{"id":88560,"date":"2016-08-19T17:59:16","date_gmt":"2016-08-19T15:59:16","guid":{"rendered":"http:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/?p=88560"},"modified":"2016-08-23T10:15:59","modified_gmt":"2016-08-23T08:15:59","slug":"de-lanthropologie-a-la-guerre-civile-numerique-entretien-realise-le-21-mars-2016-texte-complet","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/2016\/08\/19\/de-lanthropologie-a-la-guerre-civile-numerique-entretien-realise-le-21-mars-2016-texte-complet\/","title":{"rendered":"De l\u2019anthropologie \u00e0 la guerre civile num\u00e9rique, entretien r\u00e9alis\u00e9 le 21 mars 2016 (texte complet)"},"content":{"rendered":"<blockquote><p>Ouvert aux commentaires.<\/p><\/blockquote>\n<h2><strong>I- La \u00ab\u00a0mentalit\u00e9 primitive\u00a0\u00bb<\/strong><\/h2>\n<p><strong>Jacques Athanase GILBERT<\/strong><\/p>\n<p>Votre parcours est particuli\u00e8rement atypique, marqu\u00e9 en particulier par cette \u00e9tonnante transition du chercheur au blogueur. Au-del\u00e0, votre pens\u00e9e s\u2019enracine dans le champ de la transdisciplinarit\u00e9, empruntant \u00e0 la fois \u00e0 la philosophie, \u00e0 l\u2019anthropologie, \u00e0 la sociologie et \u00e0 l\u2019\u00e9conomie. Comment appr\u00e9hendez-vous cet itin\u00e9raire\u00a0?<\/p>\n<p><!--more--><\/p>\n<p><strong>Paul JORION<\/strong><\/p>\n<p>Adolescent, je souhaitais devenir biologiste. Je participais aux <em>Jeunesses scientifiques<\/em> de Belgique dont j\u2019ai \u00e9t\u00e9 le Vice-Pr\u00e9sident \u00e0 l\u2019\u00e2ge de 14 ou 15 ans. Nous organisions des camps d\u2019\u00e9t\u00e9 en milieu naturel. Mon premier mouvement de compr\u00e9hension du monde allait donc vers une d\u00e9marche scientifique des plus classiques. Pour autant, je me suis rapidement int\u00e9ress\u00e9 aux savoirs que l\u2019on pourrait qualifier de d\u00e9viants. Ainsi, le premier article que j\u2019ai \u00e9crit pour la revue \u00e9dit\u00e9e par les <em>Jeunesses scientifiques de Belgique<\/em> portait sur les rapports entre les savoirs traditionnels de l\u2019alchimie et l\u2019\u00e9mergence de la chimie, entre l\u2019astrologie et l\u2019astronomie.<\/p>\n<p>J\u2019ai emprunt\u00e9 cette m\u00eame double d\u00e9marche pour conduire mon premier travail de terrain, en 1973, aupr\u00e8s des p\u00eacheurs d\u2019Houat\u00a0: j\u2019interrogeais en effet \u00e0 cette occasion le lien entre leur savoir empirique et le savoir scientifique. \u00c0 partir de cette premi\u00e8re \u00e9tude, j\u2019ai orient\u00e9 ma r\u00e9flexion vers ce que j\u2019ai nomm\u00e9 l\u2019<em>anthropologie des savoirs<\/em> \u2013 champ d\u2019\u00e9tude alors quasi inexistant en France. Cette occultation trouve son origine dans le mauvais accueil r\u00e9serv\u00e9, par les anthropologues fran\u00e7ais, \u00e0 l\u2019\u0153uvre du philosophe Lucien L\u00e9vy-Bruhl. Massivement et activement investis dans l\u2019entreprise anti-coloniale, ceux-ci ont en effet d\u00e9nonc\u00e9 la th\u00e8se d\u00e9fendue dans <em>La mentalit\u00e9 primitive <\/em>(1922) comme situant les populations dans une perspective \u00e9volutionniste inacceptable. N\u2019\u00e9tant pas contraints par cet h\u00e9ritage, les Anglo-Saxons ont plus ais\u00e9ment abord\u00e9 cette probl\u00e9matique \u00e0 travers le <em>Rationality Debate<\/em>.<\/p>\n<p>En France, seul L\u00e9vi-Strauss l\u2019avait r\u00e9investi en 1962 avec la parution de <em>La pens\u00e9e sauvage<\/em>. Croisant les r\u00e9sultats de mon enqu\u00eate aupr\u00e8s des p\u00eacheurs bretons et ma lecture de cet ouvrage, il m\u2019est apparu que la th\u00e8se d\u00e9fendue \u00e9tait insuffisante. Elle tend en effet \u00e0 consid\u00e9rer que l\u2019ensemble des \u00e9l\u00e9ments jug\u00e9s d\u00e9viants dans l\u2019ordre de la pens\u00e9e \u2013 et avec eux, la \u00ab\u00a0mentalit\u00e9\u00a0primitive\u00a0\u00bb \u2013 rel\u00e8ve de contradictions apparentes entre notions. L\u00e9vi-Strauss postule ainsi que tout \u00e9tonnement face au monde, portant par exemple sur des paires d\u2019\u00e9l\u00e9ments contrast\u00e9s, comme les hommes et les femmes, rel\u00e8ve d\u2019une interrogation d\u2019ordre purement intellectuel \u00e0 r\u00e9soudre telle que d\u00e9couvrir un \u00e9ventuel point de rencontre du ciel et de la terre o\u00f9 il est possible de passer de l\u2019un \u00e0 l\u2019autre. Au contraire, L\u00e9vy-Bruhl avait analys\u00e9 ces ph\u00e9nom\u00e8nes par le biais oppos\u00e9 de l\u2019\u00e9motion et de l\u2019affect. Il a malheureusement expos\u00e9 son propos dans des termes que les anthropologues ne pouvaient admettre. Au-del\u00e0, son erreur majeure consiste \u00e0 consid\u00e9rer la pens\u00e9e \u00ab\u00a0primitive\u00a0\u00bb comme pr\u00e9logique sans\u00a0pour autant d\u00e9finir la logique en tant que telle.<\/p>\n<p>J\u2019ai alors rencontr\u00e9 Genevi\u00e8ve Delbos dont les pr\u00e9occupations recoupaient les miennes. Sa recherche portait en effet, \u00e0 travers l\u2019\u00e9tude des saliculteurs et des conchyliculteurs de la Presqu\u2019\u00eele de P\u00e9nestin, sur la m\u00eame articulation de l\u2019empirisme et du savoir dit \u00ab\u00a0scientifique\u00a0\u00bb ou sa version ab\u00e2tardie qu\u2019est le savoir \u00ab\u00a0scolaire\u00a0\u00bb, fait de propositions disjointes ne faisant pas syst\u00e8me. Nous avons publi\u00e9 <a href=\"http:\/\/www.editions-msh.fr\/livre\/?GCOI=27351100297270\"><em>La transmission des savoirs<\/em><\/a><em>\u00a0<\/em>(1984), ouvrage qui interroge, non seulement leur transmission, mais plus fondamentalement leur nature m\u00eame.<\/p>\n<p>J\u2019ai par la suite publi\u00e9 <a href=\"http:\/\/www.amazon.fr\/Comment-v%C3%A9rit%C3%A9-r%C3%A9alit%C3%A9-furent-invent%C3%A9es\/dp\/2070126005\/ref=pd_bxgy_b_img_b\"><em>Comment la v\u00e9rit\u00e9 et la r\u00e9alit\u00e9 furent invent\u00e9es<\/em><\/a><em>\u00a0<\/em>(2009) qui se pr\u00e9sente comme une <em>anthropologie des savoirs<\/em>. Bien que la premi\u00e8re partie de l\u2019ouvrage soit consacr\u00e9e \u00e0 l\u2019examen de la signification d\u2019une pens\u00e9e primitive, celle-ci n\u2019utilise pas en priorit\u00e9 les mat\u00e9riels r\u00e9colt\u00e9s par l\u2019anthropologie. Elle\u00a0se fonde plus sp\u00e9cifiquement sur l\u2019histoire de la philosophie qui a transmis \u00e0 la culture occidentale les notions de <em>v\u00e9rit\u00e9<\/em> et de <em>r\u00e9alit\u00e9<\/em> absolument absentes de la tradition extr\u00eame-orientale. Cette r\u00e9flexion conduit \u00e0 une remise en question des modalit\u00e9s selon lesquelles les scientifiques \u2013 et plus particuli\u00e8rement les math\u00e9maticiens \u2013 con\u00e7oivent le lien entre les objets math\u00e9matiques et le \u00ab\u00a0r\u00e9el\u00a0\u00bb, comme y renvoie la psychanalyse\u00a0: le roc auquel nous nous confrontons et dont nous sommes une part nous-m\u00eame, \u00e0 celui de \u00ab\u00a0r\u00e9alit\u00e9 objective\u00a0\u00bb qui est cet espace de mod\u00e9lisation forg\u00e9 par les astronomes des XVIe et XVIIe\u00a0si\u00e8cles, dans leur coup de force \u00e9pist\u00e9mologique \u00ab\u00a0platonicien\u00a0\u00bb (il faudrait plut\u00f4t dire \u00ab\u00a0pythagoricien\u00a0\u00bb) par lequel ils ont assimil\u00e9 le \u00ab\u00a0r\u00e9el\u00a0\u00bb comme roc, \u00e0 un objet constitu\u00e9 de nombres, dont ils entreprendraient l\u2019exploration.<\/p>\n<p>\u00c0 l\u2019origine de mon parcours, je me suis donc d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment int\u00e9ress\u00e9 \u00e0 la constitution du savoir empirique. Toutefois, un chapitre de ma th\u00e8se intitul\u00e9e <em>Anthropologie \u00e9conomique de l\u2019\u00eele de Houat<\/em> portait tout naturellement sur la formation des prix de la p\u00eache. Les donn\u00e9es que j\u2019avais r\u00e9colt\u00e9es lors de mon enqu\u00eate ne permettaient pas de l\u2019expliquer par le m\u00e9canisme de l\u2019offre et de la demande. J\u2019ai d\u00fb trouver un moyen original de r\u00e9soudre cette \u00e9nigme qui a finalement d\u00e9cid\u00e9 de l\u2019orientation de ma carri\u00e8re. Devenu par ce concours de circonstances un sp\u00e9cialiste de la formation des prix, j\u2019ai int\u00e9gr\u00e9 par la suite le domaine financier.<\/p>\n<h2><strong>II- Anthropologie de l\u2019\u00cele de Houat <\/strong><\/h2>\n<p><strong>Franck CORMERAIS<\/strong><\/p>\n<p>Votre <a href=\"http:\/\/croquant.atheles.org\/horscollection\/lespecheursdhouat\/index.html\">\u00e9tude sur les p\u00eacheurs d\u2019Houat<\/a> vous a amen\u00e9 \u00e0 interroger les techniques, en particulier par le biais des techniques du corps. Vous reliez la technologie avec la topographie imaginaire, posant ainsi le paradigme de la mesure.<\/p>\n<p><strong>Paul JORION<\/strong><\/p>\n<p>\u00c0 seulement 15 kilom\u00e8tres du rivage fran\u00e7ais, l\u2019\u00eele de Houat m\u2019est apparue comme une survivance inattendue d\u2019un monde disparu. Elle n\u2019a \u00e9t\u00e9 \u00e9lectrifi\u00e9e qu\u2019en 1965. Certains habitants \u00e9taient morts de faim quelques ann\u00e9es avant ma premi\u00e8re visite, en 1973. L\u2019\u00eele ne disposait pas de registres municipaux, mais uniquement de registres paroissiaux. En effet, malgr\u00e9 la pr\u00e9sence d\u2019un maire, le pr\u00eatre, appel\u00e9 le Recteur, dirigeait un r\u00e9gime que les \u00e9l\u00e8ves de Le Play avaient qualifi\u00e9, \u00e0 juste titre, de \u00ab\u00a0th\u00e9ocratie\u00a0\u00bb. La r\u00e9cente interview d\u2019un des pr\u00eatres recteurs officiant sur l\u2019\u00eele dans les ann\u00e9es soixante est sur ce point \u00e9clairante. Bien que la conversation ne soit pas \u00e0 charge, il se d\u00e9fend de ses actes en pr\u00e9textant le manque d\u2019initiative du maire, empruntant de la sorte la rh\u00e9torique du pouvoir se justifiant par lui-m\u00eame.<\/p>\n<p>La population vivait donc massivement sous l\u2019influence de l\u2019\u00c9glise. J\u2019ai \u00e9t\u00e9 sid\u00e9r\u00e9 de d\u00e9couvrir que sa structure pr\u00e9sentait toutes les caract\u00e9ristiques d\u2019une d\u00e9mographie d\u2019<em>ancien r\u00e9gime<\/em> qui avait disparu sur le continent \u00e0 partir de 1789. L\u2019analyse des naissances permettait, par exemple, de mettre en \u00e9vidence deux p\u00e9riodes annuelles d\u2019abstinence de 40 jours chacune, lors de l\u2019Avent et du Car\u00eame.<\/p>\n<p>D\u2019un point de vue technologique, l\u2019\u00eele vivait, au d\u00e9but des ann\u00e9es soixante-dix, un bouleversement majeur. Le passage des bateaux \u00e0 voile aux bateaux \u00e0 moteur \u00e9tait certes intervenu ant\u00e9rieurement, au d\u00e9but des ann\u00e9es vingt. Toutefois, l\u2019introduction des radars, qui permettent de p\u00eacher malgr\u00e9 le brouillard, et plus encore des sonars d\u00e9di\u00e9s \u00e0 la d\u00e9tection des bancs de poissons fut absolument d\u00e9terminante. Ces technologies ont permis aux p\u00eacheurs de passer rapidement de la pauvret\u00e9 \u00e0 la richesse. Toutefois, elles auront pour cons\u00e9quence quasi imm\u00e9diate la surexploitation des r\u00e9serves et le ravage des fonds marins. Les p\u00eacheurs d\u2019Houat n\u2019en sont pas les seuls responsables, \u00e9tant par ailleurs les tenants de la tradition. La r\u00e9volution technologique leur imposera de redoutables concurrents <em>via <\/em>l\u2019introduction des filets p\u00e9lagiques (filtrant un \u00e9norme volume en pleine eau) au sein de la flotte de p\u00eache des Turballais (Loire-Atlantique) ou l\u2019utilisation de dragues extr\u00eamement robustes, ravageant les fonds.<\/p>\n<p>Cet exemple est caract\u00e9ristique de l\u2019histoire humaine\u00a0: la d\u00e9couverte de nouvelles techniques am\u00e8ne un \u00e9puisement de l\u2019environnement qui annule, \u00e0 terme, le gain initial. Je suis retourn\u00e9 sur l\u2019\u00eele d\u2019Houat en 2010 pour constater la disparition du monde que j\u2019avais d\u00e9couvert dans les ann\u00e9es soixante-dix. Outre la quasi<em>\u2013<\/em>disparition des bateaux de p\u00eaches, la majorit\u00e9 des maisons sont maintenant la propri\u00e9t\u00e9 de r\u00e9sidents secondaires. L\u2019\u00eele d\u2019Houat est devenue l\u2019\u00e9quivalent de l\u2019\u00eele aux Moines dans le golfe du Morbihan\u00a0: quasi d\u00e9serte \u00e0 l\u2019exception des mois de juillet et d\u2019ao\u00fbt.<\/p>\n<p>J\u2019ai ainsi eu l\u2019opportunit\u00e9, au d\u00e9but de ma carri\u00e8re, de capturer un monde \u00e0 son sommet qui pr\u00e9c\u00e9dait de peu sa d\u00e9cadence.<\/p>\n<p><strong>Franck CORMERAIS<\/strong><\/p>\n<p>La notion de \u00ab\u00a0m\u00e9tier\u00a0\u00bb semble centrale dans le passage d\u2019une anthropologie des savoirs \u00e0 une anthropologie \u00e9conomique.<\/p>\n<p><strong>Paul JORION<\/strong><\/p>\n<p>Certains termes de la langue fran\u00e7aise renvoient, sans que cela soit imm\u00e9diatement visible, \u00e0 des sp\u00e9cificit\u00e9s locales. J\u2019ai consacr\u00e9 mon premier article d\u00e9di\u00e9 aux Houatais \u00e0 ce point, explorant les notions de \u00ab\u00a0saison\u00a0\u00bb et de \u00ab\u00a0m\u00e9tier\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Une <em>saison<\/em> est entendue, par les p\u00eacheurs, comme une p\u00e9riode sp\u00e9cifique de l\u2019ann\u00e9e durant laquelle est exploit\u00e9e une ressource particuli\u00e8re. Elle s\u2019ouvre un jour pr\u00e9cis, avec l\u2019embarquement d\u2019instruments d\u00e9di\u00e9s \u00e0 une p\u00eache particuli\u00e8re, et se cl\u00f4t de m\u00eame. La fixation de ces cycles se fonde sur l\u2019observation de signes de corr\u00e9lation. Les p\u00eacheurs sont aux aguets, surveillant par exemple un changement dans la couleur de l\u2019eau annonciateur de l\u2019arriv\u00e9e de tel ou tel plancton et du coup, de tel ou tel poisson.<\/p>\n<p>Le <em>m\u00e9tier<\/em> correspond, quant \u00e0 lui, \u00e0 des types d\u2019engins de p\u00eache sp\u00e9cifiques et \u00e0 des types d\u2019esp\u00e8ces pr\u00e9cis\u00e9ment vis\u00e9es. Pour autant, la pratique effective de la p\u00eache assouplit r\u00e9guli\u00e8rement les fronti\u00e8res entre ces cat\u00e9gories. Ainsi, draguer des hu\u00eetres induit de p\u00eacher des soles, celles-ci vivant dans un environnement commun. Le p\u00eacheur doit ainsi se pr\u00e9parer \u00e0 r\u00e9cup\u00e9rer l\u2019une et l\u2019autre.<\/p>\n<p>En tout \u00e9tat de cause, les notions de saison et de m\u00e9tier ainsi d\u00e9finies n\u2019ont pas la signification qu\u2019elles rev\u00eatent dans une perspective scientifique. Prenons pour exemple la p\u00eache aux homards\u00a0: celle-ci engage deux m\u00e9tiers distincts. Les p\u00eacheurs de homards dits <em>grottiers<\/em> d\u00e9posent un par un des casiers. Au contraire, les p\u00eacheurs de homards dits <em>coureurs<\/em> utilisent des fili\u00e8res comportant jusqu\u2019\u00e0 35 nasses. Outre cette diff\u00e9rence technique, les p\u00eacheurs n\u2019auront pas les m\u00eames termes pour d\u00e9crire des homards dont la taille et la couleur diff\u00e8rent alors que les scientifiques les donnent pour g\u00e9n\u00e9tiquement identiques. Le <em>grottier<\/em> est noir et couvert de \u00ab\u00a0limu\u00a0\u00bb (algues filamentaires). De grande taille, il p\u00e8se lourd. Au contraire, le homard coureur est bleu fonc\u00e9. De petite taille, son corps est libre de tout \u00ab\u00a0gravant\u00a0\u00bb (structure calcaire construite par des vers). Un tel exemple d\u00e9montre l\u2019\u00e9cart irr\u00e9ductible du savoir empirique et du savoir scientifique.<\/p>\n<p><strong>Franck CORMERAIS<\/strong><\/p>\n<p><a href=\"http:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/?s=Houat\">Ce premier ouvrage<\/a> vous a permis de passer de l\u2019anthropologie des savoirs \u00e0 l\u2019anthropologie \u00e9conomique qui deviendra votre champ de recherche privil\u00e9gi\u00e9.<\/p>\n<p><strong>Paul JORION<\/strong><\/p>\n<p>En effet, j\u2019ai d\u00fb r\u00e9pondre \u00e0 l\u2019anomalie que j\u2019ai constat\u00e9e \u00e0 l\u2019examen des m\u00e9canismes de formation des prix. Si ma connaissance des liens entre l\u2019alchimie et la chimie m\u2019a permis de rapidement cerner les diff\u00e9rences de discours entre p\u00eacheurs et scientifiques, l\u2019inefficience de la loi de l\u2019offre et de la demande dans la structuration du march\u00e9 de la p\u00eache s\u2019est impos\u00e9e \u00e0 moi comme une \u00e9nigme.<\/p>\n<h2><strong>III- La transmission des savoirs<\/strong><\/h2>\n<p><strong>Jacques Athanase GILBERT<\/strong><\/p>\n<p>L\u2019approche anthropologique vous permet de d\u00e9velopper un travail critique des cat\u00e9gories philosophiques et \u00e9conomiques. La taxinomie ne recoupe pas les formalisations abstraites aussi bien en termes de science du langage que de science \u00e9conomique.<\/p>\n<p><strong>Paul JORION<\/strong><\/p>\n<p>Le parti pris qui \u00e9tait le mien en 1973 doit beaucoup aux \u00e9v\u00e9nements de mai 68. Ceux-ci ont d\u00e9cid\u00e9 de nombreux penseurs de ma g\u00e9n\u00e9ration \u00e0 pr\u00e9f\u00e9rer les sciences sociales aux sciences positives. De plus, l\u2019intellectuel \u00ab\u00a0au service des masses\u00a0\u00bb et de la prise de conscience des classes populaires \u00e9tait alors une image tr\u00e8s pr\u00e9gnante, h\u00e9riti\u00e8re du nihilisme ou de l\u2019anarchisme <em>via <\/em>la propagande par le fait. Les probl\u00e9matiques li\u00e9es \u00e0 la r\u00e9volution culturelle chinoise \u00e9taient, de la sorte, une pr\u00e9occupation courante. Dans cette perspective, il n\u2019\u00e9tait pas seulement question d\u2019observer les pratiques des populations mais \u00e9galement d\u2019apprendre \u00e0 travers elles.<\/p>\n<p><strong>Franck CORMERAIS<\/strong><\/p>\n<p><a href=\"http:\/\/www.editions-msh.fr\/livre\/?GCOI=27351100297270\"><em>La transmission des savoirs<\/em><\/a><em>, <\/em>ouvrage que vous \u00e9ditez en collaboration avec Genevi\u00e8ve Delbos, vous permet d\u2019opposer le <em>savoir des proc\u00e9dures<\/em> et le <em>savoir des propositions<\/em>. Cette posture autorise une critique tr\u00e8s originale des processus d\u2019apprentissage.<\/p>\n<p><strong>Paul JORION<\/strong><\/p>\n<p>Les anthropologues et sociologues des ann\u00e9es soixante-dix \u00e9taient sous l\u2019influence de Pierre Bourdieu qui a fait du rapport de force un \u00e9l\u00e9ment d\u00e9terminant des relations humaines. Publi\u00e9 en 1984, <em>La transmission des savoirs<\/em> n\u2019\u00e9chappe pas \u00e0 cette r\u00e8gle. Toutefois, il puise \u00e0 deux sources compl\u00e9mentaires.<\/p>\n<p>La premi\u00e8re fait suite \u00e0 la red\u00e9couverte des travaux d\u2019Alexandre Chayanov dans les ann\u00e9es vingt par Marshall Sahlins avec lequel j\u2019entretenais une correspondance (j\u2019h\u00e9sitais \u00e0 devenir l\u2019\u00e9l\u00e8ve d\u2019Edmund Leach \u00e0 Cambridge ou de Marshall Sahlins \u00e0 Chicago). Les travaux de ce sociologue portent sur le fonctionnement de la ferme russe, offrant plus largement une grille de lecture du monde paysan dans son ensemble. Ce mod\u00e8le s\u2019est av\u00e9r\u00e9 parfaitement adapt\u00e9 au traitement des donn\u00e9es r\u00e9unies aupr\u00e8s des p\u00eacheurs de l\u2019\u00eele d\u2019Houat comme aupr\u00e8s des conchyliculteurs de Pen B\u00e9 et des paludiers de Mesquer.<\/p>\n<p>Parmi d\u2019autres exemples, nous avons ainsi remarqu\u00e9 que les structures familiales de Mesquer et d\u2019Houat pr\u00e9sentent des diff\u00e9rences majeures bien que ces deux aires ne soient distantes que de 25 kilom\u00e8tres \u00e0 vol d\u2019oiseau. Alors que les premi\u00e8res comptent un peu plus de deux enfants, les secondes en totalisent six en moyenne. Afin d\u2019expliquer cette variation, Genevi\u00e8ve Delbos et moi-m\u00eame introduisons une hypoth\u00e8se de <em>mat\u00e9rialisme vulgaire<\/em>\u00a0selon laquelle l\u2019unit\u00e9 \u00e9conomique d\u00e9termine la taille de la famille. Celle-ci s\u2019av\u00e8re parfaitement \u00e9clairante. La formule optimale d\u2019exploitation d\u2019un bateau de p\u00eache\u00a0suppose un p\u00e8re et ses quatre fils. Au contraire, le marais salant n\u2019\u00e9tant pas divisible, les familles ne doivent pas avoir plus d\u2019un fils. Ainsi, \u00e0 Mesquer, les familles cessent de s\u2019agrandir d\u00e8s la naissance du premier fils alors que les familles d\u2019Houat croissent jusqu\u2019\u00e0 ce qu\u2019elles comptent quatre fils. Ce m\u00eame mod\u00e8le justifie certaines anomalies comme la naissance successive de six filles au sein des familles de Mesquer, toutes promises au couvent\u00a0: les parents attendaient indubitablement la naissance d\u2019un gar\u00e7on\u00a0!\u00a0De m\u00eame, certaines familles d\u2019Houat ont moins de six enfants d\u00e8s lors que quatre gar\u00e7ons sont d\u00e9j\u00e0 n\u00e9s. La seule variation constat\u00e9e \u00e0 l\u2019application de ce mod\u00e8le th\u00e9orique correspond \u00e0 la mortalit\u00e9 infantile.<\/p>\n<p>La seconde influence \u00e0 laquelle nous avons puis\u00e9 est celle de Jacques Lacan pour traiter du savoir et de sa transmission. Nos observations nous ont permis de constater que seul le travail est transmis \u2013 le savoir est lui uniquement acquis \u00e0 titre individuel. L\u2019entretien des marais permet de confier aux enfants au fil des ann\u00e9es la r\u00e9alisation de t\u00e2ches secondaires. Ils participent ainsi syst\u00e9matiquement et d\u00e8s leur plus jeune \u00e2ge au processus de travail de leurs parents. Paradoxalement, alors qu\u2019ils consid\u00e9reront longtemps qu\u2019ils ne sont que de la main d\u2019\u0153uvre d\u2019appoint, ils apprendront un jour qu\u2019ils savent tout ce qu\u2019ils avaient \u00e0 apprendre. L\u2019enfant d\u00e9couvre ainsi que la v\u00e9rit\u00e9 ne rel\u00e8ve pas de l\u2019ordre du r\u00e9el mais de l\u2019ordre du symbolique d\u00e8s lors qu\u2019il est mis en position de ma\u00eetrise.<\/p>\n<p>Une telle logique est fondamentalement lacanienne. Elle se retrouve \u00e9galement dans un conte de Kipling mettant en sc\u00e8ne des Esquimaux. Dans \u00ab\u00a0Quiquern\u00a0\u00bb (<em>Second Livre de la jungle<\/em>), un petit gar\u00e7on est intronis\u00e9 chasseur de phoques alors qu\u2019il estime que rien encore ne lui a \u00e9t\u00e9 transmis. Les adultes, pour le convaincre, lui d\u00e9montrent qu\u2019il n\u2019y a aucun \u00e9l\u00e9ment de savoir \u00e0 rechercher en dehors de la r\u00e9alisation du travail.<\/p>\n<h2><strong>IV- La \u00ab\u00a0v\u00e9rit\u00e9 ordinaire\u00a0\u00bb<\/strong><\/h2>\n<p><strong>Franck CORMERAIS<\/strong><\/p>\n<p>Vous \u00e9voquez, Genevi\u00e8ve Delbos et vous, dans\u00a0<a href=\"http:\/\/www.editions-msh.fr\/livre\/?GCOI=27351100297270\"><em>La transmission des savoirs<\/em><\/a> (1984), une \u00ab\u00a0v\u00e9rit\u00e9 ordinaire\u00a0\u00bb plac\u00e9e entre savoir empirique et savoir scientifique. S\u2019agit-il de cette dimension lacanienne\u00a0?<\/p>\n<p><strong>Paul JORION<\/strong><\/p>\n<p>Ce constat m\u2019am\u00e8nera \u00e0 interroger le concept de <em>v\u00e9rit\u00e9<\/em> qui s\u2019impose, au m\u00eame titre que celui de <em>r\u00e9alit\u00e9<\/em>, comme des notions culturelles. J\u2019ai mobilis\u00e9, \u00e0 l\u2019appui de cette th\u00e8se, aussi bien la pens\u00e9e archa\u00efque chinoise que les travaux de L\u00e9vy-Bruhl.<\/p>\n<p>L\u2019anthropologue australien Ralph Bulmer compl\u00e8te utilement la conception de la pens\u00e9e primitive de L\u00e9vy-Bruhl autant qu\u2019il r\u00e9fute celle de L\u00e9vi-Strauss. S\u2019enqu\u00e9rant des m\u00e9thodes de classification utilis\u00e9es par les Kalam de Nouvelle-Guin\u00e9e, Ralph Bulmer propose une m\u00e9thodologie novatrice par rapport \u00e0 celle d\u00e9velopp\u00e9e par d\u2019autres anthropologues tels que Jane et William Bright. Ceux-ci, interrogeant la diff\u00e9rence faite par les Yurok du nord de la Californie et de l\u2019Oregon entre les crapauds et les poissons, s\u2019entendent r\u00e9pondre que les premiers ne sont pas des poissons <em>parce qu<\/em>\u2019ils sont des femmes. Ils en d\u00e9duisent imm\u00e9diatement que leurs interlocuteurs se r\u00e9f\u00e8rent \u00e0 la mythologie, ignorant leur d\u00e9marche taxinomique pourtant \u00e0 l\u2019\u0153uvre. Au contraire, Ralph Bulmer a tent\u00e9 de comprendre le raisonnement de son informateur. Celui-ci diff\u00e9rencie les oiseaux, selon qu\u2019ils effraient lorsque rencontr\u00e9s inopin\u00e9ment, qu\u2019ils tentent de transmettre un message par leur chant , qu\u2019ils apparaissent en r\u00eave pour signifier une femme, etc. De m\u00eame, il ne peut admettre que le casoar \u00e0 casque soit un oiseau, en ce qu\u2019il peut tuer un homme.<\/p>\n<p>Cette classification, qui n\u2019est pas sans rappeler celle inspir\u00e9e \u00e0 Borges, selon Foucault, par \u00ab\u00a0une certaine\u00a0encyclop\u00e9die chinoise\u00a0\u00bb, compl\u00e8te la th\u00e9orie de L\u00e9vy-Bruhl en ce qu\u2019elle est purement \u00e9motionnelle et pratique. Elle n\u2019est pas consid\u00e9r\u00e9e comme un outil intellectuel.<\/p>\n<p><strong>Franck CORMERAIS<\/strong><\/p>\n<p>Cette \u00e9motion est-elle r\u00e9introduite par la dimension artistique que vous reliez \u00e0 la technologie en fin d\u2019ouvrage\u00a0? A-t-elle une fonction de synth\u00e8se\u00a0?<\/p>\n<p>Par ailleurs, pouvez-vous pr\u00e9ciser le principe du P\u00e8re No\u00ebl que vous \u00e9voquez en conclusion\u00a0?<\/p>\n<p><strong>Paul JORION<\/strong><\/p>\n<p>L\u2019un de mes ma\u00eetres de Cambridge, Meyer Fortes, s\u2019est int\u00e9ress\u00e9 \u00e0 ma recherche autour du savoir empirique tel qu\u2019il se v\u00e9rifie dans les faits. \u00c0 l\u2019occasion d\u2019une communication, je remarquais qu\u2019il m\u2019\u00e9tait impossible de rendre compte dans la r\u00e9alit\u00e9 de certains dictons de p\u00eacheurs bretons tels que \u00ab\u00a0le dernier jour sauvera la semaine, la derni\u00e8re semaine sauvera le mois et le dernier mois sauvera l\u2019ann\u00e9e\u00a0\u00bb. Seule la derni\u00e8re assertion peut correspondre \u00e0 une r\u00e9alit\u00e9 \u00e9conomique\u00a0: mareyeur\u00a0peut consentir \u00e0 faire des cadeaux en fin d\u2019exercice \u00e0 son p\u00eacheur\u00a0s\u2019il consid\u00e8re n\u00e9cessaire de r\u00e9tablir l\u2019\u00e9quilibre de la relation \u00e9valu\u00e9e sur 12 mois. Ce principe de prime d\u00e9montre que notre \u00e9conomie n\u2019est que r\u00e9ciprocit\u00e9, invalidant d\u2019autorit\u00e9 la loi de l\u2019offre et de la demande.<\/p>\n<p>Au-del\u00e0, Meyer Fortes a interpr\u00e9t\u00e9 cette expression probl\u00e9matique comme une distorsion introduite dans le champ du savoir\u00a0: l\u2019espoir. Cette remarque est particuli\u00e8rement f\u00e9conde, elle rejoint ce que Lacan avait baptis\u00e9 de \u00ab\u00a0principe du P\u00e8re No\u00ebl\u00a0\u00bb : \u00ab\u00a0Avec le P\u00e8re No\u00ebl, cela s\u2019arrange toujours, et je dirai plus, \u00e7a s\u2019arrange bien\u00a0\u00bb, dit-il un jour. Les populations humaines ne peuvent \u00eatre comprises sans cette mystification d\u00e9lib\u00e9r\u00e9e qu\u2019est l\u2019espoir.<\/p>\n<p><strong>Franck CORMERAIS<\/strong><\/p>\n<p>Dans la partie conclusive de <em>La transmission des savoirs, <\/em>intitul\u00e9e <em>La dynamique des soci\u00e9t\u00e9s paysannes<\/em>, vous \u00e9crivez\u00a0: <em>Art et technique du quitte ou double<\/em> et paraissez par l\u00e0 redoubler la question de la technique. L\u2019acquisition des savoirs empiriques, par l\u2019am\u00e9lioration des pratiques, permet de d\u00e9finir l\u2019individu sur le plan symbolique et de lui conf\u00e9rer un statut social. Le surgissement de la dimension artistique, en toute fin d\u2019ouvrage, est au contraire peu explicite.<\/p>\n<p><strong>Paul JORION<\/strong><\/p>\n<p>J\u2019aborde ce point dans mon dernier ouvrage <em>Le dernier qui s\u2019en va \u00e9teint la lumi\u00e8re. <\/em>La dimension artistique me semble intimement reli\u00e9e \u00e0 la mani\u00e8re dont nous traitons avec le devenir qui s\u2019impose \u00e0 nous. Le d\u00e9composer tr\u00e8s simplement en temps et en espace nous permet d\u2019acqu\u00e9rir une certaine ma\u00eetrise. Nietzsche se fait l\u2019\u00e9cho de ce soulagement que nous \u00e9prouvons lorsque l\u2019\u00e9coulement du temps est suspendu. La musique, la peinture, l\u2019exp\u00e9rience artistique en son ensemble, s\u2019impose comme une mani\u00e8re privil\u00e9gi\u00e9e de suspendre ce souci permanent. Elles sont, pour un animal aussi inquiet que l\u2019homme, comme une voie d\u2019acc\u00e8s \u00e0 l\u2019extase, qui nous fait \u00e9chapper un moment au devenir.<\/p>\n<p>Toutefois, cette r\u00e9flexion n\u2019\u00e9tait pas encore aboutie lorsque nous avons, Genevi\u00e8ve Delbos et moi, publi\u00e9 <em>La transmission des savoirs.<\/em><\/p>\n<h2><strong>V- D\u2019un monde finissant \u00e0 un monde \u00e9mergeant<\/strong><\/h2>\n<p><strong>Franck CORMERAIS<\/strong><\/p>\n<p>Vous \u00eates pass\u00e9 d\u2019une observation empirique d\u2019un monde finissant \u00e0 celle d\u2019un monde \u00e9mergeant\u00a0: le monde digital.<\/p>\n<p><strong>Paul JORION<\/strong><\/p>\n<p>\u00c0 cette \u00e9poque, au tout d\u00e9but des ann\u00e9es 80, d\u00e8s lors que vous acqu\u00e9riez la r\u00e9putation d\u2019avoir un certain talent comme programmeur, vous b\u00e9n\u00e9ficiez d\u2019une position enviable d\u2019\u00e9lectron libre qui serait courtis\u00e9 par des centres de recherche de pointe. J\u2019ai donc \u00e9t\u00e9 logiquement capt\u00e9 par des secteurs vierges n\u00e9cessitant de mobiliser des comp\u00e9tences sp\u00e9cifiques assez pointues et ouvrant des parcours de recherche pionniers. J\u2019ai, pour commencer, publi\u00e9 des articles sur des questions d\u2019alg\u00e8bre de la parent\u00e9 que L\u00e9vi-Strauss n\u2019avait fait qu\u2019effleurer. En collaboration avec une math\u00e9maticienne, Gis\u00e8le De Meur, j\u2019ai r\u00e9solu la question des r\u00e8gles de mariage pr\u00e9f\u00e9rentiel des Pende du Kasa\u00ef au Congo et, avec Edmund Leach, mon directeur de th\u00e8se d\u2019anthropologie historique, celle de l\u2019organisation complexe des Murngin d\u2019Australie chez qui se combinaient un entrelacement de sept patrilignages et cinq matrilignages et huit cat\u00e9gories \u00ab\u00a0tot\u00e9miques\u00a0\u00bb \u2013 un authentique casse-t\u00eate\u00a0!<\/p>\n<p>Mon cheminement n\u2019est donc pas seulement le fruit d\u2019un encha\u00eenement de probl\u00e9matiques ou d\u2019une r\u00e9solution successive d\u2019\u00e9nigmes. Le monde en tant que tel a \u00e9galement jou\u00e9 un r\u00f4le. Entre\u00a01979 et\u00a01984, j\u2019ai men\u00e9 une carri\u00e8re lin\u00e9aire de professeur universitaire au sein du d\u00e9partement d\u2019anthropologie de l\u2019Universit\u00e9 de Cambridge. J\u2019ai perdu ce poste apr\u00e8s que Madame Thatcher est partie en guerre contre les sciences sociales, avec pour cons\u00e9quence une r\u00e9duction de 30\u00a0% du budget du d\u00e9partement auquel j\u2019appartenais ainsi qu\u2019une suppression des bourses doctorales.<\/p>\n<p>Marshall Sahlins a alors souhait\u00e9 ouvrir un poste au sein de l\u2019Universit\u00e9 de Chicago qu\u2019il me destinait. Toutefois, il n\u2019est pas parvenu \u00e0 r\u00e9unir le financement n\u00e9cessaire. Mon parcours, d\u00e9racin\u00e9 du syst\u00e8me universitaire, a d\u00e8s lors \u00e9t\u00e9 d\u00e9termin\u00e9 par le monde ext\u00e9rieur. Apr\u00e8s avoir particip\u00e9 \u00e0 divers programmes de recherche, j\u2019\u00e9tais devenu chercheur en intelligence artificielle.\u00a0Lorsque j\u2019avais conduit une th\u00e8se d\u2019anthropologie historique sur Bronislaw Malinowski sous la direction d\u2019Edmund Leach, celui-ci,\u00a0ing\u00e9nieur de formation, m\u2019avait demand\u00e9 de le seconder dans ses recherches autour de l\u2019ordinateur. J\u2019avais, \u00e0 cette occasion, appris la programmation et acquis une certaine exp\u00e9rience.\u00a0Je disposais d\u2019une forme de l\u00e9gitimit\u00e9 pour l\u2019avoir assist\u00e9 Leach,\u00a0qui m\u2019offrait, dans le\u00a0secteur d\u2019activit\u00e9 de l\u2019intelligence artificielle, une forme de l\u00e9gitimit\u00e9.<\/p>\n<p>Apr\u00e8s avoir \u00e9t\u00e9 attach\u00e9 pour un semestre au Laboratoire informatique pour les sciences de l\u2019homme de la Maison des Sciences de l\u2019Homme, j\u2019ai re\u00e7u, \u00e0 l\u2019issue d\u2019un colloque, une proposition d\u2019emploi au sein de l\u2019\u00e9quipe consacr\u00e9e \u00e0 l\u2019intelligence artificielle aux <em>British Telecom<\/em>. Bien que je ne fusse pas sp\u00e9cialiste en la mati\u00e8re, le Directeur de ce groupe de recherche avait appr\u00e9ci\u00e9 la qualit\u00e9 des questions que j\u2019avais soulev\u00e9es lors des d\u00e9bats.<\/p>\n<p>C\u2019est en tant que sp\u00e9cialiste de l\u2019intelligence artificielle que je me suis vu proposer, par la suite, un poste dans le milieu de la finance. L\u2019origine de cette proposition est, pour tout dire, parfaitement anecdotique. Laure Adler, qui avait appr\u00e9ci\u00e9 mes deux premiers ouvrages sur la p\u00eache, m\u2019avait demand\u00e9 de pr\u00e9parer pour les <em>Nuits Magn\u00e9tiques<\/em> sur France Culture, une s\u00e9rie d\u2019\u00e9missions sur ce qui m\u2019occupait alors, que j\u2019ai consacr\u00e9e \u00e0 l\u2019intelligence artificielle.<\/p>\n<p>Un banquier fran\u00e7ais, passionn\u00e9 par ces \u00e9missions, et \u00e0 qui j\u2019avais confi\u00e9 que le projet de recherche CONNEX des <em>British Telecom<\/em> s\u2019interrompait brutalement, ayant \u00e9t\u00e9 financ\u00e9 \u00e0 l\u2019insu de l\u2019\u00e9quipe par le minist\u00e8re britannique de la D\u00e9fense pour r\u00e9pondre au contexte de guerre froide qui touchait \u00e0 son terme, m\u2019a alors propos\u00e9 de venir le seconder dans la banque. Cette proposition m\u2019a mis face \u00e0 une crise existentielle\u00a0: \u00e9tais-je destin\u00e9 \u00e0 \u00eatre un anthropologue de la finance ou seulement un financier\u00a0? Devais-je accepter cette offre\u00a0?<\/p>\n<p>Pour r\u00e9pondre \u00e0 cette question, j\u2019ai sollicit\u00e9 un entretien aupr\u00e8s de L\u00e9vi-Strauss. Il m\u2019a accord\u00e9 une longue conversation, contrairement \u00e0 ses habitudes teint\u00e9es de misanthropie. Il m\u2019a incit\u00e9 \u00e0 prendre le poste qui m\u2019\u00e9tait offert, jugeant que je trouverais n\u00e9cessairement une occasion de justifier ma vocation d\u2019anthropologue. Cette occasion est n\u00e9e alors que la crise des subprimes se dessinait. En effet, en 2004, apr\u00e8s 14 ans pass\u00e9s dans le monde de la finance, j\u2019ai compris que je pouvais livrer un t\u00e9moignage diff\u00e9rent de celui d\u2019autres observateurs qui saisissaient \u00e9galement la difficult\u00e9 de la situation d\u2019alors. Je disposais d\u2019outils anthropologiques et sociologiques qui leur faisaient d\u00e9faut. La plupart de ces emprunteurs \u00e9taient d\u00e9favoris\u00e9s. Issus de milieux traditionnels, ils \u00e9taient pour beaucoup des descendants d\u2019esclaves ou des migrants d\u2019Am\u00e9rique latine qui ne ma\u00eetrisaient l\u2019anglais que tr\u00e8s imparfaitement.<\/p>\n<p>L\u2019ensemble des acteurs du monde de la finance n\u2019ignorait pas que la valeur de ces titres constitu\u00e9s de plusieurs milliers de pr\u00eats au logement individuels ne pouvait se maintenir que gr\u00e2ce \u00e0 la bulle financi\u00e8re du march\u00e9 r\u00e9sidentiel. Toutefois, \u00e0 cet argument purement \u00e9conomique, j\u2019ai ajout\u00e9 une \u00e9tude sociologique fond\u00e9e sur l\u2019examen des registres des faillites personnelles et des bases de donn\u00e9es listant les raisons des diff\u00e9rents d\u00e9fauts de remboursement. Le manuscrit que j\u2019ai r\u00e9dig\u00e9 \u00e0 partir de cet examen a \u00e9t\u00e9 refus\u00e9 par de nombreux \u00e9diteurs fran\u00e7ais. Il serait finalement publi\u00e9 par <em>La D\u00e9couverte<\/em> gr\u00e2ce \u00e0 Alain Caill\u00e9 qui l\u2019avait toutefois refus\u00e9 dans un premier temps sur les conseils des \u00e9conomistes \u00e0 qui il l\u2019avait soumis. Aucun d\u2019eux ne croyait en l\u2019imminence d\u2019une crise \u00e9conomique am\u00e9ricaine.<\/p>\n<p>Face \u00e0 ces refus, j\u2019ai envoy\u00e9 le texte \u00e0 des journalistes. Jacques Attali, chroniqueur \u00e0 <em>L\u2019Express<\/em>, y a trouv\u00e9 des informations confirmant son intuition et m\u2019a demand\u00e9 l\u2019autorisation de me citer. Me pr\u00e9sentant ainsi, dans plusieurs de ses chroniques, comme son correspondant californien, Jacques Attali m\u2019a permis d\u2019acqu\u00e9rir une certaine visibilit\u00e9. Il m\u2019est apparu que j\u2019avais la possibilit\u00e9 de publier un blog afin de diffuser directement mes analyses. Celui-ci a rapidement rencontr\u00e9 une audience significative, enregistrant en 2012, au plus fort de la crise de l\u2019euro, 150\u00a0000 lecteurs distincts mensuels.<\/p>\n<p>Ce m\u00e9dium permet d\u2019atteindre un vaste auditoire, \u00e9quivalent \u00e0 celui des grands titres nationaux. Il m\u2019autorise par ailleurs \u00e0 aborder des questions d\u2019anthropologie ou de sociologie en mon nom. Cet outil garantit enfin, contrairement \u00e0 l\u2019\u00e9dition traditionnelle, une diffusion instantan\u00e9e des textes.<\/p>\n<h2><strong>VI- Pourquoi \u2013 selon nous \u2013 les jumeaux ne sont pas des oiseaux<\/strong><\/h2>\n<p><strong>Jacques Athanase GILBERT<\/strong><\/p>\n<p>Vous soulevez la question de la r\u00e9alit\u00e9 objective au sein de votre ouvrage <em>Comment la v\u00e9rit\u00e9 et la r\u00e9alit\u00e9 furent invent\u00e9es. <\/em>Celle-ci engage, selon vous, un sch\u00e9ma des relations asym\u00e9triques qui se d\u00e9veloppe \u00e0 travers le discours scientifique, une option qui appara\u00eet en raison de la structure-m\u00eame de la langue grecque mais est enti\u00e8rement absent de la pens\u00e9e ancienne chinoise, d\u2019essence sym\u00e9trique, comme sa langue. Quel statut cette r\u00e9alit\u00e9 objective emprunte-t-elle, notamment suite \u00e0 la transformation du monde qu\u2019engagent les technologies math\u00e9matis\u00e9es\u00a0? La r\u00e9alit\u00e9 objective ne se confond-elle pas \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9 de notre environnement\u00a0? La r\u00e9alit\u00e9 anthropologique et sensible ne risque-t-elle pas d\u2019\u00eatre remplac\u00e9e par une r\u00e9alit\u00e9 d\u2019un nouveau genre\u00a0?<\/p>\n<p><strong>Paul JORION<\/strong><\/p>\n<p>Permettez-moi, pour r\u00e9pondre \u00e0 cette interrogation, d\u2019emprunter un d\u00e9tour. Ainsi que je le soulignais pr\u00e9c\u00e9demment, la probl\u00e9matique de la <em>mentalit\u00e9 primitive<\/em> soulev\u00e9e par Lucien L\u00e9vy-Bruhl a \u00e9t\u00e9 ignor\u00e9e par les anthropologues pour des raisons politiques, dans un contexte de luttes anti-coloniales. Par ailleurs, celle-ci souffre de l\u2019absence d\u2019une d\u00e9finition claire de la logique que L\u00e9vy-Bruhl pose pourtant en contrepoint mais sans en dire davantage.<\/p>\n<p>Afin d\u2019approfondir cette question, j\u2019ai r\u00e9solu d\u2019employer les outils informatiques \u00e0 ma disposition. J\u2019ai ainsi soumis des questions de <em>mentalit\u00e9 primitive<\/em> \u00e0 deux langages de programmation\u00a0: le Lisp et le Prolog, popularis\u00e9s l\u2019un et l\u2019autre dans les ann\u00e9es quatre-vingt, et construits \u00e0 partir d\u2019une base de logique formelle, afin d\u2019\u00e9tudier les r\u00e9solutions qu\u2019ils en proposaient. Cette op\u00e9ration s\u2019est av\u00e9r\u00e9e impossible\u00a0: ces langages n\u2019admettent pas de cr\u00e9er une \u00e9quivalence entre \u00ab\u00a0oiseaux\u00a0\u00bb et \u00ab\u00a0jumeaux\u00a0\u00bb comme le voudrait la pens\u00e9e des Nuer du Soudan.<\/p>\n<p>Une proposition telle que \u00ab\u00a0le pharaon et sa pyramide\u00a0\u00bb est de l\u2019ordre de la \u00ab\u00a0connexion simple\u00a0\u00bb qui se contente de constater une simple juxtaposition, une simple contigu\u00eft\u00e9\u00a0: ses termes peuvent du coup \u00eatre invers\u00e9s sans difficult\u00e9\u00a0: \u00ab\u00a0un pharaon a une pyramide\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0une pyramide a un pharaon\u00a0\u00bb. Ce jeu d\u2019inversion n\u2019est pas sans rappeler les \u00ab\u00a0ressemblances de famille\u00a0\u00bb th\u00e9oris\u00e9es par Wittgenstein. Il ignore toutefois les rapports d\u2019inclusion qui irriguent, depuis le Moyen-\u00c2ge, des taxinomies d\u2019envergure.<\/p>\n<p>La premi\u00e8re d\u2019entre elle est l\u2019ang\u00e9ologie forg\u00e9e par Saint Thomas d\u2019Aquin. Celle-ci permet de d\u00e9crire tous les \u00e9chelons et leur qualit\u00e9 d\u2019une gradation s\u2019\u00e9levant depuis l\u2019homme jusqu\u2019\u00e0 Dieu (les S\u00e9raphins, les Ch\u00e9rubins, les Tr\u00f4nes, les Dominations, les Vertus, les Principaut\u00e9s, les Archanges, et enfin, les anges \u00ab\u00a0gardiens\u00a0\u00bb des hommes, ou anges proprement dits). En l\u2019absence de la relation d\u2019inclusion, seul un rapport de juxtaposition, que j\u2019appelle dans <em>Principes des syst\u00e8mes intelligents<\/em>, de \u00ab\u00a0connexion simple\u00a0\u00bb, peut \u00eatre postul\u00e9 entre des entit\u00e9s \u2013 rapprochement que refl\u00e8te l\u2019usage du verbe \u00ab\u00a0avoir\u00a0\u00bb\u00a0: \u00ab\u00a0la pharaon a une pyramide\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0la pyramide a un pharaon\u00a0\u00bb. Au contraire, l\u2019inclusion dans une cat\u00e9gorie plus vaste s\u2019exprime par l\u2019emploi du verbe \u00ab\u00a0\u00eatre\u00a0\u00bb\u00a0: \u00ab\u00a0la pyramide est un monument\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0le pharaon est un roi\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>L\u2019inclusion est ainsi inscrite dans l\u2019usage de la langue grecque alors qu\u2019elle est absente de la langue chinoise. Celle-ci n\u2019autorise que des rapports de juxtaposition qui engagent des relations purement sym\u00e9triques. Les langues occidentales permettent, au contraire, un regard sur le monde fait \u00e0 la fois de relations de simple juxtaposition et d\u2019inclusion. Pour la logique et pour nous, la relation entre les jumeaux et les oiseaux se fonde sur des rapports d\u2019inclusion qui s\u2019opposent aux rapports de \u00ab\u00a0connexion simple\u00a0\u00bb, o\u00f9 les deux \u00e9l\u00e9ments connect\u00e9s sont sym\u00e9triques\u00a0: les jumeaux sont des mammif\u00e8res, qui sont eux-m\u00eames des vert\u00e9br\u00e9s, tout comme les oiseaux le sont de leur c\u00f4t\u00e9\u00a0;\u00a0une cr\u00e9ature peut \u00eatre un oiseau ou un mammif\u00e8re, mais non les deux\u00a0: l\u2019<em>intersection<\/em> des deux cat\u00e9gories est <em>vide<\/em>, dit la th\u00e9orie des ensembles.<\/p>\n<p>Lorsque les hi\u00e9rarchies que permettent la relation d\u2019inclusion s\u2019enrichissent de l\u2019introduction d\u2019un rapport temporel, \u00e9merge la mise en \u00e9vidence de relations causales, alors que la juxtaposition de la \u00ab\u00a0connexion simple\u00a0\u00bb exprime un ph\u00e9nom\u00e8ne g\u00e9n\u00e9ral sans hi\u00e9rarchiser les termes d\u2019une proposition. \u00c9voquer \u00ab\u00a0alouette \u2013 printemps\u00a0\u00bb ne suppose pas de d\u00e9terminer si l\u2019alouette fait le printemps ou si le printemps entra\u00eene la migration des alouettes, chacun se contente d\u2019\u00eatre corr\u00e9l\u00e9 avec l\u2019autre\u00a0: de constituer un \u00ab\u00a0signe\u00a0\u00bb pour l\u2019autre. Au contraire, la notion de temps permet d\u2019affirmer qu\u2019un ph\u00e9nom\u00e8ne en provoque en autre, donnant \u00e0 voir une relation irr\u00e9versible.<\/p>\n<p>La pens\u00e9e scientifique proc\u00e8de pour une part de la corr\u00e9lation. Elle implique en ce sens une description du monde physique d\u2019o\u00f9 d\u00e9coule un savoir empirique \u00e9quivalent \u00e0 celui des p\u00eacheurs. De la sorte, \u00e0 l\u2019apparition des chatons sur les ch\u00e2taigniers correspond l\u2019apparition de naissains d\u2019hu\u00eetres sur\u00a0la rivi\u00e8re d\u2019Auray. Sans qu\u2019il n\u2019y ait aucun rapport de cause \u00e0 effet, ces deux ph\u00e9nom\u00e8nes sont per\u00e7us comme simultan\u00e9s.<\/p>\n<p>Au-del\u00e0, gr\u00e2ce \u00e0 l\u2019inclusion, la pens\u00e9e scientifique, proc\u00e9dant de calculs et de d\u00e9ductions rationnelles, peut produire des mod\u00e8les th\u00e9oriques causaux \u00e0 partir desquels se d\u00e9veloppe le champ des <em>sciences appliqu\u00e9es<\/em> \u00e0 proprement parler. Celui-ci n\u2019est pas assimilable \u00e0 la science par exp\u00e9rimentation et son lot d\u2019essais et erreurs qui, si elle a permis aux Chinois d\u2019inventer la boussole, le gouvernail ou la poudre \u00e0 canon, aurait interdit d\u2019envisager l\u2019invention de la bombe atomique, laquelle est la mise en application d\u2019une th\u00e9orie en tant que telle\u00a0: elle est de la \u00ab\u00a0science appliqu\u00e9e\u00a0\u00bb proprement dite. L\u2019exp\u00e9rimentation en la mati\u00e8re aurait co\u00fbt\u00e9 trop de vies humaines.<\/p>\n<h2><strong>VII- Le projet d\u2019une Intelligence Artificielle<\/strong><\/h2>\n<p><strong>Franck CORMERAIS<\/strong><\/p>\n<p>Vos propos nous ram\u00e8nent \u00e0 l\u2019anthropologie de la connaissance que nous \u00e9voquions en d\u00e9but d\u2019entretien. Vous r\u00e9investissez la question des mod\u00e8les et de l\u2019apprentissage sur le mode du transfert th\u00e9orique, en particulier \u00e0 partir de votre ouvrage <em>Principes des syst\u00e8mes intelligents <\/em>(1989)<em>.<\/em> Vous y critiquez la disparition des ma\u00eetres de v\u00e9rit\u00e9, autrement dit de la figure de l\u2019intellectuel, au profit des machines d\u2019e-learning. Une telle dynamique vous semble-t-elle sanctionner \u00e0 terme la disparition d\u2019une forme d\u2019intelligence\u00a0?<\/p>\n<p><strong>Paul JORION<\/strong><\/p>\n<p>Le projet d\u2019Intelligence Artificielle \u00e9merge avec la cr\u00e9ation de l\u2019ordinateur. Ainsi, l\u2019ambition premi\u00e8re est de parvenir \u00e0 cr\u00e9er une machine aux performances \u00e9quivalentes \u00e0 celles du cerveau humain. Toutefois, il n\u2019a jamais \u00e9t\u00e9 question au d\u00e9part de mimer l\u2019\u00eatre humain. Le cas \u00e9ch\u00e9ant, il eut fallu mettre la notion d\u2019\u00e9chec au centre des recherches car, comme l\u2019a malicieusement soulign\u00e9 Lacan, nous aimons surtout en nous-m\u00eame les effets de nos ratages ponctuels\u00a0: ce sont eux qui nous rendent attendrissants \u00e0 nos propres yeux. Au contraire, la d\u00e9marche est guid\u00e9e, d\u00e8s l\u2019origine du projet de l\u2019Intelligence Artificielle, par le calcul algorithmique. Au lieu de tenter de mettre en place des strat\u00e9gies parall\u00e8les auxquelles recourir en cas de d\u00e9perdition de l\u2019une ou l\u2019autre, elle tente de d\u00e9couvrir une solution unique. Ensuite interviendra, avec les <em>algorithmes g\u00e9n\u00e9tiques<\/em>, l\u2019id\u00e9e que l\u2019erreur est non seulement possible mais qu\u2019il est m\u00eame possible de prendre appui sur elle, en sautant d\u2019une strat\u00e9gie \u00e0 une autre, pour atteindre dans un espace de recherche l\u2019optimum absolu plut\u00f4t qu\u2019un optimum local qu\u2019une strat\u00e9gie unique aurait permis de d\u00e9couvrir assez ais\u00e9ment.<\/p>\n<p>Ce d\u00e9bat a \u00e9t\u00e9 relanc\u00e9 r\u00e9cemment apr\u00e8s qu\u2019une machine a battu Lee Sedol, le champion de Go. Les ordinateurs ont \u00e9t\u00e9 en mesure, d\u00e8s la fin des ann\u00e9es quatre-vingt-dix, de vaincre les champions d\u2019\u00e9checs gr\u00e2ce \u00e0 un fonctionnement algorithmique leur permettant de calculer un grand nombre de coups. Toutefois, ainsi qu\u2019un article de la revue <em>Wired<\/em> le soulignait en juin\u00a02015, une telle solution math\u00e9matique semblait inapplicable au jeu de Go qui induit un nombre trop important de configurations. L\u2019actualit\u00e9 a d\u00e9menti cette affirmation. Il semblerait que la machine dispose maintenant d\u2019une compr\u00e9hension que nous appelons \u00ab\u00a0intuitive\u00a0\u00bb des situations.<\/p>\n<p>Je pensais qu\u2019une telle facult\u00e9 ne pourrait s\u2019acqu\u00e9rir que par l\u2019introduction d\u2019une dynamique d\u2019affect au sein de la machine, sur le mod\u00e8le du syst\u00e8me ANELLA que j\u2019ai mis au point pour British Telecom. ANELLA est un r\u00e9seau associatif avec propri\u00e9t\u00e9 \u00e9mergente de logique et d\u2019apprentissage (Associative Network with Emerging Logical and Learning Abilities). Dot\u00e9 de seulement 500 lignes de programmation, ce syst\u00e8me fournit des r\u00e9sultats \u00e9tonnants gr\u00e2ce \u00e0 la simulation d\u2019une dynamique d\u2019affect au sein de la machine. Celle-ci pouvait se sentir reconnue en fonction de la qualit\u00e9 des r\u00e9ponses apport\u00e9es, \u00e9tant, le cas \u00e9ch\u00e9ant, motiv\u00e9e \u00e0 poser des questions compl\u00e9mentaires. Il me semble que cette dynamique devra s\u2019imposer un jour ou l\u2019autre si toutefois l\u2019intelligence artificielle a pour objectif de mimer l\u2019\u00eatre humain.<\/p>\n<p>Par ailleurs, il me semble, qu\u2019outre la sociabilisation m\u00e9canique, une des possibilit\u00e9s de sauvetage de l\u2019esp\u00e8ce humaine repose sur la compensation des d\u00e9fauts induits par son comportement colonisateur <em>via <\/em>le remplacement de l\u2019homme par la machine. Une telle probl\u00e9matique \u00e9merge dans le monde Anglo-Saxon. La mise en place d\u2019un nouveau programme de recherche de communications extra-terrestres \u00e0 la recherche de signaux \u00e9mis par des machines autonomes et non plus de signes seulement \u00e9mis par des animaux t\u00e9moigne de cette pr\u00e9occupation. Une esp\u00e8ce pourrait \u00eatre, \u00e0 terme, remplac\u00e9e par les machines qu\u2019elle a mises au point. J\u2019esp\u00e8re que mon dernier ouvrage, <em>Le dernier qui s\u2019en va \u00e9teint la lumi\u00e8re, <\/em>contribuera \u00e0 alimenter ce d\u00e9bat que j\u2019interpr\u00e8te comme l\u2019une des manifestations du deuil que l\u2019esp\u00e8ce fait d\u2019ores et d\u00e9j\u00e0 d\u2019elle-m\u00eame.<\/p>\n<h2><strong>VIII- La pr\u00e9tendue \u00ab\u00a0objectivit\u00e9\u00a0\u00bb des prix<\/strong><\/h2>\n<p><strong>Jacques Athanase GILBERT<\/strong><\/p>\n<p>Dans votre ouvrage <em>Le prix, <\/em>vous \u00e9voquez les robots g\u00e9rant des \u00e9changes \u00e0 haute fr\u00e9quence. Selon vous, les \u00e9changes robotis\u00e9s ne rel\u00e8vent plus \u00e0 proprement parler du march\u00e9. En effet, les m\u00e9canismes sociaux li\u00e9s au prestige de l\u2019acheteur et du vendeur ne peuvent \u00eatre transpos\u00e9s aux machines sauf \u00e0 y introduire des sch\u00e9mas \u00e9motionnels leur enseignant la dignit\u00e9 et la gloire.<\/p>\n<p><strong>Paul JORION<\/strong><\/p>\n<p>La notion de <em>march\u00e9<\/em> repr\u00e9sent\u00e9e par la science \u00e9conomique actuelle s\u2019articule selon l\u2019id\u00e9e qu\u2019un prix constitue une <em>objectivit\u00e9<\/em>. Ainsi, s\u2019il ne subit aucune interf\u00e9rence, le march\u00e9 serait \u00e9quilibr\u00e9, articul\u00e9 autour de prix <em>objectifs<\/em>, reflets id\u00e9aux de leur v\u00e9rit\u00e9 ultime\u00a0: la cr\u00e9ature mythique appel\u00e9e leur \u00ab\u00a0valeur\u00a0\u00bb. Une telle th\u00e8se suppose, en corollaire, un comportement rationnel des acheteurs et des vendeurs. Ceux-ci, au terme d\u2019un calcul d\u2019utilit\u00e9 optimis\u00e9, seraient en mesure d\u2019\u00e9mettre une offre de prix conforme \u00e0 l\u2019objectivit\u00e9 suppos\u00e9e de ce dernier\u00a0: de sa \u00ab\u00a0valeur <em>subjective<\/em>\u00a0\u00bb qui, m\u00e9tamorphos\u00e9e au niveau collectif par le <em>march\u00e9<\/em> devient \u00ab\u00a0valeur <em>objective<\/em>\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Depuis plusieurs si\u00e8cles, \u00e0 travers l\u2019\u00e9cole \u00e0 tous ses niveaux, la \u00ab\u00a0science\u00a0\u00bb \u00e9conomique s\u2019efforce de faire passer ce fatras mythologique pour notre \u00ab\u00a0sens commun\u00a0\u00bb en mati\u00e8re de formation des prix. J\u2019ai con\u00e7u, comme une \u0153uvre de salubrit\u00e9 publique de proposer autre chose\u00a0: la repr\u00e9sentation que l\u2019on trouve effectivement dans mon livre <em>Le prix<\/em> (2010).<\/p>\n<p>J\u2019ai proc\u00e9d\u00e9, en 2006, \u00e0 une simulation de march\u00e9 \u00e0 partir d\u2019un mod\u00e8le multi-agents. Fond\u00e9e sur la programmation orient\u00e9e objets, une telle simulation permet de cr\u00e9er un nombre illimit\u00e9 d\u2019instances et de les laisser alors interagir. Chaque acteur, selon qu\u2019il soit acheteur ou vendeur, adopte un comportement param\u00e9tr\u00e9, avec pour objectif de rencontrer \u00e0 l\u2019achat ou \u00e0 la vente, et pour une quantit\u00e9 donn\u00e9e, un prix offert par une contrepartie au niveau de celui qu\u2019il propose. Au-del\u00e0 de ces simples transactions, j\u2019ai permis aux acteurs certaines strat\u00e9gies. Ainsi, si l\u2019un d\u2019entre eux profite de la hausse d\u2019un prix, il peut vouloir r\u00e9aliser son b\u00e9n\u00e9fice avant que le march\u00e9 n\u2019ait atteint son point de retournement \u00e0 la baisse.<\/p>\n<p>Cette simulation m\u2019a permis de constater que lorsque acheteurs et vendeurs devinent avec justesse l\u2019orientation future du prix, soit les prix s\u2019effondrent \u00e0 tr\u00e8s br\u00e8ve \u00e9ch\u00e9ance, autrement dit il y a <em>krach<\/em>, soit une tendance \u00e0 la hausse se d\u00e9veloppe pour s\u2019interrompre brutalement d\u00e8s lors qu\u2019elle passe \u00e0 la verticale, sous le coup d\u2019une <em>r\u00e9troaction positive\u00a0<\/em>: tout le monde ach\u00e8te et la r\u00e9serve des vendeurs s\u2019\u00e9puise, les acheteurs r\u00e9cents \u00e9tant attach\u00e9s au bien pr\u00e9cieux qu\u2019ils viennent d\u2019acqu\u00e9rir.<\/p>\n<p>La conclusion de ma simulation \u00e9tait in\u00e9vitable\u00a0: aussit\u00f4t que les acteurs disposent d\u2019une v\u00e9ritable compr\u00e9hension de l\u2019\u00e9volution des prix, c\u2019est-\u00e0-dire d\u00e8s que leur choix s\u2019av\u00e8re avoir un meilleur rendement que le pile ou face (perdre ou gagner dans 50\u00a0% des cas), le syst\u00e8me s\u2019effondre rapidement dans un <em>krach<\/em>. Ainsi, contrairement \u00e0 ce que suppose la science \u00e9conomique, un march\u00e9 fonctionne uniquement lorsqu\u2019il est ininterpr\u00e9table et non pas lorsqu\u2019il est connu.<\/p>\n<p>Il \u00e9tait en r\u00e9alit\u00e9 logique que les intervenants humains se trompassent autrefois dans la moiti\u00e9 des cas en moyenne. Les courtiers \u00e0 la Corbeille ne connaissaient que 1\u00b0 leur carnet d\u2019ordres contenant les strat\u00e9gies des clients de leur propre firme\u00a0: vendre \u00e0 tel niveau, acheter \u00e0 tel autre, 2\u00b0 les prix cr\u00e9\u00e9s depuis l\u2019ouverture du march\u00e9 et les volumes associ\u00e9s ainsi que 3\u00b0 l\u2019information glan\u00e9e au fil de l\u2019activit\u00e9 se d\u00e9roulant autour de la Corbeille. Si l\u2019on pense que chaque intervenant sur un march\u00e9 avait aussi une strat\u00e9gie propre \u00e0 plus ou moins long terme, celle-ci totalement opaque \u00e0 autrui, ces connaissances \u00e9taient naturellement trop incompl\u00e8tes pour qu\u2019un choix \u00e0 la hausse ou \u00e0 la baisse ait un meilleur rendement que le pile ou face.<\/p>\n<p>Le fonctionnement du <em>high frequency trading<\/em> ne d\u00e9roge en rien \u00e0 cette logique. Dans son cadre, plus de 95\u00a0% des op\u00e9rations lanc\u00e9es sont annul\u00e9es. Ce qui \u00e9tait auparavant impossible \u00e0 la Corbeille\u00a0: il fallait faire appel \u00e0 un \u00ab\u00a0coureur\u00a0\u00bb qui se rendait tr\u00e8s rapidement au comptoir de la contrepartie pour faire valider une annulation. D\u2019aucuns pr\u00e9tendent que la multiplication des annulations dans le <em>HFT<\/em> vise \u00e0 brouiller les informations. Il n\u2019en est rien. Amorcer un grand nombre de transactions pour les annuler ensuite permet de tester les quantit\u00e9s \u00e0 l\u2019achat ou \u00e0 la vente pour chaque niveau de prix. De la sorte, la connaissance de l\u2019\u00e9tat du march\u00e9 est singuli\u00e8rement enrichie\u00a0: le contenu de l\u2019ensemble des carnets d\u2019ordres, jusqu\u2019alors secret, devient lisible en surface, parfaitement cartographi\u00e9. D\u00e8s lors qu\u2019il est \u00e9tabli que, plus le march\u00e9 est connu, plus il est en r\u00e9alit\u00e9 menac\u00e9 par le <em>krach<\/em>, son existence m\u00eame est automatiquement remise en cause aujourd\u2019hui.<\/p>\n<h2><strong>IX- La formation de l\u2019ordre social suivant les prix<\/strong><\/h2>\n<p><strong>Franck CORMERAIS<\/strong><\/p>\n<p>Depuis 2011, vous avez publi\u00e9 plusieurs ouvrages \u00e9conomiques dont <em>Le capitalisme \u00e0 l\u2019agonie <\/em>et <em>Le prix<\/em>. Les probl\u00e9matiques soulev\u00e9es ne rel\u00e8vent pas du seul secteur financier\u00a0: elles engagent une anthropologie \u00e9conomique succ\u00e9dant \u00e0 une anthropologie de la connaissance.<\/p>\n<p><strong>Paul JORION<\/strong><\/p>\n<p>La r\u00e9daction de ma th\u00e8se d\u2019anthropologie \u00e9conomique au sein d\u2019une communaut\u00e9 aussi r\u00e9duite que celle des p\u00eacheurs d\u2019Houat m\u2019avait permis de constater que la formation du prix ne correspondait pas \u00e0 la loi de l\u2019offre et de la demande. Cette \u00e9nigme devait \u00eatre r\u00e9solue avant de pouvoir soutenir mon doctorat, \u00e9tant entendu que l\u2019anthropologie marxiste, alors dominante, n\u2019offrait aucun mod\u00e8le alternatif.<\/p>\n<p>Karl Polanyi, au contraire, ouvrait une r\u00e9flexion dissidente \u00e0 la faveur de son article consacr\u00e9 \u00e0 la formation des prix dans l\u2019\u0153uvre d\u2019Aristote. Le mod\u00e8le aristot\u00e9licien \u00e9tait largement m\u00e9sinterpr\u00e9t\u00e9 \u00e0 cette \u00e9poque ainsi qu\u2019en t\u00e9moigne l\u2019absence du diagramme \u00e9voqu\u00e9 par Aristote dans le texte, sans que cela ait jamais d\u00e9rang\u00e9 personne. Mieux encore, certaines traductions allant jusqu\u2019\u00e0 occulter toute r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 la \u00ab\u00a0proportion diagonale\u00a0\u00bb que d\u00e9crit le Stagirite. Une fois le diagramme correctement reconstitu\u00e9, il est n\u00e9cessaire de suivre le raisonnement aristot\u00e9licien \u00e0 partir de la variante que constitue selon lui la formation des prix en tant que <em>proportion<\/em> entre vendeur et acheteur et deux biens \u00e9chang\u00e9s, par rapport \u00e0 ce qui s\u2019observe dans l\u2019exercice de la justice o\u00f9 la proportion est entre coupable et victime et gain du coupable et dommage de la victime. Poursuivant ce cheminement, j\u2019ai acquis la certitude que les traductions fran\u00e7aises comme anglaises \u00e9taient erron\u00e9es. J\u2019ai fait part de mon soup\u00e7on \u00e0 la conservatrice du plus grand fonds d\u00e9di\u00e9 \u00e0 Aristote que j\u2019ai rencontr\u00e9e \u00e0 l\u2019Universit\u00e9 de Californie \u00e0 Irvine. Celle-ci m\u2019a, apr\u00e8s enqu\u00eate, donn\u00e9 raison.<\/p>\n<p>Sylvain Piron, dans un article de 2011, met en \u00e9vidence la source de cette erreur qu\u2019il attribue au Scolastique Albert le Grand. Celui-ci a en effet introduit d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment une logique de la <em>valeur<\/em> dans l\u2019explication de la formation du prix selon Aristote, sans qu\u2019au fil des si\u00e8cles qui suivront, nul ne s\u2019aper\u00e7oive de cette falsification. Marx, lorsqu\u2019il discute le mod\u00e8le d\u2019Aristote, juge sa th\u00e9orie de la <em>valeur<\/em> d\u00e9ficiente. Une telle critique serait recevable si Aristote recourait effectivement \u00e0 cette notion, ce qui n\u2019est pas le cas. Albert le Grand a en effet traduit par \u00ab\u00a0valeur\u00a0\u00bb un terme dont la signification est en r\u00e9alit\u00e9 \u00ab\u00a0comme mesur\u00e9 par le prix\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Au-del\u00e0 de cette difficult\u00e9, Karl Polanyi juge \u00e0 tort que le mod\u00e8le aristot\u00e9licien est normatif et non descriptif. En effet, apr\u00e8s l\u2019avoir test\u00e9 \u00e0 partir des donn\u00e9es que j\u2019avais recueillies, j\u2019ai pu attester de l\u2019efficience de la proposition d\u2019Aristote selon laquelle, et pour employer des termes bourdieusiens, le prix est fix\u00e9 en fonction du rapport de force entre acheteurs et vendeurs. Celui-ci se forme de mani\u00e8re \u00e0 maintenir indemne l\u2019ordre \u00e9conomique et social une fois l\u2019op\u00e9ration effectu\u00e9e. Autrement dit, la hi\u00e9rarchisation de la soci\u00e9t\u00e9 doit \u00eatre pr\u00e9serv\u00e9e\u00a0: le pauvre doit rester pauvre et le riche, riche. En cons\u00e9quence, les pauvres payeront davantage que les riches, \u00e0 prestations ou produits \u00e9gaux.<\/p>\n<p>Plusieurs ouvrages anglo-saxons des ann\u00e9es soixante avaient explor\u00e9 empiriquement cette th\u00e9orie. Le syst\u00e8me aristot\u00e9licien formalise le faisceau de preuves qu\u2019ils ont vers\u00e9es au d\u00e9bat. Il m\u2019a en particulier permis d\u2019expliquer le syst\u00e8me de formation des prix des p\u00eacheurs de l\u2019\u00eele d\u2019Houat ainsi que de mesurer le rapport social g\u00e9n\u00e9ral au sein de cette petite soci\u00e9t\u00e9. Suite \u00e0 l\u2019exploitation, plusieurs ann\u00e9es plus tard, de donn\u00e9es r\u00e9colt\u00e9es en Afrique occidentale, j\u2019ai retrouv\u00e9 un rapport en termes de gains entre patron d\u2019un bateau de p\u00eache et matelot \u2013 mesure de leur statut hi\u00e9rarchique dans l\u2019ordre social \u2013 \u00e9quivalent \u00e0 celui constat\u00e9 sur l\u2019\u00eele d\u2019Houat, de l\u2019ordre de trois environ. Ainsi, \u00e0 situations \u00e9conomiques semblables mais au sein de syst\u00e8mes \u00e9conomiques sinon difficilement comparables, le rapport social entre commandant et subordonn\u00e9 demeure stable.<\/p>\n<h2><strong>X- Int\u00e9r\u00eat \u00e9go\u00efste contre bonne volont\u00e9<\/strong><\/h2>\n<p><strong>Jacques Athanase GILBERT<\/strong><\/p>\n<p>Alors qu\u2019Adam Smith con\u00e7oit l\u2019hom\u00e9ostasie en r\u00e9f\u00e9rence au seul int\u00e9r\u00eat individuel, votre analyse la r\u00e9int\u00e8gre pleinement au champ social.<\/p>\n<p><strong>Paul JORION<\/strong><\/p>\n<p>En effet. L\u2019int\u00e9r\u00eat \u00e9go\u00efste, moteur de la <em>main invisible<\/em>, est insuffisant \u00e0 la r\u00e9gulation de l\u2019\u00e9difice social. Non seulement il ne contrecarrera pas les forces qui conduisent aujourd\u2019hui notre esp\u00e8ce vers l\u2019extinction, il les encourage m\u00eame. Il est n\u00e9cessaire pour chacun de nous de faire r\u00e9intervenir en force la <em>philia<\/em> aristot\u00e9licienne, cette bonne volont\u00e9 partag\u00e9e de contribuer par de petits gestes quotidiens au bon fonctionnement de nos soci\u00e9t\u00e9s. \u00c0 l\u2019inverse, les m\u00e9faits de l\u2019ultralib\u00e9ralisme pr\u00e9dateur et \u00e9litiste, combin\u00e9s aux s\u00e9quelles du colonialisme, font aujourd\u2019hui monter le ressentiment qui conduit chacun \u00e0 retirer sa part de <em>philia<\/em>, grippant la machine dans son ensemble.<\/p>\n<p><strong>Franck CORMERAIS<\/strong><\/p>\n<p>N\u2019est-ce pas l\u00e0 dans la <em>philia<\/em>, le fondement d\u2019une th\u00e9orie de la valeur qui l\u2019a d\u00e9finie <em>a minima <\/em>comme un n\u00e9cessaire <em>agreement<\/em>\u00a0?<\/p>\n<p><strong>Paul JORION<\/strong><\/p>\n<p>J\u2019essaye au contraire d\u2019\u00e9liminer toute th\u00e9orie de la valeur ainsi que je l\u2019expose dans <em>Le prix<\/em>. Inscrit personnellement dans une tradition socialiste non-marxiste, je ne consid\u00e8re pas que le travail incarn\u00e9 constitue de la valeur. Une telle interpr\u00e9tation me para\u00eet constituer une grave erreur de Marx qu\u2019il a d\u2019ailleurs reprise telle quelle \u00e0 David Ricardo. Celui-ci, dans sa correspondance avec son disciple McCulloch, reconnut qu\u2019il n\u2019y avait en r\u00e9alit\u00e9 aucune n\u00e9cessit\u00e9 dans son mod\u00e8le de l\u2019\u00e9conomie pour une th\u00e9orie de la valeur. Marx n\u2019en a soit pas eu vent, soit l\u2019a ignor\u00e9 s\u2019il l\u2019a su.<\/p>\n<p>Une perspective socialiste non-marxiste invite \u00e0 prendre en compte les \u00ab\u00a0aubaines\u00a0\u00bb, au sens de Proudhon, c\u2019est-\u00e0-dire la g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9 d\u2019ordre naturel que le monde manifeste envers le vivant dans son ensemble, ce que Bataille qualifie \u00ab\u00a0d\u2019\u00e9bullition du monde\u00a0\u00bb. Comme Hegel l\u2019avait d\u00e9j\u00e0 soulign\u00e9, dans l\u2019agriculture et l\u2019\u00e9levage, l\u2019homme n\u2019intervient que comme catalyseur de la richesse offerte par la nature (dans la cueillette et la chasse il est simple pr\u00e9dateur). Pour le dire autrement, malgr\u00e9 le travail consid\u00e9rable qu\u2019il consent, le paysan ne fait pas physiquement germer la graine.<\/p>\n<p>Keynes reproche essentiellement \u00e0 Marx d\u2019avoir repris, sans perspective critique, des notes marginales de Ricardo \u00e0 travers lesquels celui-ci commentait l\u2019\u0153uvre d\u2019Adam Smith. La baisse tendancielle du taux de profit dont Marx fait la cause de la disparition \u00e0 \u00e9ch\u00e9ance du capitalisme est elle reprise sans modification \u00e0 Smith. C\u2019est l\u2019\u00e9conomiste marxiste Michel Husson qui a attir\u00e9 l\u2019attention sur le fait que la formule de Marx pour cette baisse tendancielle du taux de profit est fausse, le m\u00eame terme se retrouvant \u00e0 la fois au num\u00e9rateur et au d\u00e9nominateur de l\u2019\u00e9quation.<\/p>\n<h2><strong>XI- Keynes aujourd\u2019hui<\/strong><\/h2>\n<p><strong>Franck CORMERAIS<\/strong><\/p>\n<p>Quel est l\u2019int\u00e9r\u00eat de la th\u00e9orie de Keynes aujourd\u2019hui, au-del\u00e0 d\u2019une perspective de relance par la demande\u00a0?<\/p>\n<p><strong>\u00a0Paul JORION<\/strong><\/p>\n<p>Nomm\u00e9 \u00e0 un poste d\u2019enseignant en \u00e9conomie avant m\u00eame d\u2019avoir fait les \u00e9tudes correspondantes, Keynes\u00a0pourra exercer son m\u00e9tier sans en r\u00e9f\u00e9rer \u00e0 la science \u00e9conomique universitaire. Cette situation particuli\u00e8re est l\u2019effet d\u2019un concours de circonstances.<\/p>\n<p>Son p\u00e8re, Neville Keynes \u00e9tait l\u2019\u00e9l\u00e8ve d\u2019Alfred Marshall. Lorsque celui-ci lui offrit de devenir son assistant, pusillanime, il refusa cette opportunit\u00e9, pr\u00e9f\u00e9rant construire sa carri\u00e8re au sein de l\u2019administration de l\u2019Universit\u00e9 de Cambridge. Une g\u00e9n\u00e9ration plus tard, alors que Maynard Keynes vient d\u2019\u00e9chouer au concours en vue d\u2019obtenir une bourse, Marshall r\u00e9it\u00e8re l\u2019offre que son p\u00e8re avait d\u00e9clin\u00e9e. Form\u00e9 \u00e0 la philosophie et aux math\u00e9matiques, Maynard Keynes accepte ce poste d\u2019assistant et s\u2019improvise \u00e9conomiste. Une lecture attentive de son \u0153uvre r\u00e9v\u00e8le qu\u2019elle ne fait que de rares r\u00e9f\u00e9rences aux corpus \u00e9conomiques. Maynard Keynes renvoie essentiellement \u00e0 la th\u00e9orie de la demande de Malthus afin de donner un fondement \u00e0 son propre engagement en faveur de la demande, contre l\u2019offre. Les r\u00e9f\u00e9rences occasionnelles \u00e0 Marshall ou, plus souvent encore, \u00e0 son \u00e9pouse Mary Paley Marshall doivent, quant \u00e0 elles, \u00eatre tenues pour des marques de pi\u00e9t\u00e9 filiale.<\/p>\n<p>Recourant essentiellement \u00e0 des penseurs plus g\u00e9n\u00e9ralistes, Maynard Keynes remet \u00e0 plat les probl\u00e9matiques et renoue de la sorte presque involontairement avec l\u2019\u00e9conomie politique du XIX<sup>e<\/sup>\u00a0si\u00e8cle. En effet, pour Smith, Ricardo ou Quesnay, l\u2019\u00e9conomie politique est une <em>science morale<\/em> qui n\u2019est soumise \u00e0 aucune restriction m\u00e9thodologique, et certainement pas, comme aujourd\u2019hui, \u00e0 la tyrannie des math\u00e9matiques, aboutissement d\u2019une pr\u00e9occupation grotesque pour la \u00ab\u00a0science\u00a0\u00bb \u00e9conomique de singer l\u2019exactitude de l\u2019astronomie.<\/p>\n<p><strong>Franck CORMERAIS<\/strong><\/p>\n<p>Keynes est-il utile pour appr\u00e9hender la p\u00e9riode de transition actuelle\u00a0? De quelle mani\u00e8re <em>Les alternatives \u00e9conomiques qui s\u2019ouvrent \u00e0 nos petits-enfants <\/em>doit-il \u00eatre relu afin de comprendre la notion de travail en lien avec la technologie\u00a0?<\/p>\n<p><strong>Paul JORION<\/strong><\/p>\n<p>Il est fr\u00e9quent de distordre la lecture de Keynes, en retirant de leur contexte des phrases isol\u00e9es. Il en va ainsi de la supposition selon laquelle, en l\u2019an 2030, le temps de travail serait r\u00e9duit \u00e0 15\u00a0heures par semaine. Les commentateurs oublient r\u00e9guli\u00e8rement que cette affirmation est doubl\u00e9e d\u2019une condition imp\u00e9rative\u00a0: la transition vers le socialisme devra avoir eu lieu. Compte tenu de la situation actuelle, elle n\u2019est \u00e9videmment pas valide.<\/p>\n<p>De nombreux ouvrages pr\u00e9tendent que Keynes n\u2019\u00e9tait pas socialiste puisque membre du Parti lib\u00e9ral. C\u2019est oublier qu\u2019il fut le principal conseiller du Parti travailliste dans les ann\u00e9es trente et en particulier du premier ministre Ramsay MacDonald. Personnage qu\u2019il a d\u2019ailleurs vex\u00e9 en quittant brutalement une r\u00e9union pl\u00e9ni\u00e8re, d\u00e9clarant aux t\u00e9moins qu\u2019il \u00e9tait lui Keynes le seul socialiste dans la salle. Il s\u2019est certes affich\u00e9 comme membre de l\u2019\u00ab\u00a0aile d\u2019extr\u00eame gauche\u00a0\u00bb du Parti lib\u00e9ral \u2013 dont il \u00e9tait d\u2019ailleurs le seul repr\u00e9sentant\u00a0! \u2013 plut\u00f4t que comme un travailliste, pour conserver sa libert\u00e9 personnelle. En effet, il reprochait aux travaillistes de recourir trop ais\u00e9ment \u00e0 la vocif\u00e9ration et \u00e0 un \u00ab\u00a0nous\u00a0contre eux\u00a0\u00bb haineux, cens\u00e9 strat\u00e9gique. Les exemples contemporains d\u2019une telle attitude contre-productive ne manquent pas.<\/p>\n<p>Keynes \u00e9voque dans le dernier chapitre de <em>La th\u00e9orie g\u00e9n\u00e9rale de l\u2019emploi, de l\u2019int\u00e9r\u00eat et de la monnaie<\/em> \u00ab\u00a0la philosophie sociale \u00e0 laquelle <em>La th\u00e9orie g\u00e9n\u00e9rale<\/em> peut conduire\u00a0\u00bb, \u00e0 savoir celle qui sous-tend sa propre pens\u00e9e. Elle est indubitablement socialiste. <em>Les alternatives \u00e9conomiques qui s\u2019ouvrent \u00e0 nos petits-enfants<\/em> (1928), publi\u00e9 \u00e0 une \u00e9poque o\u00f9 il d\u00e9couvre qu\u2019il n\u2019aura pas de descendance, est une esquisse de ce passage essentiel. Ce texte de conf\u00e9rence, de nombreuses fois donn\u00e9e, doit \u00eatre lu dans la lign\u00e9e de son commentaire du socialisme autoritaire caract\u00e9ristique de l\u2019Union Sovi\u00e9tique qu\u2019\u00e9tait <em>Un bref aper\u00e7u de la Russie<\/em> (1925). Malgr\u00e9 une lecture particuli\u00e8rement cinglante du communisme sovi\u00e9tique, Keynes y voit l\u2019\u00e9bauche g\u00e9n\u00e9reuse mais maladroite et doctrinaire d\u2019une r\u00e9alisation \u00e0 venir. Refusant toute tentation r\u00e9volutionnaire, il adopte sur ce point la position d\u2019\u00c9lis\u00e9e Reclus qui ne peut envisager la construction d\u2019un nouveau monde \u00e0 partir \u00ab\u00a0du hasard des balles\u00a0\u00bb.<\/p>\n<h2><strong>XII- L\u2019argent<\/strong><\/h2>\n<p><strong>Franck CORMERAIS<\/strong><\/p>\n<p>Votre questionnement des origines tel que vous le formulez au sein de l\u2019<em>anthropologie des savoirs <\/em>n\u2019est-il pas une pr\u00e9figuration de l\u2019anthropologie de la monnaie, en particulier quant \u00e0 son rapport \u00e0 la violence\u00a0? Envisagez-vous, \u00e0 travers votre critique de la finance, une anthropologie \u00e9conomique de la monnaie\u00a0?<\/p>\n<p><strong>Paul JORION<\/strong><\/p>\n<p>Mon appr\u00e9hension de la monnaie n\u2019est pas keyn\u00e9sienne. En effet, je la consid\u00e8re fondamentalement neutre. Keynes discute sur ce point la position de Silvio Gesell, qu\u2019il imagine devoir conna\u00eetre une post\u00e9rit\u00e9 plus grande que Marx lui-m\u00eame. Anarchiste allemand, Silvio Gesell propose d\u2019instituer la monnaie fondante que, ironie de l\u2019histoire, les banquiers centraux sont en train de r\u00e9inventer <em>via <\/em>la fixation de taux d\u2019int\u00e9r\u00eat n\u00e9gatifs. La modification des propri\u00e9t\u00e9s de la monnaie permettrait, selon Gesell, de modifier l\u2019ensemble du syst\u00e8me. Il conviendrait, pour y parvenir, de conf\u00e9rer aux billets une dur\u00e9e de vie limit\u00e9e. Pour les maintenir en circulation au-del\u00e0 de ce terme, les usagers devraient s\u2019acquitter d\u2019un timbre. Si le billet concern\u00e9 \u00e9quivaut \u00e0 20\u00a0euros et que le co\u00fbt du timbre est fix\u00e9 \u00e0 2\u00a0euros, la valeur du billet serait, de fait, ramen\u00e9e \u00e0 18\u00a0euros pour son d\u00e9tenteur. Dans cette perspective, les usagers auraient tout int\u00e9r\u00eat \u00e0 d\u00e9penser au plus vite leur argent.<\/p>\n<p>En tout \u00e9tat de cause, Keynes estime que la monnaie rec\u00e8le en elle-m\u00eame une forme de violence. Il me semble que si les choses lui apparaissent sous ce jour c\u2019est qu\u2019il a omis de prendre en compte le rapport de force qui se d\u00e9voile dans une perspective aristot\u00e9licienne et bourdieusienne. Ce point est particuli\u00e8rement saillant lorsqu\u2019il invoque des m\u00e9canismes psychologiques telles que la psychologie des foules ou le mim\u00e9tisme pour expliquer le fait que les acheteurs ach\u00e8tent quand le prix monte et que les vendeurs vendent quand il baisse, alors que la perspective de r\u00e9aliser un gain ou de minimiser une perte constitue une explication suffisante.<\/p>\n<p>D\u00e8s lors que l\u2019on consid\u00e8re que les transactions commerciales ont pour fonctionnalit\u00e9 premi\u00e8re de reconstituer l\u2019ordre social \u00e0 l\u2019identique, on peut ais\u00e9ment admettre la neutralit\u00e9 de la monnaie. Postuler le contraire permet uniquement de masquer la violence de la soci\u00e9t\u00e9 en tant que telle. Je d\u00e9fends cette position apr\u00e8s avoir travaill\u00e9 18 ans dans les milieux financiers. J\u2019ai eu cet outil entre mes mains en permanence mais, plus essentiellement, j\u2019ai d\u00e9couvert l\u2019ensemble des structures de pouvoir construites autour de l\u2019argent. Celles-ci sont r\u00e9elles mais n\u2019\u00e9manent pas des propri\u00e9t\u00e9s de l\u2019argent en tant que tel mais du syst\u00e8me capitaliste au sein duquel l\u2019argent circule pour nous. S\u2019en prendre \u00e0 l\u2019argent c\u2019est pr\u00e9tendre gu\u00e9rir en s\u2019attaquant au sympt\u00f4me plut\u00f4t qu\u2019\u00e0 la cause v\u00e9ritable du mal.<\/p>\n<p><strong>Franck CORMERAIS<\/strong><\/p>\n<p>Ces structures sont li\u00e9es \u00e0 l\u2019accumulation d\u2019argent. Le capital s\u2019alimente par l\u2019argent compris comme une r\u00e9serve de temps. Selon vous, l\u2019argent doit plut\u00f4t \u00eatre compris comme une technologie fluidifiant les \u00e9changes.<\/p>\n<p><strong>Paul JORION<\/strong><\/p>\n<p>L\u2019int\u00e9r\u00eat repose sur deux composantes essentielles\u00a0: le rapport de force entre le pr\u00eateur et l\u2019emprunteur et le reflet de ce rapport de force que constitue la prime de risque. Ainsi que je le d\u00e9montre dans <em>Le prix, <\/em>cette derni\u00e8re dispose d\u2019une r\u00e9alit\u00e9 intrins\u00e8que. Pour illustrer comme le faisait Aristote, il est moins risqu\u00e9 pour un ma\u00e7on de construire la maison d\u2019un dentiste que d\u2019un technicien de surface. La prime de risque est donc justifi\u00e9e par l\u2019ordre social. C\u2019est le risque que pr\u00e9sentent l\u2019un pour l\u2019autre le pr\u00eateur et l\u2019emprunteur qui va d\u00e9terminer l\u2019\u00e9l\u00e9ment essentiel du taux d\u2019int\u00e9r\u00eat, en sus d\u2019une part de la croissance que produit l\u2019\u00e9conomie bon an mal an (le fruit des \u00ab\u00a0aubaines\u00a0\u00bb). Walras, quant \u00e0 lui, sait ce qui fait varier le prix, c\u2019est la raret\u00e9 : \u00ab\u00a0\u2026 j\u2019appelle raret\u00e9 ou <em>r<\/em> une cause proportionnelle \u00e0 la\u00a0<em>valeur d\u2019\u00e9change<\/em>\u00a0\u00bb. La raret\u00e9, c\u2019est ce qui fait pour lui qu\u2019un prix est tel qu\u2019il est et pas autrement. Le prix monte\u00a0? c\u2019est que la raret\u00e9 a augment\u00e9\u00a0! Le prix baisse, c\u2019est que la raret\u00e9 est moindre\u00a0! L\u2019argument est parfaitement circulaire et donc irrecevable \u2013 ce qui ne l\u2019emp\u00eache pas de nous sembler aller de soi depuis un si\u00e8cle et demi\u00a0! Quand on en est \u00e0 ce degr\u00e9 de mystification comment voulez-vous que le prix apparaisse comme d\u00e9termin\u00e9 par un rapport de force\u00a0?<\/p>\n<p>Par ailleurs, la seule possibilit\u00e9 d\u2019\u00e9liminer le rapport de force est de passer \u00e0 la gratuit\u00e9. Une telle dynamique irrigue le postulat du plein-emploi que Keynes formule en 1936. Celui-ci ne doit pas \u00eatre compris comme un essentialisme. Keynes, constatant qu\u2019il est impossible de cr\u00e9er un consensus parfait entre les citoyens, d\u00e9fend l\u2019opinion qu\u2019il est cependant possible de r\u00e9duire d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment les dissensions et le ressentiment qui traversent la soci\u00e9t\u00e9 gr\u00e2ce au levier du plein-emploi. Keynes, en 2016, reconna\u00eetrait certainement que celui-ci n\u2019est plus atteignable en raison de la robotisation et de la logici\u00e8lisation. Il me semble que la gratuit\u00e9 sur l\u2019indispensable est actuellement le seul moyen de r\u00e9duire les dissensions sociales.<\/p>\n<h2><strong>XIII- La taxation des op\u00e9rations financi\u00e8res<\/strong><\/h2>\n<p><strong><span style=\"text-decoration: line-through;\">F<\/span><\/strong><strong>ranck CORMERAIS<\/strong><\/p>\n<p>Le terme de gratuit\u00e9 est g\u00e9n\u00e9rique. De quelle mani\u00e8re serait-elle prise en charge\u00a0? Jugez-vous qu\u2019il faille cr\u00e9er des caisses sur le mod\u00e8le de la S\u00e9curit\u00e9 Sociale\u00a0? Serait-elle purement et simplement \u00e0 part du circuit \u00e9conomique\u00a0?<\/p>\n<p><strong>Paul JORION<\/strong><\/p>\n<p>Robespierre\u00a0me semble avoir parfaitement r\u00e9sum\u00e9 cette notion en d\u00e9clarant que l\u2019indispensable doit \u00eatre gratuit (*). Il demeure cependant n\u00e9cessaire de d\u00e9finir ce que nous tenons socialement pour indispensable.<\/p>\n<p><strong>Franck CORMERAIS<\/strong><\/p>\n<p>Quelle est votre position par rapport au revenu d\u2019existence\u00a0? Est-il une opportunit\u00e9 d\u2019op\u00e9rer la transition non-violente vers le socialisme\u00a0? Yann Moulier-Boutang propose de le financer gr\u00e2ce \u00e0 la taxation des transactions financi\u00e8res dont vous-m\u00eame souhaitez purement et simplement interdire certaines.<\/p>\n<p><strong>Paul JORION<\/strong><\/p>\n<p>La proposition de Yann Moulier-Boutang lorsqu\u2019il envisage de financer le revenu d\u2019existence gr\u00e2ce \u00e0 la taxation des transactions financi\u00e8res sur le mod\u00e8le de la taxe Tobin, me para\u00eet malvenue, elle trahit \u00e0 mon sens une compr\u00e9hension trop sch\u00e9matique des m\u00e9canismes financiers. L\u2019une de leurs fonctions, la sp\u00e9culation, est d\u00e9l\u00e9t\u00e8re au sens propre du terme. Cette op\u00e9ration, qui peut \u00eatre d\u00e9finie techniquement\u00a0comme un pari \u00e0 la hausse ou \u00e0 la baisse sur le prix des titres financiers, d\u00e9truit le syst\u00e8me de l\u2019int\u00e9rieur. Elle \u00e9tait, je vous le rappelle, interdite en France depuis Fran\u00e7ois 1<sup>er<\/sup> et jusqu\u2019en 1885. Des op\u00e9rations de sp\u00e9culation pouvaient certes avoir lieu marginalement au XIXe\u00a0si\u00e8cle, au sein de ce que l\u2019on appelait \u00ab\u00a0la coulisse\u00a0\u00bb de la Bourse. Pour autant, il suffisait, pour y mettre fin, d\u2019appeler la police.<\/p>\n<p>Jules Ferry abroge les lois interdisant la sp\u00e9culation \u00e0 une \u00e9poque o\u00f9, bien que le capitalisme prosp\u00e8re extraordinairement, les banques manquent constamment de fonds pour financer les \u00e9normes investissements qui ont alors lieu dans les infrastructures, comme les chemins de fer ou le creusement du canal de Suez et celui de Panama. Zola se fait l\u2019\u00e9cho de ce souci permanent dans <em>L\u2019Argent.<\/em> De quelle mani\u00e8re la sp\u00e9culation peut-elle prosp\u00e9rer malgr\u00e9 ce manque de liquidit\u00e9\u00a0? Trois mois apr\u00e8s avoir abrog\u00e9 les lois l\u2019interdisant, Jules Ferry lance l\u2019entreprise coloniale fran\u00e7aise. Il me semble qu\u2019il y a l\u00e0 un rapport de cause \u00e0 effet \u00e9vident. L\u2019entreprise coloniale a permis de trouver l\u2019argent qui rendrait la sp\u00e9culation possible.<\/p>\n<p>Taxer toutes les op\u00e9rations financi\u00e8res me semble une tr\u00e8s grande erreur. Certaines op\u00e9rations financi\u00e8res sont indispensables, elle font partie de l\u2019activit\u00e9 de la finance qui lui permet de jouer son r\u00f4le de syst\u00e8me sanguin de l\u2019\u00e9conomie, les taxer signifiera charger le client puisque, comme elles le font toujours, les banques se contenteront de transmettre ces co\u00fbts suppl\u00e9mentaires \u00e0 leur client\u00e8le. Il n\u2019y a pas \u00e0 tergiverser\u00a0: les op\u00e9rations sp\u00e9culatives \u00e9tant nuisibles, elles doivent \u00eatre interdites. Affirmer, comme le r\u00e9p\u00e8tent \u00e0 l\u2019envi les sp\u00e9culateurs, qu\u2019elles sont utiles \u00ab\u00a0parce qu\u2019elles apportent de la liquidit\u00e9\u00a0\u00bb est une mauvaise plaisanterie que j\u2019ai eu l\u2019occasion de d\u00e9mystifier.<\/p>\n<p>Il faut revenir \u00e0 l\u2019interdiction pure et simple de la sp\u00e9culation qui pr\u00e9valait avant 1885. La r\u00e9daction de la l\u00e9gislation correspondante serait d\u2019une grande simplicit\u00e9\u00a0et se r\u00e9sumerait \u00e0 prohiber, comme le faisait l\u2019article 421 du Code p\u00e9nal \u00e0 l\u2019\u00e9poque, les paris \u00e0 la hausse ou \u00e0 la baisse sur le prix des titres financiers. Une telle disposition s\u2019associerait par ailleurs \u00e0 la restitution de l\u2019article 1965 du Code civil sous sa forme originale d\u2019\u00ab\u00a0exception de jeu\u00a0\u00bb, selon laquelle tout contentieux relatif aux paris est irrecevable en justice. La modification de 1885 avait consist\u00e9 \u00e0 cr\u00e9er une exception en admettant la recevabilit\u00e9 des paris s\u2019ils pouvaient \u00eatre d\u00e9finis comme une op\u00e9ration financi\u00e8re. Il suffirait de la lever.<\/p>\n<p>Plut\u00f4t que de taxer les transactions financi\u00e8res, j\u2019ai propos\u00e9 d\u2019instaurer une \u00ab\u00a0taxe Sismondi\u00a0\u00bb. Celui-ci, autour de 1810, tentait d\u2019expliquer les destructions de m\u00e9tiers \u00e0 tisser m\u00e9caniques par les <em>luddites<\/em> en constatant que les travailleurs n\u2019obtenaient aucune compensation pour leur remplacement par la machine \u2013 c\u2019est encore bien s\u00fbr le cas aujourd\u2019hui. Il conviendrait au contraire de leur accorder, le cas \u00e9ch\u00e9ant, une rente perp\u00e9tuelle. En effet, la m\u00e9canisation \u2013 et son corollaire l\u2019augmentation de la productivit\u00e9 \u2013 est un b\u00e9n\u00e9fice pour l\u2019humanit\u00e9 tout enti\u00e8re. Elle ne doit pas \u00eatre seulement con\u00e7ue, comme c\u2019est le cas actuellement, comme une source privatis\u00e9e de dividendes et de bonus pour les actionnaires et les dirigeants d\u2019entreprises.<\/p>\n<p>=====================<br \/>\n(*) Robespierre\u00a0: \u00ab\u00a0Opinion sur les subsistances\u00a0\u00bb, le 2 d\u00e9cembre 1792<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Il n\u2019est pas n\u00e9cessaire que je puisse acheter de brillantes \u00e9toffes\u00a0; mais il faut que je sois assez riche pour acheter du pain pour moi et pour mes enfants. [\u2026] nul homme n\u2019a le droit d\u2019entasser des monceaux de bl\u00e9 \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de son semblable qui meurt de faim.<\/p>\n<p>Quel est le premier objet de la soci\u00e9t\u00e9\u00a0? C\u2019est de maintenir les droits imprescriptibles de l\u2019homme. Quel est le premier de ces droits\u00a0? Celui d\u2019exister.<\/p>\n<p>La premi\u00e8re loi sociale est donc celle qui garantit \u00e0 tous les membres de la soci\u00e9t\u00e9 les moyens d\u2019exister\u00a0; toutes les autres sont subordonn\u00e9es \u00e0 celle-l\u00e0\u00a0; la propri\u00e9t\u00e9 n\u2019a \u00e9t\u00e9 institu\u00e9e ou garantie que pour la cimenter\u00a0; c\u2019est pour vivre d\u2019abord que l\u2019on a des propri\u00e9t\u00e9s. Il n\u2019est pas vrai que la propri\u00e9t\u00e9 puisse jamais \u00eatre en opposition avec la subsistance des hommes.<\/p>\n<p>Les aliments n\u00e9cessaires \u00e0 l\u2019homme sont aussi sacr\u00e9s que la vie elle-m\u00eame. Tout ce qui est indispensable pour la conserver est une propri\u00e9t\u00e9 commune \u00e0 la soci\u00e9t\u00e9 enti\u00e8re. Il n\u2019y a que l\u2019exc\u00e9dent qui soit une propri\u00e9t\u00e9 individuelle et qui soit abandonn\u00e9e \u00e0 l\u2019industrie des commer\u00e7ants. [\u2026]<\/p>\n<p>\u2026 quel est le probl\u00e8me \u00e0 r\u00e9soudre en mati\u00e8re de l\u00e9gislation sur les subsistances\u00a0? Le voici\u00a0: assurer \u00e0 tous les membres de la soci\u00e9t\u00e9 la jouissance de la portion des fruits de la terre qui est n\u00e9cessaire \u00e0 leur existence, aux propri\u00e9taires ou aux cultivateurs le prix de leur industrie et livrer le superflu \u00e0 la libert\u00e9 du commerce.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p><strong>Robespierre\u00a0: entre vertu et terreur<\/strong>, Slavoj Zizek pr\u00e9sente les plus beaux discours de Robespierre, Paris\u00a0: Stock 2007, p. 144-145.<\/p>\n<h2><strong>XIV- Les r\u00e8gles comptables<\/strong><\/h2>\n<p><strong>Jacques Athanase GILBERT<\/strong><\/p>\n<p>La d\u00e9mat\u00e9rialisation de l\u2019\u00e9conomie se fait au d\u00e9triment des travailleurs. La r\u00e9alit\u00e9 objective n\u2019est-elle pas une r\u00e9alit\u00e9 de pr\u00e9dation\u00a0?<\/p>\n<p><strong>Paul JORION<\/strong><\/p>\n<p>Cette pr\u00e9dation est organis\u00e9e gr\u00e2ce \u00e0 une astuce comptable\u00a0: le salaire est consid\u00e9r\u00e9 comme un co\u00fbt pour l\u2019entreprise alors que la distribution de bonus et de dividendes est pr\u00e9sent\u00e9e comme une part de b\u00e9n\u00e9fice. Selon cette perspective, l\u2019un doit \u00eatre minimis\u00e9 quand l\u2019autre est maximis\u00e9e. Il s\u2019agit bien s\u00fbr d\u2019une simple convention mais nul ne la remet en question\u00a0: pour une raison qui m\u2019\u00e9chappe, elle semble aller de soi.<\/p>\n<p><strong>Franck CORMERAIS<\/strong><\/p>\n<p>Vous \u00e9voquez r\u00e9guli\u00e8rement l\u2019importance des r\u00e8gles comptables.<\/p>\n<p><strong>Paul JORION<\/strong><\/p>\n<p>Elles sont notre v\u00e9ritable constitution. Permettez-moi de remonter le temps de quelques ann\u00e9es\u00a0pour illustrer mon propos. Le 2\u00a0avril 2009, la hausse\u00a0brutale de 5% de\u00a0la Bourse a \u00e9t\u00e9 interpr\u00e9t\u00e9e par l\u2019ensemble de la presse fran\u00e7aise, y compris la presse sp\u00e9cialis\u00e9e, comme la cons\u00e9quence d\u2019un \u00e9v\u00e9nement politique mineur d\u2019ordre\u00a0purement national. Or, quelques semaines auparavant, la publication des r\u00e9sultats des entreprises am\u00e9ricaines au titre de l\u2019exercice 2008 avait r\u00e9v\u00e9l\u00e9 que plus de la moiti\u00e9 d\u2019entre elles \u00e9taient insolvables. Face \u00e0 ce constat, le Comit\u00e9 des Finances du Congr\u00e8s avait somm\u00e9 les repr\u00e9sentants du Financial Accounting Standards Board (FASB) de modifier les r\u00e8gles comptables au terme d\u2019une r\u00e9union particuli\u00e8rement houleuse. Si certains dirigeants du FASB pr\u00e9sent\u00e8rent leur d\u00e9mission afin de protester contre cette remise en cause de leur ind\u00e9pendance, d\u2019autres au contraire se soumirent \u00e0 l\u2019injonction du pouvoir politique. Les nouvelles r\u00e8gles comptables \u00e9dict\u00e9es\u00a0le\u00a02 avril 2009 ont permis d\u2019afficher la solvabilit\u00e9 des entreprises am\u00e9ricaines avec, pour cons\u00e9quence imm\u00e9diate et sur le plan mondial, une hausse boursi\u00e8re de 5\u00a0%. Cet encha\u00eenement de circonstances a totalement \u00e9t\u00e9 occult\u00e9 en France, non par une quelconque censure, mais par un manque d\u2019acc\u00e8s \u00e0 l\u2019information. Il convient toutefois de noter que ces carences sont aujourd\u2019hui moins flagrantes. Les journalistes du <em>Monde <\/em>et des <em>\u00c9chos <\/em>lisent d\u00e9sormais r\u00e9guli\u00e8rement le <em>Financial Times <\/em>et le <em>Wall Street Journal.<\/em><\/p>\n<h2><strong>XV- La guerre civile num\u00e9rique<\/strong><\/h2>\n<p><strong>Franck CORMERAIS<\/strong><\/p>\n<p>Blogueur, vous occupez, Paul Jorion, sur ce terrain une position radicale par l\u2019\u00e9tude de ce que vous nommez <em>La guerre civile num\u00e9rique <\/em>(2011). Non seulement cette th\u00e9orie permet d\u2019interroger les syst\u00e8mes intelligents mais \u00e9galement les probl\u00e9matiques \u00e9conomiques.<\/p>\n<p>Lorsque vous analysez la \u00ab\u00a0guerre civile du num\u00e9rique\u00a0\u00bb, vous faites l\u2019apologie des activistes et de la dissidence. Vous jugez que nous vivons dans un contexte pr\u00e9-r\u00e9volutionnaire. Cette position est-elle, pour vous, une mani\u00e8re de renouveler le r\u00f4le de l\u2019intellectuel\u00a0? Internet a-t-il modifi\u00e9 la modalit\u00e9 d\u2019\u00e9nonciation de votre pens\u00e9e\u00a0? Enfin, vous avez int\u00e9gr\u00e9 le monde informatique depuis une certaine ext\u00e9riorit\u00e9. Comment conciliez-vous ces diff\u00e9rentes probl\u00e9matiques\u00a0? Y voyez-vous une coh\u00e9rence\u00a0?<\/p>\n<p><strong>Paul JORION<\/strong><\/p>\n<p>Le monde de la finance m\u2019a recrut\u00e9 en 1990 en tant que sp\u00e9cialiste de l\u2019Intelligence Artificielle afin que j\u2019\u00e9tudie la possibilit\u00e9 de remplacer les traders, qui repr\u00e9sentaient un co\u00fbt \u00e9lev\u00e9, par des logiciels. Le remplacement du travail par la machine ne concerne pas seulement en effet les m\u00e9tiers consid\u00e9r\u00e9s comme \u00e9tant les plus simples\u00a0: il est d\u2019autant plus actif que les \u00e9conomies qu\u2019il permet sont consid\u00e9rables.<\/p>\n<p>Mais il n\u2019existe aucun rapport entre cela et le fait que j\u2019aie \u00e9t\u00e9 le premier en France \u00e0 d\u00e9noncer le blocage, orchestr\u00e9 par Paypal, Visa et MasterCard, des dons en faveur du projet Wikileaks. Ainsi que l\u2019a fait remarquer Glenn Greenwald, ce boycott a r\u00e9v\u00e9l\u00e9 la capacit\u00e9 des chambres de commerce \u00e0 imposer leur volont\u00e9 aux gouvernements. Le fait n\u2019est pourtant pas in\u00e9dit aux \u00c9tats-Unis\u00a0: que ce soit l\u2019annexion d\u2019Hawa\u00ef au XIX<sup>e<\/sup>\u00a0si\u00e8cle ou le renversement de Mossadegh en Iran dans les ann\u00e9es cinquante, il s\u2019agit de notori\u00e9t\u00e9 publique (la chose a par ailleurs \u00e9t\u00e9 confirm\u00e9e par des chercheurs) de d\u00e9cisions \u00e9dict\u00e9es par la <em>US Chamber of commerce<\/em>. De m\u00eame, son r\u00f4le dans l\u2019affaire Wikileaks est flagrant et a pu \u00eatre document\u00e9 de mani\u00e8re tr\u00e8s pr\u00e9cise. Il existe des preuves convaincantes que la collusion des int\u00e9r\u00eats du gouvernement am\u00e9ricain et des plus importantes firmes US du complexe militaro-industriel a \u00e9t\u00e9 jusqu\u2019\u00e0 les amener \u00e0 envisager l\u2019assassinat de Julian Assange. Ayant vent de ces manigances, j\u2019ai lanc\u00e9 une alerte imm\u00e9diate sur mon blog en d\u00e9cembre 2010 <em>via<\/em> un billet que j\u2019ai intitul\u00e9 \u00ab\u00a0<em>La guerre civile techno<\/em>\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Les \u00e9ditions Textuel m\u2019ont contact\u00e9 suite \u00e0 cette publication afin de pr\u00e9parer un ouvrage sur le sujet. Comme j\u2019\u00e9tais pris par les probl\u00e9matiques financi\u00e8res de l\u2019\u00e9poque, d\u2019autant plus vives que la crise de l\u2019euro battait son plein, l\u2019ouvrage a pris la forme d\u2019un entretien avec R\u00e9gis Meyran. Pour int\u00e9ressante qu\u2019elle soit, je consid\u00e9rais cette r\u00e9flexion comme accessoire \u00e0 ma recherche principale. Avec le recul et au regard des \u00e9v\u00e9nements qui ont suivi, il me semble que cette probl\u00e9matique est au contraire centrale. L\u2019action d\u2019Edward Snowden, en tout point consid\u00e9rable, a grandement particip\u00e9 \u00e0 ce changement de perspective. Ainsi que je l\u2019ai remarqu\u00e9 d\u00e8s ma premi\u00e8re \u00e9vocation de ce personnage extraordinaire sur mon blog, il est le Nelson Mandela qui manquait aux \u00c9tats-Unis. Il poss\u00e8de une m\u00eame stature d\u2019homme d\u2019\u00c9tat. Son discours n\u2019est pas seulement la manifestation d\u2019une critique ponctuelle\u00a0: il dispose d\u2019une port\u00e9e politique majeure, nourrie d\u2019une grande sagesse.<\/p>\n<p>Julian Assange, quant \u00e0 lui, est d\u2019abord un hacker de g\u00e9nie qui aura investi le champ politique et social dans un deuxi\u00e8me temps. Edward Snowden est au contraire originellement avant tout un penseur qui envisage les dystopies que sont <em>1984, Fahrenheit 451<\/em> ou <em>Le meilleur des mondes,<\/em> comme des \u00e9ventualit\u00e9s probables. Si toutefois nous refusons cette alternative, si nous prenons la parole pour \u00e9carter cette possibilit\u00e9, nous apparaissons en tant qu\u2019\u00eatres politiques.<\/p>\n<p><strong>Franck CORMERAIS<\/strong><\/p>\n<p>Pourquoi avoir choisi de qualifier notre \u00e9poque de pr\u00e9-r\u00e9volutionnaire plut\u00f4t que de r\u00e9volutionnaire\u00a0?<\/p>\n<p><strong>Paul JORION<\/strong><\/p>\n<p>Les \u00e9ditions Textuel avaient, dans un premier temps, intitul\u00e9 le livre d\u2019entretiens avec R\u00e9gis Meyran,\u00a0<em>L\u2019Insurrection num\u00e9rique<\/em>. Je me suis oppos\u00e9 \u00e0 ce choix. En effet, la guerre civile est r\u00e9elle et n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 d\u00e9clench\u00e9e par le peuple mais par la <em>US Chamber of commerce<\/em>. Le terme insurrection est, dans cette perspective, un absolu contresens.<\/p>\n<h2><strong>XVI- Les blogs<\/strong><\/h2>\n<p><strong>Franck CORMERAIS<\/strong><\/p>\n<p>Votre livre <em>La guerre civile num\u00e9rique<\/em> (2011) propose une analyse des blogs entre \u00ab\u00a0subversion et information\u00a0\u00bb. Comment qualifiez-vous ce dernier terme\u00a0?<\/p>\n<p><strong>Paul JORION<\/strong><\/p>\n<p>Internet offre un espace privil\u00e9gi\u00e9 \u00e0 la diffusion d\u2019une information alternative. Malheureusement, celui-ci est essentiellement occup\u00e9 par les th\u00e9ories du complot. Posant comme pr\u00e9alable une m\u00e9canique du secret, celles-ci forgent, en opposition, un discours qui se donne pour une v\u00e9rit\u00e9 mais est en r\u00e9alit\u00e9 un discours mythologique d\u2019essence x\u00e9nophobe et antis\u00e9mite. De telles th\u00e9orisations rel\u00e8vent de la pens\u00e9e brute. Elles s\u2019appuient sur des bribes d\u2019information et pallient leur manque de connaissance v\u00e9ritable des m\u00e9canismes \u00e0 l\u2019oeuvre par la mise en avant d\u2019une volont\u00e9 d\u00e9lib\u00e9r\u00e9e mais masqu\u00e9e qui orchestrerait dans l\u2019ombre la marche des \u00e9v\u00e9nements. Les discours complotistes ne s\u2019alimentent pas seulement d\u2019informations incompl\u00e8tes, ils s\u2019appuient aussi tr\u00e8s souvent sur des informations fausses, mettant en exergue leur caract\u00e8re \u00ab\u00a0scandaleux\u00a0\u00bb. Elles affirment par exemple que les banques cr\u00e9ent de l\u2019argent \u00e0 la demande, comme si l\u2019on \u00e9tait en manque d\u2019authentiques scandales \u00e0 d\u00e9noncer dans le monde de la finance ! Pour fallacieuse qu\u2019elles soient, ces th\u00e9ories sont difficiles \u00e0 contrecarrer, eu \u00e9gard \u00e0 l\u2019existence av\u00e9r\u00e9e de soci\u00e9t\u00e9s telles que le Mont P\u00e8lerin dont le but affich\u00e9 est l\u00e0 v\u00e9ritablement de r\u00e9genter le monde dans une perspective n\u00e9o-f\u00e9odale.<\/p>\n<p>Internet permet cependant de diffuser une information occult\u00e9e par la presse officielle. Presse qui s\u2019est largement mise au service du monde des affaires, ainsi qu\u2019en t\u00e9moignent les r\u00e9cents \u00e9v\u00e9nements \u00e0 Canal +, et qui est donc marqu\u00e9e par l\u2019autocensure, voire la censure pure et simple au nom d\u2019int\u00e9r\u00eats commerciaux.<\/p>\n<p>Les blogs sont le vecteur de cette information alternative dont la teneur n\u2019est pas uniquement militante. Je relaye ainsi r\u00e9guli\u00e8rement des articles de la presse internationale dont les points de vue ne sont pas d\u00e9fendus en France.<\/p>\n<p><strong>Franck CORMERAIS<\/strong><\/p>\n<p>Les articles de votre blog seront prochainement publi\u00e9s sous la forme d\u2019un magazine. Comment interpr\u00e9tez-vous ce retour \u00e0 un support traditionnel apr\u00e8s avoir utilis\u00e9 le blog comme le secteur d\u2019une nouvelle culture de l\u2019information\u00a0?<\/p>\n<p><strong>Paul JORION<\/strong><\/p>\n<p>Les blogs qui enregistrent une audience significative s\u2019enrichissent de la participation des internautes. Mon blog publie les billets de nombreux contributeurs invit\u00e9s. Une telle d\u00e9marche participe \u00e0 g\u00e9n\u00e9rer un savoir global dont la publication est quasi imm\u00e9diate. Cette facilit\u00e9 a toutefois un revers : elle renforce le caract\u00e8re \u00e9ph\u00e9m\u00e8re des textes. Les retrouver n\u00e9cessite d\u2019entreprendre de longues recherches au sein d\u2019une base de donn\u00e9es qui ne cesse de s\u2019enrichir et qui mobilise maintenant trois serveurs.<\/p>\n<p>Enfin, les outils informatiques permettent d\u2019imprimer une s\u00e9lection d\u2019articles en un nombre d\u2019exemplaires calibr\u00e9 \u00e0 la demande des lecteurs. Ce magazine mensuel ne sera donc pas imm\u00e9diatement distribu\u00e9 en kiosque mais accessible moyennant un abonnement ou un achat au num\u00e9ro. Cette \u00e9dition param\u00e9tr\u00e9e est assur\u00e9e par un groupe dynamique qui s\u2019adresse \u00e0 l\u2019ensemble des blogueurs.<\/p>\n<p><strong>Franck CORMERAIS<\/strong><\/p>\n<p>Quelle sera la p\u00e9riodicit\u00e9 de cette publication\u00a0?<\/p>\n<p><strong>Paul JORION<\/strong><\/p>\n<p>Nous l\u2019envisageons comme un magazine mensuel. (*)<\/p>\n<p>======================================<br \/>\n(*) Le N\u00b0 5 de (P)i\u00e8ces (J)ointes <a href=\"http:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/2016\/08\/10\/les-pieces-jointes-de-paul-jorion-le-n5-a-paru\/\">a paru<\/a>. Il est disponible dans quelques kiosques de Paris rive droite.<\/p>\n<h2><strong>XVII- La <em>blockchain<\/em><\/strong><\/h2>\n<p><strong>Franck CORMERAIS<\/strong><\/p>\n<p>La <em>blockchain<\/em>\u00a0modifie-t-elle les lois du march\u00e9\u00a0? Cet outil est porteur de beaucoup d\u2019espoir.<\/p>\n<p><strong>Paul JORION<\/strong><\/p>\n<p>La <em>blockchain<\/em>\u00a0a \u00e9merg\u00e9 des milieux libertariens et rel\u00e8ve donc, \u00e0 l\u2019origine, d\u2019un projet anti\u00e9tatique d\u00e9lib\u00e9r\u00e9. Une telle d\u00e9marche n\u2019est pas imm\u00e9diatement ill\u00e9gitime. Elle peut s\u2019inscrire dans l\u2019h\u00e9ritage de Max Stirner et de son ouvrage <em>L\u2019unique et la propri\u00e9t\u00e9<\/em> (1845) qui participera \u00e0 l\u2019\u00e9mergence de l\u2019anarchisme radical. En tout \u00e9tat de cause, l\u2019anti\u00e9tatisme implicite \u00e0 la <em>blockchain<\/em> rencontre la sympathie des milieux d\u2019affaires am\u00e9ricains, au premier rang desquels les fr\u00e8res Koch, grands d\u00e9fenseurs de l\u2019ultralib\u00e9ralisme.<\/p>\n<p>Les r\u00e9dacteurs de la fiche Wikip\u00e9dia consacr\u00e9e \u00e0 Ayn Rand (1905-1982), porte-drapeau du libertarianisme ultralib\u00e9ral, s\u2019\u00e9tonnent que, \u00ab\u00a0malgr\u00e9 sa consid\u00e9rable popularit\u00e9 hors du champ acad\u00e9mique, ses travaux ne sont g\u00e9n\u00e9ralement pas comment\u00e9s par la plupart des philosophes\u00a0\u00bb. Un tel \u00e9tonnement est sans fondement. L\u2019\u0153uvre d\u2019Ayn Rand n\u2019appartient pas \u00e0 la philosophie \u2013 ou pour le moins elle ne rel\u00e8ve que d\u2019une <em>philosophie spontan\u00e9e<\/em> : ne disposant d\u2019aucune dimension critique ou th\u00e9orique, elle est une vue du sens commun forg\u00e9 par la pratique des hommes et des femmes d\u2019affaires.<\/p>\n<p>La <em>blockchain<\/em>\u00a0a \u00e9t\u00e9, par ailleurs, activement promue par les trafiquants d\u2019armes ou de drogue, aboutissant \u00e0 la mise en ligne de la Silk Road o\u00f9 tous produits et prestations illicites \u00e9taient disponibles. Le cr\u00e9ateur de ce site a pu \u00eatre arr\u00eat\u00e9 gr\u00e2ce \u00e0 la proposition qu\u2019il avait accept\u00e9e d\u2019un contrat visant \u00e0 \u00e9liminer un de ses concurrents. La p\u00e8gre y a donc vu une opportunit\u00e9 de cr\u00e9er un environnement financier autonome, d\u00e9tach\u00e9 de toute instance \u00e9tatique.<\/p>\n<p>La <em>blockchain<\/em> ne saurait, malgr\u00e9 la volont\u00e9 des banques individuelles, \u00eatre autoris\u00e9e par les \u00c9tats pour des raisons qu\u2019ils peuvent difficilement rendre publiques : emp\u00eacher pr\u00e9cis\u00e9ment l\u2019apparition d\u2019un circuit de l\u2019argent qui permettrait \u00e0 la p\u00e8gre, aux mafias et aux terroristes de trafiquer en toute qui\u00e9tude \u00e0 l\u2019abri de tout regard.<\/p>\n<p>Si les paradis fiscaux permettent de soustraire \u00e0 l\u2019administration fiscale certains revenus, ils permettent \u00e9galement aux \u00e9tats de n\u00e9gocier avec les preneurs d\u2019otages en toute discr\u00e9tion. Ils autorisent enfin un certain contr\u00f4le de l\u2019argent sale. Cette fonction officieuse est essentielle du fait que les \u00c9tats refusent de prendre position une fois pour toutes sur les probl\u00e8mes moraux d\u2019apparence insolubles que sont les pots-de-vin, la prostitution, le trafic d\u2019armes et de drogue. Les \u00c9tats ne permettront donc jamais l\u2019av\u00e8nement d\u2019un circuit autonome et s\u00fbr de l\u2019argent qui les destituerait de leur pouvoir de surveillance.<\/p>\n<h2><strong>XVIII- La <em>collapsologie<\/em><\/strong><\/h2>\n<p><strong>Franck CORMERAIS<\/strong><\/p>\n<p>Comment envisagez-vous l\u2019<em>anthropologie des savoirs<\/em> aujourd\u2019hui\u00a0? Est-il n\u00e9cessaire d\u2019ouvrir un nouveau champ d\u2019\u00e9tude transdisciplinaire sur le mod\u00e8le du savoir collectif que vous avez \u00e9voqu\u00e9 pr\u00e9c\u00e9demment\u00a0?<\/p>\n<p><strong>Paul JORION<\/strong><\/p>\n<p>J\u2019ai r\u00e9cemment donn\u00e9 une conf\u00e9rence \u00e0 l\u2019Institut des \u00c9tudes Avanc\u00e9es de Nantes autour de la notion de <em>collapsologie<\/em>. Essentiellement d\u00e9velopp\u00e9e dans le monde anglo-saxon \u00e0 partir des ouvrages de Joseph A. Tainter (<em>The Collapse of Complex Societies<\/em>, 1988) et de Jared Diamond (<em>Collapse<\/em>, 2005), elle d\u00e9crit une logique de l\u2019effondrement historique des soci\u00e9t\u00e9s n\u2019ayant pas pu r\u00e9soudre l\u2019un de leurs probl\u00e8mes vitaux. Rappelons que nos soci\u00e9t\u00e9s sont aujourd\u2019hui confront\u00e9es \u00e0 une combinaison de trois de ces probl\u00e8mes,\u00a0constituant un\u00a0<em>soliton<\/em> devenu ind\u00e9composable : la d\u00e9gradation et la destruction environnementale, la complexit\u00e9 non-ma\u00eetris\u00e9e, accompagn\u00e9e du\u00a0transfert de nos d\u00e9cisions vitales \u00e0 l\u2019ordinateur, enfin\u00a0notre syst\u00e8me \u00e9conomique et financier \u00e0 la d\u00e9rive, dont nous connaissons les rem\u00e8des\u00a0mais que les\u00a0pr\u00e9occupations court-termistes ax\u00e9es sur le\u00a0profit de quelques individus puissants\u00a0interdisent d\u2019appliquer.<\/p>\n<p>Si ce risque m\u00e9rite d\u2019\u00eatre pes\u00e9 en soi, l\u2019int\u00e9r\u00eat de la <em>collapsologie<\/em> r\u00e9side plus particuli\u00e8rement dans le regard original qu\u2019elle propose en ce qu\u2019il d\u00e9passe celui de l\u2019anthropologie. La m\u00e9thodologie habituelle des enqu\u00eates de terrain a pour cons\u00e9quence de taire un certain nombre de donn\u00e9es d\u00e8s lors qu\u2019elles sont partag\u00e9es entre l\u2019observateur et la population d\u2019\u00e9tude. L\u2019anthropologue ne remarquera pas, au fil de ses \u00e9tudes, que les hommes ont besoin d\u2019oxyg\u00e8ne pour vivre l\u00e0 o\u00f9 la <em>collapsologie<\/em> rel\u00e8vera cette n\u00e9cessit\u00e9 en priorit\u00e9, d\u2019autant plus que les robots n\u2019y sont pas soumis. L\u2019astronome britannique Martin Rees envisage les cons\u00e9quences de la raret\u00e9 des ressources naturelles de mani\u00e8re radicale lorsqu\u2019il rappelle qu\u2019il est impossible de concevoir une plan\u00e8te offrant un acc\u00e8s ind\u00e9fini \u00e0 l\u2019oxyg\u00e8ne. Une fois pris en compte ce param\u00e8tre, la posture anthropologique, faisant fi de cette contrainte, appara\u00eet comme insuffisante. Ainsi, envisager le remplacement \u00e9ventuel de l\u2019homme par la machine permet de prendre un recul f\u00e9cond par rapport \u00e0 la posture anthropologique et par rapport \u00e0 l\u2019humanit\u00e9 elle-m\u00eame.<\/p>\n<h2><strong>XIX- Notre comportement colonisateur<\/strong><\/h2>\n<p><strong>Franck CORMERAIS<\/strong><\/p>\n<p>Pour poursuivre la logique d\u2019arch\u00e9ologie des sciences humaines d\u00e9velopp\u00e9e par Foucault, le <em>posthumanisme<\/em> est consid\u00e9r\u00e9 comme porteur d\u2019une vision sp\u00e9cifique de l\u2019<em>anthropoc\u00e8ne<\/em> qui, de fait, sanctionne l\u2019obsolescence des divisions disciplinaires traditionnelles. Comment envisagez-vous leur restructuration\u00a0? Vous proposez, dans l\u2019un de vos ouvrages, de fonder une <em>psychosociologie<\/em> afin de d\u00e9passer l\u2019anthropologie.<\/p>\n<p><strong>Paul JORION<\/strong><\/p>\n<p>L\u00e9vi-Strauss m\u2019a incit\u00e9 \u00e0 devenir un anthropologue de la finance, persuad\u00e9 que cette posture aurait un jour une utilit\u00e9. Ce jour fut celui o\u00f9 s\u2019est dessin\u00e9e l\u2019imminence de la crise des <em>subprimes<\/em>.<\/p>\n<p>Notre esp\u00e8ce, comprise en un sens biologique pr\u00e9sente trois grands traits. Colonisatrice, elle envahit son environnement et le d\u00e9truit par n\u00e9gligence. Opportuniste, elle change tr\u00e8s rapidement de strat\u00e9gies lorsqu\u2019elle rencontre des difficult\u00e9s. Cette r\u00e9silience majeure est \u00e0 l\u2019origine de la multitude de technologies que nous avons invent\u00e9es, y compris les plus meurtri\u00e8res d\u2019entre elles au premier rang desquelles la bombe atomique. Enfin, elle est une esp\u00e8ce sociale.<\/p>\n<p>Le comportement colonisateur de l\u2019\u00eatre humain atteint ses limites\u00a0: la capacit\u00e9 de charge de notre esp\u00e8ce par rapport \u00e0 son environnement est presque \u00e9puis\u00e9e et ce, d\u2019autant plus que la population mondiale a \u00e9t\u00e9 multipli\u00e9e par quatre en un si\u00e8cle.<\/p>\n<p>Les hommes ont d\u00e9velopp\u00e9 un nombre impressionnant de technologies \u2013 commettant au passage des erreurs absolument catastrophiques\u00a0:\u00a0selon la logique marchande, d\u00e8s lors qu\u2019une invention trouve acheteur, elle deviendra\u00a0pr\u00e9sente sur le march\u00e9.\u00a0L\u2019inventivit\u00e9 et la versatilit\u00e9 qui d\u00e9coulent de l\u2019opportunisme manifest\u00e9 par l\u2019\u00eatre humain\u00a0lui ont\u00a0certes permis d\u2019allonger l\u2019esp\u00e9rance de vie mais \u00e9galement de cr\u00e9er des armes de destruction massive. Cet opportunisme n\u2019offrira-t-il pas, \u00e0 terme, des outils efficaces pour enfin ma\u00eetriser son\u00a0comportement colonisateur ?<\/p>\n<p>Une telle perspective permet de renverser la probl\u00e9matique. Il ne s\u2019agit plus de promouvoir une science purement d\u00e9sint\u00e9ress\u00e9e dont certaines d\u00e9couvertes font progresser, de mani\u00e8re accidentelle, les sciences appliqu\u00e9es. Notre d\u00e9fi serait au contraire de nous doter d\u2019outils capables de juguler les probl\u00e9matiques que pose notre comportement colonisateur.<\/p>\n<p>Notre essence d\u2019esp\u00e8ce animale sociale\u00a0compense, dans une certaine mesure, son comportement colonisateur et les d\u00e9bordements destructeurs de son\u00a0inventivit\u00e9 et de sa versatilit\u00e9. Toutefois, pour \u00eatre parfaitement efficiente, cette capacit\u00e9 doit \u00eatre canalis\u00e9e vers un mod\u00e8le \u00e9quivalent \u00e0 celui propre aux insectes sociaux. La question qu\u2019impose \u00e0 nous ce constat est la suivante\u00a0: souhaitons-nous fonder une \u00ab\u00a0soci\u00e9t\u00e9 termite\u00a0\u00bb, m\u00eame si celle-ci s\u2019impose comme la seule voie de salut imm\u00e9diate et au long terme ?<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">FIN<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<blockquote>\n<p>Ouvert aux commentaires.<\/p>\n<\/blockquote>\n<h2><strong>I- La \u00ab\u00a0mentalit\u00e9 primitive\u00a0\u00bb<\/strong><\/h2>\n<p><strong>Jacques Athanase GILBERT<\/strong><\/p>\n<p>Votre parcours est particuli\u00e8rement atypique, marqu\u00e9 en particulier par cette \u00e9tonnante transition du chercheur au blogueur. Au-del\u00e0, votre pens\u00e9e s\u2019enracine dans le champ de la transdisciplinarit\u00e9, empruntant \u00e0 la fois \u00e0 la philosophie, \u00e0 l\u2019anthropologie, \u00e0 la sociologie et \u00e0 l\u2019\u00e9conomie. Comment appr\u00e9hendez-vous cet itin\u00e9raire\u00a0?<\/p>\n","protected":false},"author":41,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[3,24,4489,4390,2597,1,307,2668,13,2138,21,1317,8,6,4,102],"tags":[1342,1319,1255,1965,828,4340,421,2764,1935,4984,103,359,4716,4985,97,3391,394,4991,1321,1776,2707,70,4987,948,506,240,155,4392,4391,1276,45,1226,1091,4998,877,464,2938,691,1387,4986,4375,4992,639,941,4988,4993,525,134,1743,42,804,1012,4995],"class_list":["post-88560","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-anthropologie","category-blog","category-chine","category-collapsologie","category-democratie-2","category-economie","category-finance","category-guerre-civile-numerique","category-intelligence-artificielle","category-linguistique-2","category-monnaie","category-numerique","category-philosophie-des-sciences","category-questions-essentielles","category-sociologie","category-travail","tag--comment-la-verite-et-la-realite-furent-inventees-","tag--la-guerre-civile-numerique-","tag--le-prix-","tag-les-pecheurs-dhouat","tag--mentalite-primitive-","tag-penser-tout-haut-leconomie-avec-keynes","tag-adam-smith","tag-allocation-universelle","tag-anella","tag-anthropologie-des-savoirs","tag-argent","tag-aristote","tag-blockchain","tag-chayanov","tag-claude-levi-strauss","tag-comportement-colonisateur","tag-comptabilite","tag-correlation","tag-david-ricardo","tag-edmund-leach","tag-edward-snowden","tag-formation-des-prix","tag-genevieve-delbos","tag-gratuite","tag-ile-de-houat","tag-interdiction-des-paris-sur-les-fluctuations-de-prix","tag-jacques-lacan","tag-jared-diamond","tag-joseph-a-tainter","tag-julian-assange","tag-karl-marx","tag-karl-polanyi","tag-keynes","tag-la-societe-termite","tag-la-crise-du-capitalisme-americain","tag-la-transmission-des-savoirs","tag-leon-walras","tag-lucien-levy-bruhl","tag-main-invisible","tag-marshall-sahlins","tag-martin-rees","tag-ordre-social","tag-philia","tag-principes-des-systemes-intelligents","tag-ralph-bulmer","tag-rarete","tag-robespierre","tag-silvio-gesell","tag-sismondi","tag-speculation","tag-valeur","tag-wikileaks","tag-yann-moulier-boutang"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/88560","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/users\/41"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=88560"}],"version-history":[{"count":6,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/88560\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":88617,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/88560\/revisions\/88617"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=88560"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=88560"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=88560"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}