{"id":89539,"date":"2016-10-03T12:47:47","date_gmt":"2016-10-03T10:47:47","guid":{"rendered":"http:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/?p=89539"},"modified":"2016-10-03T12:49:35","modified_gmt":"2016-10-03T10:49:35","slug":"piqure-de-rappel-letat-providence-et-la-croissance-le-22-octobre-2015","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/2016\/10\/03\/piqure-de-rappel-letat-providence-et-la-croissance-le-22-octobre-2015\/","title":{"rendered":"Piq\u00fbre de rappel : L\u2019\u00c9tat-providence et la croissance, le 22 octobre 2015"},"content":{"rendered":"<blockquote><p>Version longue de ma chronique publi\u00e9e dans Trends-Tendances en date du 22 octobre 2015.<\/p><\/blockquote>\n<p>Les \u00c9tats-Unis et le Canada n&rsquo;avaient pas connu la guerre sur leur territoire propre (si l&rsquo;on excepte le bombardement par les Japonais de la flotte de guerre am\u00e9ricaine \u00e0 Pearl Harbor \u00e0 Hawa\u00ef en d\u00e9cembre 1941). Au sortir de la Seconde guerre mondiale, ces deux pays sont d\u00e9mesur\u00e9ment riches par rapport aux autres nations. <!--more-->Ancrer les monnaies \u00e0 l&rsquo;or ou \u00e0 une monnaie elle-m\u00eame ancr\u00e9e \u00e0 l&rsquo;or est l\u2019option qui a la pr\u00e9f\u00e9rence des \u00c9tats-Unis lors de la conf\u00e9rence internationale de Bretton Woods dans le New Hampshire en 1944. Face \u00e0 elle, Keynes d\u00e9fend l&rsquo;option britannique : un syst\u00e8me mon\u00e9taire international fond\u00e9 sur les \u00e9changes \u00e9galitaires entre nations, relations susceptibles d\u2019\u00eatre r\u00e9\u00e9quilibr\u00e9es chaque ann\u00e9e par la r\u00e9\u00e9valuation ou la d\u00e9valuation des monnaies nationales, et disposant d\u2019une monnaie de compte commune\u00a0: le <em>bancor<\/em>. C\u2019est l&rsquo;option am\u00e9ricaine qui l&#8217;emporte : la formule choisie sp\u00e9cifie que chaque pays qui le souhaite pourra ancrer sa monnaie \u00e0 l&rsquo;or, mais chacun sait que seuls les \u00c9tats-Unis sont suffisamment riches pour adopter cette approche, du coup, l\u2019ensemble des autres monnaies d\u00e9termineront leur prix gr\u00e2ce \u00e0 un taux de change fixe par rapport au dollar am\u00e9ricain.<\/p>\n<p>Sur la p\u00e9riode qui s\u2019\u00e9tend de 1948 \u00e0 1952, le Plan Marshall dispense g\u00e9n\u00e9reusement un don des \u00c9tats-Unis \u00e9quivalent \u00e0 114 milliards d\u2019euros d\u2019aujourd\u2019hui. Propos\u00e9 \u00e9galement \u00e0 l\u2019URSS qui le repousse, il relance l\u2019\u00e9conomie des pays occidentaux qui cautionnent le plan et contribue \u00e0 enrayer l&rsquo;expansion de la sph\u00e8re d&rsquo;influence russe.<\/p>\n<p>La reconstruction met l&rsquo;Europe au travail. L\u2019Am\u00e9rique, \u00e0 travers l&rsquo;OTAN, veille \u00e0 la protection des fronti\u00e8res des nations qui sont de fait ses satellites, comme on parle \u00e0 l\u2019\u00e9poque des \u00ab\u00a0satellites de l\u2019URSS\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Mais une contradiction est inscrite au sein du syst\u00e8me mon\u00e9taire mis en place \u00e0 Bretton Woods\u00a0: le \u00ab dilemme de Triffin \u00bb, du nom de l\u2019\u00e9conomiste belge Robert Triffin. Celui-ci a attir\u00e9 l\u2019attention sur le fait qu\u2019une monnaie ne peut repr\u00e9senter impun\u00e9ment deux richesses distinctes, en l&rsquo;occurrence, celle des \u00c9tats-Unis et celle des nations utilisant le dollar comme monnaie de r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur du territoire am\u00e9ricain. Encourag\u00e9 par la Grande-Bretagne qui y trouve son compte dans le r\u00f4le de chef d\u2019orchestre, le march\u00e9 des \u00ab eurodollars \u00bb\u00a0: les dollars en circulation en-dehors des \u00c9tats-Unis, prend son autonomie et son essor.<\/p>\n<p>Il s\u2019av\u00e8re que \u00ab\u00a0d\u00e9fendre le monde libre \u00bb : la sph\u00e8re d&rsquo;influence des \u00c9tats-Unis dans le cadre de la Guerre froide, est de plus en plus co\u00fbteux. Nixon d\u00e9nonce l&rsquo;accord de Bretton Woods en 1971 alors que la guerre au Vietnam, au Cambodge et au Laos, \u00e9puise les ressources pourtant immenses des \u00c9tats-Unis.<\/p>\n<p>En 1944, dans le bras de fer qui l\u2019opposait \u00e0 une Grande-Bretagne exsangue, l\u2019Am\u00e9rique l&rsquo;avait emport\u00e9. Mais il restait des atouts \u00e0 la Grande-Bretagne : son empire colonial. Celui-ci ne tarderait pas \u00e0 s&rsquo;effriter mais le Commonwealth liant les anciennes colonies \u00e0 la m\u00e9tropole d\u2019autrefois, survivrait, et la City demeurerait le centre d&rsquo;un empire financier o\u00f9 les plus petites d\u00e9pendances ne tarderaient pas \u00e0 constituer les \u00e9l\u00e9ments d&rsquo;un archipel de moins-disant juridique, offrant l\u2019infrastructure permettant l&rsquo;\u00e9closion de futurs havres fiscaux ainsi que le moyen pratique pour les grandes puissances de jeter un \u0153il discret sur la r\u00e9injection de l&rsquo;argent sale dans le circuit l\u00e9gal.<\/p>\n<p>L&rsquo;\u00c9tat-providence \u00e9tait n\u00e9 quant \u00e0 lui en Allemagne sous Bismarck qui craignait une r\u00e9volution d\u2019inspiration marxiste. William Beveridge en Grande-Bretagne l&rsquo;avait codifi\u00e9 dans un rapport fameux en 1942. Entre-temps, les cong\u00e9s pay\u00e9s avaient conquis l&rsquo;Europe. L\u2019\u00c9tat-providence n&rsquo;\u00e9tait cependant pas inscrit dans la r\u00e9alit\u00e9 \u00e9conomique elle-m\u00eame. Les salaires sont comptabilis\u00e9s en effet comme co\u00fbts devant \u00eatre r\u00e9duits \u00e0 tout prix, tandis que les bonus des industriels et les dividendes des actionnaires sont vus comme parts de b\u00e9n\u00e9fices devant eux \u00eatre maximis\u00e9s co\u00fbte que co\u00fbte. Dans ce cadre, les d\u00e9penses de l&rsquo;\u00c9tat-providence sont ponctionn\u00e9es sur la croissance, mais seulement une fois servis les d\u00e9tenteurs de capital et les dirigeants d&rsquo;entreprises.<\/p>\n<p>En octobre\u00a01973, \u00e0 la suite de la guerre isra\u00e9lo-arabe, les pays de l\u2019OPEP augmentent le prix du p\u00e9trole de 70% et imposent un embargo aux \u00c9tats-Unis et aux Pays-Bas\u00a0; une seconde augmentation a lieu deux mois plus tard, qui multiplie de fait par quatre le prix du p\u00e9trole par rapport au niveau qui \u00e9tait le sien avant les hostilit\u00e9s. Ce choc p\u00e9trolier, dans un contexte o\u00f9 la richesse due \u00e0 la reconstruction montre des signes d&rsquo;essoufflement, met un point d&rsquo;arr\u00eat aux Trente Glorieuses. \u00c0 partir de ce moment, la protection sociale dans les pays occidentaux se retrouve en position d\u00e9fensive.<\/p>\n<p>Pour tenter de maintenir l\u2019\u00c9tat-providence, les \u00c9tats commencent \u00e0 s&rsquo;endetter. Ils encouragent alors petit \u00e0 petit la privatisation de la protection sociale : les retraites compl\u00e9mentaires apparaissent : l\u2019assurance-vie, l&rsquo;assurance maladie-invalidit\u00e9 recule, l\u2019intervention n\u00e9cessaire des mutuelles progresse, jusqu\u2019\u00e0 devenir obligatoire. La protection sociale devient tributaire de la bonne sant\u00e9 des march\u00e9s financiers\u00a0: on dore la pilule en tentant de pr\u00e9senter \u00e0 la population cette r\u00e9gression massive sous un jour favorable\u00a0: on lui affirme qu\u2019elle se \u00ab\u00a0responsabilise\u00a0\u00bb et que le contr\u00f4le qu\u2019elle exerce sur sa propre vie s\u2019accro\u00eet. Mais de plus en plus oblig\u00e9s de recourir aux march\u00e9s des capitaux, les \u00c9tats s&rsquo;exposent \u00e0 la notation de leur risque de cr\u00e9dit, qui d\u00e9bouche sur une augmentation du co\u00fbt de leurs emprunts, et \u00e0 l\u2019\u00e9valuation de leur gestion budg\u00e9taire selon les m\u00eames crit\u00e8res qu\u2019une entreprise commerciale.<\/p>\n<p>Le co\u00fbt de la crise des subprimes est consid\u00e9rable\u00a0: 8% du PIB pour la zone euro\u00a0; \u00e0 l\u2019automne 2015, 3,3% des 8% avaient \u00e9t\u00e9 r\u00e9cup\u00e9r\u00e9s mais l\u2019ardoise se montait encore \u00e0 4,7% du PIB. Les garanties explicites des \u00c9tats de la zone euro au secteur financier \u00e9quivalaient en 2014 \u00e0 2,7 points de PIB. La dette souveraine des pays s\u2019\u00e9tait aggrav\u00e9e en moyenne sur la zone, de 4,8% de PIB\u00a0(BCE 2015\u00a0: 74).<\/p>\n<p>La sp\u00e9culation par le biais de l\u2019instrument financier d\u00e9riv\u00e9 qu\u2019est le <em>Credit-default Swap<\/em> (CDS), permet qu&rsquo;un double m\u00e9canisme joue simultan\u00e9ment sur la notation de la dette souveraine : d\u2019une part, l&rsquo;\u00e9valuation actuaire du risque de cr\u00e9dit, objective parce qu\u2019en termes de probabilit\u00e9 fond\u00e9e sur la fr\u00e9quence des pertes observ\u00e9es dans le pass\u00e9, et d\u2019autre part, l&rsquo;offre et la demande pour l&rsquo;assurance elle-m\u00eame et ceci, que celui qui la contracte soit v\u00e9ritablement expos\u00e9 ou non au risque de cr\u00e9dit parce qu\u2019il d\u00e9tient des obligations dont le principal pourrait \u00e9ventuellement ne pas \u00eatre rembours\u00e9 par un \u00c9tat en d\u00e9faut (Paul Jorion, <a href=\"http:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/?s=Penser+tout+haut+l%27%C3%A9conomie+avec+Keynes\" target=\"_blank\">Penser tout haut l&rsquo;\u00e9conomie avec Keynes<\/a>, 2015\u00a0: 228-243), si bien qu\u2019un pays en difficult\u00e9 est m\u00e9caniquement condamn\u00e9\u00a0: le risque de cr\u00e9dit de sa dette est \u00e9valu\u00e9 non pas seulement selon des crit\u00e8res objectifs mais aussi \u00e0 partir du montant de la prime du CDS, qui augmente lui si la demande vis-\u00e0-vis du contrat \u2013 dont une composante est purement sp\u00e9culative \u2013 cro\u00eet.<\/p>\n<p>Au sein de la zone euro, l\u2019une des conditions du fonctionnement d&rsquo;une monnaie commune n&rsquo;a jamais \u00e9t\u00e9 remplie : la mutualisation de la dette souveraine. Du coup, le co\u00fbt du financement de chacun des pays se diversifie : un euro grec, victime de la sp\u00e9culation qui vient d\u00e9multiplier l\u2019\u00e9valuation objective de la faiblesse financi\u00e8re intrins\u00e8que de la nation, cesse de valoir autant qu&rsquo;un euro allemand. La zone euro est \u00e9cartel\u00e9e par des forces centrifuges.<\/p>\n<p>La situation en Europe s\u2019aggrave encore du fait de la crise des r\u00e9fugi\u00e9s\u00a0car le monde entier se retrouve engag\u00e9 collat\u00e9ralement et \u00e0 son corps d\u00e9fendant \u00e0 prendre parti dans le schisme pourtant mill\u00e9naire de l&rsquo;Islam opposant Sunnites et Chiites.<\/p>\n<p>La solution existe cependant : il faut d\u2019une part d\u00e9connecter l&rsquo;\u00c9tat-providence de la n\u00e9cessit\u00e9 de la croissance, en inscrivant directement le premier dans les institutions en instaurant une redistribution \u00e9quitable de la nouvelle richesse cr\u00e9\u00e9e, et ceci, que celle-ci soit conjoncturellement abondante ou m\u00e9diocre. Un juste partage exige la remise en cause des r\u00e8gles comptables qui traitent les salaires comme des co\u00fbts et les bonus de la direction et les dividendes des actionnaires comme des parts de b\u00e9n\u00e9fices, pour les consid\u00e9rer tous ensemble comme des avances faites au m\u00eame titre \u00e0 la production de marchandises ou de services. Il faut, d\u2019autre part, mettre en place un nouveau syst\u00e8me mon\u00e9taire international \u00e9quilibr\u00e9, calqu\u00e9 cette fois sur le mod\u00e8le de la chambre de compensation multilat\u00e9rale du <em>bancor<\/em> propos\u00e9 par Keynes \u00e0 Bretton Woods, il y a plus de soixante-dix ans.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<blockquote>\n<p>Version longue de ma chronique publi\u00e9e dans Trends-Tendances en date du 22 octobre 2015.<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Les \u00c9tats-Unis et le Canada n&rsquo;avaient pas connu la guerre sur leur territoire propre (si l&rsquo;on excepte le bombardement par les Japonais de la flotte de guerre am\u00e9ricaine \u00e0 Pearl Harbor \u00e0 Hawa\u00ef en d\u00e9cembre 1941). 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