{"id":90750,"date":"2016-11-16T11:49:26","date_gmt":"2016-11-16T10:49:26","guid":{"rendered":"http:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/?p=90750"},"modified":"2016-11-16T11:49:26","modified_gmt":"2016-11-16T10:49:26","slug":"frederic-lordon-et-limperium-chapitre-2-par-dominique-temple","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/2016\/11\/16\/frederic-lordon-et-limperium-chapitre-2-par-dominique-temple\/","title":{"rendered":"Fr\u00e9d\u00e9ric Lordon et l\u2019<em>Imperium<\/em>. Chapitre 2, par Dominique Temple"},"content":{"rendered":"<blockquote><p>Un essai invit\u00e9 en huit chapitres.<\/p><\/blockquote>\n<h4>II &#8211; Binarisme affectif et Ambivalence<\/h4>\n<p>Lorsque l\u2019on dit que \u201c<em>les hommes en r\u00e9union offrent un rassemblement de puissance collective qui aura tout pouvoir morphog\u00e9n\u00e9tique sur l\u2019ensemble qu\u2019ils forment<\/em>\u201d, \u00e0 moins de d\u00e9finir la <em>puissance<\/em> comme excluant <em>l\u2019int\u00e9r\u00eat<\/em> propre des uns ou des autres, ou encore de pr\u00e9ciser que la <em>puissance<\/em> en question est la <em>raison<\/em> qui appartiendrait \u00e0 tous <em>a priori<\/em> et dont la mise en commun \u00e9rigerait la libert\u00e9 commune, on peut et doit craindre que selon son <em>organisation,<\/em> comme on disait autrefois, la <em>multitude<\/em> donne naissance \u00e0 des <em>puissances<\/em> de nature diff\u00e9rente\u2026<a href=\"#_ftn1\" name=\"_ftnref1\">[1]<\/a>.<\/p>\n<p><!--more--><\/p>\n<p>En effet, les hommes entrent en lutte les uns contre les autres, et le plus fort l\u2019emporte\u00a0sur le plus faible. Fr\u00e9d\u00e9ric Lordon s\u2019interroge donc sur les \u201c<em>disconvenances de la verticalit\u00e9<\/em>\u201d ou dysfonctionnements de la sympathie. Les groupes se forment par similitude, et par voie de cons\u00e9quence en s\u2019opposant \u00e0 ceux qui se sont group\u00e9s \u00e9galement pour la promotion de leurs int\u00e9r\u00eats, et qui sont aussi mus par une \u201csympathie de compassion mutuelle\u201d. D\u2019o\u00f9 deux identifications sociales.<\/p>\n<p><em>\u00ab Les hommes (sont) r\u00e9unis mais par blocs distincts. Soit des compositions s\u2019op\u00e9rant mais jusqu\u2019\u00e0 un point o\u00f9 s\u2019\u00e9quilibrent les forces antagonistes de la convergence et de la divergence. La fragmentation du monde &#8211; fragmentation et non pulv\u00e9rulence &#8211; est donc le sympt\u00f4me d\u2019une ambivalence, d\u2019un conflit stabilis\u00e9 de tendances contraires. Cette ambivalence, c\u2019est celle m\u00eame du rapport de l\u2019homme \u00e0 l\u2019homme. Qui, nous dit Spinoza, lui est un dieu aussi bien qu\u2019un loup. Voil\u00e0 les deux forces concurrentes qui d\u00e9cident de la morphologie \u00e9l\u00e9mentaire de la multitude humaine en groupements finis distincts<\/em> \u00bb<a href=\"#_ftn2\" name=\"_ftnref2\">[2]<\/a>.<\/p>\n<p>L\u2019affect du plus faible se transforme de <em>plaisir<\/em> en <em>peine<\/em>, ou de <em>joie<\/em> en <em>tristesse<\/em><a href=\"#_ftn3\" name=\"_ftnref3\">[3]<\/a>. Aussi Spinoza envisageait-il un <em>binarisme<\/em> affectif dont le principe serait le couple <em>douleur-plaisir<\/em>.<\/p>\n<p>Ce <em>binarisme<\/em> ne se concilie avec l\u2019Un de l\u2019affectivit\u00e9 (son caract\u00e8re absolu) que si <em>l\u2019ambivalence<\/em> est la structure fondatrice de l\u2019\u00e9conomie des affects. Mais de quelle nature est <em>l\u2019ambivalence\u00a0<\/em>? L\u2019ambivalence serait constitu\u00e9e de deux forces contraires\u00a0: l\u2019une de <em>convergence<\/em> l\u2019autre de <em>divergence,<\/em> r\u00e9pond Fr\u00e9d\u00e9ric Lordon.<\/p>\n<p>Le rapport du couple <em>joie-tristesse (<\/em>ou <em>plaisir peine)<\/em> et du couple <em>convergence-divergence<\/em> s\u2019\u00e9tablit de la fa\u00e7on suivante\u00a0: la <em>joie<\/em> qui accompagne le <em>conatus<\/em> des uns ne se transforme en <em>tristesse<\/em> que s\u2019il est r\u00e9duit \u00e0 l\u2019impuissance par le <em>conatus<\/em> des autres. Si tous les \u00eatres s\u2019\u00e9panouissaient sans <em>disconvenance,<\/em> ils ne conna\u00eetraient que l\u2019affect de la <em>joie<\/em>. Manifestement le <em>binarisme<\/em> \u00e9pouse donc <em>l\u2019ambivalence,<\/em> mais est-ce \u00e0 dire que l\u2019affect joyeux \u00e9pouse la convergence et l\u2019affect triste la divergence\u00a0? Les affects seraient-ils tributaires de forces sous jacentes d\u00e9terminant leur r\u00e9partition selon leur logique propre ?<\/p>\n<p>Le deuxi\u00e8me point de notre questionnement porte sur la conciliation du <em>binarisme affectif<\/em> et de <em>l\u2019ambivalence logique<\/em>. Le plan de l\u2019horizontalit\u00e9 ne rassemble plus <em>tous<\/em> les hommes par l\u2019identit\u00e9 de leur affect. Ce sont des blocs qui sont li\u00e9s entre eux de fa\u00e7on <em>ambivalente<\/em> par une force de <em>convergence<\/em>, celle qui \u00e9tait jusque-l\u00e0 op\u00e9ratoire dans l\u2019exp\u00e9rience de pens\u00e9e, mais \u00e9galement par une force de <em>divergence<\/em>\u00a0: deux forces donc, centrip\u00e8te et centrifuge, comme si le <em>contrat<\/em> associait les int\u00e9r\u00eats par l\u2019identit\u00e9 de leur \u00e9go\u00efsme, mais les opposait du fait que d\u2019\u00eatre justement \u00e9go\u00efstes ils s\u2019opposent en \u00e9tant concurrents.<\/p>\n<p>Fr\u00e9d\u00e9ric Lordon emprunte \u00e0 Spinoza cette image\u00a0: L\u2019homme est pour l\u2019homme simultan\u00e9ment <em>loup<\/em> et <em>dieu<\/em><a href=\"#_ftn4\" name=\"_ftnref4\">[4]<\/a>. Selon Spinoza en effet\u00a0:<\/p>\n<p><em>\u00ab Si les hommes ne s\u2019entraidaient pas mutuellement, l\u2019art et le temps leur feraient d\u00e9faut pour se maintenir et se conserver par leurs propres moyens. Tous, en effet, ne sont pas \u00e9galement aptes \u00e0 tout et aucun homme pris isol\u00e9ment ne serait capable de se procurer ce dont un homme seul a grand besoin<\/em> \u00bb<a href=\"#_ftn5\" name=\"_ftnref5\">[5]<\/a>.<\/p>\n<p>C\u2019est un point qui suscite toujours une pol\u00e9mique tr\u00e8s vive entre ceux qui estiment que les hommes pensent par eux-m\u00eames avant que de penser avec autrui, et prenant conscience de leurs limites calculent que le secours d\u2019autrui leur est n\u00e9cessaire, ce que Aristote appela la <em>philia<\/em> <em>utile<\/em>, et ceux qui pensent que la relation de r\u00e9ciprocit\u00e9 est un pr\u00e9alable pour donner sens \u00e0 leur pens\u00e9e commune d\u2019o\u00f9 la <em>philia<\/em> <em>vraie<\/em>.<\/p>\n<p>Paul Ric\u0153ur, par exemple, soutient la premi\u00e8re th\u00e8se, et entend m\u00eame interpr\u00e9ter Aristote dans ce sens.<\/p>\n<p><em>\u00ab\u00a0Le besoin d\u2019autrui tient non seulement \u00e0 ce qu\u2019il y a d\u2019actif et d\u2019inachev\u00e9 dans le vivre ensemble, mais \u00e0 la sorte de carence ou de manque qui tient au rapport m\u00eame du soi \u00e0 sa propre existence\u00a0\u00bb.<\/em><\/p>\n<p>Ce point de vue fait basculer le \u201cbesoin d\u2019amis\u201d sous les conditions de l\u2019individu. \u00c0 partir de cet axiome, il conclut\u00a0:<\/p>\n<p><em>\u00a0<\/em><em>\u00ab\u00a0Quant \u00e0 l\u2019id\u00e9e que seul un soi peut avoir un autre que soi, elle (\u2026) trouve sa l\u00e9gitimit\u00e9 la plus proche dans l\u2019id\u00e9e que l\u2019estime de soi est le moment r\u00e9flexif originaire de la vis\u00e9e de la vie bonne. \u00c0 l\u2019estime de soi, l\u2019amiti\u00e9 rajoute sans rien retrancher. Ce qu\u2019elle ajoute, c\u2019est l\u2019id\u00e9e de mutualit\u00e9 dans l\u2019\u00e9change entre des humains qui s\u2019estiment chacun eux-m\u00eames\u00a0\u00bb<\/em><a href=\"#_ftn6\" name=\"_ftnref6\">[6]<\/a><em>.<\/em><\/p>\n<p>Nous avons discut\u00e9 de cette question dans <em>La r\u00e9ciprocit\u00e9 et la naissance des valeurs humaines <\/em>(1995)<a href=\"#_ftn7\" name=\"_ftnref7\">[7]<\/a>. Selon notre th\u00e8se, la r\u00e9ciprocit\u00e9 est une relation entre la conscience de l\u2019un et la conscience de l\u2019autre, telle que leur r\u00e9sultante devient la r\u00e9f\u00e9rence autant de l\u2019une que de l\u2019autre. Puisque de <em>l\u2019agir de l\u2019autre<\/em> r\u00e9sulte le <em>subir de l\u2019un<\/em>, la relation entre le <em>subir<\/em> et <em>l\u2019agir<\/em> engendre pour chacun une conscience r\u00e9fl\u00e9chie sur elle-m\u00eame, conscience de conscience qui est en m\u00eame temps celle de l\u2019autre, autrement dit qui donne sens \u00e0 l\u2019activit\u00e9 de l\u2019un et de l\u2019autre. Cette th\u00e8se ne met pas en doute l\u2019id\u00e9e que l\u2019individu ait un Soi, ainsi qu\u2019une conscience objective qui accompagne ses actions, mais que sa conscience soit subordonn\u00e9e \u00e0 des objectifs biologiques alors qu\u2019elle peut se d\u00e9ployer dans une relation de r\u00e9ciprocit\u00e9 o\u00f9 elle acquiert son ind\u00e9pendance vis-\u00e0-vis des limites biologiques, et une valeur universelle. Sans la r\u00e9ciprocit\u00e9, le Soi reste riv\u00e9 \u00e0 la vie de l\u2019homme, mais ne satisfait pas \u00e0 la d\u00e9finition \u201cpolitique\u201d de l\u2019homme. Si le Soi \u00e9tait capable de se satisfaire lui-m\u00eame, il serait, note Aristote, celui de Zeus<a href=\"#_ftn8\" name=\"_ftnref8\">[8]<\/a>, et s\u2019il \u00e9tait priv\u00e9 de r\u00e9ciprocit\u00e9, celui de la brute.<\/p>\n<p>Si donc la r\u00e9ciprocit\u00e9 fait d\u00e9faut ou si elle est d\u00e9fectueuse, la soci\u00e9t\u00e9 peut certes souffrir de son manque, mais la r\u00e9ciprocit\u00e9 elle-m\u00eame est fond\u00e9e sur le <em>besoin d\u2019autrui,<\/em> et d\u00e8s lors ce besoin ne signifie pas un <em>manque. <\/em>Le <em>besoin d\u2019autrui, <\/em>la <em>chreia <\/em>d\u2019Aristote, pas plus que <em>l\u2019obligation<\/em> de Marcel Mauss, n\u2019est sous la d\u00e9pendance d\u2019un <em>d\u00e9sir<\/em> de l\u2019individu, mais de la <em>n\u00e9cessit\u00e9<\/em> de <em>l\u2019esprit<\/em> qui pour se manifester a besoin de l\u2019un et l\u2019autre pour constituer sa matrice.<\/p>\n<p>Les hommes s\u2019assemblent, dit Aristote, pour s\u2019entraider mais donc pour un autre motif que celui de leur <em>int\u00e9r\u00eat<\/em>. <em>L\u2019esprit<\/em> en est le motif. C\u2019est de l\u2019<em>entraide<\/em> que na\u00eet la facult\u00e9 de la conscience de se nommer elle-m\u00eame, et de se reconna\u00eetre comme r\u00e9v\u00e9lation de sens pour toutes les actions qui peuvent s\u2019int\u00e9grer dans cette relation. Aristote fait proc\u00e9der le <em>noos<\/em>, <em>l\u2019esprit<\/em> (et <em>l\u2019\u00e2me<\/em>) de la r\u00e9ciprocit\u00e9, et non, \u00e0 l\u2019inverse, la r\u00e9ciprocit\u00e9 d\u2019un esprit de l\u2019individu qui serait finalement donn\u00e9 en propre aux humains.<\/p>\n<p>Quoi qu\u2019il en soit, Fr\u00e9d\u00e9ric Lordon fait intervenir entre les hommes deux dynamismes (convergence et divergence)<a href=\"#_ftn9\" name=\"_ftnref9\">[9]<\/a>. Si la force de convergence se heurte \u00e0 la force de divergence celle-ci proviendrait essentiellement de la diff\u00e9renciation des passions sous la forme de ce qu\u2019il appelle <em>disconvenance<a href=\"#_ftn10\" name=\"_ftnref10\"><strong>[10]<\/strong><\/a> <\/em>produite par le tort que les uns peuvent faire aux autres.<\/p>\n<p><em>\u00ab\u00a0Les passions, emportant par principe variations et diversit\u00e9, ne sauraient offrir aucune garantie de convenance des hommes entre eux. Non pas qu\u2019ils ne conviendraient jamais en rien\u00a0: mais que, ainsi conduits, il leur est hors de port\u00e9e de convenir en tout \u2013\u00a0\u201cen nature\u201d\u00a0\u00bb<\/em><a href=\"#_ftn11\" name=\"_ftnref11\">[11]<\/a><em>.<\/em><\/p>\n<p><em>\u00ab\u00a0En d\u2019autres termes, il faudra faire avec l\u2019ambivalence. Dont on ne trouverait d\u2019ailleurs meilleur r\u00e9sum\u00e9 que dans les possibilit\u00e9s les plus oppos\u00e9es du m\u00e9canisme \u00e9l\u00e9mentaire de l\u2019imitation des affects. Car s\u2019il peut \u00eatre au principe de l\u2019\u00e9lan sympathique par \u00e9mulation de la tristesse en piti\u00e9, il peut l\u2019\u00eatre tout autant de l\u2019induction mim\u00e9tique du d\u00e9sir et conduire les hommes \u00e0 s\u2019arracher des mains les uns des autres un certain objet quand celui-ci ne peut \u00eatre poss\u00e9d\u00e9 que d\u2019un seul. Ou bien pousser \u00e0 \u00e9muler la haine pour autrui d\u2019un de nos semblables &#8211; ou que nous tenons pour tel. Soit le dieu et le loup enferm\u00e9s ensemble dans l\u2019unique op\u00e9ration du mim\u00e9tisme des affects \u2013 et seule la situation concr\u00e8te d\u00e9cidera duquel sortira de la bo\u00eete\u00a0<\/em>\u00bb<a href=\"#_ftn12\" name=\"_ftnref12\">[12]<\/a>.<\/p>\n<p>Renversement donc de perspective\u00a0! Le <em>mim\u00e9tisme<\/em> anime autant sinon plus la <em>haine<\/em> que <em>l\u2019amour<\/em>. Et s\u2019il existe toujours un m\u00eame principe <em>l\u2019imitation<\/em>, celui-ci a <em>deux<\/em> polarit\u00e9s antagonistes. L\u2019affectivit\u00e9 serait-elle constitu\u00e9e de deux affects oppos\u00e9s dont l\u2019\u00e9quilibre serait d\u00e8s lors peu probable\u00a0? Devant cette improbabilit\u00e9, Spinoza doit faire pencher la balance dans un sens ou dans l\u2019autre, et semble-t-il en faveur du <em>loup<\/em> puisque les hommes lui paraissent \u00e0 l\u2019image des loups qui se d\u00e9vorent entre eux mais s\u2019assemblent entre eux sous la conduite du dominant qui devient leur dieu.<\/p>\n<p><em>\u00ab\u00a0Cependant l\u2019ambivalence aux yeux de Spinoza n\u2019est pas synonyme de sym\u00e9trie, et l\u2019affrontement des tendances centrifuges et centrip\u00e8tes n\u2019est pas spontan\u00e9ment \u00e9gal. Que les hommes \u201cne conviennent pas en nature\u201d, selon le mot de \u00c9th. IV, 32, entra\u00eene \u00e0 titre de quasi-n\u00e9cessit\u00e9 qu\u2019avec le temps viendra un moment o\u00f9 ils disconviendront, et ceci sans qu\u2019on puisse pr\u00e9juger ni de l\u2019intensit\u00e9 de la disconvenance ni du nombre de ceux qu\u2019elle va impliquer. On ne peut manquer de remarquer de quelle mani\u00e8re le Trait\u00e9 Politique, qui, lui, empoigne directement la question des formes de la coexistence collective, radicalise le propos de l\u2019Ethique et brise la sym\u00e9trie apparente qu\u2019on pouvait \u00eatre encore tent\u00e9 d\u2019y lire\u00a0:\u201cDans la mesure m\u00eame o\u00f9 les hommes sont tourment\u00e9s par la col\u00e8re, l\u2019envie, ou par quelque autre affect de haine, ils sont l\u2019objet d\u2019entra\u00eenements contradictoires, s\u2019opposent les uns aux autres, et en cela sont d\u2019autant plus redoutables qu\u2019ils sont plus puissants, plus habiles, et plus rus\u00e9s que les autres animaux. Et puisqu\u2019ils sont pour la plupart soumis par nature \u00e0 ces affects, les hommes sont donc par nature ennemis\u201d<\/em>\u00a0\u00bb<a href=\"#_ftn13\" name=\"_ftnref13\">[13]<\/a>.<\/p>\n<p>Et Fr\u00e9d\u00e9ric Lordon de constater\u00a0:<\/p>\n<p><em>\u00ab\u00a0chacun cherche \u00e0 rejoindre le groupe le plus puissant qui lui promet les meilleures garanties de protection, si bien que par \u00e9liminations successives, le nombre des blocs diminue, tandis que leur taille cro\u00eet, jusqu\u2019\u00e0 ce qu\u2019il n\u2019en reste qu\u2019un<\/em>\u00a0\u00bb<a href=\"#_ftn14\" name=\"_ftnref14\">[14]<\/a>.<\/p>\n<p>Nous sommes d\u00e9\u00e7us cependant par cette conclusion, il faut bien le dire, car certaines \u00e9vocations promettaient des concepts nouveaux\u00a0: <em>l\u2019\u00e9mergence<\/em> et <em>l\u2019exc\u00e9dence,<\/em> et surtout <em>l\u2019ambivalence<\/em> qui introduisaient de fait un Tiers, Un, indivisible, absolu, irr\u00e9ductible, appr\u00e9ci\u00e9 comme l\u2019axe de d\u00e9termination du comportement social et dont d\u00e9pend la puissance souveraine, <em>l\u2019imperium,<\/em> Tiers un instant appel\u00e9 <em>force morale\u00a0<\/em>! Comment l\u2019affect social qui peut \u00e0 l\u2019origine \u00eatre celui d\u2019une passion des uns et des autres devient-il une force morale\u00a0? Celle-ci pr\u00e9existerait-elle et s\u2019accumulerait-elle par la similitude en une force collective\u00a0?<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>\u00c0 suivre&#8230;<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref1\" name=\"_ftn1\">[1]<\/a> On ne peut pas ignorer que la similitude des affects a \u00e9t\u00e9 largement exploit\u00e9e par le fascisme.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref2\" name=\"_ftn2\">[2]<\/a> Fr\u00e9d\u00e9ric Lordon<em>, Imperium, op. cit., <\/em>p. 80.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref3\" name=\"_ftn3\">[3]<\/a> \u00ab\u00a0Dans un conflit bilat\u00e9ral, le spectateur prend le parti de celui des deux qu\u2019il estime le plus semblable \u00e0 lui, et le m\u00e9canisme d\u2019imitation des affects est dirig\u00e9 selon un principe d\u2019affinit\u00e9 par similitude. Le tort qui est fait \u00e0 ce \u201cplus semblable\u201d suscite en lui une tristesse qui n\u2019est pas autre chose que l\u2019\u00e9mulation de la tristesse de cet autrui (litt\u00e9ralement) sympathique.\u00a0\u00bb <em>Ibid<\/em>., p.\u00a064.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref4\" name=\"_ftn4\">[4]<\/a> \u00ab\u00a0La pluralit\u00e9 des groupements finis s\u2019impose donc comme la solution d\u2019\u00e9quilibre entre tendances centrip\u00e8tes et tendances centrifuges, \u00e9galement pr\u00e9sentes dans les possibilit\u00e9s de la vie passionnelle humaine \u2013\u00a0sous les figures du dieu et du loup\u00a0\u00bb. <em>Ibid<\/em>., p. 80.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref5\" name=\"_ftn5\">[5]<\/a> <em>Ibid.,<\/em> p.\u00a081.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref6\" name=\"_ftn6\">[6]<\/a> Paul Ric\u0153ur, <em>Soi-m\u00eame comme un autre<\/em>. Paris, \u00e9d du Seuil, 1990, p.\u00a0220.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref7\" name=\"_ftn7\">[7]<\/a> Dominique Temple et Mireille Chabal, <em><a href=\"http:\/\/dominique.temple.free.fr\/reciprocite.php?page=reciprocidad_2&amp;id_article=10\">La r\u00e9ciprocit\u00e9 et la naissance des valeurs humaines<\/a><\/em>. Paris, L\u2019harmattan, 1995. Pour pouvoir interpr\u00e9ter le texte d\u2019Aristote lui-m\u00eame, comme Paul Ric\u0153ur, il faut donner au verbe <em>sunaisthanesthai<\/em> (penser ensemble) un sens particulier\u00a0: il voudrait alors dire \u201cpenser avec soi-m\u00eame\u201d. Dans une note, Paul Ric\u0153ur pr\u00e9cise\u00a0: \u00ab\u00a0Le verbe <em>sunaisthanesthai<\/em>, ici employ\u00e9 (IX, 9, 1170\u00a0b\u00a04) pr\u00e9figure tr\u00e8s exactement le latin cons-scientia\u00a0\u00bb. Nous avons soutenu que le \u201c<em>sun<\/em>\u201d renvoyait \u00e0 la <em>r\u00e9ciprocit\u00e9 des amis<\/em>. C\u2019est dans ce sens que l\u2019on peut entendre aussi ce que dit Pierre\u00a0Aubenque\u00a0: \u00ab\u00a0Dans le beau passage qui montre que le sage lui-m\u00eame, m\u00eame s\u2019il n\u2019en n\u2019a pas \u00e0 proprement parler besoin, redouble et intensifie par la conscience qu\u2019il a de l\u2019existence de ses amis le plaisir qu\u2019il ressent \u00e0 la sienne propre, Aristote montre que, pour les hommes, le \u201c<em>suzen\u201d<\/em>, le vivre ensemble, n\u2019est pas seulement un \u201c<em>sunaisthanesthai<\/em>\u201d, mot \u00e0 mot un consensus, un sentir ensemble, mais un \u201c\u00e9change de paroles et de pens\u00e9es\u201d (\u201c<em>koin\u00f4nein log\u00f4n kai dianoias<\/em>\u201d). C\u2019est ce qui diff\u00e9rencie les hommes des bestiaux, dont le vivre ensemble consiste \u00e0 pa\u00eetre ensemble dans le m\u00eame pr\u00e9. \u201c<em>Koinonein<\/em>\u201d ne peut avoir ici le sens passif de la participation \u00e0 un ordre existant, mais nomme la communication active et r\u00e9ciproque qui permet de constituer un tel ordre. Que l\u2019on appelle cela \u201clogos communicationnel\u201d ou \u201craison d\u00e9lib\u00e9rative\u201d, telle qu\u2019elle se pratique dans une d\u00e9mocratie, cela nous achemine vers l\u2019amiti\u00e9, qui est l\u2019exercice le plus haut du partage.\u00a0\u00bb <em>Cf.<\/em> Aubenque, Pierre, \u201cAmiti\u00e9 et communaut\u00e9 chez Aristote\u201d dans <em>Probl\u00e8mes aristot\u00e9liciens<\/em> <em>2 Philosophie pratique<\/em>. Paris, Vrin, 2011, p.\u00a0208-209.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref8\" name=\"_ftn8\">[8]<\/a> La parole religieuse affirme aussi que la r\u00e9ciprocit\u00e9 est le <em>fondement<\/em>. Lorsque le Dieu biblique (r\u00e9f\u00e9rence religieuse oblig\u00e9e pour les penseurs occidentaux) se cr\u00e9e en l\u2019Homme, il se rend compte que le pouvoir de celui-ci de nommer tous les \u00eatres de la cr\u00e9ation ne lui sert de rien vis-\u00e0-vis de lui-m\u00eame. C\u2019est alors qu\u2019il cr\u00e9e \u00e0 partir de sa moiti\u00e9 <em>l\u2019autre<\/em>\u00a0: Eve. Et la structure de r\u00e9ciprocit\u00e9 entre Adam et Eve est dite <em>\u00e0 l\u2019image d\u2019Elohim<\/em> ce qui signifie que la structure divine qui sert de mod\u00e8le \u00e0 l\u2019image\u00a0est l\u2019entraide, la r\u00e9ciprocit\u00e9.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref9\" name=\"_ftn9\">[9]<\/a> \u00ab\u00a0Les forces de convergence cependant ne s\u2019arr\u00eatent pas aux n\u00e9cessit\u00e9s de la reproduction mat\u00e9rielle. Sous d\u2019autres rapports \u00e9galement \u201crien n\u2019est plus utile \u00e0 l\u2019homme que l\u2019homme\u201d. Et les hommes se rapprochent sous le coup d\u2019autres forces passionnelles. La plus puissante d\u2019entre elles, on l\u2019a vu, trouve son origine dans le m\u00e9canisme de l\u2019imitation des affects puisque c\u2019est lui qui est au principe du mouvement de la compassion (comme le sugg\u00e8re d\u2019ailleurs son \u00e9tymologie m\u00eame). Si, en effet, le spectacle d\u2019autrui affect\u00e9 suffit \u00e0 me faire \u00e9prouver par \u201c\u00e9mulation\u201d un affect semblable, alors autrui attrist\u00e9 suscite en moi de la tristesse &#8211; cette tristesse m\u00eame que l\u2019on appelle piti\u00e9 (<em>\u00c9th.,<\/em> III, 27, Scolie).\u00a0\u00bb Fr\u00e9d\u00e9ric Lordon<em>, Imperium, op. cit.,<\/em> p.\u00a082.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Cependant, en l\u2019occurrence, le point important est ailleurs. Il est dans la r\u00e9alit\u00e9 du mouvement que fait faire vers les autres le spectacle de leur affliction. Force profond\u00e9ment sociale, m\u00eame si elle op\u00e8re d\u2019abord localement, dans l\u2019entre\u2019affection des corps. Mais cette localit\u00e9 est tr\u00e8s d\u00e9passable puisque, comme l\u2019a montr\u00e9 le concept de gen\u00e8se conceptuelle, le mim\u00e9tisme des affects est toujours susceptible d\u2019un effet de contagion de proche en proche, par quoi se forment des rassemblements de plus en plus grands de personnes commun\u00e9ment affect\u00e9es, r\u00e9unies par exemple en d\u00e9fense d\u2019un tort particulier fait \u00e0 quelqu\u2019un. L\u00e0 encore \u00e0 m\u00eame l\u2019\u00e9tymologie, l\u2019imitation des affects soutient un principe de sympathie, qui conna\u00eet l\u2019une de ses r\u00e9alisations sous la forme de l\u2019entraide, et porte les hommes les uns vers les autres.\u00a0\u00bb <em>Ibid<\/em>., p.\u00a083- 84.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref10\" name=\"_ftn10\">[10]<\/a> \u00ab\u00a0La division du travail pour repousser de conserve la perspective du d\u00e9p\u00e9rissement, et l\u2019entraide sympathique\u00a0: voil\u00e0 des figures du dieu que l\u2019homme, m\u00eame quand il n\u2019est pas sous la conduire de la raison, peut \u00eatre pour l\u2019homme. Et pourtant sans pr\u00e9judice du loup. Qu\u2019il sait \u00eatre \u00e9galement. Le droit naturel, cet autre nom du conatus, ne d\u00e9termine par soi aucun type d\u2019action univoquement.\u00a0<em>\u00bb<\/em> <em>Ibid.,<\/em> p.\u00a084.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref11\" name=\"_ftn11\">[11]<\/a> <em>Ibid<\/em>., p. 85.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref12\" name=\"_ftn12\">[12]<\/a> <em>Ibid<\/em>., p.\u00a086.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref13\" name=\"_ftn13\">[13]<\/a> <em>Ibid<\/em>., p.\u00a086.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref14\" name=\"_ftn14\">[14]<\/a> <em>Ibid<\/em>., p.\u00a088.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<blockquote>\n<p>Un essai invit\u00e9 en huit chapitres.<\/p>\n<\/blockquote>\n<h4>II &#8211; Binarisme affectif et Ambivalence<\/h4>\n<p>Lorsque l\u2019on dit que \u201c<em>les hommes en r\u00e9union offrent un rassemblement de puissance collective qui aura tout pouvoir morphog\u00e9n\u00e9tique sur l\u2019ensemble qu\u2019ils forment<\/em>\u201d, \u00e0 moins de d\u00e9finir la <em>puissance<\/em> comme excluant <em>l\u2019int\u00e9r\u00eat<\/em> propre des uns ou des autres, ou encore de pr\u00e9ciser que [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_crdt_document":"","footnotes":""},"categories":[20,3621],"tags":[71,3592],"class_list":["post-90750","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-philosophie","category-science-politique-2","tag-frederic-lordon","tag-science-politique"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/90750","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=90750"}],"version-history":[{"count":2,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/90750\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":90752,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/90750\/revisions\/90752"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=90750"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=90750"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=90750"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}