{"id":90803,"date":"2016-11-20T08:10:48","date_gmt":"2016-11-20T07:10:48","guid":{"rendered":"http:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/?p=90803"},"modified":"2016-11-21T20:29:33","modified_gmt":"2016-11-21T19:29:33","slug":"frederic-lordon-et-limperium-chapitre-6-par-dominique-temple","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/2016\/11\/20\/frederic-lordon-et-limperium-chapitre-6-par-dominique-temple\/","title":{"rendered":"Fr\u00e9d\u00e9ric Lordon et l\u2019<em>Imperium<\/em>. Chapitre 6, par Dominique Temple"},"content":{"rendered":"<blockquote><p>Un essai invit\u00e9 en huit chapitres.<\/p><\/blockquote>\n<h4>VI &#8211; Vengeance et R\u00e9ciprocit\u00e9 n\u00e9gative<\/h4>\n<p>Pour relier la situation actuelle de l\u2019humanit\u00e9 d\u00e9bord\u00e9e par les passions et emport\u00e9e dans le torrent de conflits in\u00e9puisables, et l\u2019av\u00e8nement d\u2019une humanit\u00e9 heureuse gr\u00e2ce \u00e0 la raison qui lui permettrait d\u2019associer ses passions de fa\u00e7on compl\u00e9mentaire au b\u00e9n\u00e9fice de tous, Fr\u00e9d\u00e9ric Lordon et Baruch Spinoza en appellent \u00e0 la <em>r\u00e9ciprocit\u00e9 n\u00e9gative<\/em>, dont ils accordent la <em>puissance<\/em> \u00e0 la soci\u00e9t\u00e9, de sorte \u00e0 pouvoir en faire un moyen d\u00e9cisif pour donner l\u2019avantage \u00e0 la raison sur les passions. Mais la <em>vengeance<\/em> n\u2019est-elle qu\u2019un instrument\u00a0? Nous voudrions ici pr\u00e9ciser en quoi elle contribue directement \u00e0 la gen\u00e8se du Tiers, c\u2019est-\u00e0-dire de <em>l\u2019imperium,<\/em> car elle est en r\u00e9alit\u00e9 une <em>forme de r\u00e9ciprocit\u00e9<\/em>.<\/p>\n<p><!--more--><\/p>\n<p>\u201c<em>Que chacun s\u2019abstienne de causer un dommage par crainte d\u2019un dommage plus grand\u201d<\/em>, ce calcul propre \u00e0 l\u2019individu est logique si l\u2019on met en balance deux int\u00e9r\u00eats rivaux comme le sont des int\u00e9r\u00eats de nature biologique. Mais que signifie la <em>vengeance\u00a0<\/em>? Se r\u00e9duit-elle \u00e0 cette vindicte dict\u00e9e seulement par <em>l\u2019int\u00e9r\u00eat<\/em> des uns ou des autres\u00a0? Sinon que faut-il donc entendre par le <em>droit de se venger et de juger du bien et du mal\u00a0<\/em>?<\/p>\n<p>Selon la Tradition religieuse \u00e0 laquelle se r\u00e9f\u00e8re Spinoza, l\u2019Homme acquiert ce droit de <em>juger du bien et du mal<\/em> lorsqu\u2019il franchit <em>l\u2019interdit<\/em>. <em>L\u2019interdit,<\/em> on le sait, est de confondre tous les arbres du <em>Jardin<\/em> et d\u2019ignorer la diff\u00e9rence de l\u2019un d\u2019entre eux, plus pr\u00e9cis\u00e9ment celui de la <em>connaissance du bien et du mal<\/em>. Or, cet arbre est maudit d\u00e8s lors que l\u2019on en mange (c\u2019est-\u00e0-dire que l\u2019on s\u2019y identifie), car la tentation est alors grande de <em>juger par soi-m\u00eame du bien et du mal<\/em>. C\u2019est pourquoi il est dit \u201cvoici que l\u2019homme a mang\u00e9 de l\u2019arbre de la connaissance du bien et du mal et qu\u2019il est devenu <em>l\u2019un d\u2019entre nous\u201d<\/em><a href=\"#_ftn1\" name=\"_ftnref1\">[1]<\/a>. On sait que <em>Elohim<\/em> veut dire <em>nous\u00a0<\/em>: mais quel <em>nous\u00a0<\/em>? On sait aussi que l\u2019homme, le terrien, <em>l\u2019Adam<\/em>, ne parvient pas \u00e0 la conscience de lui-m\u00eame par la connaissance du monde (les oiseaux, les poissons\u2026) et qu\u2019il lui faut une <em>aide<\/em>. <em>L\u2019aide,<\/em> qui lui permet d\u2019acc\u00e9der \u00e0 la pleine puissance de sa conscience et de se nommer lui-m\u00eame, est issue \u00e0 la fois de <em>l\u2019identit\u00e9<\/em> (son c\u00f4t\u00e9) et \u00e0 la fois de sa <em>diff\u00e9rence<\/em> (la femme). Et si l\u2019on admet, toujours selon ces m\u00eames versets de la Bible, que l\u2019Homme (Adam et Eve) est cr\u00e9\u00e9 \u00e0 l\u2019image d\u2019Elohim, le <em>nous<\/em> veut dire forc\u00e9ment l\u2019entraide, la r\u00e9ciprocit\u00e9 dont Adam et Eve est l\u2019image.<\/p>\n<p>Or, Spinoza dit bien\u00a0: \u00ab <em>C\u2019est par cette loi qu\u2019une Soci\u00e9t\u00e9 pourra se constituer, pourvu qu\u2019elle revendique pour elle-m\u00eame le droit que poss\u00e8de chacun de se venger et de juger du bien et du mal\u00bb. <\/em>Mais qui est la Soci\u00e9t\u00e9\u00a0? La collection des int\u00e9r\u00eats qui se concilient dans leur libre-\u00e9change, une collection d\u2019esprits sataniques\u00a0? Ou bien le Tiers dont le <em>conatus<\/em> est perpendiculaire \u00e0 celui des relations d\u2019int\u00e9r\u00eats priv\u00e9s des esprits sataniques, ici Dieu ? Spinoza r\u00e9pond\u00a0: Dieu.<\/p>\n<p>Comment peut-on justifier le <em>conatus<\/em> du Tiers (la <em>force morale<\/em> de la soci\u00e9t\u00e9) comme <em>esprit de la vengeance<\/em>\u00a0de telle sorte qu\u2019il puisse en d\u00e9poss\u00e9der chacun de nous au b\u00e9n\u00e9fice d\u2019un <em>Nous<\/em> qui s\u2019exprime par n\u00e9gation du droit de juger <em>par soi-m\u00eame<\/em> du bien et du mal, et dont la puissance interdise \u00e0 chacun de nous le meurtre de l\u2019autre (<em>Tu ne tueras point<\/em>). Mais que dit la <em>vengeance\u00a0<\/em>?<\/p>\n<p>La science croyait jusqu\u2019\u00e0 une date r\u00e9cente que la r\u00e9ciprocit\u00e9 positive \u00e9tait toujours de rigueur entre les membres d\u2019une m\u00eame communaut\u00e9, et la <a href=\"http:\/\/dominique.temple.free.fr\/reciprocite.php?page=notions&amp;id_mot=8\">r\u00e9ciprocit\u00e9 n\u00e9gative<\/a> rapport\u00e9e aux fronti\u00e8res de celle-ci, \u00e0 l\u2019\u00e9tranger (l\u2019amour-propre et la haine de l\u2019autre), et c\u2019est \u00e0 cet <em>a priori<\/em> que se soumet la premi\u00e8re analyse de Fr\u00e9d\u00e9ric Lordon, comme nous l\u2019avons soulign\u00e9, mais dans nombre de soci\u00e9t\u00e9s, c\u2019est l\u2019inverse\u00a0: la r\u00e9ciprocit\u00e9 n\u00e9gative est pratiqu\u00e9e \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de la communaut\u00e9, la r\u00e9ciprocit\u00e9 positive avec l\u2019\u00e9tranger<a href=\"#_ftn2\" name=\"_ftnref2\">[2]<\/a>. Quoi qu\u2019il en soit, c\u2019est la nature m\u00eame de la r\u00e9ciprocit\u00e9 n\u00e9gative qui nous int\u00e9resse ici car elle ne semble pas toujours ordonn\u00e9e au calcul imagin\u00e9 par Spinoza, la protection du Soi-m\u00eame. Dans les communaut\u00e9s archa\u00efques que l\u2019on pense t\u00e9moigner des soci\u00e9t\u00e9s primitives, celui qui subit une injure cherche \u00e0 r\u00e9pondre par la violence \u00e0 la violence qu\u2019il a subie, de mani\u00e8re \u00e0 \u00e9tablir une relation de r\u00e9ciprocit\u00e9 o\u00f9 l\u2019action soit proportionnelle \u00e0 la passion (la violence agie \u00e0 la violence subie)\u00a0: c\u2019est \u00e0 la condition que les deux consciences \u00e9l\u00e9mentaires li\u00e9es au fait de subir l\u2019offense et de la faire subir se relativisent de fa\u00e7on \u00e9gale que na\u00eet l\u2019affect qui sous-tend l\u2019imaginaire, que l\u2019on a coutume de d\u00e9signer par le terme de l\u2019honneur. Il s\u2019ensuit que chaque partie est conduite \u00e0 une succession de violences pour ench\u00e9rir le sentiment d\u2019\u00eatre humain (en tant que guerrier). Mais succession veut dire ici alternance de meurtrissures re\u00e7ues et rendues\u00a0! Aucune nouvelle offense ne peut \u00eatre accomplie par l\u2019une des parties sans \u00eatre compens\u00e9e par une offense subie de la part de qui a subi la pr\u00e9c\u00e9dente. Chose qui peut para\u00eetre \u00e9trange\u00a0: lorsque les parties sont assur\u00e9es par la vengeance d\u2019avoir agi et subi, s\u2019installe un instant de paix entre elles parce que chacune a acc\u00e9d\u00e9 \u00e0 la dignit\u00e9 de la conscience de conscience en termes d\u2019affect. \u00catre un guerrier n\u2019est pas de tuer\u00a0! Mais de souffrir autant que de faire souffrir. On retrouve ici le terme grec <em>antipasquein<\/em> (souffrir \u00e0 son tour). De cette fa\u00e7on, la r\u00e9ciprocit\u00e9 appara\u00eet toujours comme la matrice de la raison \u00e9thique, mais non pas de la raison utilitaire ou du calcul qui pr\u00e9vaut lorsque l\u2019individu cherche son int\u00e9r\u00eat propre. Ce \u00e0 quoi l\u2019homme r\u00e9ciproque soumet son int\u00e9r\u00eat propre est le Tiers, c\u2019est-\u00e0-dire le sentiment d\u2019humanit\u00e9 qui n\u2019appartient \u00e0 personne a priori, et qui doit \u00eatre conquis par chacun gr\u00e2ce \u00e0 son int\u00e9gration dans la structure de r\u00e9ciprocit\u00e9 qui en est la matrice.<\/p>\n<p>La r\u00e9ciprocit\u00e9 n\u00e9gative n\u2019autorise pas seulement la <em>m\u00e9moire<\/em> des Anciens dans une relation de filiation sans commencement ni fin qui assure \u00e0 chacun le sentiment de responsabilit\u00e9 sur sa descendance, sentiment qui s\u2019accumule en prestige pour le dernier h\u00e9ritier d\u2019une tradition lignag\u00e8re, comme l\u2019a montr\u00e9 Florestan Fern\u00e1ndes<a href=\"#_ftn3\" name=\"_ftnref3\">[3]<\/a>\u00a0; la r\u00e9ciprocit\u00e9 n\u00e9gative n\u2019est pas seulement le moyen par lequel l\u2019\u00c9thique (le Tiers) ma\u00eetrise la violence, comme le dit le premier commandement (tu ne tueras point), ne reconnaissant de l\u00e9gitimit\u00e9 qu\u2019\u00e0 la seule r\u00e9ciprocit\u00e9 de vengeance (le talion)\u00a0; elle n\u2019est pas seulement le pendant de la r\u00e9ciprocit\u00e9 positive qui serait n\u00e9cessaire \u00e0 sa relativisation pour engendrer la r\u00e9ciprocit\u00e9 sym\u00e9trique\u00a0; elle est la structure qui permet l\u2019acc\u00e8s au <em>surnaturel<\/em> (le <em>spirituel<\/em>) en d\u00e9montrant que celui-ci est distinct du <em>naturel <\/em>(le<em> mat\u00e9riel<\/em>).<\/p>\n<p>Des deux formes de r\u00e9ciprocit\u00e9 positive et n\u00e9gative, l\u2019une produit en effet un affect joyeux qui n\u2019est pas facile \u00e0 distinguer du plaisir procur\u00e9 par la jouissance de ce qui est donn\u00e9 et redonn\u00e9 dans la surench\u00e8re du contre-don, la jouissance de la f\u00eate, jouissance prosa\u00efque des sens, de sorte que la <em>joie<\/em> spirituelle produite par la r\u00e9ciprocit\u00e9 est ennoy\u00e9e dans le <em>plaisir<\/em> de la vie. L\u2019autre au contraire lib\u00e8re la <em>joie<\/em>, propre au Tiers inclus, de la <em>douleur<\/em> qui accompagne la violence. La <em>joie<\/em> du Tiers appara\u00eet alors tout \u00e0 fait distincte, et comme l\u2019expression particuli\u00e8re du sentiment d\u2019humanit\u00e9 cr\u00e9\u00e9 par la r\u00e9ciprocit\u00e9.<\/p>\n<p>Peut-on, cependant, d\u00e9river de cette anthropologie la logique de Spinoza qui fait intervenir l\u2019ambivalence de deux dynamismes seulement, et la primaut\u00e9 de l\u2019affect positif (dit actif) bas\u00e9e sur la hantise de l\u2019affect n\u00e9gatif (dit passif), qui justifierait le calcul suivant de la raison\u00a0: pour \u00e9viter de recevoir des coups je m\u2019impose pour r\u00e8gle de ne pas faire de torts \u00e0 mon voisin\u00a0? Car si l\u2019on peut interpr\u00e9ter les choses ainsi, alors que la r\u00e9ciprocit\u00e9 n\u00e9gative propose tout autre chose qu\u2019un r\u00e9flexe d\u2019autod\u00e9fense, c\u2019est qu\u2019il doit y avoir un chemin entre les affects dus \u00e0 la r\u00e9ciprocit\u00e9 n\u00e9gative et les affects dus \u00e0 la r\u00e9ciprocit\u00e9 positive qui l\u2019autorise.<\/p>\n<p>En effet, lorsque la r\u00e9ciprocit\u00e9 n\u00e9gative domine dans les relations entre les hommes, la r\u00e9ciprocit\u00e9 positive est assum\u00e9e par les femmes. Nous reviendrons sur cette s\u00e9paration. On se contentera ici de souligner que lors des rituels majeurs des soci\u00e9t\u00e9s de r\u00e9ciprocit\u00e9 n\u00e9gative, hommes et femmes s\u2019associent pour exprimer le fait que le produit de la r\u00e9ciprocit\u00e9 n\u00e9gative est de m\u00eame nature que le produit de la r\u00e9ciprocit\u00e9 positive. Par exemple, dans les danses des f\u00eates <em>tsantsa<\/em> des Shuar, les hommes conduisent la sarabande, tenus chacun au niveau des reins par leur femme afin que leur puissance de guerrier passe dans le corps de celles-ci qui, elles, rivaliseront pour produire la bi\u00e8re de manioc\u00a0(le medium de r\u00e9ciprocit\u00e9 positive pendant la f\u00eate). Ou encore, selon le mythe des Cashinawa, la femme vole dans le ciel des d\u00e9funts le secret de la fermentation du sang des guerriers qui festoyaient entre eux, et de retour chez les vivants, l\u2019applique au jus de manioc pour le transformer en libation de la f\u00eate d\u2019invitation. Ces rites semblent indiquer que le sentiment n\u00e9 de la r\u00e9ciprocit\u00e9 n\u00e9gative est plus pur que celui engendr\u00e9 par la r\u00e9ciprocit\u00e9 positive, ou encore que la r\u00e9ciprocit\u00e9 positive peut \u00e9chapper \u00e0 sa confusion avec la simple jouissance de la vie \u00e0 la condition de s\u2019inspirer de la r\u00e9ciprocit\u00e9 n\u00e9gative.<\/p>\n<p>On pourrait illustrer ind\u00e9finiment le rapport qui s\u2019installe dans toutes les soci\u00e9t\u00e9s archa\u00efques entre la r\u00e9ciprocit\u00e9 n\u00e9gative et la r\u00e9ciprocit\u00e9 positive, mais le principal d\u2019entre ces rapports est l\u2019\u00e9quilibre n\u00e9cessaire \u00e0 leur \u00e9gale relativisation, qui, n\u2019\u00e9tant pas visible puisque en elle-m\u00eame contradictoire, se r\u00e9v\u00e8le n\u00e9anmoins par un affect sup\u00e9rieur \u00e0 celui produit par la r\u00e9ciprocit\u00e9 n\u00e9gative ou la r\u00e9ciprocit\u00e9 positive, c\u2019est-\u00e0-dire comme une \u201cconscience affective\u201d : le sentiment de libert\u00e9 et de souverainet\u00e9 de la conscience pour elle-m\u00eame. Cette conscience s\u2019impose comme sentiment d\u2019humanit\u00e9 de r\u00e9f\u00e9rence, mais \u00e9videmment de fa\u00e7on empirique, aux valeurs issues de la r\u00e9ciprocit\u00e9 positive et de la r\u00e9ciprocit\u00e9 n\u00e9gative repr\u00e9sent\u00e9es par l\u2019imaginaire de l\u2019honneur et l\u2019imaginaire du prestige. Comme le souligne Fr\u00e9d\u00e9ric Lordon\u00a0:<\/p>\n<p><em>\u00ab\u00a0C\u2019est que la sortie compl\u00e8te de la servitude passionnelle, la vie sous le r\u00e9gime de la causalit\u00e9 ad\u00e9quate, supposent de s\u2019affranchir de toute cause ext\u00e9rieure pour ne plus r\u00e9pondre qu\u2019\u00e0 la n\u00e9cessit\u00e9 de son essence propre <\/em>(<em>\u00c9th.,<\/em> III, Def. 1 et 2)\u00a0\u00bb<a href=\"#_ftn4\" name=\"_ftnref4\">[4]<\/a>.<\/p>\n<p>Autrement dit, si la vie n\u2019est pas relativis\u00e9e par la mort, elle impose unilat\u00e9ralement son imaginaire au Tiers. Sans la mort, la r\u00e9surrection, c\u2019est-\u00e0-dire la reconnaissance objective de la \u201cvie \u00e9ternelle\u201d comme au-del\u00e0 de la vie et de la mort, serait sans doute impossible\u00a0!<\/p>\n<p>Cependant la r\u00e9ciprocit\u00e9 sym\u00e9trique qui na\u00eet donc de la relativisation mutuelle de la r\u00e9ciprocit\u00e9 positive et de la r\u00e9ciprocit\u00e9 n\u00e9gative, et qui seule permet d\u2019engendrer un Tiers lib\u00e9r\u00e9 de tout imaginaire, peut se d\u00e9ployer sans ce d\u00e9tour par la mort et la vie, elle peut se d\u00e9passer par reproduction d\u2019elle-m\u00eame. Dans cette reproduction, elle est <em>l\u2019amour<\/em>, mais dans un autre sens que l\u2019amour <em>de<\/em> quelque chose qui r\u00e9pond seulement \u00e0 un <em>d\u00e9sir de l\u2019individu<\/em>. Ici tout d\u00e9sir ou toute souffrance est relativis\u00e9 au b\u00e9n\u00e9fice d\u2019une <em>exigence <\/em>: l\u2019av\u00e8nement de l\u2019Autre \u00e9ternellement Autre, le Tiers.<\/p>\n<p>Ce pourquoi, la forme qui la premi\u00e8re est le r\u00e9ceptacle de cet Autre est indiff\u00e9rente \u00e0 la r\u00e9ciprocit\u00e9 n\u00e9gative et \u00e0 la r\u00e9ciprocit\u00e9 positive, bien qu\u2019elle soit constitu\u00e9e sous des modalit\u00e9s fort simples par la nature\u00a0: <em>l\u2019entraide<\/em> que le mythe se repr\u00e9sente comme celle que la femme porte \u00e0 l\u2019homme.<\/p>\n<p>R\u00e9tablir <em>l\u2019empuissantisation<\/em> \u00e0 partir de sa matrice permettrait de relativiser cette assertion passag\u00e8rement pessimiste de Spinoza\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0<em>\u201cCroire que l\u2019on peut amener la multitude, ou ceux qui sont tiraill\u00e9s de toutes parts dans le jeu des affaires publiques, \u00e0 vivre selon le seul pr\u00e9cepte de la raison, c\u2019est r\u00eaver de l\u2019\u00e2ge d\u2019or des po\u00e8tes, c\u2019est \u00e0 dire d\u2019une fable\u201d<\/em> (<em>TP<\/em>, I , 4)\u00a0\u00bb.<a href=\"#_ftn5\" name=\"_ftnref5\">[5]<\/a><\/p>\n<p>Ce qui vaut \u00e0 la gen\u00e8se de l\u2019humanit\u00e9 d\u2019appara\u00eetre comme fable est d\u00fb \u00e0 ce que l\u2019axe de cette gen\u00e8se n\u2019appara\u00eet qu\u2019avec la raison lib\u00e9r\u00e9e de tout imaginaire. Et c\u2019est seulement lorsque la conscience est parvenue \u00e0 maturit\u00e9 qu\u2019elle peut d\u00e9couvrir sa matrice jusque-l\u00e0 invisible (la <em>r\u00e9ciprocit\u00e9 sym\u00e9trique<\/em>), et que l\u2019affectivit\u00e9 produite par cette matrice (le <em>c\u0153ur invisible<\/em> de l\u2019organisation des \u00eatres vivants et pensants) est alors r\u00e9fl\u00e9chie sur elle-m\u00eame. Tandis que dans ses phases de d\u00e9veloppement ant\u00e9rieures, cette r\u00e9flexion \u00e9tait ench\u00e2ss\u00e9e dans des manifestations qui oscillaient entre deux extr\u00eames oppos\u00e9s et leurs images, alors que c\u2019est au contraire de <em>s\u2019en affranchir,<\/em> comme le dit Fr\u00e9d\u00e9ric Lordon, qui lui permet d\u2019atteindre \u00e0 la souverainet\u00e9 de sa propre puissance.<\/p>\n<p>Quant au calcul auquel Spinoza pr\u00eaterait la capacit\u00e9 d\u2019engendrer la Loi, il n\u2019est pas non plus sans refl\u00e9ter quelque chose de r\u00e9el. \u00c0 partir de l\u2019\u00e9quivalence des deux matrices de r\u00e9ciprocit\u00e9 positive et n\u00e9gative, \u00e0 partir de l\u2019\u00e9quivalence des deux sentiments communs qu\u2019elles engendrent, \u00e0 partir de l\u2019\u00e9quivalence enfin de leurs imaginaires respectifs (l\u2019honneur et le prestige), la r\u00e9ciprocit\u00e9 sym\u00e9trique peut former son concept, l\u2019\u00c9thique, et soumettre \u00e0 son efficience les deux formes de r\u00e9ciprocit\u00e9 positive et n\u00e9gative, ou encore la proposition d\u2019ordonner les passions \u00e0 la raison\u00a0: remplacer par exemple un meurtre par un mariage, une injure par une offrande, notamment lorsque la r\u00e9ciprocit\u00e9 n\u00e9gative risque de faire sombrer la r\u00e9ciprocit\u00e9 dans la non\u00a0r\u00e9ciprocit\u00e9 (la non r\u00e9ciprocit\u00e9 du meurtre = le g\u00e9nocide\u00a0; ou la non r\u00e9ciprocit\u00e9 de l\u2019injure = l\u2019exploitation capitaliste) ou lors de bien d\u2019autres proc\u00e9dures que les hommes ne manquent pas d\u2019inventer du moment qu\u2019ils choisissent de faire pr\u00e9valoir leur int\u00e9r\u00eat sur le besoin d\u2019autrui, et le libre-\u00e9change sur la r\u00e9ciprocit\u00e9 g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e.<\/p>\n<p>\u00c0 suivre&#8230;<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref1\" name=\"_ftn1\">[1]<\/a> Dans la Bible, ce pouvoir de juger par soi-m\u00eame du bien et du mal est attribu\u00e9 \u00e0 l\u2019\u201c<em>un<\/em> d\u2019entre <em>nous<\/em>\u201d, cet <em>un<\/em> est Satan\u00a0!<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref2\" name=\"_ftn2\">[2]<\/a> <em>Cf.<\/em> Dominique Temple \u201c<a href=\"http:\/\/dominique.temple.free.fr\/reciprocite.php?page=reciprocite&amp;id_rubrique=34\">La r\u00e9ciprocit\u00e9 de vengeance. Commentaire critique de quelques th\u00e9ories de la vengeance<\/a>\u201d, publi\u00e9 dans <em>Teor\u00eda de la reciprocidad<\/em>, La\u00a0Paz, \u00e9d. Padep-gtz, 2003.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref3\" name=\"_ftn3\">[3]<\/a> Florestan Fern\u00e1ndes, <em>A fun\u00e7\u00e3o social da guerra na sociedade tupinamb\u00e1<\/em>, Biblioteca Pioneira de Ciencias Sociais, S\u00e3o Paulo, Brazil, 1970. Lire \u00e0 ce sujet \u201c<a href=\"http:\/\/dominique.temple.free.fr\/reciprocite.php?page=reciprocite&amp;id_rubrique=33\"><em>La r\u00e9ciprocit\u00e9 n\u00e9gative chez les Tupinamba<\/em><\/a>, version fran\u00e7aise du chapitre \u201cEl nombre que viene por la venganza\u201d du livre de Bartomeu Meli\u00e0 &amp; Dominique Temple, <a href=\"http:\/\/dominique.temple.free.fr\/reciprocite.php?page=reciprocidad_2&amp;id_article=80\"><em>El don, la venganza y otras formas de econom\u00eda guaran\u00ed<\/em><\/a>, Centro de Estudios Paraguayos \u201cAntonio Guasch\u201d, Asunci\u00f3n, 2004, 258\u00a0p.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref4\" name=\"_ftn4\">[4]<\/a> Fr\u00e9d\u00e9ric Lordon<em>, Imperium, op. cit., <\/em>p. 282.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref5\" name=\"_ftn5\">[5]<\/a> <em>Ibid<\/em>., p.\u00a0285.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<blockquote>\n<p>Un essai invit\u00e9 en huit chapitres.<\/p>\n<\/blockquote>\n<h4>VI &#8211; Vengeance et R\u00e9ciprocit\u00e9 n\u00e9gative<\/h4>\n<p>Pour relier la situation actuelle de l\u2019humanit\u00e9 d\u00e9bord\u00e9e par les passions et emport\u00e9e dans le torrent de conflits in\u00e9puisables, et l\u2019av\u00e8nement d\u2019une humanit\u00e9 heureuse gr\u00e2ce \u00e0 la raison qui lui permettrait d\u2019associer ses passions de fa\u00e7on compl\u00e9mentaire au b\u00e9n\u00e9fice de tous, Fr\u00e9d\u00e9ric Lordon [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[20,3621],"tags":[71,5092],"class_list":["post-90803","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-philosophie","category-science-politique-2","tag-frederic-lordon","tag-spinoza"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/90803","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=90803"}],"version-history":[{"count":2,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/90803\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":90847,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/90803\/revisions\/90847"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=90803"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=90803"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=90803"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}