{"id":89585,"date":"2016-10-05T19:17:10","date_gmt":"2016-10-05T17:17:10","guid":{"rendered":"http:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/?p=89585"},"modified":"2016-10-06T08:22:00","modified_gmt":"2016-10-06T06:22:00","slug":"georges-balandier-1920-2016","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/2016\/10\/05\/georges-balandier-1920-2016\/","title":{"rendered":"Georges Balandier (1920 &#8211; 2016)"},"content":{"rendered":"<p>\u00c0 l&rsquo;\u00e9poque o\u00f9 j&rsquo;\u00e9tais \u00e9tudiant en anthropologie, j&rsquo;ai lu <em>Afrique ambig\u00fce<\/em> (1957) de Georges Balandier, paru quelques ann\u00e9es auparavant. Je venais alors de lire\u00a0<a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Tristes_Tropiques\" target=\"_blank\"><em>Tristes tropiques<\/em><\/a> (1955) de Claude L\u00e9vi-Strauss et le regard que je portais sur <em>Afrique ambig\u00fce<\/em> \u00e9tait irr\u00e9m\u00e9diablement teint\u00e9 de\u00a0l&rsquo;exp\u00e9rience qu&rsquo;avait \u00e9t\u00e9 pour moi la lecture de <em>Tristes tropiques<\/em>.<\/p>\n<p><!--more-->Le livre de L\u00e9vi-Strauss \u00e9tait de toute \u00e9vidence\u00a0un test de Rorschach : le sujet interrog\u00e9 se trouvait face \u00e0 face avec les Am\u00e9rindiens d&rsquo;Amazonie et nous rapportait tout ce qui lui \u00e9tait pass\u00e9 par la t\u00eate au spectacle de populations essentiellement ininterpr\u00e9tables \u00e0 l&rsquo;Europ\u00e9en mal pr\u00e9par\u00e9. Le feu d&rsquo;artifice nous apprenait quantit\u00e9\u00a0de choses sur la personne de Claude L\u00e9vi-Strauss\u00a0mais notre compr\u00e9hension des Am\u00e9rindiens d&rsquo;Amazonie demeurait\u00a0une tout autre paire de manches : il faudrait nous\u00a0renseigner ailleurs ! Heureusement, les <em>Mythologiques<\/em> (1964 &#8211; 1971) nous offriraient une nourriture\u00a0plus consistante\u00a0\u00e0 nous mettre sous la dent : les Am\u00e9rindiens d&rsquo;Amazonie prendraient alors corps sous\u00a0nos\u00a0yeux \u00e9merveill\u00e9s (*).<\/p>\n<p>Ma lecture de l&rsquo;<em>Afrique ambig\u00fce<\/em> de Balandier a souffert de celle de <em>Tristes tropiques.<\/em>\u00a0L\u00e9vi-Strauss n&rsquo;avait aucune ambition de nous dire le vrai sur le vrai. C&rsquo;est lui qui avait \u00e9crit en effet dans <em>Le cru et le cuit<\/em> (1964), premier volume de ces <em>Mythologiques<\/em>, ces propos aussi splendides qu&rsquo;h\u00e9r\u00e9tiques :<\/p>\n<blockquote><p>\u00ab &#8230; si le but dernier de l\u2019anthropologie est de contribuer \u00e0 une meilleure connaissance de la pens\u00e9e objectiv\u00e9e et de ses m\u00e9canismes, cela revient finalement au m\u00eame que, dans ce livre, la pens\u00e9e des indig\u00e8nes sud-am\u00e9ricains prenne forme sous l\u2019op\u00e9ration de la mienne, ou la mienne sous l\u2019op\u00e9ration de la leur. Ce qui importe, c\u2019est que l\u2019esprit humain, sans \u00e9gard pour l\u2019identit\u00e9 de ses messagers occasionnels, y manifeste une structure de mieux en mieux intelligible \u00e0 mesure que progresse la d\u00e9marche r\u00e9flexive de deux pens\u00e9es agissant l\u2019une sur l\u2019autre \u00bb.<\/p><\/blockquote>\n<p>Le sentiment qui \u00e9manait pour moi tout au contraire d&rsquo;<em>Afrique ambig\u00fce<\/em>, c&rsquo;\u00e9tait que Balandier avait eu l&rsquo;intention de\u00a0nous d\u00e9crire l&rsquo;Afrique subsaharienne <em>telle qu&rsquo;en soi<\/em>. Et l\u00e0, mon intuition s&rsquo;\u00e9tait\u00a0rebell\u00e9e : je ne savais alors absolument rien de l&rsquo;Afrique (en mati\u00e8re de connaissance v\u00e9ritable\u00a0des hommes et des femmes, les lectures ne valent rien) mais elle ne pouvait certainement pas \u00eatre ce que Balandier en disait.<\/p>\n<p>Vingt ans plus tard je travaillerais, je vivrais, en Afrique, je l&rsquo;aimerais d&rsquo;un amour immod\u00e9r\u00e9, je d\u00e9couvrirais qu&rsquo;elle est absolument tout sauf ambig\u00fce. Je me confirmerais dans le sentiment que Balandier n&rsquo;avait pas compris l&rsquo;Afrique parce qu&rsquo;il s&rsquo;\u00e9tait prot\u00e9g\u00e9 d&rsquo;elle, et les le\u00e7ons qu&rsquo;elle enseigne lui avaient \u00e9chapp\u00e9 du coup enti\u00e8rement. Bien s\u00fbr, l&rsquo;Afrique, si on se laisse s\u00e9duire par ce qu&rsquo;elle est v\u00e9ritablement, \u00e0 savoir\u00a0le cordon ombilical du genre humain, on y coule, et si l&rsquo;on y coule, on y d\u00e9couvre les sources de ce\u00a0genre humain, et serti dans un\u00a0voyage dans le temps nous faisant remonter aux origines les plus profondes, le plus sombre secret de tous les temps : la personne que l&rsquo;on est. Le p\u00e9ril est immense.<\/p>\n<p>==================================<br \/>\n(*) Les cours de L\u00e9vi-Strauss auxquels j&rsquo;ai assist\u00e9 au Coll\u00e8ge de France constitueraient la mati\u00e8re du tome quatre : <em>L&rsquo;homme nu<\/em>.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00c0 l&rsquo;\u00e9poque o\u00f9 j&rsquo;\u00e9tais \u00e9tudiant en anthropologie, j&rsquo;ai lu <em>Afrique ambig\u00fce<\/em> (1957) de Georges Balandier, paru quelques ann\u00e9es auparavant. 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