{"id":90739,"date":"2016-11-15T15:13:45","date_gmt":"2016-11-15T14:13:45","guid":{"rendered":"http:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/?p=90739"},"modified":"2016-11-15T15:23:23","modified_gmt":"2016-11-15T14:23:23","slug":"frederic-lordon-et-limperium-chapitre-1-par-dominique-temple","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/2016\/11\/15\/frederic-lordon-et-limperium-chapitre-1-par-dominique-temple\/","title":{"rendered":"Fr\u00e9d\u00e9ric Lordon et l\u2019<em>Imperium<\/em>. Chapitre 1, par Dominique Temple"},"content":{"rendered":"<blockquote><p>Un essai invit\u00e9 en huit chapitres.<\/p><\/blockquote>\n<p>La th\u00e8se de Fr\u00e9d\u00e9ric Lordon bouleverse les donn\u00e9es traditionnelles parce qu\u2019elle \u00e9taye l\u2019intuition des nouvelles g\u00e9n\u00e9rations, qu\u2019au-del\u00e0 des rapports de force auxquels les r\u00e9volutionnaires des g\u00e9n\u00e9rations pr\u00e9c\u00e9dentes ont accord\u00e9 le plus grand prix, l\u2019affectivit\u00e9 t\u00e9moigne au sein de son herm\u00e9tisme d\u2019une puissance sup\u00e9rieure.<\/p>\n<p><!--more-->Nous soutiendrons dans cette discussion le caract\u00e8re absolu de l\u2019affectivit\u00e9 qui masque un principe exclu de la logique de non-contradiction\u00a0: le principe du Tiers inclus, dont la r\u00e9int\u00e9gration au sein de la logique permet \u00e0 la raison de s\u2019affranchir de ses ali\u00e9nations et de se reconna\u00eetre un affect propre, celui de la libert\u00e9 de l\u2019esprit, et \u00e0 la logique de recouvrer son int\u00e9grit\u00e9. Mais surtout, la r\u00e9flexion du Tiers au sein de la r\u00e9ciprocit\u00e9 r\u00e9v\u00e8le sa nature \u00e0 la fois comme affect de la libert\u00e9 et id\u00e9e de la conscience elle-m\u00eame, la raison. D\u00e8s\u00a0lors la raison prend le dessus des passions et prot\u00e8ge le bonheur de tous du pouvoir de chacun.<\/p>\n<h4>I &#8211; Similitude et Analogie<\/h4>\n<p>Dans son livre, <em>Imperium<\/em><a href=\"#_ftn1\" name=\"_ftnref1\">[1]<\/a>, Fr\u00e9d\u00e9ric Lordon critique l\u2019id\u00e9e que la soci\u00e9t\u00e9 puisse se d\u00e9finir comme \u201cassociation libre d\u2019individus souverains\u201d<a href=\"#_ftn2\" name=\"_ftnref2\">[2]<\/a>. Il vise non seulement la th\u00e8se du lib\u00e9ralisme \u00e9conomique<a href=\"#_ftn3\" name=\"_ftnref3\">[3]<\/a>, mais celle de l\u2019anarchie (en se r\u00e9f\u00e9rant \u00e0 Bakounine<a href=\"#_ftn4\" name=\"_ftnref4\">[4]<\/a>), et celle du socialisme (en se r\u00e9f\u00e9rant \u00e0 Proudhon<a href=\"#_ftn5\" name=\"_ftnref5\">[5]<\/a>).<\/p>\n<p>Il oppose au contrat, la dynamique mise \u00e0 jour par la sociologie.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0<em>Ainsi le point de vue proprement holiste de la sociologie prend-il naissance non pas seulement dans l\u2019id\u00e9e d\u2019un pouvoir de d\u00e9termination de \u201cla soci\u00e9t\u00e9\u201d sur les individus, mais dans celle d\u2019un suppl\u00e9ment, d\u2019une \u201cexc\u00e9dence\u201d du tout sur les parties. Il y a plus dans le tout que dans la somme des parties, et la coexistence des parties fait na\u00eetre un suppl\u00e9ment qui n\u2019est pas inscrit dans leur simple collection<\/em> \u00bb<a href=\"#_ftn6\" name=\"_ftnref6\">[6]<\/a>.<\/p>\n<p>Mais sur quoi fonder cette <em>exc\u00e9dence<\/em> ? Fr\u00e9d\u00e9ric Lordon propose d\u2019aborder la question avec une exp\u00e9rience de pens\u00e9e qui permettra de d\u00e9gager le principe \u00e0 l\u2019\u0153uvre dans la r\u00e9alit\u00e9 en se r\u00e9f\u00e9rant \u00e0 Spinoza. Spinoza nous emm\u00e8ne dans un domaine bien particulier\u00a0: celui de <em>l\u2019affectivit\u00e9<\/em>. La soci\u00e9t\u00e9 d\u00e9pendrait de <em>l\u2019organisation<\/em> de ses affects dont le m\u00e9canisme \u00e9l\u00e9mentaire serait la <em>similitude<\/em><a href=\"#_ftn7\" name=\"_ftnref7\">[7]<\/a>.<\/p>\n<p>Le premier \u201caffect <em>social<\/em>\u201d serait, nous dit en effet Spinoza, d\u00e9termin\u00e9 par <em>l\u2019imitation<\/em><a href=\"#_ftn8\" name=\"_ftnref8\">[8]<\/a> entre les protagonistes qui se reconnaissent par leurs int\u00e9r\u00eats contractuels, force commune qui les entra\u00eene bien au-del\u00e0 de leurs d\u00e9cisions propres. \u00c0 partir de l\u2019interaction sociale du contrat dite \u201chorizontale\u201d, la dimension \u201cverticale\u201d r\u00e9sulterait de l\u2019addition des forces individuelles, mais les surplomberait\u00a0:<\/p>\n<p><em>\u00ab\u00a0En r\u00e9alit\u00e9, on peut s\u2019en faire une image tr\u00e8s simple et tr\u00e8s parlante\u00a0: une vague. La vague d\u2019Hokusai par exemple. C\u2019est bien de la masse liquide, du bas donc, que se forme la vague qui s\u2019\u00e9l\u00e8ve au-dessus de la masse, et vient, par passage du point de d\u00e9ferlement, la dominer d\u2019en haut. Et telle est bien la singuli\u00e8re figure que dessine la transcendance du social, \u00e9merg\u00e9e \u201cd\u2019en bas\u201d mais s\u2019\u00e9levant au-dessus du substrat qui lui a donn\u00e9 naissance pour le dominer \u201ccomme\u201d un \u201cen haut\u201d, en une double dynamique ascendante-descendante o\u00f9 chaque moment capture l\u2019un des termes\u00a0: l\u2019immanence est la phase ascendante, la transcendance la phase descendante <\/em>\u00bb<a href=\"#_ftn9\" name=\"_ftnref9\">[9]<\/a>.<\/p>\n<p>Il s\u2019ensuivrait une <em>dynamique<\/em> qui prendrait donc son \u00e9lan de <em>l\u2019identit\u00e9<\/em> des affects<a href=\"#_ftn10\" name=\"_ftnref10\">[10]<\/a>.<\/p>\n<p>\u00ab <em>L\u2019imitation des affects, lorsqu\u2019elle se d\u00e9ploie \u00e0 grande \u00e9chelle, fait alors montre de propri\u00e9t\u00e9s puissamment g\u00e9n\u00e9ratives \u00bb<\/em><a href=\"#_ftn11\" name=\"_ftnref11\">[11]<\/a>.<\/p>\n<p>Le caract\u00e8re ascendant et descendant de l\u2019onde collective vient contrecarrer les rapports humains imm\u00e9diats du contrat social qui, satisfaisant l\u2019int\u00e9r\u00eat de chacun, sont aplatis sur le plan de l\u2019horizontalit\u00e9 (dans l\u2019image de l\u2019onde ou de la vague).<\/p>\n<p><em>\u00ab\u00a0De ces transformations qualitatives, on a donn\u00e9 le principe\u00a0: l\u2019exc\u00e9dence. La transcendance immanente est pr\u00e9cis\u00e9ment ce suppl\u00e9ment qui na\u00eet des synergies affectives sur de grands nombres, l\u00e0 ou les petits nombres, satisfaisant la condition synoptique, peuvent esp\u00e9rer conserver la pleine ma\u00eetrise de leurs productions collectives<\/em>\u00a0\u00bb<a href=\"#_ftn12\" name=\"_ftnref12\">[12]<\/a>.<\/p>\n<p>Nous savons en quoi consiste le dynamisme horizontal \u00e0 sa source\u00a0: <em>l\u2019int\u00e9r\u00eat<\/em> des individus, mais le dynamisme vertical est-il toujours de m\u00eame nature\u00a0? C\u2019est \u00e0 Durkheim que Fr\u00e9d\u00e9ric Lordon donne la parole:<\/p>\n<p><em>\u00ab M\u00eame l\u2019obligation la plus locale ne tient que par l\u2019effet d\u2019une force globale qui lui est ext\u00e9rieure, la force propre du social, cela m\u00eame que Durkheim nomme la puissance morale de la soci\u00e9t\u00e9 &#8211; l\u2019autre nom de la transcendance immanente. Il est bien vrai que la science sociale commence avec le nombre trois, c\u2019est-\u00e0-dire avec la pr\u00e9sence du tiers entre les co-contractants isol\u00e9s de toutes les robinsonnades. Un tiers d\u2019importance en v\u00e9rit\u00e9 puisqu\u2019il s\u2019agit de la soci\u00e9t\u00e9 elle-m\u00eame, r\u00e9servoir de forces incommensurablement sup\u00e9rieures \u00e0 celles des individus, et qui peut seule les tenir \u00e0 des engagements que le simple jeu des volont\u00e9s, c\u2019est-\u00e0-dire le plus souvent des int\u00e9r\u00eats, rendrait d\u2019une parfaite instabilit\u00e9 <\/em>\u00bb<a href=\"#_ftn13\" name=\"_ftnref13\">[13]<\/a>.<\/p>\n<p>La <em>force morale<\/em> de la soci\u00e9t\u00e9 ne descend donc pas du ciel. Elle na\u00eet des seuls rapports terrestres, et parce que le <em>collectif<\/em> surplombe <em>l\u2019individuel<\/em>.<\/p>\n<p><em>\u00ab Mais cette force, c\u2019est celle m\u00eame de l\u2019affect commun, alias la puissance de la multitude, principe de tous les valoirs et de toutes les efficacit\u00e9s normatives. La force du vertical ascendant-descendant, qui tient en r\u00e9alit\u00e9 les individus \u00e0 ce \u00e0 quoi ils croient, quand ceux-ci pensent ne tirer leur valeur que de leur propre fonds. Ainsi les projets d\u2019horizontalit\u00e9 persistent-ils \u00e0 ne pas voir que leurs conditions morales de possibilit\u00e9 m\u00eames leur sont fournies par la verticalit\u00e9 qu\u2019ils s\u2019obstinent \u00e0 d\u00e9nier. Si locale en soit la r\u00e9alisation, l\u2019obligation qui tient les individus \u00e0 un commun participe consubstantiellement de cette verticalit\u00e9 en tant que fait moral\u00a0\u00bb<\/em><a href=\"#_ftn14\" name=\"_ftnref14\">[14]<\/a><em>.<\/em><\/p>\n<p>Nous retiendrons l\u2019id\u00e9e qu\u2019entre les contractants \u00e9merge un <em>tiers<\/em> qui est dou\u00e9 d\u2019une <em>force morale<\/em>, et que ce tiers est attribu\u00e9 au <em>collectif<\/em>. N\u00e9anmoins, puisque les individus sont cens\u00e9s \u00eatre des sujets identiques du fait de d\u00e9fendre tous leur int\u00e9r\u00eat propre, et le collectif \u00eatre la r\u00e9sultante de leur sympathie individuelle, ils sont unifi\u00e9s par le m\u00eame affect des uns et des autres selon le principe propos\u00e9 par Spinoza\u00a0: <em>l\u2019imitation<\/em>.<\/p>\n<p>Nous avons \u00e0 \u00e9lucider le fait que l\u2019affect soit Un et que l\u2019on puisse en parler comme l\u2019affect de la multitude. Et que le sentiment de la multitude retentisse sur celui de l\u2019individu. Que le malheur des autres nous affecte et produise notre compassion\u2026.<\/p>\n<p>Que cet affect <em>collectif,<\/em> puisse na\u00eetre de l\u2019addition des affects individuels n\u2019est en effet pas \u00e9vident.<\/p>\n<p>L\u2019affectivit\u00e9 appara\u00eet \u00e0 l\u2019intersection du monde int\u00e9rieur du vivant et du monde ext\u00e9rieur \u00e0 celui-ci. Il n\u2019est pas de sentiment, d\u2019\u00e9motion ou de sensation qui ne soit en effet fabriqu\u00e9 dans le cerveau, \u00e0 la confluence des informations du corps, de la vie donc, et du monde, celles-ci rapport\u00e9es par les organes des sens, bien que nous n\u2019ayons aucune sensation de l\u2019existence m\u00eame de notre cerveau. Qu\u2019on les attribue \u00e0 des esprits, \u00e0 des anges, \u00e0 la Nature ou Dieu, les affects ne sont que les manifestations complexes d\u2019une seule et m\u00eame substance que l\u2019on peut dire la <em>chair de l\u2019univers<\/em>.<\/p>\n<p>L\u2019affectivit\u00e9 est Une tout en \u00e9tant infiniment diff\u00e9rente en chaque instant, et singuli\u00e8re puisque aucun \u00eatre ne saurait se nommer du nom d\u2019un autre \u00eatre, au point que l\u2019on peut dire que l\u2019id\u00e9e d\u2019un \u00eatre est la forme de son affectivit\u00e9. Et nul, d\u00e8s lors, ne peut savoir ce qu\u2019il en est pour tout autre que lui-m\u00eame.<\/p>\n<p>Les neurosciences confirment aujourd\u2019hui que <em>l\u2019appr\u00e9hension<\/em> <em>affective<\/em> des \u00e9v\u00e9nements nous concernant est plus rapide que leur <em>repr\u00e9sentation objective,<\/em> et pas seulement au niveau de la perception : toute repr\u00e9sentation conceptuelle est pr\u00e9c\u00e9d\u00e9e d\u2019une r\u00e9action affective comme si elle ne servait que de sa reconnaissance ou de sa confirmation. C\u2019est donc justice de rappeler la th\u00e8se de Baruch Spinoza\u00a0: <em>l\u2019id\u00e9e est la forme que se donne l\u2019affect<\/em>. Mais Spinoza soutient ensuite que la <em>transmission<\/em> des affects des uns aux autres est possible lorsqu\u2019il sont <em>identiques<\/em>, ce qu\u2019il appelle <em>similitude<\/em>. Ainsi l\u2019accumulation du m\u00eame affect par la <em>multitude<\/em> conduirait \u00e0 la supr\u00e9matie de celui-ci.<\/p>\n<p>Mettre en doute la pertinence de cette explication causale n\u2019emp\u00eache pas que les hommes puissent \u00e9prouver un <em>affect commun<\/em>, mais le fait exige alors un autre fondement. C\u2019est \u00e0 <em>l\u2019analogie<\/em> que l\u2019on peut avoir recours pour expliquer la <em>similitude<\/em> de comportements pr\u00e9sum\u00e9s avoir une valeur ou un sens identique. <em>L\u2019analogie<\/em> corr\u00e8le l\u2019expression d\u2019un affect \u00e0 celle d\u2019un affect d\u2019autrui \u00e9quivalent par la <em>communication<\/em>. <em>L\u2019analogie<\/em> est un ressort important de la transformation des r\u00e9actions instinctives \u2013\u00a0la peur par exemple\u00a0\u2013 en comportements collectifs qu\u2019elle corr\u00e8le par des signaux.<\/p>\n<p>Mais elle peut aussi corr\u00e9ler une sensation biologique m\u00e9moris\u00e9e et un sentiment spirituel. Dans les communaut\u00e9s primitives qui ne disposent pas encore de syntaxe grammaticale, l\u2019image sensible est un recours n\u00e9cessaire pour dire son sentiment (mais non pas l\u2019inverse\u00a0!) Le sentiment spirituel na\u00eet donc de fa\u00e7on ind\u00e9pendante des exp\u00e9riences sensibles \u00e0 l\u2019origine de ses images, et c\u2019est au travers du langage que se produit la corr\u00e9lation entre exp\u00e9riences spirituelles.<\/p>\n<p>Comment \u00e0 partir de cette autonomie le sentiment spirituel peut-il conduire \u00e0 des comportements communs\u00a0? Le sentiment doit \u00eatre un sentiment commun d\u00e8s l\u2019origine. La communaut\u00e9 peut \u00eatre appel\u00e9e <em>multitude<\/em> mais il est indispensable de pr\u00e9ciser que la <em>multitude<\/em> ne saura jamais produire de sentiments communs si elle n\u2019est pas organis\u00e9e de fa\u00e7on \u00e0 ce que ses relations engendrent des sentiments communs. La <em>multitude<\/em> ne peut produire un sentiment spirituel comme la compassion<a href=\"#_ftn15\" name=\"_ftnref15\">[15]<\/a> ou la piti\u00e9 que si elle l\u2019engendre comme valeur commune.<\/p>\n<p>D\u00e8s lors le plan de l\u2019horizontalit\u00e9 est le socle de la verticalit\u00e9 de <em>l\u2019imperium<\/em> par la <em>relativisation<\/em> des sensations issues de la passion et de l\u2019action des uns vis-\u00e0-vis des autres, relativisation qui donne seule naissance \u00e0 la <em>valeur<\/em> et au concept dont proc\u00e8de le sens de l\u2019action et de la passion pour tout un chacun. Et la <a href=\"http:\/\/dominique.temple.free.fr\/reciprocite.php?page=reciprocite&amp;id_rubrique=2\">r\u00e9ciprocit\u00e9<\/a> est le moyen et le seul qui permette \u00e0 tous de ressentir en m\u00eame temps qu\u2019autrui la m\u00eame chose ou \u00e0 peu pr\u00e8s la m\u00eame chose. Ces valeurs de r\u00e9f\u00e9rence sont mobilis\u00e9es lors d\u2019\u00e9v\u00e9nements qui frappent la conscience de la <em>multitude,<\/em> simultan\u00e9ment et spontan\u00e9ment, parce qu\u2019elles ont \u00e9t\u00e9 au pr\u00e9alable construites dans l\u2019exp\u00e9rience de la r\u00e9ciprocit\u00e9.<\/p>\n<p>Mais la d\u00e9finition de la <em>multitude<\/em> de Fr\u00e9d\u00e9ric Lordon, si elle ne fait pas l\u2019impasse sur l\u2019id\u00e9e d\u2019une structure g\u00e9n\u00e9ratrice du sentiment commun, ne la pr\u00e9cise pas.<\/p>\n<p><em>\u00ab La multitude comme concept philosophique dit g\u00e9n\u00e9riquement le r\u00e9servoir de puissance du monde social, et l\u2019on pourrait m\u00eame dire le r\u00e9servoir de puissance qu\u2019est le monde social. Hors de toute autre consid\u00e9ration, des hommes en r\u00e9union offrent un rassemblement de puissances potentiellement constitutif d\u2019une puissance collective qui aura tout pouvoir morphog\u00e9n\u00e9tique sur l\u2019ensemble qu\u2019ils forment\u00a0\u00bb<\/em><a href=\"#_ftn16\" name=\"_ftnref16\">[16]<\/a><em>.<\/em><\/p>\n<blockquote><p>\u00c0 suivre&#8230;<\/p><\/blockquote>\n<p><a href=\"#_ftnref1\" name=\"_ftn1\">[1]<\/a> Fr\u00e9d\u00e9ric Lordon<em>, Imperium. Structures et affects des corps politiques<\/em>. Paris, La fabrique \u00e9d., 2015.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref2\" name=\"_ftn2\">[2]<\/a> \u00ab\u00a0Depuis les bien-nomm\u00e9es th\u00e9ories du contrat social, dont l\u2018intitul\u00e9 m\u00eame ne saurait mieux dire la philosophie atomistique qui les anime, jusqu\u2019aux libres associations de la pens\u00e9e communiste-libertaire, le sch\u00e8me associatif-contractualiste est, pour l\u2019esprit moderne, l\u2019horizon de la pens\u00e9e du groupement. (\u2026) Et le lien ne se con\u00e7oit plus que comme d\u00e9lib\u00e9r\u00e9, consenti, bref un mouvement r\u00e9fl\u00e9chi qui n\u2019appartient qu\u2019\u00e0 l\u2019individu lui-m\u00eame. Disons tout de suite que cette modalit\u00e9 de la liaison, de l\u2019entr\u00e9e en liaison, concentre par excellence les traits les plus caract\u00e9ristiques de l\u2019individualisme lib\u00e9ral, \u00e0 qui le fait m\u00eame de la relation finit par \u00eatre en soi probl\u00e9matique au regard de l\u2019id\u00e9e qu\u2019il se fait de sa souverainet\u00e9 personnelle.\u00a0\u00bb Fr\u00e9d\u00e9ric Lordon<em>, op.\u00a0cit.,<\/em> p.\u00a057.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref3\" name=\"_ftn3\">[3]<\/a> \u00ab\u00a0Cette aporie oxymorique de l\u2019\u201cengagement r\u00e9versible\u201d, qui dit en fait la revendication d\u2019absolue souverainet\u00e9 du d\u00e9sir individuel, trouve sans surprise son expression la plus aboutie dans les pratiques \u00e9conomiques, et sp\u00e9cialement celles de la finance \u00e0 l\u2019\u00e9poque de la mondialisation.\u00a0\u00bb <em>Ibid.<\/em>, p.\u00a058.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref4\" name=\"_ftn4\">[4]<\/a> <em>Ibid.<\/em>, p.\u00a059-60.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref5\" name=\"_ftn5\">[5]<\/a> <em>Ibid.<\/em>, p.\u00a060.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref6\" name=\"_ftn6\">[6]<\/a> <em>Ibid.<\/em>, p.\u00a061.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref7\" name=\"_ftn7\">[7]<\/a> \u00ab Le m\u00e9canisme \u00e9l\u00e9mentaire de cette composition r\u00e9side dans l\u2019\u00e9mulation dont Spinoza donne le principe en <em>\u00c9th.,<\/em> III, 27\u00a0: \u201cDu fait que nous imaginons qu\u2019un objet semblable \u00e0 nous et pour lequel nous n\u2019\u00e9prouvons aucun affect, est quant \u00e0 lui affect\u00e9 d\u2019un certain affect, nous sommes par l\u00e0 m\u00eame affect\u00e9s d\u2019un affect semblable.\u201d \u00bb <em>Ibid<\/em>., p.\u00a063-64.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref8\" name=\"_ftn8\">[8]<\/a> \u00ab Le simple spectacle d\u2019un individu humain quelconque, pourvu qu\u2019il soit affect\u00e9, nous affecte imm\u00e9diatement nous-m\u00eame et d\u2019un affect qui n\u2019est pas autre chose que son affect \u00e0 lui, pour ainsi dire \u201cimport\u00e9\u201d en nous par \u00e9mulation. \u00bb <em>Ibid<\/em>., p.\u00a064.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref9\" name=\"_ftn9\">[9]<\/a> <em>Ibid<\/em>., p.\u00a068.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref10\" name=\"_ftn10\">[10]<\/a> \u00ab Et l\u2019antagonisme se structure selon une dynamique qui mobilise les rendements croissants de l\u2019imitation\u00a0: plus un certain parti, soutenu par les affects qui font sa force propre d\u2019adh\u00e9sion, a \u00e9t\u00e9 adopt\u00e9 par un grand nombre d\u2019individus, plus sa puissance d\u2019\u00e9mulation affective est grande, et plus il se montre capable d\u2019induire de nouveaux ralliements. Les grosses coalitions d\u00e9font les plus petites, si bien que, par \u00e9tapes successives il n\u2019en reste qu\u2019une\u00a0: le groupe a alors enti\u00e8rement converg\u00e9 en un affect commun, support par exemple d\u2019une certaine mani\u00e8re de sentir ou de juger. \u00bb <em>Ibid<\/em>., p.\u00a064.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref11\" name=\"_ftn11\">[11]<\/a> <em>Ibid<\/em>., p.\u00a064.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref12\" name=\"_ftn12\">[12]<\/a> <em>Ibid<\/em>., p.\u00a074<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref13\" name=\"_ftn13\">[13]<\/a> <em>Ibid<\/em>., p.\u00a075.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref14\" name=\"_ftn14\">[14]<\/a> <em>Ibid<\/em>., p.\u00a076-77.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref15\" name=\"_ftn15\">[15]<\/a> La <em>compassion<\/em> est un choix heureux de Spinoza puisqu\u2019elle est le premier des sentiments \u00e9voqu\u00e9s par l\u2019\u00e9tymologie du mot <em>r\u00e9ciproque,<\/em> du moins dans sa version grecque\u00a0: le mot r\u00e9ciproque se dit <em>antipeponthos<\/em> du verbe <em>antipasquein<\/em> qui signifie souffrir (<em>pasquein<\/em>) \u00e0 son tour ou face-\u00e0-face (<em>anti<\/em>).<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref16\" name=\"_ftn16\">[16]<\/a> <em>Ibid<\/em>., p.\u00a0103.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<blockquote>\n<p>Un essai invit\u00e9 en huit chapitres.<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>La th\u00e8se de Fr\u00e9d\u00e9ric Lordon bouleverse les donn\u00e9es traditionnelles parce qu\u2019elle \u00e9taye l\u2019intuition des nouvelles g\u00e9n\u00e9rations, qu\u2019au-del\u00e0 des rapports de force auxquels les r\u00e9volutionnaires des g\u00e9n\u00e9rations pr\u00e9c\u00e9dentes ont accord\u00e9 le plus grand prix, l\u2019affectivit\u00e9 t\u00e9moigne au sein de son herm\u00e9tisme d\u2019une puissance sup\u00e9rieure.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[20,3621],"tags":[71],"class_list":["post-90739","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-philosophie","category-science-politique-2","tag-frederic-lordon"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/90739","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=90739"}],"version-history":[{"count":3,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/90739\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":90742,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/90739\/revisions\/90742"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=90739"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=90739"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=90739"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}