r\u00e9daction de <em>La Th\u00e9orie des sentiments moraux<\/em> et de <em>La Richesse des Nations<\/em>. Cet oubli, parmi d\u2019autres, illustre la distance qu\u2019entretiennent un grand nombre d\u2019\u00e9conomistes contemporains avec l\u2019histoire de leur discipline et les soubresauts qu\u2019ont connu de fa\u00e7on incessante ses courants de pens\u00e9e. Chaque g\u00e9n\u00e9ration, chaque \u00e9cole s\u2019affiche comme surpassant l\u2019autre. Jean Tirole manifeste ainsi une forte croyance \u00e0 un progr\u00e8s cumulatif du savoir. Cela rendrait inutile la (re)lecture des \u00ab\u00a0arm\u00e9es mortes\u00a0\u00bb. Or celle-ci permet de red\u00e9couvrir des pistes oubli\u00e9es, de les reformuler pour repenser le temps pr\u00e9sent et ses opportunit\u00e9s, ainsi que ses limites. Une amn\u00e9sie th\u00e9orique (mais aussi historique) alimente l\u2019id\u00e9e qu\u2019il n\u2019existe pas d\u2019alternatives aux modes contemporains de fonctionnement des soci\u00e9t\u00e9s. Elles seraient donc pour l\u2019essentiel condamn\u00e9es \u00e0 confondre le collectif et l\u2019\u00c9tat et \u00e0 r\u00e9duire celui-ci \u00e0 un r\u00f4le de promoteur de la concurrence. Il est possible de croire ou de donner \u00e0 croire que si ce mod\u00e8le avait efficacement fonctionn\u00e9 le monde aurait \u00e9chapp\u00e9 \u00e0 la crise de 2008. Toutefois, cette illusion n\u2019est-elle pas celle de g\u00e9n\u00e9raux qui pr\u00e9parent les prochaines batailles en repensant les batailles qu\u2019ils viennent de perdre (sans vraiment reconna\u00eetre ni les raisons de leur d\u00e9faite, ni les conjonctures nouvelles)\u00a0? Autrement dit n\u2019est-ce pas <em>voir le monde dans un r\u00e9troviseur<\/em>\u00a0? Ajoutons que ce r\u00e9troviseur offre une perspective \u00e0 courte vue puisque l\u2019\u00e9paisseur historique des soci\u00e9t\u00e9s est absente. Jean Tirole affirme que la limitation du contr\u00f4le politique sur les d\u00e9cisions \u00e9conomiques par le d\u00e9veloppement de commissions ind\u00e9pendantes d\u2019experts est un progr\u00e8s n\u00e9cessaire \u00e0 des d\u00e9cisions efficaces et ind\u00e9pendantes d\u2019int\u00e9r\u00eats particuliers (p.\u00a0224-225). Ce qu\u2019illustreraient entre autres l\u2019autonomie des banques centrales ou les instances de contr\u00f4le de la concurrence. Les erreurs d\u2019appr\u00e9ciation commises par ces experts sont nombreuses. Citons l\u2019absence d\u2019anticipation de la crise, du vote majoritaire en France contre le trait\u00e9 constitutionnel europ\u00e9en ou pour le <em>Brexit<\/em>\u00a0britannique. Les b\u00e9vues tiennent pour beaucoup aux liens directs et indirects, du fait m\u00eame de la carri\u00e8re des experts, avec des groupes d\u2019int\u00e9r\u00eat dominants. Leur connivence bienveillante avec ceux-ci, pour ne pas dire les relations stipendi\u00e9es qu\u2019ils entretiennent et surtout leur conformisme id\u00e9ologique quant \u00e0 une pr\u00e9f\u00e9rence \u00ab\u00a0pour l\u2019\u00e9conomie de march\u00e9\u00a0\u00bb sur toute autre forme d\u2019organisation de la production, des \u00e9changes et de leur financement sont \u00e9videntes. Si la r\u00e9ponse \u00e0 la r\u00e9currence de la crise n\u2019est ni la concurrence des int\u00e9r\u00eats priv\u00e9s ni un retour \u00e0 une administration \u00e9conomique bureaucratique, encore moins la combinaison des deux soumises \u00e0 l\u2019appr\u00e9ciation des experts, l\u2019exploration d\u2019autres voies est urgente. Parmi celles-ci il y a celle de la <em>mutualisation<\/em>. Elle est caract\u00e9ris\u00e9e par des logiques de solidarit\u00e9s non seulement en mati\u00e8re d\u2019\u00e9change et de financement mais aussi de production. Elles sont aussi soumises \u00e0 un principe de subsidiarit\u00e9 ascendante permettant de r\u00e9pondre d\u00e9mocratiquement aux d\u00e9fis locaux et globaux contemporains. Jean Tirole consid\u00e8re les exp\u00e9riences coop\u00e9ratives et associatives, la gestion tripartite o\u00f9 les usagers sont inclus, comme \u00e9tant des pratiques accessoires par rapport au monde des entreprises \u00e0 but lucratif (p.\u00a0237). Il affiche une certaine condescendance pour ces exp\u00e9riences et projets (p.\u00a0268) qu\u2019il limite d\u2019ailleurs au d\u00e9veloppement durable sans envisager leur capacit\u00e9 de contribuer \u00e0 des changements plus essentiels de l\u2019organisation des soci\u00e9t\u00e9s. Nous sommes l\u00e0 face <em>non \u00e0 une d\u00e9marche scientifique mais \u00e0 un pr\u00e9jug\u00e9<\/em> puisque l\u2019analyse n\u2019est pas faite de ces dispositifs innovants. La pr\u00e9f\u00e9rence pour l\u2019expertise au d\u00e9triment de la d\u00e9mocratie, jointe \u00e0 l\u2019oubli de la sympathie des n\u00e9olib\u00e9raux pour des r\u00e9gimes politiques autoritaires voire fascistes (au nom d\u2019une pr\u00e9tendue efficacit\u00e9 \u00e9conomique), risquent fort de nous pr\u00e9cipiter vers des t\u00e9n\u00e8bres pendant quelques d\u00e9cennies. <em>Loin d\u2019une propagation du bien commun que la d\u00e9mocratie doit inclure, les soci\u00e9t\u00e9s subiront (ou subiraient alors) soit l\u2019oligarchie plan\u00e9taire d\u2019experts, soit des tyrannies populistes engendr\u00e9es par les \u00e9checs des pr\u00e9c\u00e9dents, dont Jean Tirole est un \u00e9minent repr\u00e9sentant.<\/em><\/p>\n<p>=====================================<br \/>\n<a href=\"#_ftnref1\" name=\"_ftn1\">[1]<\/a> Jean Tirole, 2016, <em>\u00c9conomie du bien commun<\/em>, Paris, PUF, 629 pages.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref2\" name=\"_ftn2\">[2]<\/a> Anne\u2013Sophie Lechevallier,\u00a0\u00ab\u00a0Jean Tirole et le \u2018commun\u2019 des mortels\u00a0\u00bb, <em>Paris Match<\/em>, 2 juillet 2016, http:\/\/www.parismatch.com\/Actu\/Economie\/Jean-Tirole-et-le-commun-des-mortels-1009855<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref3\" name=\"_ftn3\">[3]<\/a> Antoine Reverchon , <em>Le Monde<\/em>, 9 mai 2016, http:\/\/www.lemonde.fr\/idees\/article\/2016\/05\/09\/jean-tirole-l-economie-de-la-reconciliation_4915940_3232.html<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref4\" name=\"_ftn4\">[4]<\/a> Charles Jaigu, <em>Le Figaro<\/em>, 8 mai 2016, http:\/\/www.lefigaro.fr\/conjoncture\/2016\/05\/08\/20002-20160508ARTFIG00118-le-nobel-d-economie-descend-dans-l-arene.php.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref5\" name=\"_ftn5\">[5]<\/a> \u00ab\u00a0Contrat unique\u00a0: pourquoi la proposition du prix Nobel d\u2019\u00e9conomie Jean Tirole m\u00e9rite plus qu\u2019un simple d\u00e9bat th\u00e9orique\u00a0\u00bb, 14 mai 2016, http:\/\/www.atlantico.fr\/decryptage\/contrat-travail-unique-pourquoi-proposition-prix-nobel-economie-jean-tirole-merite-plus-attention-qu-simple-debat-theorique-2698113.html<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref6\" name=\"_ftn6\">[6]<\/a> G\u00e9rard Le Puill, mardi 7 juin 2016, http:\/\/www.humanite.fr\/jean-tirole-auxiliaire-decomplexe-des-exploiteurs-608931.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref7\" name=\"_ftn7\">[7]<\/a> Notamment du fait de l\u2019absence d\u2019une prise en compte de la dimension historique tant pour ce qui est des faits que de la pens\u00e9e, de l\u2019absence d\u2019une r\u00e9flexion sur les contradictions entre temps court et temps long, d\u2019une approche fonctionnelle de l\u2019\u00c9tat, d\u2019une p\u00e9tition de principe sur les changements possibles et n\u00e9cessaires de mentalit\u00e9s et de l\u2019absence d\u2019une r\u00e9flexion sur la croissance. Voir Pierre-Yves Coss\u00e9, \u00ab\u00a0Jean Tirole. Le moraliste qui veut votre bien\u00a0\u00bb, <em>La Tribune<\/em>, 27 juillet 2016, http:\/\/www.latribune.fr\/opinions\/blogs\/generation-deuxieme-gauche\/quand-jean-tirole-monopolise-le-bien-commun-587643.html<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref8\" name=\"_ftn8\">[8]<\/a> Julien Damon, \u00ab\u00a0La le\u00e7on d\u2019\u00e9conomie de Jean Tirole\u00a0\u00bb, <em>Les \u00c9chos<\/em>, 13 mai 2016, http:\/\/www.lesechos.fr\/idees-debats\/livres\/021921409286-la-lecon-deconomie-de-jean-tirole-1221638.php . Julien Damon est consultant et professeur associ\u00e9 \u00e0 Sciences Po Paris (cours sur la pauvret\u00e9).<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref9\" name=\"_ftn9\">[9]<\/a> \u00ab\u00a0Les 7 le\u00e7ons du Nobel Jean Tirole\u00a0\u00bb, <em>Challenges<\/em>, 22 mai 2016, http:\/\/www.challenges.fr\/economie\/20160519.CHA9421\/les-7-lecons-d-economie-du-nobel-jean-tirole.html<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref10\" name=\"_ftn10\">[10]<\/a> Le site (de droite) Atlantico a sous-titr\u00e9 son compte-rendu de l\u2019ouvrage, paru le 30 juin 2016, \u00ab\u00a0\u00c0 l\u2019\u00e9cole, messieurs les politiques\u2026\u00a0\u00bb, http:\/\/www.atlantico.fr\/decryptage\/economie-bien-commun-jean-tirole-ecole-messieurs-politiques-editions-puf-jean-pierre-tirouflet-culture-tops-2750092.html<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref11\" name=\"_ftn11\">[11]<\/a> Lire l\u2019analyse critique par Denis Dupr\u00e9 et le pasteur Caspar Visser\u2019t Hooft d\u2019une conf\u00e9rence donn\u00e9e par Jean Tirole \u00e0 l\u2019Acad\u00e9mie des Sciences morales et politiques le 11 janvier 2016 <a href=\"http:\/\/www.huffingtonpost.fr\/denis-dupre\/incoherences-et-mensonge-jean-tirole_b_9251266.html\">http:\/\/www.huffingtonpost.fr\/denis-dupre\/incoherences-et-mensonge-jean-tirole_b_9251266.html<\/a> publi\u00e9 le 18 f\u00e9vrier 2016.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref12\" name=\"_ftn12\">[12]<\/a> Voir Paul Jorion, 2015, <em>Penser tout haut l\u2019\u00e9conomie avec Keynes<\/em>, Paris, Odile Jacob p. 113-124 et les contributions \u00e0 Les Dossiers d\u2019Alternatives \u00e9conomiques, <em>R\u00e9inventer la monnaie<\/em>, mai 2016.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref13\" name=\"_ftn13\">[13]<\/a> Esp\u00e9rons que l\u2019id\u00e9e selon laquelle <em>La Richesse des Nations<\/em> aurait \u00e9t\u00e9 r\u00e9dig\u00e9e \u00e0 Toulouse par Adam Smith, comme l\u2019affirme Corinne Lha\u00efk dans son compte rendu de l\u2019ouvrage de Tirole paru dans <em>L\u2019Expansion<\/em> le 3 mai 2016, ne lui a pas \u00e9t\u00e9 souffl\u00e9e par l\u2019auteur (<a href=\"http:\/\/lexpansion.lexpress.fr\/actualite-economique\/les-lecons-d-economie-du-nobel-jean-tirole_1788544.html)\">http:\/\/lexpansion.lexpress.fr\/actualite-economique\/les-lecons-d-economie-du-nobel-jean-tirole_1788544.html)<\/a>. Adam Smith a visit\u00e9 Toulouse dans son p\u00e9riple europ\u00e9en. Mais quant \u00e0 y r\u00e9diger son c\u00e9l\u00e8bre ouvrage\u2026<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<blockquote>\n<p>Billet invit\u00e9.<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Sans nul doute l\u2019<em>\u00c9conomie du bien commun<\/em>, ouvrage de Jean Tirole paru au printemps 2016\u00a0<a href=\"#_ftn1\" name=\"_ftnref1\">[1]<\/a>, a \u00e9t\u00e9 au programme des lectures de vacances de nombreux \u00e9conomistes francophones et d\u2019autres sp\u00e9cialistes des science sociales ou citoyens soucieux de s\u2019informer des questions \u00e9conomiques. 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