{"id":91816,"date":"2017-01-08T08:04:37","date_gmt":"2017-01-08T07:04:37","guid":{"rendered":"http:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/?p=91816"},"modified":"2017-01-08T08:18:52","modified_gmt":"2017-01-08T07:18:52","slug":"pour-comprendre-leconomie-keynes-demeure-un-excellent-point-de-depart-i-the-end-of-laissez-faire-1926","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/2017\/01\/08\/pour-comprendre-leconomie-keynes-demeure-un-excellent-point-de-depart-i-the-end-of-laissez-faire-1926\/","title":{"rendered":"Pour comprendre l&rsquo;\u00e9conomie, Keynes demeure un excellent point de d\u00e9part (I) <em>The End of <\/em>laissez-faire (1926)"},"content":{"rendered":"<p><a href=\"http:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-content\/uploads\/jorion.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignleft size-full wp-image-76224\" src=\"http:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-content\/uploads\/jorion.jpg\" alt=\"jorion\" width=\"200\" height=\"300\" \/><\/a>Comme j&rsquo;ai tenu \u00e0 l&rsquo;expliquer dans <a href=\"http:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/tag\/penser-tout-haut-leconomie-avec-keynes\/\" target=\"_blank\"><em>Penser tout haut l&rsquo;\u00e9conomie avec Keynes<\/em><\/a> (Odile Jacob, 2015), la tache aveugle du syst\u00e8me \u00e9conomique de John Maynard Keynes (1883 &#8211; 1946) est le rapport de force dans l&rsquo;\u00e9conomie et la finance. J&rsquo;ai tent\u00e9 dans ce livre de compl\u00e9ter en proposant cette pi\u00e8ce manquante. Quoi qu&rsquo;il en soit, si l&rsquo;on veut remplacer la th\u00e9orie \u00e9conomique dominante, dont Andrew Haldane, \u00e9conomiste en chef de la Banque d&rsquo;Angleterre, <a href=\"http:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/2017\/01\/07\/comment-jai-pu-prevoir-la-crise-des-subprimes-avec-pas-plus-de-donnees-que-nimporte-qui-par-paul-jorion\/\" target=\"_blank\">vient de rappeler les faiblesses fondamentales<\/a>, Keynes demeure un excellent point de d\u00e9part. Je vous propose du coup en feuilleton dans les jours qui viennent, mes commentaires relatifs aux principaux textes de Keynes, tels qu&rsquo;on les trouve dans <a href=\"http:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/tag\/penser-tout-haut-leconomie-avec-keynes\/\" target=\"_blank\"><em>Penser tout haut l&rsquo;\u00e9conomie avec Keynes<\/em><\/a>.<\/p>\n<p>\u00a0<!--more--><\/p>\n<h3><em>The End of <\/em>laissez-faire (1926)<\/h3>\n<p>[pp. 81-92]<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0The End of <em>laissez-faire<\/em>\u00a0\u00bb est un pamphlet incisif que John Maynard Keynes publia en 1926 aux Hogarth Press de Leonard et Virginia Woolf, comme il l\u2019avait d\u00e9j\u00e0 fait un an auparavant avec \u00ab\u00a0A Short View of Russia\u00a0\u00bb. Il y poursuit deux objectifs, le premier de mani\u00e8re explicite, le second de mani\u00e8re implicite. Le premier est celui qu\u2019annonce le titre de l\u2019essai et qui fait l\u2019objet d\u2019une authentique d\u00e9monstration\u00a0: signer l\u2019arr\u00eat de mort du <em>laisser-faire<\/em> en mati\u00e8re de politique \u00e9conomique en faisant l\u2019historique du concept, en soulignant les vices des pr\u00e9suppos\u00e9s d\u2019une telle politique et en en d\u00e9finissant une autre de remplacement \u00e0 mettre en \u0153uvre une fois la preuve faite de la n\u00e9cessit\u00e9 du rejet du <em>laisser-faire<\/em>. Le second objectif est une disqualification de l\u2019<em>utilitarisme<\/em> de Jeremy Bentham (1748 \u2013 1832) et le moyen utilis\u00e9 ici est la satire, mettant en sc\u00e8ne de mani\u00e8re un peu inattendue une pseudo-th\u00e9orie darwinienne de l\u2019\u00e9volution des girafes. La poursuite de ces deux objectifs s\u2019entrem\u00eale cependant dans l\u2019expos\u00e9 de mani\u00e8re inextricable\u00a0; j\u2019essaierai d\u2019y apporter un peu de clart\u00e9.<\/p>\n<h4>La doctrine du <em>laisser-faire<\/em> r\u00e9sulte d\u2019un compromis entre courants de la pens\u00e9e politique<\/h4>\n<p>Quelles sont les sources de la doctrine du <em>laisser-faire<\/em> au sein de notre culture\u00a0? En fait, affirme Keynes, qui en retrace alors la g\u00e9n\u00e9alogie, il s\u2019agit d\u2019un compromis sur lequel sont tomb\u00e9es d\u2019accord deux interpr\u00e9tations de l\u2019histoire humaine a priori inconciliables, c\u2019est le modus vivendi d\u00e9couvert comme une option viable entre la vision h\u00e9rit\u00e9e d\u2019Aristote qui voit l\u2019homme comme un <em>zoon politikon<\/em>, comme une esp\u00e8ce sociale par nature, et celle qui d\u00e9coule du <em>contrat social<\/em> que d\u00e9velopp\u00e8rent Hobbes, Locke, puis Rousseau, qui voit les hommes, lass\u00e9s de l\u2019ins\u00e9curit\u00e9 propre \u00e0 l\u2019\u00e9tat sauvage dans lequel ils vivent isol\u00e9s, d\u00e9cidant d\u2019abandonner par un pacte certaines de leurs libert\u00e9s pour que la s\u00e9curit\u00e9 soit assur\u00e9e dans le cadre d\u2019une organisation politique telle que l\u2019\u00c9tat. Ce <em>contrat social<\/em> ayant \u00e9t\u00e9 conclu par l\u2019accord de tous.<\/p>\n<p>Les deux courants s\u2019accorderont sur le fait que l\u2019individu doit pouvoir se prot\u00e9ger contre les impositions \u00e9ventuellement arbitraires du cadre global au sein duquel il vit, que celui-ci soit un donn\u00e9 d\u2019ordre naturel ou r\u00e9sulte du pacte par lequel a \u00e9t\u00e9 conclu le <em>contrat social<\/em>. Keynes \u00e9crit que<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Le principe de la survie du plus apte peut \u00eatre lu comme une vaste g\u00e9n\u00e9ralisation de la th\u00e9orie \u00e9conomique de Ricardo. Les interf\u00e9rences \u00e0 connotation sociale devinrent, \u00e0 la lumi\u00e8re de cette synth\u00e8se grandiose, non seulement inopportunes, mais aussi impies, semblant calcul\u00e9es pour retarder la progression du puissant processus par lequel nous nous \u00e9tions, telle Aphrodite, \u00e9lev\u00e9s de l\u2019\u00e9cume primordiale de l\u2019oc\u00e9an. C\u2019est pourquoi l\u2019origine de cette unit\u00e9 particuli\u00e8re de la philosophe politique d\u2019usage courant du XIX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle me semble \u00eatre le succ\u00e8s avec lequel elle parvint \u00e0 harmoniser des \u00e9coles de pens\u00e9e en lutte et \u00e0 unifier tout ce qu\u2019il y avait de bon en elles en vue d\u2019un objectif commun\u00a0\u00bb (Keynes [1926] 1931\u00a0: 276).<\/p>\n<p>Dans cette vaste synth\u00e8se, les philosophes politiques de tout bord n\u2019eurent aucun mal \u00e0 se reconna\u00eetre\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Le principe du <em>laisser-faire<\/em> \u00e9tait parvenu \u00e0 harmoniser l\u2019individualisme et le socialisme, et \u00e0 identifier l\u2019\u00e9go\u00efsme de Hume et le plus grand bien du plus grand nombre\u00a0\u00bb (ibid. 275).<\/p>\n<p>La question centrale du lib\u00e9ralisme, qui \u00e9merge dans le sillage de l\u2019individualisme militant naissant, sera celle-ci\u00a0: o\u00f9 se situe le point d\u2019\u00e9quilibre entre l\u2019exercice de la libert\u00e9 individuelle et le fonctionnement sans entraves excessives du cadre collectif qu\u2019est l\u2019\u00c9tat dont la fonction est d\u2019assurer le bien commun\u00a0?<\/p>\n<p>C\u2019est selon Keynes, Edmund Burke (1729 &#8211; 1797), \u00e0 l\u2019\u0153uvre duquel il avait consacr\u00e9, comme je l\u2019ai d\u00e9j\u00e0 mentionn\u00e9, un long m\u00e9moire, qui avait le mieux d\u00e9fini le probl\u00e8me\u00a0de l\u2019\u00e9quilibre optimal entre l\u2019individu et l\u2019\u00c9tat\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0\u2026 ce que Burke avait d\u00e9sign\u00e9 comme \u2018l\u2019un des probl\u00e8mes l\u00e9gislatifs les plus beaux, \u00e0 savoir, de d\u00e9terminer ce que l\u2019\u00c9tat devrait prendre \u00e0 sa charge afin de gouverner selon la sagesse publique, et ce qu\u2019il devrait laisser, en interf\u00e9rant aussi peu que possible, \u00e0 l\u2019exercice individuel\u2019\u00a0\u00bb (ibid. 288).<\/p>\n<p>En fait, souligne Keynes, l\u2019accord sur une repr\u00e9sentation unifi\u00e9e parvint si bien \u00e0 se faire que l\u2019ensemble des options de la pens\u00e9e politique apparemment antagonistes du XIX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle finirent par d\u00e9finir la question quasiment dans les m\u00eames termes, se transformant en de simples variantes du m\u00eame th\u00e8me. Au d\u00e9but, dit Keynes, il y avait l\u2019<em>utilitarisme<\/em> de Jeremy Bentham\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Le socialisme d\u2019\u00c9tat au XIX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle est n\u00e9 de Bentham, de la libre concurrence, etc. et constitue par certains aspects une version plus claire, et par d\u2019autres aspects, plus confuse, de la m\u00eame philosophie exactement qui sous-tend l\u2019individualisme du XIX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle. Tous deux mirent \u00e9galement massivement l\u2019accent sur la libert\u00e9, l\u2019un de mani\u00e8re n\u00e9gative pour \u00e9viter de limiter les libert\u00e9s existantes, l\u2019autre de mani\u00e8re positive pour d\u00e9truire des monopoles naturels ou acquis. Ils constituent des r\u00e9actions diff\u00e9rentes au sein de la m\u00eame atmosph\u00e8re intellectuelle\u00a0\u00bb (ibid. 291).<\/p>\n<p>Cette vision unifi\u00e9e n\u2019aurait pu acqu\u00e9rir cependant l\u2019h\u00e9g\u00e9monie qui allait devenir la sienne si elle n\u2019avait satisfait les desiderata des milieux d\u2019affaire\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0\u2026 en d\u00e9pit de leurs racines plongeant dans les philosophies politique et morale de la fin du XVIII<sup>e<\/sup> et du d\u00e9but du XIX<sup>e<\/sup> si\u00e8cles, l\u2019individualisme et le <em>laisser-faire<\/em> n\u2019auraient pu sur le long terme confirmer leur emprise sur la conduite des affaires publiques, s\u2019ils n\u2019avaient \u00e9t\u00e9 conformes aux besoins et aux souhaits du milieu d\u2019affaire de l\u2019\u00e9poque\u00a0\u00bb (ibid. 286).<\/p>\n<p>Quelques pages plus t\u00f4t, Keynes avait commenc\u00e9 par caract\u00e9riser de mani\u00e8re caustique la politique du <em>laisser-faire<\/em> comme une version d\u00e9lirante du darwinisme. Il \u00e9crivait\u00a0que pour \u00ab\u00a0les darwiniens [\u2026] c\u2019est la libre concurrence qui a b\u00e2ti l\u2019homme.\u00a0L\u2019\u0153il humain a cess\u00e9 d\u2019\u00eatre la manifestation d\u2019un dessein ayant miraculeusement con\u00e7u toute chose du mieux possible\u00a0; il s\u2019agit de la r\u00e9ussite supr\u00eame du hasard op\u00e9rant dans un contexte de libre concurrence et de <em>laisser-faire<\/em>\u00a0\u00bb (ibid. 276).<\/p>\n<p>Keynes entreprend alors d\u2019expliquer selon le m\u00eame angle l\u2019\u00e9volution des girafes dans le \u00ab\u00a0meilleur des mondes\u00a0\u00bb du <em>laisser-faire<\/em>\u00a0o\u00f9 sont simultan\u00e9ment optimis\u00e9s le bonheur de ces sympathiques ruminants et l\u2019usage des feuilles qu\u2019ils broutent. En voici la d\u00e9monstration\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Donc, si nous nous abstenons d\u2019interf\u00e9rer avec les affaires des girafes, 1) la quantit\u00e9 maximale de feuilles sera cueillie du fait que les girafes au cou le plus long parviendront, \u00e0 force de condamner les autres \u00e0 la mort par inanition, \u00e0 s\u2019approcher le plus pr\u00e8s possible des arbres, 2) chaque girafe visera les feuilles les plus succulentes parmi celles qui sont \u00e0 sa port\u00e9e, et 3) les girafes pour lesquelles la jouissance d\u2019une feuille en particulier est la plus grande seront celles qui allongeront le cou le plus loin pour l\u2019atteindre. Ceci assure que le plus grand nombre des feuilles les plus juteuses aura \u00e9t\u00e9 aval\u00e9, et fait en sorte que chaque feuille individuelle aura atteint le gosier convaincu qu\u2019elle m\u00e9rite le plus important effort\u00a0\u00bb (ibid. 283).<\/p>\n<p>Tout est donc pour le mieux dans le meilleur des mondes du <em>laisser-faire<\/em>. Comment caract\u00e9riser succinctement une politique fond\u00e9e sur lui\u00a0? En fait, dit Keynes, le principe qui lui est sous-jacent tient en quelques mots\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0La requ\u00eate que l\u2019agriculture, les industriels et le commerce pr\u00e9sentent aux gouvernements est aussi modeste et raisonnable que celle que Diog\u00e8ne adressa \u00e0 Alexandre\u00a0: \u2018\u00d4te-toi de mon soleil\u2019\u00a0\u00bb (ibid. 279).<\/p>\n<h4>La \u00ab\u00a0main invisible\u00a0\u00bb d\u2019Adam Smith<\/h4>\n<p>Un principe aussi simple pour le rapport entre les hommes qu\u2019\u00ab\u00a0\u00d4te-toi de mon soleil\u00a0\u00bb, auquel chacun souscrit spontan\u00e9ment, ou en tout cas, comme le dit Keynes, les agriculteurs, les chefs d\u2019entreprise et les marchands, pourrait \u00eatre \u00e9rig\u00e9 sans peine en un syst\u00e8me politique ayant la capacit\u00e9 de satisfaire tout le monde. Quelles seraient les conditions \u00e0 remplir\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Supposons que par l\u2019op\u00e9ration des lois naturelles, des individus poursuivant leurs int\u00e9r\u00eats propres de mani\u00e8re \u00e9clair\u00e9e et dans un contexte de libert\u00e9, tendent \u00e0 promouvoir en m\u00eame temps l\u2019int\u00e9r\u00eat g\u00e9n\u00e9ral\u00a0! Toutes nos difficult\u00e9s philosophiques seraient alors r\u00e9solues \u2013 ou tout au moins pour l\u2019homme de la pratique, qui pourrait alors concentrer ses efforts sur la mise en place des conditions n\u00e9cessaires \u00e0 la libert\u00e9\u00a0\u00bb (ibid. 274-275).<\/p>\n<p>Il suffirait qu\u2019une seule hypoth\u00e8se soit v\u00e9rifi\u00e9e,\u00a0celle de la fameuse \u00ab\u00a0main invisible\u00a0\u00bb d\u2019Adam Smith\u00a0: que chacun se contente de poursuivre son int\u00e9r\u00eat personnel et le bien g\u00e9n\u00e9ral en r\u00e9sultera. Il s\u2019agit l\u00e0 sans doute d\u2019un v\u0153u pieux mais puisque chacun serait ais\u00e9ment dispos\u00e9 \u00e0 y souscrire, supposons que l\u2019hypoth\u00e8se a en effet \u00e9t\u00e9 v\u00e9rifi\u00e9e.<\/p>\n<p>Il est peut-\u00eatre bon de rappeler les termes en lesquels Smith lui-m\u00eame avait \u00e9nonc\u00e9 cette hypoth\u00e8se en 1776 dans <em>La richesse des nations<\/em>\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Comme chaque individu [\u2026] entreprend autant qu\u2019il le peut, d\u2019une part, d\u2019utiliser son capital pour soutenir l\u2019industrie domestique et, d\u2019autre part, de contribuer ainsi \u00e0 ce que les produits de cette industrie aient la plus grande valeur, il en r\u00e9sulte que chaque individu travaille n\u00e9cessairement de cette mani\u00e8re \u00e0 rendre le revenu annuel de la soci\u00e9t\u00e9 aussi important qu\u2019il en a le pouvoir. En r\u00e8gle g\u00e9n\u00e9rale en effet, il n\u2019entend ni promouvoir l\u2019int\u00e9r\u00eat public, ni ne sait de combien il le promeut. En pr\u00e9f\u00e9rant le succ\u00e8s de l&rsquo;industrie nationale \u00e0 celui de l&rsquo;industrie \u00e9trang\u00e8re, il ne pense qu&rsquo;\u00e0 s\u2019assurer personnellement une plus grande s\u00e9curit\u00e9\u00a0; et en dirigeant cette industrie de mani\u00e8re \u00e0 ce que son produit ait le plus de valeur possible, il ne pense qu&rsquo;\u00e0 son propre gain\u00a0; en cela, comme dans beaucoup d&rsquo;autres cas, il est conduit par\u00a0une <em>main invisible<\/em>\u00a0\u00e0 remplir une fin qui n&rsquo;entre nullement dans ses intentions\u00a0; et ce n&rsquo;est pas toujours ce qu&rsquo;il y a de pire pour la soci\u00e9t\u00e9, que cette fin n&rsquo;entre pour rien dans ses intentions. Tout en ne recherchant que son int\u00e9r\u00eat personnel, il travaille souvent d&rsquo;une mani\u00e8re bien plus efficace pour l&rsquo;int\u00e9r\u00eat de la soci\u00e9t\u00e9 que s&rsquo;il avait r\u00e9ellement pour but d&rsquo;y travailler. Je n&rsquo;ai jamais vu que ceux qui aspiraient dans leurs entreprises de commerce \u00e0 travailler pour le bien g\u00e9n\u00e9ral, aient fait beaucoup de bonnes choses. Il est vrai que cette belle passion n&rsquo;est pas tr\u00e8s commune parmi les marchands, et qu&rsquo;il ne faudrait pas de longs discours pour les en gu\u00e9rir\u00a0\u00bb (Smith [1776] 1976, tome I\u00a0: 456).<\/p>\n<p>Smith affirme qu\u2019il en est ainsi, et il a la vraisemblance pour lui, mais d\u2019o\u00f9 tient-il que l\u2019hypoth\u00e8se soit vraie\u00a0? Certainement pas de constatations qui seraient d\u2019ordre d\u2019\u00e9conomie politique, observe Keynes\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Le plaidoyer d\u2019Adam Smith en faveur du \u2018syst\u00e8me simple et \u00e9vident de la libert\u00e9 naturelle\u2019 r\u00e9sulte de sa vision th\u00e9iste et optimiste de l\u2019ordre du monde, telle qu\u2019il l\u2019expose dans sa <em>Th\u00e9orie des sentiments moraux<\/em> (1759) plut\u00f4t que d\u2019une quelconque proposition de l\u2019\u00e9conomie politique \u00e0 proprement parler\u00a0\u00bb (Keynes [1926] 1931\u00a0: 279).<\/p>\n<p>Pourquoi l\u2019affirmation par Smith que cette hypoth\u00e8se est vraie le servait-elle\u00a0? Parce qu\u2019il se situait toujours dans la ligne de la R\u00e9volution anglaise de 1641, dans la ligne de r\u00e9ponses \u00e0 opposer \u00e0 un monarque absolu\u00a0: que les interf\u00e9rences intempestives du pouvoir dans la vie du citoyen ordinaire font davantage de tort que de bien.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0L\u2019objectif d\u2019une promotion de l\u2019individu \u00e9tait de d\u00e9poser le monarque et l\u2019\u00c9glise\u00a0\u00bb, observe Keynes (ibid. 273).<\/p>\n<p>Michel Foucault a d\u00e9velopp\u00e9 cette br\u00e8ve remarque de Keynes\u00a0; il notait ainsi dans sa le\u00e7on du 28 mars 1979 au Coll\u00e8ge de France\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0L\u2019\u00e9conomie ne peut avoir que la vue courte, et s\u2019il y avait un souverain qui pr\u00e9tendait avoir la vue longue, le regard global et totalisant, ce souverain ne verrait jamais que des chim\u00e8res. L\u2019\u00e9conomie politique d\u00e9nonce, au milieu du XVIII<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, le paralogisme de la totalisation politique du processus \u00e9conomique. [\u2026] la th\u00e9orie de la main invisible me para\u00eet avoir essentiellement pour fonction, pour r\u00f4le, la disqualification du souverain politique\u00a0\u00bb (Foucault 2004 [1979]\u00a0: 284-285\u00a0; 287).<\/p>\n<p>Ceci dit, l\u2019hypoth\u00e8se de l\u2019autor\u00e9gulation de l\u2019\u00e9conomie par une \u00ab\u00a0main invisible\u00a0\u00bb, est-elle plausible\u00a0? En r\u00e9alit\u00e9 non selon Keynes\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0\u2026 nombreux sont ceux qui reconnaissent que cette hypoth\u00e8se simplifi\u00e9e ne rend pas compte des faits correctement mais concluent n\u00e9anmoins qu\u2019elle d\u00e9crit ce qui est \u2018naturel\u2019 et est pour cette raison, id\u00e9al\u00a0\u00bb (Keynes [1926] 1931\u00a0: 285).<\/p>\n<p>Faut-il alors faire confiance \u00e0 la main invisible\u00a0? Non une fois de plus, d\u00e9clare Keynes\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Il <em>n<\/em>\u2019<em>est pas<\/em> vrai que les hommes disposent d\u2019une \u2018libert\u00e9 naturelle\u2019 normative dans leurs activit\u00e9s \u00e9conomiques. [\u2026] Le monde <em>n<\/em>\u2019<em>est pas<\/em> gouvern\u00e9 d\u2019en-haut de telle mani\u00e8re que l\u2019int\u00e9r\u00eat priv\u00e9 et social co\u00efncident toujours. Le monde <em>n<\/em>\u2019<em>est pas<\/em> g\u00e9r\u00e9 ici-bas de telle mani\u00e8re que ceux-ci co\u00efncident en pratique. Que l\u2019int\u00e9r\u00eat \u00e9go\u00efste \u00e9clair\u00e9 op\u00e8re toujours dans l\u2019int\u00e9r\u00eat g\u00e9n\u00e9ral <em>n<\/em>\u2019<em>est pas<\/em> une d\u00e9duction correcte des principes de l\u2019\u00e9conomie. Il <em>n<\/em>\u2019<em>est pas<\/em> vrai non plus que l\u2019int\u00e9r\u00eat \u00e9go\u00efste <em>soit<\/em> \u00e9clair\u00e9\u00a0; ce qui est le plus souvent le cas, c\u2019est que des individus agissant s\u00e9par\u00e9ment pour promouvoir leurs propres objectifs sont trop ignorants ou trop faibles pour parvenir m\u00eame \u00e0 les atteindre. L\u2019exp\u00e9rience <em>ne<\/em> r\u00e9v\u00e8le <em>pas<\/em> que les individus, quand ils se constituent en unit\u00e9s sociales, soient toujours moins clairvoyants que quand ils agissent \u00e0 titre s\u00e9par\u00e9\u00a0\u00bb (ibid. 287-288).<\/p>\n<p>Il arrive m\u00eame que le laisser-faire d\u00e9bouche sur la destruction du syst\u00e8me \u00e9conomique\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0\u2026 il se peut m\u00eame que l\u2019int\u00e9r\u00eat [\u00e9go\u00efste] des individus aggrave la maladie\u00a0\u00bb (ibid. 291-292).<\/p>\n<h4>La <em>rationalit\u00e9 \u00e9conomique<\/em> et l\u2019\u00e9thique sont inconciliables<\/h4>\n<p>Nous avons vu Keynes affirmer que<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Le socialisme d\u2019\u00c9tat au XIX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle est n\u00e9 de Bentham, de la libre concurrence, etc. et constitue par certains aspects une version plus claire, et par d\u2019autres aspects, plus confuse, de la m\u00eame philosophie exactement qui sous-tend l\u2019individualisme du XIX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle (ibid. 291),<\/p>\n<p>et souligner aussi que<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0\u2026 en d\u00e9pit de leurs racines plongeant dans les philosophies politique et morale de la fin du XVIII<sup>e<\/sup> et du d\u00e9but du XIX<sup>e<\/sup> si\u00e8cles, l\u2019individualisme et le <em>laisser-faire<\/em> n\u2019auraient pu sur le long terme confirmer leur emprise sur la conduite des affaires publiques, s\u2019ils n\u2019avaient \u00e9t\u00e9 conformes aux besoins et aux souhaits du milieu d\u2019affaire de l\u2019\u00e9poque\u00a0\u00bb (ibid. 286).<\/p>\n<p>Et par le biais d\u2019une charge contre Bentham, ce sont donc ces m\u00eames milieux d\u2019affaire que Keynes cherche \u00e0 atteindre.<\/p>\n<p>Robert Skidelsky a \u00e9crit avec beaucoup de justesse\u00a0alors qu\u2019il s\u2019appr\u00eatait \u00e0 mettre un point final au portrait minutieux de Keynes qu\u2019il a bross\u00e9 en trois volumes\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0\u2026 il en vint \u00e0 se rendre compte que ce n\u2019\u00e9tait pas le christianisme qui \u00e9tait l\u2019ennemi, mais l\u2019\u00a0\u00bbesprit calculateur benthamite\u00a0\u00bb ou, plus prosa\u00efquement, le mat\u00e9rialisme. L\u2019\u00e2ge aidant, l\u2019ath\u00e9isme de son adolescence \u2013 le rejet du dogme chr\u00e9tien \u2013 avait cess\u00e9 de d\u00e9finir son attitude envers le christianisme. Il s\u2019\u00e9tait mis \u00e0 l\u2019appr\u00e9cier pour des raisons d\u2019ordre social et moral\u00a0\u00bb (Skidelsky 2000\u00a0: 474).<\/p>\n<p>Keynes \u00e9tait parvenu \u00e0 la conclusion que le v\u00e9ritable ennemi du genre humain c\u2019\u00e9tait bien celui-ci\u00a0: l\u2019<em>utilitarisme benthamite<\/em>, bien davantage que le christianisme qu\u2019adolescent et ensuite jeune homme, il avait initialement mis au banc des accus\u00e9s.<\/p>\n<p>Car qu\u2019est-ce qui sugg\u00e8re en fait de jeter un autre regard sur le militantisme darwinien des girafes que nous avons vu \u00e0 l\u2019\u0153uvre, et \u00e0 poser gr\u00e2ce \u00e0 ces paisibles animaux, quelques questions embarrassantes \u00e0 l\u2019\u00ab\u00a0esprit calculateur benthamite\u00a0\u00bb, et au capitalisme en g\u00e9n\u00e9ral\u00a0?\u00a0C\u2019est l\u2019\u00e9thique\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Si nous avons \u00e0 c\u0153ur le bien-\u00eatre des girafes, nous ne devons pas perdre de vue la souffrance des cous plus courts condamn\u00e9s \u00e0 mourir d\u2019inanition, ni non plus ces tendres feuilles qui tombent \u00e0 terre et seront pi\u00e9tin\u00e9es dans la bagarre, ni la suralimentation des girafes \u00e0 tr\u00e8s long cou, ni le mauvais regard en proie \u00e0 l\u2019anxi\u00e9t\u00e9, ni encore l\u2019avidit\u00e9 combative qui obscurcit certains doux visages de leur troupeau\u00a0\u00bb (Keynes [1926] 1931\u00a0: 285).<\/p>\n<p>L\u2019ennemi ultime de toute \u00ab\u00a0solution du probl\u00e8me \u00e9conomique\u00a0\u00bb, autrement dit l\u2019\u00e9radication de la pauvret\u00e9 et du manque mat\u00e9riel en g\u00e9n\u00e9ral, c\u2019est donc selon Keynes, l\u2019<em>utilitarisme<\/em>, cet \u00ab\u00a0esprit calculateur benthamite\u00a0\u00bb qui constitue le principe du capitalisme. Or si l\u2019on y r\u00e9fl\u00e9chit un peu, l\u2019esprit du capitalisme est une bien \u00e9trange mani\u00e8re de concevoir le monde et les hommes qui peuplent celui-ci\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0\u2026 ils ont commenc\u00e9 par supposer un \u00e9tat-de-choses o\u00f9 la distribution id\u00e9ale des ressources productives se r\u00e9alise par l\u2019action d\u2019individus agissant de mani\u00e8re autonome en recourant \u00e0 la m\u00e9thode d\u2019essai et d\u2019erreur, ce qui assure que les individus allant dans la bonne direction annihileront dans la concurrence qui s\u2019exercera entre eux ceux qui vont dans la mauvaise direction. Ceci implique qu\u2019aucune merci ne sera accord\u00e9e \u00e0 ceux qui auront mis en jeu leur capital ou leur travail en s\u2019engageant dans la mauvaise direction, qui ne b\u00e9n\u00e9ficieront eux d\u2019aucune protection. Il s\u2019agit d\u2019une m\u00e9thode qui permet \u00e0 ceux qui deviennent les plus prosp\u00e8res dans la course au profit de parvenir au sommet dans une lutte pour la survie brutale, lutte qui s\u00e9lectionne les plus efficaces au prix du sacrifice des moins efficaces. Elle ne tient pas compte du prix de cette lutte, mais s\u2019int\u00e9resse uniquement aux b\u00e9n\u00e9fices du r\u00e9sultat final, dont on suppose alors qu\u2019ils sont permanents\u00a0\u00bb (ibid. 282).<\/p>\n<p>Keynes souligne que la <em>rationalit\u00e9<\/em> de l\u2019<em>homo oeconomicus<\/em>, telle que la con\u00e7oivent les \u00e9conomistes, va \u00e0 l\u2019encontre de l\u2019\u00e9thique. De l\u00e0 \u00e0 penser que cette <em>rationalit\u00e9 \u00e9conomique<\/em> est destructrice de l\u2019ordre social il n\u2019y a qu\u2019un pas, que Keynes n\u2019h\u00e9site pas \u00e0 franchir. On nous pr\u00e9sente, dit-il, le motif le plus m\u00e9prisable, l\u2019app\u00e2t du gain, comme le moteur sain et l\u00e9gitime de l\u2019\u00e9conomie dans son fonctionnement normal\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0C\u2019est donc \u00e0 l\u2019une des plus puissantes des motivations humaines, \u00e0 savoir l\u2019amour de l\u2019argent, qu\u2019est confi\u00e9e la t\u00e2che de redistribuer les ressources \u00e9conomiques de la mani\u00e8re optimale pour augmenter la richesse\u00a0\u00bb (ibid. 284).<\/p>\n<p>Constatation qui lui permet alors de raffiner davantage la m\u00e9taphore darwinienne de l\u2019esprit du capitalisme qu\u2019il avait offerte dans sa parabole des girafes\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Darwin invoqua le d\u00e9sir sexuel, \u00e0 l\u2019\u0153uvre dans la s\u00e9lection sexuelle, comme un accessoire \u00e0 la s\u00e9lection naturelle par la concurrence, qui permet de guider l\u2019\u00e9volution le long des voies qui seraient \u00e0 la fois d\u00e9sirables et efficaces, de m\u00eame, l\u2019individualiste invoque l\u2019amour de l\u2019argent, \u00e0 l\u2019\u0153uvre dans la poursuite du profit, comme un accessoire \u00e0 la s\u00e9lection naturelle, pour r\u00e9aliser la production \u00e0 la plus grande \u00e9chelle possible de ce qui est le plus ardemment d\u00e9sir\u00e9 et que sa valeur d\u2019\u00e9change mesure \u00bb (ibid.).<\/p>\n<h4>Par quoi remplacer le <em>laisser-faire<\/em>\u00a0?<\/h4>\n<p>La crise de 2008 annon\u00e7ait, dit-on, le retour en force des id\u00e9es de Keynes en \u00e9conomie. Celui-ci a effectivement lieu en ce moment-m\u00eame, et sous de multiples formes, mais c\u2019est sans doute dans la fin du <em>laisser-faire<\/em> que le retour de Keynes se manifeste le plus clairement, fin honteuse sans doute, qui n\u2019ose dire son nom, mais fin n\u00e9anmoins.<\/p>\n<p>O\u00f9 l\u2019\u00c9tat doit-il exercer de pr\u00e9f\u00e9rence son empire\u00a0? La premi\u00e8re distinction \u00e0 \u00e9tablir, dit Keynes, est celle que Bentham, recourant au latin, avait \u00e9tablie entre les choses qu\u2019il convient de faire, <em>Agenda<\/em> et celles dont il convient au contraire de s\u2019abstenir, <em>Non-Agenda<\/em>\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Nous devons distinguer ce que Bentham, dans sa nomenclature tr\u00e8s utile bien qu\u2019aujourd\u2019hui oubli\u00e9e, appelait <em>Agenda<\/em> et <em>Non-Agenda<\/em>, et le faire sans l\u2019a priori de Bentham que toute interf\u00e9rence est, automatiquement, \u00ab\u00a0g\u00e9n\u00e9ralement non-n\u00e9cessaire\u00a0\u00bb et \u00ab\u00a0g\u00e9n\u00e9ralement pernicieuse\u00a0\u00bb. La principale t\u00e2che des \u00e9conomistes au jour d\u2019aujourd\u2019hui est peut-\u00eatre de distinguer sur des bases nouvelles les <em>Agenda<\/em> des gouvernements des <em>Non-Agenda<\/em>, et la t\u00e2che accompagnatrice de la politique est de mettre au point au sein d\u2019une d\u00e9mocratie, les formes de gouvernement qui seront capables de mener \u00e0 bien les <em>Agenda<\/em>\u00a0\u00bb (ibid. 288).<\/p>\n<p>Keynes pr\u00e9cise alors que<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0L\u2019<em>Agenda<\/em> le plus important pour l\u2019\u00c9tat ne touche pas aux services que des individus priv\u00e9s assurent d\u00e9j\u00e0, mais \u00e0 ces fonctions qui tombent en-dehors de la sph\u00e8re de l\u2019individuel, ces d\u00e9cisions qui ne seraient prises par <em>personne<\/em> si l\u2019\u00c9tat ne les prenait pas quant \u00e0 lui. La chose la plus importante pour l\u2019\u00c9tat n\u2019est pas de faire des choses que des particuliers font d\u00e9j\u00e0, et de les faire un tout petit mieux ou un tout petit peu moins bien qu\u2019eux, mais de faire des choses qui \u00e0 l\u2019heure qu\u2019il est ne sont faites par personne\u00a0\u00bb (ibid. 291).<\/p>\n<h4>Pourquoi le d\u00e9menti par les faits du <em>laisser-faire<\/em> est-il ignor\u00e9\u00a0?<\/h4>\n<p>Et Keynes ach\u00e8ve son examen de la doctrine du <em>laisser-faire<\/em> par quelques dures remarques sur la nature du capitalisme\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Je pense pour ma part que le capitalisme, g\u00e9r\u00e9 avec sagesse, peut probablement \u00eatre rendu plus efficace dans la t\u00e2che de r\u00e9alisation de buts \u00e9conomiques que tout autre syst\u00e8me dont nous avons connaissance, mais qu\u2019en lui-m\u00eame, il est de bien des mani\u00e8res extr\u00eamement r\u00e9pr\u00e9hensible [\u2026] ce qui me semble \u00eatre la caract\u00e9ristique essentielle du capitalisme, c\u2019est la mani\u00e8re dont l\u2019appel intense qu\u2019il adresse aux instincts des individus qui les poussent \u00e0 faire de l\u2019argent et \u00e0 aimer l\u2019argent, constitue chez lui la principale force motrice de la machine \u00e9conomique\u00a0\u00bb (ibid. 293-294).<\/p>\n<p>Le monde des affaires peut-il alors accepter les propositions faites par Keynes pour am\u00e9liorer le fonctionnement du capitalisme\u00a0?<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Sugg\u00e9rer \u00e0 la City de Londres une action de type social dans une perspective de bien public est l\u2019\u00e9quivalent de discuter de <em>L\u2019origine des esp\u00e8ces<\/em> avec un \u00e9v\u00eaque il y a soixante ans [P.J.\u00a0: dans les ann\u00e9es 1870]. La r\u00e9action instinctive n\u2019est pas d\u2019ordre intellectuel mais moral. C\u2019est une orthodoxie qui est mise en question, et plus les arguments seront convaincants, plus grave sera l\u2019offense. Ceci \u00e9tant dit, m\u2019\u00e9tant aventur\u00e9 dans le repaire du monstre en l\u00e9thargie, j\u2019ai quand m\u00eame pu investiguer ses pr\u00e9tentions et sa g\u00e9n\u00e9alogie de mani\u00e8re \u00e0 mettre en \u00e9vidence qu\u2019il a r\u00e9gn\u00e9 sur nous davantage par droit h\u00e9r\u00e9ditaire que par m\u00e9rite personnel\u00a0\u00bb (ibid. 287).<\/p>\n<p>Pourquoi les inconditionnels du capitalisme rejettent-ils, se demande Keynes, ce que j\u2019avance, alors que mes propositions n\u2019ont qu\u2019un seul but\u00a0: le sauvetage du syst\u00e8me qui leur est si cher\u00a0? La r\u00e9ponse est celle-ci\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0\u2026 les adeptes du capitalisme sont le plus souvent ind\u00fbment conservateurs, et rejettent les r\u00e9formes de son fonctionnement technique qui pourraient en r\u00e9alit\u00e9 le renforcer et le pr\u00e9server, de peur que celles-ci ne se r\u00e9v\u00e8lent n\u2019avoir \u00e9t\u00e9 en r\u00e9alit\u00e9 que les premiers pas conduisant \u00e0 son abandon\u00a0\u00bb (ibid. 294).<\/p>\n<p>C\u2019est donc que les hommes d\u2019affaire ont perc\u00e9 \u00e0 jour Keynes et savent quel est son v\u00e9ritable objectif.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p><a href=\"http:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-content\/uploads\/jorion.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignleft size-full wp-image-76224\" src=\"http:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-content\/uploads\/jorion.jpg\" alt=\"jorion\" width=\"200\" height=\"300\" \/><\/a>Comme j&rsquo;ai tenu \u00e0 l&rsquo;expliquer dans <a href=\"http:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/tag\/penser-tout-haut-leconomie-avec-keynes\/\" target=\"_blank\"><em>Penser tout haut l&rsquo;\u00e9conomie avec Keynes<\/em><\/a> (Odile Jacob, 2015), la tache aveugle du syst\u00e8me \u00e9conomique de John Maynard Keynes (1883 &#8211; 1946) est le rapport de force dans l&rsquo;\u00e9conomie et la finance. 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