{"id":88845,"date":"2016-09-03T21:04:47","date_gmt":"2016-09-03T19:04:47","guid":{"rendered":"http:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/?p=88845"},"modified":"2016-09-04T08:52:41","modified_gmt":"2016-09-04T06:52:41","slug":"pier-paolo-pasolini-projet-pour-un-film-sur-saint-paul-1968","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/2016\/09\/03\/pier-paolo-pasolini-projet-pour-un-film-sur-saint-paul-1968\/","title":{"rendered":"Pier Paolo Pasolini\u00a0: \u00ab\u00a0Projet pour un film sur saint Paul\u00a0\u00bb (1968)"},"content":{"rendered":"<p>De la m\u00eame mani\u00e8re qu&rsquo;il avait tourn\u00e9 en 1964 <em>L\u2019\u00c9vangile selon saint Mathieu<\/em>, consid\u00e9r\u00e9 aujourd\u2019hui selon l\u2019<u>Osservatore Romano<\/u> (le 22 juillet 2014), comme \u00ab\u00a0le meilleur film jamais fait sur J\u00e9sus\u00a0\u00bb et \u00ab\u00a0le symbole de l\u2019\u00c9glise mis\u00e9ricordieuse de Fran\u00e7ois\u00a0\u00bb, Pier Paolo Pasolini r\u00e9digea quatre ans plus tard le sc\u00e9nario d\u2019une vie de saint Paul. <!--more-->Il ne put cependant r\u00e9unir les fonds que le tournage aurait n\u00e9cessit\u00e9 : \u00ab Ce n\u2019est qu\u2019en 1974 que les producteurs s\u2019int\u00e9ress\u00e8rent s\u00e9rieusement \u00e0 l\u2019\u00e9ventualit\u00e9 de r\u00e9aliser ce projet. Mais tous furent d\u00e9courag\u00e9s par l\u2019ampleur des sommes \u00e0 investir pour un film aussi \u00ab\u00a0risqu\u00e9\u00a0\u00bb \u00bb (p. 13), comme l\u2019explique l&rsquo;introduction du livre consacr\u00e9 au projet, qui rassemble les notes que Pasolini avait r\u00e9dig\u00e9es.<\/p>\n<p>Pourquoi un film sur saint Paul ? En raison selon Pasolini de l\u2019actualit\u00e9 de la figure historique. Il \u00e9crit ceci :<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Il est certain que saint Paul a d\u00e9moli, de fa\u00e7on r\u00e9volutionnaire, avec la seule force de son message religieux, un mod\u00e8le de soci\u00e9t\u00e9 fond\u00e9 sur l\u2019in\u00e9galit\u00e9 sociale, l\u2019imp\u00e9rialisme et, surtout, l\u2019esclavagisme\u00a0\u00bb (p. 19).<\/p>\n<p>Actualit\u00e9 de saint Paul \u00e0 ce point pertinente que le po\u00e8te-r\u00e9alisateur italien, assassin\u00e9 en 1975, entendait r\u00e9aliser la gageure de situer l&rsquo;action de son film \u00e0 l&rsquo;\u00e9poque actuelle \u2013 \u00e0 quelques dizaines d&rsquo;ann\u00e9es pr\u00e8s \u2013 sans rien changer des mots de Paul de Tarse tels qu&rsquo;ils sont rapport\u00e9s dans ses <em>\u00c9p\u00eetres<\/em>\u00a0: \u00ab\u00a0\u2026 mon intention n\u2019est certes pas de d\u00e9vier ou alt\u00e9rer le verbe de saint Paul. Au contraire, comme pour <em>L\u2019\u00c9vangile selon saint Mathieu<\/em>, aucune des paroles prononc\u00e9es par Paul dans les dialogues de ce film ne sera invent\u00e9e ou reconstruite par analogie\u00a0\u00bb (p. 17).<\/p>\n<p>Ni sans rien changer non plus aux \u00e9pisodes de la vie de Paul Tarse tels qu&rsquo;on les trouve rapport\u00e9s dans les <em>Actes des ap\u00f4tres<\/em>, si ce n&rsquo;est modifier d&rsquo;un bloc l\u2019\u00e9poque \u00e0 laquelle ils se d\u00e9roulent pr\u00e9cis\u00e9ment, pour souligner que celle-ci est indiff\u00e9rente. Seul leur cadre est transpos\u00e9. Ainsi, J\u00e9rusalem, ville occup\u00e9e par les Romains devient dans le sc\u00e9nario de Pasolini, Paris occup\u00e9e par les Nazis, Rome, si\u00e8ge de la puissance occupante, devient New York (plut\u00f4t que Berlin), Ath\u00e8nes, repaire d&rsquo;intellectuels sympathisants du message de Paul mais moqueurs quand il invoque l&rsquo;au-del\u00e0 et autres \u00ab\u00a0superstitions \u00bb telles qu\u2019une pr\u00e9tendue r\u00e9surrection des morts, devient, cela va de soi, la Rome o\u00f9 Pasolini vit lui-m\u00eame.<\/p>\n<p>Pasolini raille gentiment les intellectuels romains qu\u2019il met en sc\u00e8ne, ambivalents \u00e0 l\u2019\u00e9gard de Paul, tout en laissant entendre qu&rsquo;il partage leur ambivalence envers le personnage, en particulier lorsque Paul verse dans la misogynie qui l\u2019a tant desservi vis-\u00e0-vis des modernes. Pasolini note par exemple\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Durant cette partie du discours, apr\u00e8s avoir \u00e9chang\u00e9 des regards de connivence, les \u00ab\u00a0intellectuels\u00a0\u00bb quittent discr\u00e8tement la salle, avec des sourires patients et ironiques \u2013 pour bien marquer, avec courtoisie, leur d\u00e9saccord\u2026\u00a0\u00bb (p. 112).<\/p>\n<p>Plus marqu\u00e9 encore, lorsque Paul pr\u00f4ne une soumission servile vis-\u00e0-vis de l&rsquo;autorit\u00e9 et qu\u2019il dit :<\/p>\n<p>\u00ab Que chacun se soumette aux autorit\u00e9s en charge. Car il n&rsquo;y a point d&rsquo;autorit\u00e9 qui ne vienne de Dieu. Si bien que celui qui r\u00e9siste \u00e0 l&rsquo;autorit\u00e9 se rebelle contre l&rsquo;ordre \u00e9tabli par Dieu. Et les rebelles se feront eux-m\u00eames condamner&#8230; \u00bb,<\/p>\n<p>Pasolini commente :<\/p>\n<p>\u00ab Au fur et \u00e0 mesure que Paul parle, l&rsquo;assembl\u00e9e, qui \u00e9tait venue l&rsquo;\u00e9couter avec amour, est d&rsquo;abord surprise, puis saisie de stupeur, et enfin, avec rage, se d\u00e9cha\u00eene, se met \u00e0 siffler, hurler et chanter \u00bb (p. 161).<\/p>\n<p>Alain Badiou, dans sa pr\u00e9face de la traduction fran\u00e7aise des notes de Pasolini, voit dans Paul une pr\u00e9figuration de L\u00e9nine (voire m\u00eame de Staline ou de Pol Pot, pourrait-on ajouter), en parall\u00e8le avec l&rsquo;assimilation, frappante aux yeux du spectateur de <em>L&rsquo;\u00c9vangile selon saint Mathieu,<\/em> de J\u00e9sus et de la figure moderne de Che Guevara devant la cam\u00e9ra de Pasolini :<\/p>\n<p>\u00ab Dans notre monde en effet, la v\u00e9rit\u00e9 ne peut faire son chemin qu&rsquo;en se prot\u00e9geant du dehors corrompu, et en instaurant, de l&rsquo;int\u00e9rieur de cette protection, une discipline de fer qui lui permet de \u00ab\u00a0sortir\u00a0\u00bb, de se tourner activement vers l&rsquo;ext\u00e9rieur, sans redouter de s&rsquo;y perdre. Tout le probl\u00e8me est que cette discipline \u2013 Paul en est ici, comme L\u00e9nine pour le communisme sous le nom de Parti, l&rsquo;inventeur, sous le nom d&rsquo;\u00c9glise \u2013, quoique totalement n\u00e9cessaire, est aussi tendanciellement incompatible avec la puret\u00e9 du Vrai. Rivalit\u00e9s, trahisons, luttes pour le pouvoir, routine, acceptation sournoise de la corruption ext\u00e9rieure sous le couvert du \u00ab\u00a0r\u00e9alisme\u00a0\u00bb pratique\u00a0: tout cela fait que le g\u00e9nie qui a cr\u00e9\u00e9 l&rsquo;\u00c9glise n&rsquo;y reconna\u00eet plus, ou tr\u00e8s difficilement, ce au nom de quoi il l&rsquo;a pr\u00e9cis\u00e9ment cr\u00e9\u00e9e \u00bb (pp. 9-10).<\/p>\n<p>Pasolini a lui-m\u00eame annonc\u00e9 une identification de ce type quand il \u00e9voque la d\u00e9rive quasi automatique de principes g\u00e9n\u00e9reux en dogmatisme autoritaire, en raison de la difficult\u00e9 d\u2019appliquer ces principes et de la n\u00e9cessit\u00e9 du coup d\u2019une organisation efficace, germe d\u2019un \u00ab\u00a0la fin justifie les moyens\u00a0\u00bb o\u00f9 cette fin justement se verra n\u00e9cessairement sacrifi\u00e9e.<\/p>\n<p>D&rsquo;o\u00f9 l&rsquo;ambigu\u00eft\u00e9 du film s&rsquo;il l&rsquo;avait r\u00e9alis\u00e9 : mettant en sc\u00e8ne le caract\u00e8re indispensable d\u2019une utopie salvatrice et la quasi impossibilit\u00e9 d\u2019une r\u00e9alisation pratique de celle-ci qui ne se termine pas en naufrage, sombrant in fine dans les travers contre lesquels elle s\u2019\u00e9tait pr\u00e9cis\u00e9ment \u00e9lev\u00e9e. Badiou constate l\u2019\u00e9vidence quand il \u00e9crit dans sa pr\u00e9face : \u00ab Pasolini n&rsquo;\u00e9tait gu\u00e8re optimiste quant \u00e0 la possible m\u00e9tamorphose de cet impossible-r\u00e9el en un monde qui aurait enfin un sens \u00bb, et il ajoute sur un mode lugubre\u00a0: \u00ab Avons-nous des raisons de l&rsquo;\u00eatre plus que lui ? \u00bb (p. 11).<\/p>\n<p>Le message d&rsquo;amour de J\u00e9sus, transmis par Paul, est irr\u00e9prochable en soi, mais il g\u00e9n\u00e8re son propre \u00e9chec en raison de l&rsquo;impossibilit\u00e9 de le transmettre sans une organisation qui le d\u00e9voiera in\u00e9vitablement, sans la cohorte de pr\u00eatres organis\u00e9s en \u00c9glise, qui le transformeront en cauchemar. Pasolini, sous l\u2019identit\u00e9 de l\u2019un de ses auditeurs, morig\u00e8ne Paul\u00a0: \u00ab\u00a0Mais pourquoi se refuse-t-il \u00e0 comprendre qu\u2019aujourd\u2019hui, ici, les codes ne peuvent plus exister, \u00eatre accept\u00e9s, m\u00eame s\u2019ils ont la pr\u00e9tention d\u2019\u00eatre des codes r\u00e9volutionnaires\u00a0? Pourquoi ne veut-il pas comprendre que le langage r\u00e9volutionnaire est quelque chose qui doit s\u2019inventer jour apr\u00e8s jour, que les formules qui naissent ne peuvent durer plus d\u2019un jour ou un mois\u00a0?\u00a0\u00bb \u00ab\u00a0En fait, il pr\u00eache en faveur d\u2019une \u00c9glise cl\u00e9ricale alors que, ici, si besoin d\u2019une \u00c9glise il y a, cette \u00c9glise ne peut \u00eatre qu\u2019\u0153cum\u00e9nique et ne peut enseigner que la r\u00e9sistance \u00e0 l\u2019autorit\u00e9, \u00e0 toute forme d\u2019autorit\u00e9\u00a0\u00bb (p. 163). Analyse sans concession \u00e0 laquelle rien ne doit \u00eatre ajout\u00e9.<\/p>\n<p>Et c\u2019est ce scepticisme radical qui justifie une astuce terrifiante \u00e0 laquelle Pasolini recourt dans son sc\u00e9nario : le secret du saint Luc qu\u2019il met en sc\u00e8ne.<\/p>\n<p>Saint Luc, r\u00e9dacteur de l&rsquo;un des \u00e9vangiles, mais aussi des <em>Actes des ap\u00f4tres<\/em>, qui pr\u00e9tend unifier en une histoire l\u00e9nifiante le conflit entre Pierre qui entend confiner la parole et le martyre de J\u00e9sus au r\u00e9cit parfaitement conforme \u00e0 la tradition juive d&rsquo;un proph\u00e8te \u00e9galement messie, et Paul assimilant J\u00e9sus \u00e0 une divinit\u00e9 consentant au sacrifice d\u2019elle-m\u00eame dans le martyre, en vue d\u2019une r\u00e9demption universelle du genre humain. Saint Luc, qui orchestre dans ses r\u00e9cits une histoire\u00a0qui tournera mal en d\u00e9pit de son d\u00e9but annonciateur d\u2019une authentique m\u00e9tamorphose de l\u2019homme. Saint Luc que Pasolini montre conf\u00e9rant en secret avec son ma\u00eetre, qui n\u2019est nul autre que Satan en personne :<\/p>\n<p>\u00ab Ajouter sc\u00e8ne infernale o\u00f9 Satan charge son envoy\u00e9 de devenir l&rsquo;incarnation de Luc qui, ayant termin\u00e9 la r\u00e9daction de son \u00c9vangile, commence \u00e0 \u00e9crire les <em>Actes des Ap\u00f4tres<\/em> (et Satan lui recommande de les \u00e9crire dans un style faux, euph\u00e9mique et officiel) \u00bb (p. 65). \u00ab\u00a0D\u00e9sormais, le but est pratiquement atteint. L\u2019\u00c9glise est fond\u00e9e. Le reste ne sera plus qu\u2019une longue agonie. Le Destin de Paul n\u2019int\u00e9resse pas Satan\u00a0: apr\u00e8s tout, qu\u2019il se sauve et qu\u2019il aille au paradis\u00a0\u00bb (p. 164).<\/p>\n<p>====================<br \/>\nPier Paolo Pasolini, <em>Saint Paul<\/em>, traduit de l\u2019italien par Giovanni Joppolo, pr\u00e9face d\u2019Alain Badiou, Caen\u00a0: \u00c9ditions NOUS 2013<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>De la m\u00eame mani\u00e8re qu&rsquo;il avait tourn\u00e9 en 1964 <em>L\u2019\u00c9vangile selon saint Mathieu<\/em>, consid\u00e9r\u00e9 aujourd\u2019hui selon l\u2019<u>Osservatore Romano<\/u> (le 22 juillet 2014), comme \u00ab\u00a0le meilleur film jamais fait sur J\u00e9sus\u00a0\u00bb et \u00ab\u00a0le symbole de l\u2019\u00c9glise mis\u00e9ricordieuse de Fran\u00e7ois\u00a0\u00bb, Pier Paolo Pasolini r\u00e9digea quatre ans plus tard le sc\u00e9nario d\u2019une vie de saint Paul. <\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[6,4802],"tags":[4803,1006,4964,5021,460],"class_list":["post-88845","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-questions-essentielles","category-qui-etions-nous","tag-qui-etions-nous-defense-et-illustration-du-genre-humain","tag-alain-badiou","tag-paul-de-tarse","tag-pier-paolo-pasolini","tag-religion"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/88845","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=88845"}],"version-history":[{"count":3,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/88845\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":88854,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/88845\/revisions\/88854"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=88845"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=88845"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=88845"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}