{"id":89149,"date":"2016-09-17T11:57:15","date_gmt":"2016-09-17T09:57:15","guid":{"rendered":"http:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/?p=89149"},"modified":"2016-09-17T11:57:15","modified_gmt":"2016-09-17T09:57:15","slug":"qui-est-donc-ce-wang-fuzhi-par-dd-dh","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/2016\/09\/17\/qui-est-donc-ce-wang-fuzhi-par-dd-dh\/","title":{"rendered":"Qui est donc ce Wang Fuzhi ?, par DD &#038; DH"},"content":{"rendered":"<blockquote><p>Billet invit\u00e9.<\/p><\/blockquote>\n<p>Ce n&rsquo;est pas nous qui mettons impromptu Wang Fuzhi sur le tapis, mais <a href=\"http:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/2016\/09\/13\/confucius-keynes-un-petit-clin-doeil\/\">Paul Jorion lui-m\u00eame qui se revendique dans la m\u00eame relation \u00e0 Keynes que Wang Fuzhi \u00e0 Confucius<\/a>, excellente occasion donc d&rsquo;\u00e9clairer (tr\u00e8s sommairement) l&rsquo;apport \u00e0 la pens\u00e9e chinoise de ce personnage consid\u00e9rable. <!--more-->Occasion d&rsquo;autant mieux venue que nous pourrons faire d&rsquo;une pierre deux coups et marquer ainsi \u00e0 notre fa\u00e7on l&rsquo;anniversaire de naissance de Confucius que la tradition a fix\u00e9 (arbitrairement bien s\u00fbr) le 28 septembre (en 551 avant notre \u00e8re). Depuis une vingtaine d&rsquo;ann\u00e9es, la Chine c\u00e9l\u00e8bre somptueusement cet anniversaire, en pr\u00e9sence des actuels descendants du clan, \u00e0 grand renfort de grandioses c\u00e9r\u00e9monies costum\u00e9es dans un style mi-culte officiel, mi-com\u00e9die musicale, dans les lieux m\u00eames qui ont vu na\u00eetre le Ma\u00eetre : \u00e0 Qufu, au Shandong o\u00f9 sa pr\u00e9sence est rest\u00e9e inscrite \u00e0 travers les mill\u00e9naires sous la forme d&rsquo;un temple colossal (le plus grand de Chine), de milliers de st\u00e8les, d&rsquo;une for\u00eat d&rsquo;arbres v\u00e9n\u00e9rables et du cimeti\u00e8re familial o\u00f9 ne reposent pas moins de 77 g\u00e9n\u00e9rations \u00e0 ce jour.<\/p>\n<p>Mais revenons \u00e0 notre Wang Fuzhi qui nous impose un grand bond dans le temps puisqu&rsquo;il nous transporte, lui, au XVIIe si\u00e8cle, soit 2000 ans plus tard. Rappelons, avant de nous aventurer plus avant, que le sujet semble terriblement dangereux puisque c&rsquo;est ce malheureux Wang Fuzhi qui fut, \u00e0 son corps d\u00e9fendant, le brandon mettant le feu aux poudres dans la fameuse \u00ab\u00a0Querelle Billeter-Jullien\u00a0\u00bb (sur laquelle nous ne reviendrons pas ici). Admettons qu&rsquo;il n&rsquo;est \u00e0 risques que pour les sinologues et, comme nous n&rsquo;en sommes pas, mettons-nous \u00e0 l&rsquo;ouvrage d&rsquo;un c\u0153ur all\u00e8gre&#8230;<\/p>\n<p>Deux ou trois \u00e9l\u00e9ments de biographie sont n\u00e9cessaires, on va voir pourquoi : Wang Fuzhi est n\u00e9 \u00e0 une des pires p\u00e9riodes qui se puissent imaginer, en 1619, en pleine d\u00e9cadence de la dynastie Ming quand le pouvoir imp\u00e9rial n&rsquo;a plus la moindre consistance, rong\u00e9 qu&rsquo;il est par la corruption, min\u00e9 par les luttes entre factions, totalement ruin\u00e9 par la gabegie sous toutes ses formes et surtout confisqu\u00e9, au nez et \u00e0 la barbe de l&#8217;empereur, par la multitude des eunuques qui peuplent le palais imp\u00e9rial et y font la pluie et le beau temps ! Cette d\u00e9composition attire des convoitises de charognards : les peuples tartares nomades du nord multiplient les incursions et, \u00e0 la faveur des insurrections populaires et de quelques f\u00e9lonies du c\u00f4t\u00e9 chinois, finissent par s&#8217;emparer de P\u00e9kin.<\/p>\n<p>C&rsquo;est en 1644, alors qu&rsquo;il a 25 ans et que le dernier Ming se pend au nord de la Cit\u00e9 Interdite, que le monde s&rsquo;\u00e9croule pour Wang Fuzhi : avec l&rsquo;av\u00e8nement d&rsquo;une dynastie mandchoue, il croit voir s&rsquo;effondrer deux mill\u00e9naires d&rsquo;une civilisation qu&rsquo;il a toujours sentie profond\u00e9ment et visc\u00e9ralement sienne. Apr\u00e8s quelques tentatives de r\u00e9sistance au sein de groupes rest\u00e9s fid\u00e8les aux Ming, puis un bref ralliement \u00e0 une caricature de cour rassembl\u00e9e par les derniers princes de la dynastie r\u00e9fugi\u00e9s au sud du pays, il d\u00e9cide de rentrer dans son Hunan natal pour une sorte de retraite forc\u00e9e. C&rsquo;est un homme bless\u00e9 et en col\u00e8re qui entreprend de traquer ce qui a gangr\u00e9n\u00e9 l&rsquo;\u00e9difice jusqu&rsquo;\u00e0 le faire tomber si bas. Wang Fuzhi est un confuc\u00e9en de pure souche pour qui les <u>Cinq Classiques<\/u> restent des guides s\u00fbrs et irr\u00e9prochables. Il a, outre Confucius lui-m\u00eame, un ma\u00eetre \u00e0 penser qui, dans ces temps de remise en question, l&rsquo;aide \u00e0 baliser sa r\u00e9flexion : c&rsquo;est Zhang Zai (1020-1078), un confuc\u00e9en de l&rsquo;\u00e9poque Song, auquel il ne cessera de se r\u00e9f\u00e9rer.<\/p>\n<p>Son Classique de pr\u00e9dilection est le <u>Zhouyi<\/u> ou <u>Yi Jing<\/u> (le Livre des Mutations) qu&rsquo;il analyse longuement, convaincu qu&rsquo;il y a l\u00e0 ce que la pens\u00e9e chinoise peut faire de mieux : la repr\u00e9sentation symbolique globale de l&rsquo;univers (tout et parties, visible comme invisible, au niveau cosmique comme au niveau des cr\u00e9atures, image de la marche du monde comme de la conduite de la vie humaine) en un r\u00e9sum\u00e9 \u00e9blouissant et limpide de 64 figures combinant, par groupes de 6, les lignes continues du <em>yang<\/em> et les lignes discontinues du <em>yin<\/em>. Il est contrari\u00e9 que des gens sans scrupules aient cru bon de le r\u00e9duire \u00e0 un livre de divination, comme il est f\u00e2ch\u00e9 (tout rouge cette fois !) contre ces pens\u00e9es affreusement h\u00e9t\u00e9rodoxes qui ont r\u00e9ussi \u00e0 \u00ab\u00a0contaminer\u00a0\u00bb le confucianisme : dans son collimateur les tao\u00efstes de l&rsquo;antiquit\u00e9 (les Laozi et Zhuangzi) \u00e0 qui il reproche d&rsquo;avoir ind\u00fbment hypostasi\u00e9 le \u00ab\u00a0<em>Dao<\/em>\u00a0\u00bb en en faisant abusivement un principe en surplomb du r\u00e9el, pratiquement divinis\u00e9 et suppos\u00e9 au dessus du Ciel lui-m\u00eame, alors que tout s&rsquo;explique si clairement dans l&rsquo;univers de fa\u00e7on immanente par le jeu perp\u00e9tuel et constamment en mouvement d&rsquo;\u00e9nergies <em>yin<\/em> et <em>yang<\/em>, \u00e9manations de l&rsquo;\u00e9nergie universelle (<em>qi<\/em>) et in\u00e9puisables sources de renouvellement du r\u00e9el (dont bien s\u00fbr fait partie le non visible) dot\u00e9es de leurs codes d&rsquo;organisation et de fonctionnement en va-et-vient (cf. le Yi Jing).<\/p>\n<p>Wang Fuzhi est un pur rationaliste qui se pr\u00e9occupe avant tout du concret et de la rationalit\u00e9 optimale des choses en ce monde-ci (de toute fa\u00e7on, il n&rsquo;y en a pas d&rsquo;autre), aussi bien dans le domaine physique que dans celui de la morale. Dans ce domaine de la conduite de l&rsquo;homme de bien (<em>junzi<\/em>), il tient aux rites en bon confuc\u00e9en qui se respecte, selon le principe que \u00ab\u00a0l&rsquo;ext\u00e9rieur\u00a0\u00bb conditionne \u00ab\u00a0l&rsquo;int\u00e9rieur\u00a0\u00bb, mais le crit\u00e8re qu&rsquo;il choisit comme pierre de touche du degr\u00e9 de conformit\u00e9 d&rsquo;un individu aux exigences de bonne conduite est sa contribution au bien public, autrement dit son souci de l&rsquo; int\u00e9r\u00eat g\u00e9n\u00e9ral mesur\u00e9 \u00e0 ses r\u00e9sultats.<\/p>\n<p>Dans son combat contre toutes les formes d&rsquo;irrationnel, il se gausse des pr\u00e9tentions \u00e0 l&rsquo;immortalit\u00e9 par toutes sortes de pratiques peu ou prou \u00e0 base d&rsquo;alchimie des tao\u00efstes, mais ses pires b\u00eates noires sont \u00e9videmment les bouddhistes ! A ses yeux, ceux-ci sont de dangereux charlatans manipulateurs selon qui tout ce qu&rsquo;on appelle \u00ab\u00a0r\u00e9el\u00a0\u00bb ne serait qu&rsquo;illusion et qui v\u00e9hiculent le message le plus malfaisant qui soit puisqu&rsquo;il contredit le plus \u00e9l\u00e9mentaire bon sens et contrevient de fa\u00e7on outrageante \u00e0 la raison !<\/p>\n<p>Si ces pernicieuses doctrines ont pu propager leurs erreurs et trouver des adeptes, c&rsquo;est que le confucianisme n&rsquo;a pas \u00e9t\u00e9 de taille \u00e0 leur r\u00e9sister avec assez de force. M\u00eame s&rsquo;il admire les penseurs du n\u00e9o-confucianisme (en particulier Zhang Zai, comme on l&rsquo;a dit) de l&rsquo;\u00e9poque des Song, il m\u00e9dite sur le fait que cette dynastie pourtant confuc\u00e9enne a connu la honte de perdre la Chine et l&rsquo;a livr\u00e9e aux Mongols (dynastie des Yuan 1279-1368).<\/p>\n<p>Au fil de ces si\u00e8cles du d\u00e9but du second mill\u00e9naire o\u00f9 se met en place la syst\u00e9matisation des concours d&rsquo;acc\u00e8s au mandarinat, le corpus des <u>Cinq Classiques<\/u> et des <u>Quatre Grands Livres<\/u> est devenu l&rsquo;objet d&rsquo;un \u00ab\u00a0bachotage\u00a0\u00bb pas toujours tr\u00e8s \u00e9clair\u00e9 ni \u00e9mancipateur et la doctrine reine a eu tendance \u00e0 se momifier peu \u00e0 peu sous le conformisme et les gloses au point de perdre parfois la \u00ab\u00a0<em>substantifique moelle<\/em>\u00a0\u00bb dont parlait Rabelais qui s&rsquo;y connaissait en scolastique !<\/p>\n<p>Wang Fuzhi d\u00e9plore cet ab\u00e2tardissement, comprend que le canon doit se r\u00e9g\u00e9n\u00e9rer pour garder son efficacit\u00e9, c&rsquo;est pourquoi il s&rsquo;est donn\u00e9 pour t\u00e2che de ressusciter pour son temps un confucianisme purifi\u00e9, revigor\u00e9 et, de nouveau, comme c&rsquo;\u00e9tait le cas au temps de son fondateur, en lien et prise directe avec l&rsquo;Histoire, domaine auquel il attache plus d&rsquo; importance que ne le font g\u00e9n\u00e9ralement les penseurs chinois.<\/p>\n<p>Malheureusement il est un proscrit volontaire, en froid (c&rsquo;est le moins qu&rsquo;on puisse dire) avec la dynastie r\u00e9gnante et, aussi longtemps que durera cette dynastie des Qing, c&rsquo;est \u00e0 dire jusqu&rsquo;en 1911, il ne sera gu\u00e8re proph\u00e8te en son pays et sa pens\u00e9e et ses \u00e9crits n&rsquo;auront pas le rayonnement qu&rsquo;ils m\u00e9ritaient. Aussi bien \u00e9tait-ce aux lointaines g\u00e9n\u00e9rations futures qu&rsquo;il songeait en esp\u00e9rant \u00ab\u00a0sauver\u00a0\u00bb la civilisation chinoise, inassimilable \u00e0 ses yeux par les usurpateurs vou\u00e9s \u00e0 rester des \u00ab\u00a0barbares\u00a0\u00bb (c&rsquo;est son c\u00f4t\u00e9 Eric Zemmour !), afin qu&rsquo;en subsist\u00e2t au moins la quintessence. But atteint, non ?<\/p>\n<p>===============================<br \/>\n<strong>Pour en savoir (beaucoup) plus sur Wang Fuzhi<\/strong>, deux ouvrages fondamentaux<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0<u>La raison des choses &#8211; Essai sur la philosophie de Wang Fuzhi (1619-1692)\u00a0\u00bb<\/u> Jacques GERNET<br \/>\nEd. Gallimard NRF Coll. Biblioth\u00e8que de philosophie 2005<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0<u>Proc\u00e8s ou cr\u00e9ation &#8211; Une introduction \u00e0 la pens\u00e9e des lettr\u00e9s chinois<\/u>\u00a0\u00bb Fran\u00e7ois JULLIEN<br \/>\nEd. du Seuil 1989, r\u00e9\u00e9d. 2016 Points Seuil Poche<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<blockquote>\n<p>Billet invit\u00e9.<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Ce n&rsquo;est pas nous qui mettons impromptu Wang Fuzhi sur le tapis, mais <a href=\"http:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/2016\/09\/13\/confucius-keynes-un-petit-clin-doeil\/\">Paul Jorion lui-m\u00eame qui se revendique dans la m\u00eame relation \u00e0 Keynes que Wang Fuzhi \u00e0 Confucius<\/a>, excellente occasion donc d&rsquo;\u00e9clairer (tr\u00e8s sommairement) l&rsquo;apport \u00e0 la pens\u00e9e chinoise de ce personnage consid\u00e9rable. <\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_crdt_document":"","footnotes":""},"categories":[4489],"tags":[4490,5041],"class_list":["post-89149","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-chine","tag-confucius","tag-wang-fuzhi"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/89149","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=89149"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/89149\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":89150,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/89149\/revisions\/89150"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=89149"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=89149"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=89149"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}