{"id":88807,"date":"2016-09-02T15:18:59","date_gmt":"2016-09-02T13:18:59","guid":{"rendered":"http:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/?p=88807"},"modified":"2016-09-02T15:18:59","modified_gmt":"2016-09-02T13:18:59","slug":"parler-de-la-chine-un-exercice-de-funambule-par-dd-dh","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/2016\/09\/02\/parler-de-la-chine-un-exercice-de-funambule-par-dd-dh\/","title":{"rendered":"Parler de la Chine : un exercice de funambule ?, par DD &#038; DH"},"content":{"rendered":"<blockquote><p>Billet invit\u00e9.<\/p><\/blockquote>\n<p>Parler de la Chine, nommer avec des mots de chez nous les r\u00e9alit\u00e9s que ce nom recouvre, ne va d\u00e9cid\u00e9ment pas de soi. Entreprendre de le faire, quel que soit le biais par lequel on va \u00e0 l&rsquo;abordage de ce sujet et aussi sinc\u00e8res que soient la bonne foi et l&rsquo;honn\u00eatet\u00e9 intellectuelle qu&rsquo;on glisse dans son paquetage, comportera des dangers et des chausse-trappes. <!--more-->Un irr\u00e9pressible vertige, celui qui saisit quiconque se retrouve soudain au bord d&rsquo;un gouffre, m\u00eame si ce gouffre lui est familier, nous attend encore souvent au d\u00e9tour de la d\u00e9couverte d&rsquo;un livre de t\u00e9moignage d&rsquo;Occidental, en d\u00e9pit de plusieurs centaines d&rsquo;exp\u00e9riences de lecture du m\u00eame type. Cette fois-ci, c&rsquo;est \u00ab\u00a0<strong><u>L&rsquo;\u00e2me brid\u00e9e<\/u><\/strong>\u00a0\u00bb de <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Pierre_Pachet\" target=\"_blank\">Pierre Pachet<\/a> (2014 \u00c9d. Le bruit du temps) qui nous rappelle que l&rsquo;aventure n&rsquo;est pas sans risques, nous invitant du m\u00eame coup \u00e0 toujours plus de circonspection.<\/p>\n<p>Pierre Pachet (1937-2016, universitaire, essayiste et \u00e9crivain) est d\u00e9c\u00e9d\u00e9 en juin dernier et, comme &#8211;avouons-le&#8211; nous ne le connaissions gu\u00e8re, c&rsquo;est sa \u00ab\u00a0n\u00e9cro\u00a0\u00bb dans <u>Le Monde<\/u> qui nous a inform\u00e9s qu&rsquo;il s&rsquo;\u00e9tait passionn\u00e9 pour la Chine \u00e0 partir d&rsquo;un s\u00e9jour d&rsquo;universitaire \u00e0 P\u00e9kin en 2011 et avait \u00e9crit de cette passion. Incorrigiblement affam\u00e9s que nous sommes de tout ce que la Chine peut inspirer de commentaires, r\u00e9flexions, regards ou jugements \u00e0 nos contemporains, nous nous sommes pr\u00e9cipit\u00e9s. R\u00e9sultat ? Une lecture \u00e9clairante s&rsquo;il en est dans la mesure o\u00f9 elle rend criant le probl\u00e8me du bagage avec lequel on choisit de s&#8217;embarquer. Tous, absolument tous et personne n&rsquo;y \u00e9chappe, nous arrivons en Chine avec (comment faire autrement ?) notre propre cerveau format\u00e9 de longue date par la pens\u00e9e occidentale, quelques questionnements \u00e0 \u00e9lucider, des infos glan\u00e9es \u00e0 un ensemble de sources diverses et (malheureusement) pas mal de pr\u00e9jug\u00e9s. Tel est l&rsquo;in\u00e9vitable bagage commun \u00e0 l&#8217;embarquement. Mais certains voyageurs (et beaucoup de journalistes, h\u00e9las !) glissent en plus dans leur valise une grille de lecture pr\u00e9alablement cod\u00e9e et d\u00fbment orient\u00e9e dont ils attendent le d\u00e9cryptage miracle du r\u00e9el une fois sur place. C&rsquo;\u00e9tait le cas de Pierre Pachet.<\/p>\n<p>Saluons (sans ironie aucune) sa performance, \u00e0 savoir d\u00e9barquer pour la premi\u00e8re fois (mais sans doute y faut-il l&rsquo;\u00ab\u00a0innocence\u00a0\u00bb de la premi\u00e8re fois) \u00e0 P\u00e9kin avec deux mots-clefs : \u00ab\u00a0<em>la politique<\/em>\u00a0\u00bb et <em>\u00ab\u00a0l&rsquo;\u00e2me<\/em>\u00ab\u00a0. Soit deux mots aussi peu performatifs qu&rsquo;il est possible pour entrer dans l&rsquo;univers chinois. C&rsquo;est d&rsquo;ailleurs ce que lui font imm\u00e9diatement remarquer, estomaqu\u00e9s par cette d\u00e9marche \u00e0 contrepied, des Fran\u00e7ais sinologues rencontr\u00e9s sur place qui lui conseillent vivement de s&rsquo;int\u00e9resser plut\u00f4t au tao\u00efsme ! Mais Pachet est obs\u00e9d\u00e9 par la politique (sans doute ce mot fait-il \u00e9cran, \u00e0 son insu, \u00e0 un visc\u00e9ral anti totalitarisme, plus particuli\u00e8rement quand celui-ci est \u00ab\u00a0rouge\u00a0\u00bb !) et il ne d\u00e9mord pas d&rsquo;en faire son unique grille de lecture de ce qu&rsquo;il voit. Mais comme le propre de la politique chinoise est de se d\u00e9ployer dans une totale opacit\u00e9 et que l&rsquo;impr\u00e9gnation id\u00e9ologique qu&rsquo;il entend traquer est de l&rsquo;ordre de l&rsquo;invisible \u00e0 l&rsquo;\u0153il nu, faute de pouvoir visiter un camp de r\u00e9\u00e9ducation par le travail (pas pensable) ni m\u00eame de s&rsquo;approcher du lieu o\u00f9 les \u00ab\u00a0p\u00e9titionnaires\u00a0\u00bb, victimes en tout genre d&rsquo;abus de toute sorte, de tout le pays viennent essayer de faire filtrer leurs dol\u00e9ances jusqu&rsquo;au au sommet du pouvoir (fortement d\u00e9conseill\u00e9 par l&rsquo;amie p\u00e9kinoise qui le v\u00e9hicule), il en est r\u00e9duit \u00e0 ressasser ses frustrations en faisant tourner en boucle le terrible (et v\u00e9ridique !) film des drames, horreurs, crimes d&rsquo;\u00c9tat et violations du droit travers\u00e9s par la Chine depuis 60 ans.<\/p>\n<p>Absolument tout (\u00e0 l&rsquo;exception toutefois des consid\u00e9rations sur Falun gong et le Tibet o\u00f9 un gros b\u00e9mol serait de r\u00e8gle) ce qu&rsquo;il rappelle et d\u00e9plore est vrai. Sauf &#8230; qu&rsquo;il avait d\u00e9j\u00e0 ce dossier \u00e0 charge sous le bras \u00e0 Roissy et que tous les attendus \u00e9taient d\u00e9j\u00e0 l\u00e0 : dans le briefing de ses amis parisiens, tous proches de la dissidence chinoise, dans les films qu&rsquo;il avait vus (ses pr\u00e9f\u00e9r\u00e9s, ceux de Wang Bing, magnifiques, mais tr\u00e8s tr\u00e8s noirs) et dans les coupures de journaux qu&rsquo;il avait s\u00e9lectionn\u00e9es. Il n&rsquo;avait pas besoin de venir \u00e0 P\u00e9kin. Et m\u00eame voil\u00e0 qu&rsquo;\u00e0 P\u00e9kin tout \u00e9tait aussi vrai sans doute, mais beaucoup moins clair et qu&rsquo;il \u00e9tait victime d&rsquo;un sortil\u00e8ge : cette ville sans fleuve, plate, illisible, pollu\u00e9e, enlac\u00e9e par cinq p\u00e9riph\u00e9riques toujours encombr\u00e9s, qu&rsquo;il jugea hideuse de modernit\u00e9 et amput\u00e9e de son \u00ab\u00a0\u00e2me\u00a0\u00bb allait le captiver au point de l&rsquo;y ramener l&rsquo;ann\u00e9e suivante ! On n&rsquo;a jamais le dernier mot avec la Chine !<\/p>\n<p>Ne jetons la pierre \u00e0 personne car, en mal de mode d&#8217;emploi estampill\u00e9, nous y introduisons tous en contrebande quelque paire de lunettes teint\u00e9es propres \u00e0 filtrer ce que nous voulons voir. Et rien n&rsquo;y fait : cela dure depuis les missions des J\u00e9suites. Eux aussi avaient \u00e0 l&rsquo;aller comme dossier dans leur bagage la r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 une certaine st\u00e8le nestorienne du VII s. qui voulait que la Chine e\u00fbt t\u00f4t connu l&rsquo;\u00c9vangile ! Embrasser la totalit\u00e9 de la r\u00e9alit\u00e9 chinoise est une gageure pour le simple \u00ab\u00a0visiteur\u00a0\u00bb : trop d&rsquo;espace, trop de dur\u00e9e, trop d&rsquo;inconfort pour nos concepts ! L&rsquo;inventaire de la Chine est un de ces immenses puzzles de trois mille pi\u00e8ces : vers la fin, quand vous avez fourgu\u00e9 tous vos meubles pour lui faire de la place, vous vous apercevez que les pi\u00e8ces qui vous restent \u00e0 caser sont trop biscornues pour combler les derniers espaces vides, d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9ment vou\u00e9s \u00e0 le rester&#8230;<\/p>\n<p>Pierre Pachet (par ses origines slaves ?) se montre aussi tr\u00e8s pr\u00e9occup\u00e9 de l&rsquo;\u00e2me, laquelle hante r\u00e9solument tout son livre. Plusieurs dizaines d&rsquo;occurrences au fil du texte viennent conforter le titre qui joue sur le mot \u00ab\u00a0<em>brid\u00e9e<\/em>\u00ab\u00a0, car, pour Pierre Pachet d\u00e9barquant en Chine, il ne fait aucun doute que l&rsquo;\u00e2me collective de la Chine et celle de chacun de ses individus ne peuvent \u00eatre que jugul\u00e9es, voire annihil\u00e9es et comme dissoutes sous l&#8217;emprise tentaculaire permanente d&rsquo;un Parti-\u00c9tat comme le PCC. M\u00eame si le mot \u00ab\u00a0<em>\u00e2me<\/em>\u00a0\u00bb s&rsquo;acclimate mal au contexte chinois, la question qu&rsquo;il pose n&rsquo;est pas celle qu&rsquo;on peut \u00e9carter d&rsquo;un revers de main : quel est en effet le prix \u00e0 payer pour adapter sa conscience \u00e0 l&rsquo;accommodement quotidien avec un r\u00e9gime autocratique et opaque qui permet (aujourd&rsquo;hui) quelques libert\u00e9s, mais ne les garantit jamais ? Combien de temps les Chinois accepteront-ils de payer ce prix, dit autrement, combien de temps estimeront-ils que les compensations qu&rsquo;ils touchent en garantie de stabilit\u00e9 et en orgueilleuse satisfaction de voir la Chine \u00ab\u00a0grande et forte\u00a0\u00bb aux yeux du monde p\u00e8sent suffisamment lourd dans l&rsquo;autre plateau de la balance ? Sans doute sont-ce des questions que nous nous posons parce que nous sentons bien que nous-m\u00eames ne pourrions \u00e0 aucune condition \u00ab\u00a0\u00eatre chinois\u00a0\u00bb comme les Persans de Montesquieu attestaient dans leurs lettres qu&rsquo;ils ne pourraient \u00e0 aucun prix s&rsquo;imaginer fran\u00e7ais.<\/p>\n<p>Casse-t\u00eate chinois bien s\u00fbr ! En guise de titre d&rsquo;\u00e9pilogue \u00e0 son livre Pierre Pachet ose une inattendue et proprement \u00ab\u00a0renversante\u00a0\u00bb question : \u00ab\u00a0<em>En finir avec la politique<\/em> <em>?<\/em>\u00ab\u00a0. L&rsquo;exp\u00e9rience chinoise a-t-elle eu cet effet de faire exploser le d\u00e9codeur sur lequel il comptait par dessus tout ? Cela se pourrait bien car la Chine a le chic pour pulv\u00e9riser les munitions les plus s\u00fbres dont vous vous croyez arm\u00e9 ! Il glisse dans cet \u00e9pilogue un aveu assez touchant (celui d&rsquo;une capitulation en rase campagne ?) que nous citons in extenso parce que nous nous en sentons proches : \u00ab\u00a0<em>Elle (la passion politique) m&#8217;emp\u00eache d&rsquo;\u00eatre pleinement en contact avec la vie, avec mes sensations. Ce n&rsquo;est pas cela que j&rsquo;avais ramen\u00e9 de mes s\u00e9jours en Chine, mais des impressions vives, fra\u00eeches, color\u00e9es et savoureuses. Car peu \u00e0 peu la Chine est entr\u00e9e en moi, suscitant de fa\u00e7on inattendue mon amour et mon admiration pour la m\u00e9decine traditionnelle, les exercices du corps, les massages, l&rsquo;\u00e9criture, l&rsquo;art du pinceau, les fa\u00e7ons de cuisiner (le ravioli !), le Tao, le go\u00fbt du commerce, de la famille, du rire, la persistance d&rsquo;une culture mill\u00e9naire, les vieux lettr\u00e9s, les jeunes filles.\u00a0\u00bb<\/em> Un de plus tomb\u00e9 dans le pi\u00e8ge chinois, malgr\u00e9 son dossier de procureur !<\/p>\n<p>Nous-m\u00eames n&rsquo;imaginions pas, quand nous sommes all\u00e9s en Chine pour la premi\u00e8re fois (presque par hasard) il y a exactement quarante ans (du vivant de Mao ! avec les \u00ab\u00a0lunettes\u00a0\u00bb de ce temps-l\u00e0, c&rsquo;est dire !) que la s\u00e9duction de sa culture (le peu qui en filtrait sous l&rsquo;occultation quasi absolue du r\u00e8gne de la \u00ab\u00a0Bande des Quatre\u00a0\u00bb), que le go\u00fbt de se frotter \u00e0 une \u00e9nigme et l&rsquo;immensit\u00e9 du savoir \u00e0 engranger auraient prise sur nous au point de nous y ramener (en touristes) encore et encore, pratiquement chaque ann\u00e9e, avec la m\u00eame savouration des retrouvailles mais toujours autant de questions, en qu\u00eate sans fin de quelque chose (l&rsquo;essentiel ?) qui ne se laisse pas compl\u00e8tement prendre \u00e0 nos filets mais vaut probablement la peine de s&rsquo;obstiner&#8230; C&rsquo;est du moins le pari que nous faisons. Peut-\u00eatre est-ce seulement pour nous montrer dignes de la chance que nous avons eue de suivre in vivo et pas \u00e0 pas une extraordinaire mutation dont l&rsquo;essor s&rsquo;est propag\u00e9 pr\u00e9cis\u00e9ment au fil de ces quatre derni\u00e8res d\u00e9cennies.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<blockquote>\n<p>Billet invit\u00e9.<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Parler de la Chine, nommer avec des mots de chez nous les r\u00e9alit\u00e9s que ce nom recouvre, ne va d\u00e9cid\u00e9ment pas de soi. 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