{"id":90641,"date":"2016-11-12T00:39:25","date_gmt":"2016-11-11T23:39:25","guid":{"rendered":"http:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/?p=90641"},"modified":"2016-11-12T00:39:25","modified_gmt":"2016-11-11T23:39:25","slug":"so-long-leonard-par-michel-loetscher","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/2016\/11\/12\/so-long-leonard-par-michel-loetscher\/","title":{"rendered":"So long Leonard, par Michel Loetscher"},"content":{"rendered":"<blockquote><p>Billet invit\u00e9.<\/p><\/blockquote>\n<p><strong><em>Pessimiste lumineux et po\u00e8te visionnaire (consacr\u00e9 par le Prix Prince des Asturies 2011), Leonard Cohen nous laisse \u00e0 nos incertitudes apr\u00e8s avoir nous avoir l\u00e9gu\u00e9 une \u0153uvre majeure, d\u2019une force de transformation spirituelle in\u00e9gal\u00e9e \u2013 et r\u00e9arm\u00e9 nos consciences\u2026<\/em><\/strong><\/p>\n<p><!--more--><\/p>\n<p>Longtemps, le po\u00e8te devenu l\u00e9gende vivante avait suspendu son d\u00e9part, comme pour tenter de nous \u00e9veiller encore et toujours \u00e0 ce que nous avons d\u2019essentiel \u2013 \u00e0 ce qui n\u2019a pas de prix, ce dont nous avons perdu la valeur, quelque chose comme la puissance lumineuse du verbe qui nous apprend \u00e0 changer le noir en lumi\u00e8re et \u00e0 nous \u00e9clairer le chemin\u2026<\/p>\n<p>Voil\u00e0 un mois, Leonard Cohen, qui se sentait arriv\u00e9 au bout du sien, nous donnait <em>You want it darker<\/em>, un s\u00e9pulcral quatorzi\u00e8me album comme on donne un adieu au sommet \u2013 un bruissement d\u2019\u00e2me ample, vibrant et profond, aux accents d\u2019outre-tombe et aux ch\u0153urs yiddish (ceux de la chorale de la Congr\u00e9gation Shaar Hashomayim), qui interpelle la nuit qui vient ou la lumi\u00e8re au bout du chemin\u2026 L\u2019\u00e9couter, c\u2019est comme entendre le brasillement d\u2019un astre qui s\u2019\u00e9teint\u2026<\/p>\n<p><strong>Guerrier de la spiritualit\u00e9 et m\u00e9taphysicien du c\u0153ur bris\u00e9<\/strong><\/p>\n<p>En janvier 2012, un po\u00e8te de soixante-dix-huit ans redescendu de sa montagne (le Mont Baldy o\u00f9 il avait fait retraite) renouait avec une renomm\u00e9e internationale de rock star distraitement abandonn\u00e9e au seuil d\u2019un monast\u00e8re zen : serial s\u00e9ducteur vivant en ermite et \u00ab\u00a0chanteur sans voix\u00a0\u00bb, Leonard Cohen venait de publier un nouvel album haut de gamme de pure po\u00e9sie d\u00e9licatement cisel\u00e9e et de gr\u00e2ce, <em>Old Ideas<\/em>.<\/p>\n<p>Le vieil homme n\u2019aspirait qu\u2019\u00e0 la paix et au recueillement dans son monast\u00e8re (assi\u00e9g\u00e9, disait-on, par les plus irr\u00e9ductibles de ses groupies), mais il avait d\u2019imp\u00e9ratives raisons de revenir sur sc\u00e8ne\u00a0: sa \u00ab\u00a0gestionnaire de fortune\u00a0\u00bb venait de le gruger de pr\u00e8s de dix millions de dollars et il n\u2019avait plus de quoi payer ses imp\u00f4ts\u2026 Son malheur patrimonial et fiscal a fait le bonheur de tous ceux qu\u2019il laissait orphelins\u00a0: ils retrouvaient un ma\u00eetre de musique et de vie et le cercle de ferveur de ses inconditionnels n\u2019a pas fini de s\u2019agrandir autour d\u2019une \u0153uvre en perp\u00e9tuel renouvellement.<\/p>\n<p>Pourtant, son d\u00e9part \u00e9tait bien pr\u00e9par\u00e9. En 1995, le magazine <strong>Les Inkorruptibles<\/strong> consacrait (apr\u00e8s bien d\u2019autres\u2026) sa Une \u00e0 Leonard\u00a0: le journaliste Gilles Tordjman avait visit\u00e9 l\u2019ermite r\u00e9fugi\u00e9 sur le \u00ab\u00a0mont chauve\u00a0\u00bb (Californie) pour nous le r\u00e9v\u00e9ler en \u00ab\u00a0guerrier de la spiritualit\u00e9\u00a0\u00bb voire comme \u00ab\u00a0l\u2019un des derniers grands mystiques de notre \u00e9poque\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Son nom ne signifie-t-il pas \u00ab\u00a0pr\u00eatre\u00a0\u00bb en h\u00e9breu\u00a0? Son grand-p\u00e8re avait pos\u00e9 en 1921 la pierre angulaire de la synagogue de Montr\u00e9al. Son \u0153uvre n\u2019\u00e9voque-t-elle pas ce koan zen\u00a0: \u00ab\u00a0Un \u00e2ne regarde un puits jusqu\u2019\u00e0 ce que le puits regarde l\u2019\u00e2ne\u00a0?\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Leonard n\u2019\u00e9tait pas n\u00e9 pour la futilit\u00e9 d\u2019\u00eatre \u00ab\u00a0quelqu\u2019un\u00a0\u00bb serait-ce \u00ab\u00a0quelqu\u2019un qui compte\u00a0\u00bb (la preuve h\u00e9las qu\u2019il pr\u00e9f\u00e9rait ne pas savoir \u00ab\u00a0compter\u00a0\u00bb\u2026) mais pour la lutte avec l\u2019ange et avec l\u2019ab\u00eeme. Alors celui qui donnait tant de beaut\u00e9 sans compter a r\u00e9invent\u00e9 sur un m\u00e9dium de masse des figures tr\u00e8s anciennes \u2013 la figure sacerdotale du pr\u00eatre juif, celle du troubadour, du po\u00e8te mystique et du crooner, balayant tous les registres de la vie du c\u0153ur comme le rappelle l\u2019un de ses biographes, Chris Lebold, interview\u00e9 \u00e0 l\u2019occasion de la sortie de son livre (<em>Leonard Cohen, l\u2019homme qui voyait tomber les anges<\/em>, \u00e9ditions Camion Blanc, 2013)\u00a0:\u00a0\u00ab\u00a0<em> Leonard voit les corps tomber dans un monde soumis aux lois de la gravit\u00e9, il est dans le jeu avec la gravit\u00e9 et nous donne des armes spirituelles avec son pouvoir de changer une chose en son contraire, une charge lourde en l\u00e9g\u00e8ret\u00e9. Ce visionnaire de la gravit\u00e9 sait utiliser le pessimisme pour nous rendre plus aff\u00fbt\u00e9s, plus vivants et plus joyeux<\/em>.<em> Il nous fait du bien en utilisant des chansons douces comme des armes spirituelles. Les gens n\u2019en sont pas revenus que ce m\u00e9taphysicien du c\u0153ur bris\u00e9 leur parle de leur condition d\u2019\u00eatre en chute libre \u2013 et leur propose d\u2019entendre une mis\u00e9ricorde ang\u00e9lique, un appel \u00e0 l\u2019\u00e9l\u00e9vation\u2026C\u2019est sur cette brisure du c\u0153ur que l\u2019on peut fonder une vraie fraternit\u00e9\u2026 Son premier album n\u2019a pas pris une ride : d\u00e9j\u00e0 minimaliste, il est tranchant et aussi ind\u00e9modable qu\u2019une calligraphie zen\u2026\u00a0<\/em>\u00bb.<\/p>\n<p>En septembre 1960, le po\u00e8te remarqu\u00e9 par \u00ab\u00a0la critique\u00a0\u00bb ach\u00e8te sur l\u2019\u00eele d\u2019Hydra une maison \u00e0 deux \u00e9tages pour 1500 dollars. Il y \u00e9crit ses deux romans et y rencontre aussi sa muse, la blonde Scandinave Marianne Ihlen (1935-2016), qui devient sa muse \u2013 c\u00e9l\u00e9br\u00e9e dans son <em>So Long Marianne<\/em> (1967), chanson figurant sur son premier album, <em>Songs of Leonard<\/em> Cohen, paru l\u2019ann\u00e9e de leur s\u00e9paration. Mais la jet-set d\u00e9barque sur l\u2019\u00eele et la dictature des colonels s\u2019installe. Le po\u00e8te reprend son envol et conna\u00eet un succ\u00e8s plan\u00e9taire.<\/p>\n<p>Marianne est d\u00e9c\u00e9d\u00e9e d\u2019un cancer le 29 juillet dernier et Leonard lui envoie une d\u00e9chirante lettre d\u2019adieu\u00a0: \u00ab\u00a0Le temps est venu o\u00f9 nous sommes si vieux et o\u00f9 nos corps s\u2019affaissent et je pense que je vais te suivre tr\u00e8s prochainement\u00a0\u00bb\u2026<\/p>\n<p>Pessimiste radical r\u00e9put\u00e9 \u00ab\u00a0d\u00e9primant\u00a0\u00bb, surnomm\u00e9 le \u00ab\u00a0ma\u00eetre de la d\u00e9pression\u00a0\u00bb, le Canadien nous laisse une \u0153uvre lumineuse aux vers doubles, comme une franche et saine monnaie, en guise de \u00ab\u00a0manuel pour vivre avec la d\u00e9faite\u00a0\u00bb &#8211; pr\u00e9cis\u00e9ment un rem\u00e8de souverain et antid\u00e9prime\u00a0: si nos c\u0153urs sont destin\u00e9s \u00e0 \u00eatre bris\u00e9s et nos \u00e2mes \u00e0 \u00eatre lamin\u00e9es, autant accueillir la lumi\u00e8re du monde par cette brisure car ce n\u2019est que par l\u00e0 qu\u2019elle peut entrer\u2026 Suffirait-il de broyer du noir pour cela\u00a0?<\/p>\n<p>En soixante ans de cr\u00e9ation depuis <em>Let Us Compare Mythologies <\/em>(1956), le premier de ses neuf recueils de po\u00e9sie, deux romans et quatorze albums depuis <em>Suzanne<\/em> (1967), l\u2019alchimiste nous a appris \u00e0 faire advenir dans nos vies cette lumi\u00e8re qu\u2019il \u00e9veillait sur ses pas, pr\u00eachant par l\u2019exemple\u00a0: jusqu\u2019au bout, il est rest\u00e9 un homme debout, une conscience allum\u00e9e dans la nuit qui tombe sur notre monde&#8230;<\/p>\n<p>Dans les concerts de ce grand initi\u00e9, dit-on, il se faisait un tel silence que l\u2019on entendait \u00ab\u00a0une m\u00e9taphore tomber\u00a0\u00bb &#8211; l\u2019on y sentait m\u00eame s\u2019ouvrir en soi, \u00e0 la mani\u00e8re d\u2019une fleur japonaise dans l\u2019eau, quelque chose comme une ardente profondeur\u2026<\/p>\n<p>Leonard est parti dans la paix et la joie de l\u2019accomplissement. Parce qu\u2019il y a des morts plus immens\u00e9ment et intens\u00e9ment vivants que jamais personne ne le sera, comment rendre hommage \u00e0 un po\u00e8te qui s\u2019en va si ce n\u2019est dans sa langue pour lui dire encore une fois qu\u2019il \u00e9tait quelqu\u2019un de bien\u00a0?<\/p>\n<p><strong>Le monde de Leonard<\/strong><\/p>\n<p><em>Tu as plant\u00e9 dans nos c\u0153urs<\/em><br \/>\n<em>L\u2019\u00e9p\u00e9e et la fleur<\/em><br \/>\n<em>Cette force et cette fleur d\u2019\u00e9ternit\u00e9<\/em><br \/>\n<em>Qui nous rendent \u00e0 la joie d\u2019aimer<\/em><\/p>\n<p>Si les chansons<br \/>\nPouvaient faire des maisons<br \/>\nAlors nous avons trouv\u00e9 notre demeure<br \/>\nL\u00e0 o\u00f9 jamais rien ne meurt<br \/>\nAu seuil de tendres jardins chantants<br \/>\nRanim\u00e9s par le printemps<\/p>\n<p>Si une chanson<br \/>\nPouvait ramener \u00e0 la raison<br \/>\nAlors cette Terre serait notre maison<br \/>\nEt l\u2019amour notre seule saison<br \/>\nNous en ferions notre cath\u00e9drale<br \/>\nB\u00e2tie sur une m\u00e9moire sans mal<\/p>\n<p>Si tes chansons<br \/>\nOnt tant embelli la Cr\u00e9ation<br \/>\nAlors elle a ton visage<br \/>\nDe calme briseur d\u2019orages<br \/>\nComme la po\u00e9sie donne le sien<br \/>\nAux hommes de bien<\/p>\n<p>Nous avons v\u00e9cu en h\u00f4tes ingrats dans ton monde<br \/>\nTu nous as donn\u00e9 le feu<br \/>\nPour poursuivre le jeu<br \/>\nHallelujah tant que la Terre sera ronde<br \/>\nTa l\u00e9gende nous a transperc\u00e9s de la fleur ardente<br \/>\nQui nous voue \u00e0 sa gr\u00e2ce vivante<\/p>\n<p>Mais chiens de guerre<br \/>\nNous veulent en enfer<br \/>\nEt afffairistes nous jeter au fond du puits<br \/>\nPourtant le mal tu l\u2019avais aboli<br \/>\nDans notre nuit afflig\u00e9e ta po\u00e9sie ouvre les poings<br \/>\nPour aller toujours plus loin<br \/>\nAllumer d\u2019autres astres<br \/>\nOu conjurer nos d\u00e9sastres<\/p>\n<p>Mais ta l\u00e9gende vivante nous a plant\u00e9s au c\u0153ur<br \/>\nL\u2019\u00e9p\u00e9e et la fleur<br \/>\nLe rem\u00e8de \u00e0 la peur<br \/>\nLe refus de la fadeur<br \/>\nL\u2019antidote \u00e0 l\u2019horreur<br \/>\nPour semer nos purs bonheurs<\/p>\n<p>Tu as plant\u00e9 dans nos c\u0153urs<br \/>\nLa plume et la fleur<br \/>\nPour tomber les leurres<br \/>\nTa po\u00e9sie a arm\u00e9 nos \u00e2mes en pleurs<br \/>\nPour ouvrir aux afflig\u00e9s un chemin \u00e0 fleur de mots<br \/>\nVers un monde merveilleusement beau<\/p>\n<p>Ceux qui ouvrent les mots que tu leur donne<br \/>\nEntrent dans ce bel automne<br \/>\nIncendi\u00e9 par le bonheur des roses<br \/>\nIls se d\u00e9font de leurs cha\u00eenes de pas grand chose<br \/>\nOu de mots sans suite<br \/>\nPar-dessus leur ligne de fuite<\/p>\n<p>Quand rien ne nous parle de ce temps d\u2019afflig\u00e9s<br \/>\nQuand le ciel obscurci par notre poussi\u00e8re<br \/>\nNous fait grise mine sans plus aucune chance d\u2019aimer<br \/>\nQuand la promesse de chaque matin nous est vol\u00e9e par les chiens de guerre<br \/>\nQuand les vivants commencent \u00e0 envier les morts<br \/>\nTu nous m\u00e8nes l\u00e0 o\u00f9 le monde a enfin le visage d\u2019un po\u00e8me qui s\u2019endort<\/p>\n<p><em>Ta l\u00e9gende vivante plante dans nos c\u0153urs<\/em><br \/>\n<em>L\u2019\u00e9p\u00e9e et la fleur<\/em><br \/>\n<em>Cette fleur d\u2019\u00e9ternit\u00e9 <\/em><br \/>\n<em>Qui nous rappelle \u00e0 tant d\u2019autres raisons d\u2019aimer<\/em><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<blockquote>\n<p>Billet invit\u00e9.<\/p>\n<\/blockquote>\n<p><strong><em>Pessimiste lumineux et po\u00e8te visionnaire (consacr\u00e9 par le Prix Prince des Asturies 2011), Leonard Cohen nous laisse \u00e0 nos incertitudes apr\u00e8s avoir nous avoir l\u00e9gu\u00e9 une \u0153uvre majeure, d\u2019une force de transformation spirituelle in\u00e9gal\u00e9e \u2013 et r\u00e9arm\u00e9 nos 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