{"id":91857,"date":"2017-01-11T19:58:09","date_gmt":"2017-01-11T18:58:09","guid":{"rendered":"http:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/?p=91857"},"modified":"2017-01-11T22:45:31","modified_gmt":"2017-01-11T21:45:31","slug":"pour-comprendre-leconomie-keynes-demeure-un-excellent-point-de-depart-iv-am-i-a-liberal-1925","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/2017\/01\/11\/pour-comprendre-leconomie-keynes-demeure-un-excellent-point-de-depart-iv-am-i-a-liberal-1925\/","title":{"rendered":"Pour comprendre l\u2019\u00e9conomie, Keynes demeure un excellent point de d\u00e9part (IV) <i>Am I a Liberal\u00a0?<\/i> (1925)"},"content":{"rendered":"<p><a href=\"http:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-content\/uploads\/jorion.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignleft size-full wp-image-76224\" src=\"http:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-content\/uploads\/jorion.jpg\" alt=\"jorion\" width=\"200\" height=\"300\" \/><\/a>Si l&rsquo;on veut remplacer la th\u00e9orie \u00e9conomique dominante, dont Andrew Haldane, \u00e9conomiste en chef de la Banque d&rsquo;Angleterre, <a href=\"http:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/2017\/01\/07\/comment-jai-pu-prevoir-la-crise-des-subprimes-avec-pas-plus-de-donnees-que-nimporte-qui-par-paul-jorion\/\" target=\"_blank\">vient de rappeler les faiblesses fondamentales<\/a>, Keynes demeure un excellent point de d\u00e9part. Je vous propose du coup en feuilleton dans les jours qui viennent, mes commentaires relatifs aux principaux textes de Keynes, tels qu&rsquo;on les trouve dans <a href=\"http:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/tag\/penser-tout-haut-leconomie-avec-keynes\/\" target=\"_blank\"><em>Penser tout haut l&rsquo;\u00e9conomie avec Keynes<\/em><\/a> (Odile Jacob, 2015).<\/p>\n<p><!--more--><\/p>\n<h3><i>Am I a Liberal\u00a0?<\/i> (1925)<\/h3>\n<p>[pp. 67-73]<\/p>\n<h4>Keynes lib\u00e9ral d\u2019\u00ab\u00a0extr\u00eame-gauche\u00a0\u00bb antir\u00e9volutionnaire<\/h4>\n<p>En 1925, Keynes a quarante-deux ans. La campagne qu\u2019il a men\u00e9e pour emp\u00eacher le retour de la Grande-Bretagne \u00e0 l\u2019\u00e9talon-or vient d\u2019\u00e9chouer et il a salu\u00e9 sa d\u00e9faite personnelle par une s\u00e9rie de chroniques publi\u00e9es au mois de juillet dans l\u2019<i>Evening Standard<\/i>, textes rassembl\u00e9s ensuite en une brochure\u00a0: <i>The Economic Consequences of Mr Churchill<\/i>. <\/p>\n<p>De m\u00eame qu\u2019il a cherch\u00e9 \u00e0 montrer que la stabilit\u00e9 des prix est n\u00e9cessairement excellente puisque la hausse des prix\u00a0: l\u2019inflation, et la baisse des prix\u00a0: la d\u00e9flation, sont toutes deux ex\u00e9crables, il d\u00e9termine que s\u2019il est lib\u00e9ral, c\u2019est parce qu\u2019il ne peut \u00eatre ni Travailliste, ni Conservateur. Ses pens\u00e9es \u00e0 ce sujet ont \u00e9t\u00e9 rassembl\u00e9es \u00e0 l\u2019occasion d\u2019une allocution qu\u2019il prononce en ao\u00fbt \u00e0 l\u2019universit\u00e9 d\u2019\u00e9t\u00e9 du parti lib\u00e9ral britannique intitul\u00e9e\u00a0: \u00ab\u00a0Am I a Liberal\u00a0?\u00a0\u00bb, suis-je un lib\u00e9ral\u00a0? <\/p>\n<p>Keynes ne s\u2019est certainement pas facilit\u00e9 la t\u00e2che en se d\u00e9finissant comme appartenant au courant d\u2019extr\u00eame-gauche de ce parti, tendance dont il est d\u2019ailleurs le seul repr\u00e9sentant dont on ait gard\u00e9 le souvenir. Il affirme non sans un certain panache\u00a0dans une allocution intitul\u00e9e \u00ab\u00a0Liberalism and Labour\u00a0\u00bb, le lib\u00e9ralisme et le travaillisme, prononc\u00e9e en f\u00e9vrier 1926\u00a0: \u00ab\u00a0La R\u00e9publique de mon imaginaire se situe \u00e0 l\u2019extr\u00eame-gauche de l\u2019espace c\u00e9leste\u00a0\u00bb (Keynes [1926] 1931\u00a0: 309). <\/p>\n<p>Le militantisme de Keynes, proclam\u00e9 haut et fort en faveur du courant qu\u2019il imagine repr\u00e9senter, doit \u00eatre situ\u00e9 dans le contexte de l\u2019effondrement du parti lib\u00e9ral britannique aux \u00e9lections de 1924, o\u00f9 il perdit 118 de ses 158 si\u00e8ges. Keynes explique dans \u00ab\u00a0Liberalism and Labour\u00a0\u00bb que \u00ab\u00a0Le parti Lib\u00e9ral se partage entre ceux qui, seraient-ils forc\u00e9s de faire un choix, voteraient Conservateur, et ceux qui, dans les m\u00eames circonstances, voteraient Travailliste\u00a0\u00bb, \u00e0 la suite de quoi il enjoint sans ambages ceux qui voteraient Conservateur de quitter le parti Lib\u00e9ral (ibid. 310), pour laisser libre jeu, semble-t-il, aux travaillistes dissidents de son esp\u00e8ce\u00a0!<\/p>\n<p>Keynes n\u2019est pas un r\u00e9volutionnaire\u00a0: la repr\u00e9sentation qu\u2019il se fait d\u2019une soci\u00e9t\u00e9 viable est, comme je viens de le rappeler, une soci\u00e9t\u00e9, sinon du consensus, du moins du <i>dissensus<\/i> minimal\u00a0: o\u00f9 l\u2019on est parvenu \u00e0 minimiser le volume du ressentiment global. Sa m\u00e9fiance envers les r\u00e9volutions s\u2019alimente des conclusions auxquelles il aboutira dans les recherches qui d\u00e9bouch\u00e8rent en 1921 sur son <i>Treatise on Probability<\/i>, \u00e0 savoir que la t\u00e2che de pr\u00e9voir l\u2019avenir est quasiment irr\u00e9alisable. Cette opinion est la sienne depuis fort longtemps puisqu\u2019on la trouve en fait d\u00e9j\u00e0 exprim\u00e9e dans une dissertation de plus de 100 pages qu\u2019il r\u00e9dige en 1904 \u00e0 l\u2019\u00e2ge de 21 ans alors qu\u2019il \u00e9tudie \u00e0 Cambridge, \u00e0 propos de l\u2019homme politique et philosophe Edmund Burke (1729 \u2013 1797), intitul\u00e9e\u00a0\u00ab\u00a0The Political Doctrines of Edmund Burke\u00a0\u00bb\u00a0: \u00ab\u00a0Notre capacit\u00e9 \u00e0 pr\u00e9dire est si faible qu\u2019il est rarement avis\u00e9 de sacrifier un mal actuel pour un hypoth\u00e9tique avantage futur\u00a0\u00bb (Skidelsky 1983 : 155), opinion dans la ligne d\u2019une autre qu\u2019il avait d\u00e9fendue deux ans auparavant dans une allocution alors qu\u2019il \u00e9tait encore lyc\u00e9en \u00e0 Eton, que les abus de l\u2019Ancien r\u00e9gime auraient pu \u00eatre \u00e9limin\u00e9s \u00ab\u00a0par des moyens moins violents et passablement plus constitutionnels\u00a0\u00bb (ibid. 102). Les p\u00e9riodes de transition peuvent \u00eatre catastrophiques, dit-il encore, et il ne faut s\u2019engager dans de tels bouleversements pr\u00e9visibles qui si l\u2019on est certain que le bien qui en r\u00e9sultera les justifiait pleinement. Il \u00e9crivait en ce sens, toujours dans sa dissertation de 1904 sur Burke\u00a0: \u00ab\u00a0il ne suffit pas que l\u2019\u00e9tat de fait que nous cherchons \u00e0 promouvoir soit meilleur que celui qui le pr\u00e9c\u00e8de, il faut encore qu\u2019il soit \u00e0 ce point pr\u00e9f\u00e9rable qu\u2019il compense aussi les trag\u00e9dies qui accompagnent la transition\u00a0\u00bb (ibid. 156). <\/p>\n<p>Keynes justifiera par une v\u00e9ritable argumentation son d\u00e9saccord de principe avec la voie r\u00e9volutionnaire dans le compte-rendu d\u2019un livre que Trotski vient alors de consacrer \u00e0 la Grande-Bretagne (<i>Where Is Britain Going\u00a0?<\/i> 1925).<\/p>\n<p>Il commence par y souligner qu\u2019il n\u2019existe pas en Grande-Bretagne de projet r\u00e9volutionnaire b\u00e9n\u00e9ficiant de l\u2019assentiment d\u2019une proportion importante de la population\u00a0: <\/p>\n<p>\u00ab\u00a0[Trotski] suppose que les probl\u00e8mes moraux et intellectuels de la transformation de la soci\u00e9t\u00e9 ont d\u00e9j\u00e0 \u00e9t\u00e9 r\u00e9solus \u2013 qu\u2019un plan existe, et qu\u2019il ne reste plus qu\u2019\u00e0 l\u2019appliquer. Il suppose que la soci\u00e9t\u00e9 se divise en deux parties \u2013 le prol\u00e9tariat, adepte de ce plan, et les autres qui s\u2019y opposent pour des raisons purement \u00e9go\u00efstes. Il ne comprend pas qu\u2019aucun plan ne pourra gagner avant d\u2019avoir convaincu un nombre consid\u00e9rable de personnes, et que, s\u2019il existait d\u00e9j\u00e0 un tel plan, une multitude ne manquerait pas de s\u2019y rallier\u00a0\u00bb (Keynes [1926] 1933\u00a0: 66). <\/p>\n<p>Et Keynes de conclure\u00a0: \u00ab\u00a0La prochaine \u00e9tape se fait avec la t\u00eate, et les poings doivent attendre\u00a0\u00bb (ibid. 67).<\/p>\n<p>Certains n\u2019h\u00e9siteraient cependant pas \u00e0 dire que l\u2019argumentation de Trotski, telle que Keynes l\u2019a rapport\u00e9e dans la premi\u00e8re partie de son compte-rendu, n\u2019est pas moins convaincante que sa propre d\u00e9monstration, voire m\u00eame r\u00e9pond par avance aux objections qu\u2019il pourrait faire. <\/p>\n<p>Dans sa recension, Keynes commence en effet par rapporter fid\u00e8lement les vues de Trotski. Selon celui-ci, l\u2019hypoth\u00e8se que le parti Travailliste acc\u00e9derait au pouvoir par la voie \u00e9lectorale et par un vote majoritaire, et \u00ab\u00a0parviendrait \u00e0 accomplir cette t\u00e2che avec tant de circonspection, avec tant de tact, avec tant d\u2019intelligence, que la bourgeoisie ne ressentirait aucun besoin de manifester son opposition active, est une farce\u00a0\u00bb (ibid. 65). Keynes poursuit\u00a0: <\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Trotski affirme que les classes poss\u00e9dantes respecteront le r\u00e9sultat des \u00e9lections aussi longtemps qu\u2019elles contr\u00f4lent la machine parlementaire, mais que si elles en sont d\u00e9log\u00e9es, il est alors absurde de supposer qu\u2019elles h\u00e9siteront un instant \u00e0 recourir \u00e0 la force. Supposons, dit-il, qu\u2019une majorit\u00e9 parlementaire travailliste d\u00e9cide, de la mani\u00e8re la plus l\u00e9gale du monde, de confisquer la terre sans compensation, de taxer lourdement le capital, d\u2019abolir la Couronne et la Chambre des Lords, \u2018il ne fait aucun doute que les classes poss\u00e9dantes ne se soumettront pas sans lutter, d\u2019autant que la police, l\u2019appareil judiciaire et l\u2019arm\u00e9e sont enti\u00e8rement entre leurs mains\u2019. Elles contr\u00f4lent de surcro\u00eet les banques et l\u2019enti\u00e8ret\u00e9 du syst\u00e8me de cr\u00e9dit social ainsi que le secteur des transports et celui du commerce, si bien que l\u2019alimentation quotidienne de Londres, y compris celle du gouvernement travailliste lui-m\u00eame, d\u00e9pend du bon vouloir des grands combinats capitalistes. Il va de soi, affirme Trotski, que de formidables moyens de pression \u2018seront mis en branle avec une violence effr\u00e9n\u00e9e pour bloquer l\u2019activit\u00e9 du gouvernement travailliste, pour paralyser ses moyens, pour le terroriser, pour tenter de provoquer des d\u00e9fections dans sa majorit\u00e9 parlementaire et, finalement, pour causer une panique financi\u00e8re, des difficult\u00e9s d\u2019approvisionnement, et des fermetures d\u2019usines\u2019\u00a0\u00bb (ibid. 65-66). <\/p>\n<p>Dans tout ce passage, et avant qu\u2019il n\u2019exprime pour conclure ses propres objections \u00e0 l\u2019argumentation de Trotski \u2013 objections qui apparaissent bien timides par contraste, Keynes a pris un soin \u00e0 ce point m\u00e9ticuleux de rapporter les vues du Russe qu\u2019il est difficile d\u2019imaginer qu\u2019une telle consid\u00e9ration ne trahisse pas une certaine sympathie envers celles-ci.<\/p>\n<p>Le statut de ce compte-rendu d\u2019un livre de Trotski est, on l\u2019aura compris, on ne peut plus ambigu. Impossible de ne pas rapprocher cette publicit\u00e9 faite aux vues du r\u00e9volutionnaire russe des propos tenus par Keynes huit ans auparavant quand il \u00e9crivait \u00e0 sa m\u00e8re que la r\u00e9volution russe \u00ab\u00a0est le seul r\u00e9sultat de la guerre jusqu\u2019ici qui en vaille la peine\u00a0\u00bb (Skidelsky 1983\u00a0: 337).<\/p>\n<h4>Keynes socialiste anti-travailliste<\/h4>\n<p>Aussi, apr\u00e8s avoir expliqu\u00e9 de mani\u00e8re quelque peu paradoxale dans \u00ab\u00a0Am I a Liberal\u00a0?\u00a0\u00bb pourquoi il est un lib\u00e9ral, mais d\u2019\u00ab\u00a0extr\u00eame-gauche\u00a0\u00bb, Keynes entreprend de r\u00e9pondre dans cette m\u00eame allocution \u00e0 la question que tout contemporain se pose alors l\u00e9gitimement\u00a0: \u00ab\u00a0\u00c9tant aussi socialiste que vous affirmez l\u2019\u00eatre, pourquoi n\u2019\u00eates-vous pas plut\u00f4t membre du parti Travailliste\u00a0?\u00a0\u00bb <\/p>\n<p>Keynes s\u2019affirme en effet socialiste avec une belle constance et une belle vigueur, au point d\u2019irriter passablement ceux qui s\u2019estiment mieux en droit que lui de se pr\u00e9valoir du titre. Son confr\u00e8re \u00e9conomiste Hugh Dalton notera ainsi en 1930 dans son journal\u00a0: \u00ab\u00a0Lors d\u2019une r\u00e9union, Keynes offensa le Premier Ministre [le Travailliste Ramsay MacDonald] en se d\u00e9crivant lui-m\u00eame comme \u00ab\u00a0le seul socialiste pr\u00e9sent dans la salle\u00a0\u00bb\u00a0\u00bb (Skidelsky 1992\u00a0: 363).<\/p>\n<p>Le reproche que Keynes adresse au parti Travailliste est qu\u2019on n\u2019y rencontre gu\u00e8re la vari\u00e9t\u00e9 de socialisme de qualit\u00e9 sup\u00e9rieure dont il serait lui-m\u00eame le repr\u00e9sentant.<\/p>\n<p>La description la plus compl\u00e8te du socialisme tel que Keynes le con\u00e7oit se trouve dans deux textes\u00a0: dans un expos\u00e9 qu\u2019il fit \u00e0 plusieurs reprises en 1928 et qu\u2019il publiera en 1930\u00a0sous le titre \u00ab\u00a0Economic Possibilities for Our Grandchildren\u00a0\u00bb, les alternatives \u00e9conomiques de nos petits-enfants,\u00a0et dans les \u00ab\u00a0<span class=\"s3\">Notes finales sur la philosophie sociale \u00e0 laquelle la th\u00e9orie g\u00e9n\u00e9rale peut conduire\u00a0\u00bb<\/span><span class=\"s2\"> qui constituent le chapitre final de sa <i>Th\u00e9orie g\u00e9n\u00e9rale de l\u2019emploi, de l\u2019int\u00e9r\u00eat et de la monnaie<\/i> publi\u00e9e en 1936\u00a0; j\u2019en dirai davantage lorsque mon r\u00e9cit aura atteint ces ann\u00e9es l\u00e0.<\/p>\n<p>Skidelsky \u00e9crit\u00a0: \u00ab\u00a0Keynes admirait trois choses dans le socialisme\u00a0: sa passion pour la justice sociale [\u2026], l\u2019id\u00e9al <i>fabien<\/i> du service public, et son utopisme, fond\u00e9 sur l\u2019\u00e9limination de \u00ab\u00a0l\u2019argent comme moteur\u00a0\u00bb et de l\u2019\u00ab adoration de l\u2019argent\u00a0\u00bb\u00a0\u00bb (Skidelsky 1992\u00a0: 234).<\/p>\n<p>N\u00e9e en 1884, la <i>Fabian Society<\/i> est un mouvement socialiste britannique d\u2019inspiration quaker dont les personnalit\u00e9s les plus marquantes furent Beatrice et Sidney Webb\u00a0; parmi ses membres \u00e9minents\u00a0: l\u2019homme de th\u00e9\u00e2tre George Bernard Shaw, le romancier de science-fiction H. G. Wells, Virginia Woolf. <\/p>\n<p>Skidelsky a retrouv\u00e9 dans les papiers de Keynes, une note in\u00e9dite r\u00e9dig\u00e9e le 23 d\u00e9cembre 1925, c\u2019est-\u00e0-dire \u00e0 l\u2019\u00e9poque dont il est question ici. On y lit\u00a0: <\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Nous devrions plus souvent \u00eatre dans un \u00e9tat d\u2019esprit o\u00f9, pour ainsi dire, le co\u00fbt mon\u00e9taire est enti\u00e8rement mis entre parenth\u00e8ses.<\/p>\n<p>L\u2019abolition de l\u2019h\u00e9ritage aiderait de ce point de vue en permettant d\u2019\u00e9vacuer le probl\u00e8me que posent les comparaisons concr\u00e8tes. Il faut que nous restreignions, plut\u00f4t qu\u2019augmentions, le domaine o\u00f9 peuvent appara\u00eetre des comparaisons mon\u00e9taires.<\/p>\n<p>Les fluctuations historiques [sont] dues au fait que le syst\u00e8me social qui est efficient sur le plan \u00e9conomique ne l\u2019est pas sur le plan moral. L\u2019\u00e9conomie babylonienne permit \u00e0 des \u00c9tats d\u2019atteindre une grande richesse et de conna\u00eetre un grand confort et provoqua ensuite leur effondrement pour des raisons d\u2019ordre moral. Le probl\u00e8me fondamental [\u2026] c\u2019est d\u00e9couvrir un syst\u00e8me social qui serait efficient \u00e0 la fois sur le plan \u00e9conomique <i>et<\/i> sur le plan moral\u00a0\u00bb (Skidelsky 1992\u00a0: 241).<\/p>\n<p>Comment faire advenir le socialisme\u00a0? Le processus sera long et fond\u00e9 sur l\u2019essai et l\u2019erreur\u00a0: \u00ab\u00a0le v\u00e9ritable socialisme du futur, \u00e9crit-il, \u00e9mergera [\u2026] d\u2019une vari\u00e9t\u00e9 infinie d\u2019exp\u00e9rimentations visant \u00e0 d\u00e9couvrir les relations ad\u00e9quates entre les sph\u00e8res de l\u2019individuel et du social\u00a0\u00bb (ibid. 185). <\/span><\/p>\n<p class=\"p4\"><span class=\"s2\">Le parti Travailliste a-t-il un r\u00f4le privil\u00e9gi\u00e9 \u00e0 jouer dans un tel av\u00e8nement du socialisme\u00a0? Non, r\u00e9pondait Keynes en 1923, car le parti n\u00e9cessaire \u00e0 la t\u00e2che doit \u00eatre \u00ab\u00a0plus audacieux, plus libre, compter des esprits plus d\u00e9sint\u00e9ress\u00e9s que n\u2019en a le parti Travailliste, qui devrait abandonner ses dogmes d\u2019un autre \u00e2ge\u00a0\u00bb (ibid. 137). \u00c0 ces reproches, il en ajoute d\u2019autres, dans cette allocution m\u00eame prononc\u00e9e en ao\u00fbt 1925 ainsi que dans \u00ab\u00a0Liberalism and Labour\u00a0\u00bb, prononc\u00e9e en f\u00e9vrier de l\u2019ann\u00e9e suivante.<\/p>\n<p>Premier reproche\u00a0: le parti Travailliste n\u2019est pas <i>universaliste<\/i>\u00a0puisqu\u2019il s\u2019affirme comme le parti de la seule classe ouvri\u00e8re, qui n\u2019est pas la classe o\u00f9 lui Keynes est n\u00e9 et au sein de laquelle il a \u00e9t\u00e9 \u00e9lev\u00e9. Non seulement cela, mais ce parti est hostile \u00e0 la classe dont Keynes est issu. Il \u00e9crit\u00a0:<\/span><\/p>\n<p class=\"p8\"><span class=\"s2\">\u00ab\u00a0Devrais-je rejoindre le parti Travailliste\u00a0? [\u2026] La proposition est \u00e0 premi\u00e8re vue plus attirante [que d\u2019\u00eatre un Conservateur] mais \u00e0 y regarder de plus pr\u00e8s, il existe de s\u00e9rieux obstacles. Pour commencer, c\u2019est un parti de classe, et la classe en question n\u2019est pas la mienne. Si j\u2019\u00e9tais oblig\u00e9 de poursuivre des int\u00e9r\u00eats sp\u00e9cifiques, je poursuivrais les miens. [\u2026] Je peux \u00eatre influenc\u00e9 par ce qui me semble \u00eatre la justice et le bon sens, mais la guerre des <i>classes<\/i> me trouvera aux c\u00f4t\u00e9s de la <i>bourgeoisie <\/i>\u00e9duqu\u00e9e\u00a0\u00bb (Keynes [1925a] 1931\u00a0: 297).<\/p>\n<p>Cette absence d\u2019universalisme du parti Travailliste n\u2019est malheureusement que le sympt\u00f4me d\u2019un mal plus profond. Ainsi, dans un passage qui suit imm\u00e9diatement celui que je viens de citer dans \u00ab\u00a0Am I a Liberal\u00a0?\u00a0\u00bb mais qui, du vivant de Keynes, ne sera pas reproduit dans le volume des <i>\u00c5\u2019uvres compl\u00e8tes<\/i>, en raison sans aucun doute de sa brutalit\u00e9, il d\u00e9clare qu\u2019au sein de ce parti\u00a0: \u00ab\u00a0trop sera toujours d\u00e9cid\u00e9 par ceux qui ne savent <i>pas du tout<\/i> de quoi ils parlent\u00a0\u00bb (ibid. 297). Et dans un autre passage tout aussi mordant, il reproche aux dirigeants travaillistes de ne pas se contenter d\u2019aimer le genre humain, mais de le d\u00e9tester aussi\u00a0: <\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Il est cependant n\u00e9cessaire pour un dirigeant travailliste populaire d\u2019\u00eatre, ou du moins d\u2019appara\u00eetre, un peu comme un sauvage. Il ne lui suffit pas d\u2019aimer ses semblables, il lui faut aussi les ha\u00efr\u00a0\u00bb (ibid. 300). <\/p>\n<p>Et Keynes de conclure qu\u2019il est de loin pr\u00e9f\u00e9rable d\u2019\u00eatre le seul socialiste de qualit\u00e9 au sein du parti Lib\u00e9ral plut\u00f4t que d\u2019\u00eatre entour\u00e9 au parti Travailliste de socialistes dont le socialisme laisse trop \u00e0 d\u00e9sirer. <\/p>\n<p>Mais il ne s\u2019agit l\u00e0 que de d\u00e9clarations tonitruantes au niveau des grands principes\u00a0: durant les ann\u00e9es 1929 \u00e0 1931, les efforts de Keynes sur le plan politique seront consacr\u00e9s uniquement \u00e0 seconder Ramsay MacDonald alors que celui-ci se trouve pour la deuxi\u00e8me fois \u00e0 la t\u00eate d&rsquo;un gouvernement travailliste, m\u00eame s\u2019il lui infligera le camouflet dont Dalton a consign\u00e9 le souvenir\u00a0: de se pr\u00e9tendre \u00ab\u00a0seul socialiste pr\u00e9sent\u00a0\u00bb lots d\u2019une r\u00e9union \u00e0 laquelle MacDonald prend part. Il aura alors cess\u00e9 enti\u00e8rement de s\u2019impliquer dans les affaires du parti Lib\u00e9ral (Skidelsky 1992 : 344).<\/p>\n<p>Keynes socialiste\u00a0? Certainement, mais au titre seulement d\u2019\u00e9lectron libre.<\/span><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p><a href=\"http:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-content\/uploads\/jorion.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignleft size-full wp-image-76224\" src=\"http:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-content\/uploads\/jorion.jpg\" alt=\"jorion\" width=\"200\" height=\"300\" \/><\/a>Si l&rsquo;on veut remplacer la th\u00e9orie \u00e9conomique dominante, dont Andrew Haldane, \u00e9conomiste en chef de la Banque d&rsquo;Angleterre, <a href=\"http:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/2017\/01\/07\/comment-jai-pu-prevoir-la-crise-des-subprimes-avec-pas-plus-de-donnees-que-nimporte-qui-par-paul-jorion\/\" target=\"_blank\">vient de rappeler les faiblesses fondamentales<\/a>, Keynes demeure un excellent point de d\u00e9part. Je vous propose du coup en feuilleton dans les jours qui viennent, mes [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_crdt_document":"","footnotes":""},"categories":[17,4904],"tags":[119,1789],"class_list":["post-91857","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-politique","category-socialisme","tag-john-maynard-keynes","tag-socialisme"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/91857","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=91857"}],"version-history":[{"count":4,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/91857\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":91866,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/91857\/revisions\/91866"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=91857"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=91857"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=91857"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}