{"id":91951,"date":"2017-01-16T22:28:29","date_gmt":"2017-01-16T21:28:29","guid":{"rendered":"http:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/?p=91951"},"modified":"2017-01-16T22:28:29","modified_gmt":"2017-01-16T21:28:29","slug":"essai-critique-sur-le-commun-iv-propriete-universelle-et-propriete-privee-par-dominique-temple","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/2017\/01\/16\/essai-critique-sur-le-commun-iv-propriete-universelle-et-propriete-privee-par-dominique-temple\/","title":{"rendered":"Essai critique sur le \u201cCommun\u201d * (IV) Propri\u00e9t\u00e9 universelle et propri\u00e9t\u00e9 priv\u00e9e, par Dominique Temple"},"content":{"rendered":"<blockquote><p>Billet invit\u00e9.<\/p><\/blockquote>\n<p>* \u00e0 partir de l\u2019ouvrage \u00a0de Pierre Dardot et Christian Laval \u00ab\u00a0Commun. Essai sur la R\u00e9volution du XXIe si\u00e8cle\u00a0\u00bb<\/p>\n<h4 style=\"text-align: center;\">Chapitre IV<\/h4>\n<p style=\"text-align: center;\"><strong>Propri\u00e9t\u00e9 universelle et propri\u00e9t\u00e9 priv\u00e9e<\/strong><\/p>\n<p>Il est un deuxi\u00e8me point qui m\u00e9rite une \u201cdiscussion pr\u00e9alable\u201d. Pierre Dardot et Christian Laval ne sont pas \u00e9quivoques : c\u2019est bien la propri\u00e9t\u00e9 priv\u00e9e capitaliste qu\u2019ils d\u00e9noncent comme une imposture, et leur r\u00e9f\u00e9rence ne pr\u00eate pas \u00e0 confusion : les \u201c<em>enclosures<\/em>\u201d. Pourtant, ils d\u00e9noncent la <em>propri\u00e9t\u00e9<\/em> et non pas la <em>propri\u00e9t\u00e9 priv\u00e9e<\/em>. Ils proposent alors une opposition entre la <em>propri\u00e9t\u00e9<\/em> et le <em>commun,<\/em> celui-ci d\u00e9fini comme le non appropriable, et l\u00e0 s\u2019amorce une difficult\u00e9.<\/p>\n<p><!--more-->Une citation des acteurs de la \u201cbataille de l\u2019eau\u201d de Cochabamba en Bolivie, en 1999, l\u2019illustrera : \u00ab <em>Nous avons \u00e9t\u00e9 les sujets d\u2019un grand vol alors que nous ne sommes propri\u00e9taires de rien<\/em> <em>\u00bb<\/em><a href=\"#_ftn32\" name=\"_ftnref32\">[32]<\/a>. Le mot \u201cpropri\u00e9taire\u201d semble avoir ici deux sens. Le premier est voil\u00e9 sous le mot <em>vol<\/em> (les habitants de Cochabamba sont propri\u00e9taires de ce dont ils ont \u00e9t\u00e9 vol\u00e9s), et le second d\u00e9clar\u00e9 : ils sont <em>propri\u00e9taires de rien<\/em> signifie qu\u2019ils ne se consid\u00e9raient pas comme \u201cpropri\u00e9taires priv\u00e9s\u201d. Pour Pierre Dardot et Christian Laval, il n\u2019est qu\u2019un seul sens, celui de la propri\u00e9t\u00e9 priv\u00e9e, et c\u2019est par m\u00e9taphore que les Boliviens de Cochabamba entendent la propri\u00e9t\u00e9 sous le mot vol. En r\u00e9alit\u00e9, ils voudraient signifier que l\u2019eau est inappropriable\u2026 Si la propri\u00e9t\u00e9 ne s\u2019entend que comme privatisation, la propri\u00e9t\u00e9 est en effet le vol d\u2019un bien inappropriable. Et lorsque Pierre Dardot et Christian Laval disent : \u00ab <em>Le r\u00e9gime de propri\u00e9t\u00e9 priv\u00e9e est expos\u00e9 aujourd\u2019hui \u00e0 une autre critique, qui fait appara\u00eetre que la propri\u00e9t\u00e9 n\u2019est pas seulement ce dispositif bien fait pour tirer jouissance du travail collectif d\u2019autrui, mais une menace g\u00e9n\u00e9rale sur les conditions de toute vie en commun<\/em> \u00bb<a href=\"#_ftn33\" name=\"_ftnref33\">[33]<\/a>, on peut entendre que la propri\u00e9t\u00e9 n\u2019est con\u00e7ue que comme privatisation, et donc confondue avec propri\u00e9t\u00e9 priv\u00e9e.<\/p>\n<p>D\u2019o\u00f9 la conclusion :<\/p>\n<p>\u00ab La possibilit\u00e9 d\u2019un renversement politique radical est l\u00e0 : tandis que le commun \u00e9tait jusqu\u2019alors con\u00e7u comme la grande menace sur la propri\u00e9t\u00e9, laquelle \u00e9tait donn\u00e9e comme moyen et raison de vivre, c\u2019est d\u00e9sormais cette m\u00eame propri\u00e9t\u00e9 que nous avons des raisons de regarder comme la premi\u00e8re menace sur la possibilit\u00e9 m\u00eame de la vie \u00bb<a href=\"#_ftn34\" name=\"_ftnref34\">[34]<\/a>.<\/p>\n<p>La <em>propri\u00e9t\u00e9<\/em> avant que d\u2019\u00eatre privatis\u00e9e \u00e9tait-elle dans les communaut\u00e9s menac\u00e9e par le <em>commun<\/em> ? Et le <em>commun<\/em> n\u2019\u00e9tait-il que l\u2019usage de biens inappropriables comme l\u2019air, l\u2019eau, le soleil ? ou se d\u00e9finissait-il par diff\u00e9rentes formes de propri\u00e9t\u00e9 ? Mais alors lesquelles ?<\/p>\n<p>La r\u00e9f\u00e9rence de Pierre Dardot et Christian Laval aux communaut\u00e9s andines peut \u00eatre exploit\u00e9e plus avant par exemple gr\u00e2ce \u00e0 l\u2019\u00e9tude de Marcelo Fernandez \u201c<em>La ley del ayllu<\/em>\u201d. En Bolivie, les hommes disent que la terre est distribu\u00e9e par la communaut\u00e9 en propri\u00e9t\u00e9s diff\u00e9rentes selon leur fonction sociale :<\/p>\n<p>&#8211; Individuelles (<em>sayanas<\/em>) attribu\u00e9es au chef de famille, inali\u00e9nables hors de leur domaine respectif (la parent\u00e9),<\/p>\n<p>&#8211; Familiales (<em>yanukas<\/em>) soumises au respect d\u2019une rotation des cultures compl\u00e9mentaires de celles des autres, sous contr\u00f4le communautaire, propri\u00e9t\u00e9s \u00e9galement inali\u00e9nables hors de leur domaine respectif (la communaut\u00e9 villageoise, l\u2019ayllu),<\/p>\n<p>&#8211; Publiques (<em>chikinas<\/em>) aujourd\u2019hui attribu\u00e9es \u00e0 l\u2019\u00c9glise ou aux autorit\u00e9s communales pour r\u00e9pondre aux investissements d\u2019int\u00e9r\u00eat g\u00e9n\u00e9ral,<\/p>\n<p>&#8211; Collectives, comme les p\u00e2turages (<em>ayjaderas<\/em>),<\/p>\n<p>&#8211; Tandis que sont inappropriables les glaciers, sources, lacs et montagnes r\u00e9put\u00e9es gardiens des troupeaux sauvages (les vigognes, les condors\u2026)<a href=\"#_ftn35\" name=\"_ftnref35\">[35]<\/a>.<\/p>\n<p>Ces distinctions ne permettent pas de conclure \u00e0 une simple dichotomie appropriable\/inappropriable qui serait \u00e0 l\u2019origine de la <em>propri\u00e9t\u00e9 priv\u00e9e<\/em> et de la <em>propri\u00e9t\u00e9 commune<\/em>. La notion de propri\u00e9t\u00e9 pour ces paysans se d\u00e9cline sous le contr\u00f4le du principe qui fonde leur communaut\u00e9 : la r\u00e9ciprocit\u00e9 (<em>ayni <\/em><a href=\"#_ftn36\" name=\"_ftnref36\">[36]<\/a>) et selon la fonction sociale attribu\u00e9e \u00e0 la propri\u00e9t\u00e9 : la production familiale, la redistribution communautaire, le march\u00e9 de r\u00e9ciprocit\u00e9, les investissements publics. La propri\u00e9t\u00e9 <em>d\u2019usage<\/em> serait-elle alors suffisante pour d\u00e9finir la <em>propri\u00e9t\u00e9 commune<\/em> face \u00e0 la <em>propri\u00e9t\u00e9 priv\u00e9e<\/em> ? Une propri\u00e9t\u00e9 dont l\u2019usage est d\u00e9fini par sa fonction sociale, comme par exemple l\u2019eau pour l\u2019irrigation des cultures, est cependant diff\u00e9rente d\u2019une propri\u00e9t\u00e9 d\u2019usage qui laisserait son propri\u00e9taire libre de d\u00e9finir celui-ci, de supprimer l\u2019irrigation pour un lac artificiel ou une reprise hydro\u00e9lectrique, par exemple. D\u2019autre part, l\u2019usage principal de l\u2019eau est son investissement comme moyen de production dans un mode de production qui d\u00e9pendra des relations des hommes entre eux, et qui ne sont pas n\u00e9cessairement collectives. L\u2019usage re\u00e7oit donc une d\u00e9finition diff\u00e9rente selon qu\u2019il s\u2019inscrit dans un syst\u00e8me de r\u00e9ciprocit\u00e9, o\u00f9 il se confond avec la fonction sociale de la propri\u00e9t\u00e9 d\u00e9cid\u00e9e par la communaut\u00e9, ou dans un syst\u00e8me de libre-\u00e9change o\u00f9 la privatisation de la propri\u00e9t\u00e9 permet de le d\u00e9lier de sa fonction sociale.<\/p>\n<p>Dans ce sens, Pierre Dardot et Christian Laval nous invitent \u00e0 relire Fichte.<\/p>\n<p>\u00ab On doit \u00e0 Johann Gottlieb Fichte une th\u00e9orie originale du droit de propri\u00e9t\u00e9, \u00e9labor\u00e9e dans son <strong>Fondement du droit naturel<\/strong> (1796) et dans <strong>L\u2019\u00c9tat commercial ferm\u00e9<\/strong> (1800), selon laquelle tout droit de propri\u00e9t\u00e9 est \u201cun droit exclusif \u00e0 une activit\u00e9 libre d\u00e9termin\u00e9e\u201d et nullement un droit exclusif \u00e0 la possession de choses. Cette libre activit\u00e9, explique Fichte, peut \u00eatre d\u00e9termin\u00e9e ou bien \u201cpar l\u2019objet sur lequel elle s\u2019exerce\u201d, ou bien \u201cpar elle-m\u00eame dans sa forme propre (\u2026) sans r\u00e9f\u00e9rence aucune \u00e0 l\u2019objet sur lequel elle s\u2019exerce\u201d, ou bien enfin par les deux \u00e0 la fois, c\u2019est-\u00e0-dire \u201cpar sa forme propre et par l\u2019objet auquel elle se rapporte\u201d : elle s\u2019entendra alors comme le \u201cdroit d\u2019entreprendre exclusivement une action d\u00e9termin\u00e9e sur un certain objet, et d\u2019exclure tous les autres humains de la m\u00eame utilisation d\u2019un m\u00eame objet\u201d. C\u2019est donc seulement \u201cau figur\u00e9 et de fa\u00e7on d\u00e9riv\u00e9e\u201d qu\u2019on peut appeler l\u2019<strong>objet<\/strong> lui-m\u00eame &#8211; par exemple un champ &#8211; \u201cpropri\u00e9t\u00e9 de l\u2019ayant droit\u201d : de cet ordre \u201cest le droit exclusif du laboureur \u00e0 cultiver ses c\u00e9r\u00e9ales sur tel champ donn\u00e9\u201d. (\u2026)<\/p>\n<p>\u201cLa Terre appartient \u00e0 Dieu. L\u2019homme ne disposant que de la possibilit\u00e9 de la cultiver ad\u00e9quatement et d\u2019en user\u201d. Gr\u00e2ce \u00e0 cette d\u00e9termination du droit de propri\u00e9t\u00e9 par la d\u00e9limitation dans l\u2019espace et le temps d\u2019une sph\u00e8re d\u2019activit\u00e9, on peut parfaitement concevoir qu\u2019un <strong>m\u00eame<\/strong> objet puisse donner lieu \u00e0 des droits <strong>diff\u00e9rents<\/strong> dont diff\u00e9rentes personnes seraient titulaires, sans que cela soit source de litiges ou de conflits \u00bb<a href=\"#_ftn37\" name=\"_ftnref37\">[37]<\/a>.<\/p>\n<p>Fichte associe la propri\u00e9t\u00e9 d\u2019usage d\u2019un objet \u00e0 la propri\u00e9t\u00e9 d\u00e9finie par sa fonction sociale, de sorte que sur un m\u00eame territoire des appropriations diff\u00e9rentes peuvent se superposer ou se relayer et donner naissance \u00e0 plusieurs propri\u00e9t\u00e9s, c\u2019est cela que d\u00e9fendent aujourd\u2019hui encore les communaut\u00e9s naturelles et que l\u2019on peut appeler le \u201cdroit des gens\u201d : une propri\u00e9t\u00e9 interm\u00e9diaire, \u00e0 la fois commune et particuli\u00e8re, nomm\u00e9e diff\u00e9remment dans chaque r\u00e9gion linguistique de France (par exemple en Haut-Languedoc : la mazade). Il s\u2019agit de territoires occup\u00e9s librement par les citoyens d\u2019un m\u00eame lieu pour une activit\u00e9 de subsistance. Sur la m\u00eame terre, les uns cultivent la vigne ou l\u2019olivier, d\u2019autres cueillent le thym, la lavande sauvage, le gen\u00eat, le cade ou le gen\u00e9vrier, exploitent le pin, baies, fleurs ou rhizomes\u2026 d\u2019autres paissent leurs troupeaux, chassent, truffent, coupent du bois ou des ram\u00e9es de buis et de sarments. Ces droits appel\u00e9s \u201cdroits de mazade\u201d sont des droits d\u2019usage, mais certains sont h\u00e9r\u00e9ditaires et transmissibles dans la limite du hameau, du village ou de la commune, ce qui signifie une propri\u00e9t\u00e9 extensive et fluctuant au gr\u00e9 du nombre d\u2019habitants. Mais qui est propri\u00e9taire du fonds ? L\u2019\u00c9tat ? Qui est l\u2019\u00c9tat ? Ici le hameau ou le village, une institution d\u00e9finie par une r\u00e9ciprocit\u00e9 de partage entre les habitants.<\/p>\n<p>Pour dire autrement cette relation de l\u2019usage et de la propri\u00e9t\u00e9, la fonction sociale se confond avec la qualit\u00e9 de son objet, et la d\u00e9finition de l\u2019objet est relative \u00e0 son utilit\u00e9 sociale. S\u2019attribuer cette qualit\u00e9 ou cette fonction est sans doute le sens du mot propri\u00e9t\u00e9, mais alors ne doit-on pas distinguer deux sens : <em>l\u2019appropriation privative<\/em>, qui s\u2019entend comme l\u2019attribution d\u2019une activit\u00e9 ou de l\u2019objet sur lequel porte celle-ci et qui la transforme en attribut humain, et <em>l\u2019appropriation privatrice<\/em> qui prive autrui de cette facult\u00e9 ou de ce droit ?<\/p>\n<p>D\u00e8s lors, la propri\u00e9t\u00e9 se d\u00e9finit comme <em>commune<\/em> \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur d\u2019une fronti\u00e8re territoriale, et <em>priv\u00e9e<\/em> \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur de cette fronti\u00e8re. Comment r\u00e9soudre cet oxymore ? Le langage r\u00e9serve le mot de privatisation \u00e0 ce dernier sens et emploie pour le premier une autre terminologie (propri\u00e9t\u00e9 commune, propri\u00e9t\u00e9 universelle ou propri\u00e9t\u00e9 sociale) et pour sa redistribution aux b\u00e9n\u00e9ficiaires : adjudication, allocation\u2026, tant il est vrai que l\u2019appropriation re\u00e7oit un sens diff\u00e9rent dans un syst\u00e8me de r\u00e9ciprocit\u00e9 g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e ou un syst\u00e8me de libre-\u00e9change. Selon la <a href=\"http:\/\/dominique.temple.free.fr\/reciprocite.php?page=reciprocite&amp;id_rubrique=5\">th\u00e9orie de la r\u00e9ciprocit\u00e9<\/a>, la propri\u00e9t\u00e9 est un droit universel qui concerne tout homme en tant qu\u2019\u00eatre singulier et indivisible. Mais alors que veut dire cette d\u00e9clinaison : propri\u00e9t\u00e9 individuelle, familiale, communale, nationale ? La r\u00e9ciprocit\u00e9 cr\u00e9e une valeur commune constituante de chacun des membres de la communaut\u00e9, et cette valeur de r\u00e9f\u00e9rence est une personne morale qui peut \u00eatre l\u2019individu, la famille, le hameau, le village, selon la relation de r\u00e9ciprocit\u00e9 qui lui donne naissance. Nous ferons ici la distinction entre la personne morale qui correspond \u00e0 une communaut\u00e9 d\u2019individus r\u00e9els, lesquels lui assurent une r\u00e9alit\u00e9 physique par leurs relations intersubjectives, et l\u2019association d\u2019individus anonymes li\u00e9s par l\u2019identit\u00e9 de leurs int\u00e9r\u00eats dans une soci\u00e9t\u00e9 de libre-\u00e9change.<\/p>\n<p>C\u2019est au Tribunal de las <em>Aguas de Valencia<\/em> que nous demanderons de nous pr\u00e9ciser quel peut \u00eatre le r\u00e9gime de propri\u00e9t\u00e9 d\u2019un bien commun : ce bien commun peut-il \u00eatre dit inappropriable ? Il semble qu\u2019il soit ici d\u00e9fini comme la <em>propri\u00e9t\u00e9<\/em> des syndicats des irrigants dont les repr\u00e9sentants \u00e9lus si\u00e8gent comme une juridiction populaire. Je voudrais citer le commentaire d\u2019une personne habilit\u00e9e en la mati\u00e8re du droit constitutionnel qui se dit avoir \u00e9t\u00e9 particuli\u00e8rement impressionn\u00e9e par :<\/p>\n<p>\u00ab(\u2026) le tribunal des eaux de la plaine de Valencia avec ses jugements sans \u00e9crits imm\u00e9diats et sans appel par des juges non professionnels, mais qui sont des hommes justes et droits, et reconnus gr\u00e2ce \u00e0 leur prestige personnel, leur honn\u00eatet\u00e9 et leur droiture, \u00e9lus par les communaut\u00e9s d\u2019irrigants elles-m\u00eames, parmi ceux des agriculteurs qui travaillent leur terre eux-m\u00eames. Le r\u00eave de cette justice imm\u00e9diate bas\u00e9e sur l\u2019\u00e9quit\u00e9 et sur l\u2019autorit\u00e9 morale de juges int\u00e8gres, et connaisseurs des litiges qu\u2019on leur pr\u00e9sente pour \u00eatre eux-m\u00eames aussi des protagonistes de cette r\u00e9alit\u00e9 de l\u2019agriculture irrigu\u00e9e \u00e0 laquelle appartiennent ceux qui sont jug\u00e9s devient un id\u00e9al imprescriptible devenu r\u00e9alit\u00e9 bien qu\u2019il soit une exp\u00e9rience historique sans \u00e9gal \u00bb<a href=\"#_ftn38\" name=\"_ftnref38\">[38]<\/a>.<\/p>\n<p>Ce texte souligne la puissance spontan\u00e9e de l\u2019\u00e9thique (<em>jueces legos, hombres justes y cabales, autoridad moral, jueces integres, prestigio personal, honradez e rectitud, ideal imprescriptible<\/em>). Mais il conjoint cette \u00e9thique \u00e0 la structure de r\u00e9ciprocit\u00e9 sous jacente : \u00ab <em>hombres elegidos por las propias comunidades, agricultores que realmente trabajan su tierra ; de ser ellos mismos tambi\u00e9n protagonistas de esa realidad de la agricultura y el agua a lo que pertenecen los que son juzgados<\/em> \u00bb.<\/p>\n<p>Ces commentaires on peut les reproduire dans les toutes les communaut\u00e9s des Andes dont nous parlaient Pierre Dardot et Christian Laval. En fait, o\u00f9 que ce soit dans le monde, la r\u00e9ciprocit\u00e9 <em>produit<\/em> des valeurs \u00e9thiques dont l\u2019actualisation r\u00e9tablit aussi rapidement que possible leur matrice lorsque celle-ci est alt\u00e9r\u00e9e. L\u2019analyse de ce m\u00e9canisme m\u00e9rite attention : l\u2019eau destin\u00e9e \u00e0 l\u2019irrigation des cultures est un bien collectif dont chacun re\u00e7oit une part. Il y a donc r\u00e9ciprocit\u00e9 de face-\u00e0-face g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9, <em>commun<\/em>, diraient Pierre Dardot et Christian Laval. Mais l\u2019usage de l\u2019eau partag\u00e9e est individuel. En cas de litige, la communaut\u00e9 tout enti\u00e8re r\u00e9agit en \u00e9lisant un interm\u00e9diaire commun. La structure de partage se transforme en structure de r\u00e9ciprocit\u00e9 centralis\u00e9e. En tant que tiers interm\u00e9diaire puisqu\u2019il est lui-m\u00eame un membre de la communaut\u00e9, l\u2019\u00e9lu est le si\u00e8ge du sentiment de responsabilit\u00e9 et du sentiment de justice car ce sont l\u00e0 les deux valeurs sp\u00e9cifiquement produites par la <a href=\"http:\/\/dominique.temple.free.fr\/reciprocite.php?page=notions&amp;id_mot=16\">r\u00e9ciprocit\u00e9 ternaire<\/a>. Or, la justice ici consiste \u00e0 r\u00e9tablir l\u2019\u00e9quilibre du partage, donc la <em>structure binaire collective<\/em>. C\u2019est tr\u00e8s int\u00e9ressant : lorsqu\u2019une structure de r\u00e9ciprocit\u00e9 comme la r\u00e9ciprocit\u00e9 collective de face-\u00e0-face qui produit la confiance commune est mise en d\u00e9faut, elle ne peut r\u00e9tablir son int\u00e9grit\u00e9 parce qu\u2019elle ne produit pas le sentiment de responsabilit\u00e9 ni celui de justice. Elle mute alors spontan\u00e9ment en structure de r\u00e9ciprocit\u00e9 ad\u00e9quate, ici <em>ternaire centralis\u00e9e<\/em>, qui permet de produire imm\u00e9diatement les deux sentiments n\u00e9cessaires, et dont l\u2019efficace restaure la structure l\u00e9s\u00e9e. Les conditions requises sont que les int\u00e9ress\u00e9s participent tous des <a href=\"http:\/\/dominique.temple.free.fr\/reciprocite.php?page=notions&amp;id_mot=13\">structures de r\u00e9ciprocit\u00e9<\/a> en question : c\u2019est ce que souligne l\u2019observateur \u00e9bloui (\u00ab <em>el sue\u00f1o de esta justicia\u2026 se convierte en un ideal irrenunciable, hecho realidad, aunque sea esta experiencia hist\u00f3rica irrepetible<\/em> \u00bb). Nous retiendrons que si des structures diff\u00e9rentes engendrent chacune une valeur sp\u00e9cifique, aucune ne peut pr\u00e9tendre engendrer \u00e0 elle seule toutes les valeurs humaines fondamentales !<\/p>\n<p>Nous retrouverons cette id\u00e9e lorsque nous aurons \u00e0 discuter de l\u2019usage des diff\u00e9rentes structures de r\u00e9ciprocit\u00e9 par les capitalistes qui ont bien compris qu\u2019ils pouvaient aussi se servir des unes <em>contre<\/em> les autres ! Nous verrons que la <em>privatisation<\/em> du <em>commun<\/em> ne pose pas de probl\u00e8me majeur au capitalisme. Ce qui par contre le met en difficult\u00e9 est la structure ternaire g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e\u2026<\/p>\n<p>Dans le cas des <em>aguas de Valencia<\/em>, nous avons dit que l\u2019eau d\u2019irrigation \u00e9tait appropri\u00e9e \u00e0 partir d\u2019une fonction pr\u00e9cise, de fa\u00e7on collective, r\u00e9pondant \u00e0 la d\u00e9finition du <em>commun<\/em> de Pierre Dardot et Christian Laval, sous contr\u00f4le de l\u2019application stricte du principe de r\u00e9ciprocit\u00e9. Cependant, l\u2019eau en question n\u2019est pas seulement bien de consommation, mais un facteur de production que les agriculteurs s\u2019approprient aussi de fa\u00e7on individuelle. Il convient d\u2019articuler d\u00e9sormais ces deux propositions : d\u2019une part \u201cla propri\u00e9t\u00e9 collective du fonds et la propri\u00e9t\u00e9 particuli\u00e8re de l\u2019usage\u201d, d\u2019autre part \u201cla propri\u00e9t\u00e9 particuli\u00e8re du fonds, qui implique l\u2019individuation de la libert\u00e9, la responsabilit\u00e9 et la g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9, et la propri\u00e9t\u00e9 collective de l\u2019usage\u201d. Le <em>Tribunal de las aguas de Valencia<\/em> nous en donne l\u2019exemple : la propri\u00e9t\u00e9 de l\u2019eau d\u2019irrigation est collective et distribu\u00e9e de fa\u00e7on particuli\u00e8re, mais l\u2019investissement de la production horticole est individuelle et subordonn\u00e9e \u00e0 la consommation g\u00e9n\u00e9rale gr\u00e2ce au \u201cmarch\u00e9 de r\u00e9ciprocit\u00e9\u201d de Valencia.<\/p>\n<p>Le \u201cdroit d\u2019eau\u201d est r\u00e9serv\u00e9 aux syndicats de cultivateurs de la plaine de Valencia, et ne peut \u00eatre d\u00e9natur\u00e9 par autrui. En ce sens, tout <em>commun<\/em> est privatif, ce pourquoi Marx sans doute a appel\u00e9 la propri\u00e9t\u00e9 commune antique : propri\u00e9t\u00e9 patriarcale ou communale <em>priv\u00e9e<\/em>. La communaut\u00e9 des irrigants entend sa propri\u00e9t\u00e9 commune comme <em>privative<\/em>, contre la propri\u00e9t\u00e9 <em>privatrice<\/em> de qui mettrait en p\u00e9ril le droit universel, qui ici se d\u00e9cline sous la forme de propri\u00e9t\u00e9 communale.<\/p>\n<p>==========================<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref32\" name=\"_ftn32\">[32]<\/a> Pierre Dardot et Christian Laval, <em>Commun,<\/em> <em>op. cit.,<\/em> Introduction, p. 17.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref33\" name=\"_ftn33\">[33]<\/a> <em>Ibid.,<\/em> p. 18.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref34\" name=\"_ftn34\">[34]<\/a> <em>Ibid.,<\/em> p. 18.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref35\" name=\"_ftn35\">[35]<\/a> Marcelo Fernandez O. <em>La Ley del Ayllu<\/em>, PIEB, La Paz, 2000.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref36\" name=\"_ftn36\">[36]<\/a> <em>L\u2019ayni<\/em> se retrouve dans les <em>chroniques<\/em> de l\u2019\u00e9poque pr\u00e9colombienne sous le nom de <em>mit\u2019a<\/em> lorsqu\u2019elle \u00e9tait hi\u00e9rarchis\u00e9e et qu\u2019elle devait s\u2019accorder au caract\u00e8re collectif du syst\u00e8me de redistribution alors dominant.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref37\" name=\"_ftn37\">[37]<\/a> Pierre Dardot et Christian Laval, <em>Commun<\/em>, <em>op. cit.,<\/em> p. 356-357.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref38\" name=\"_ftn38\">[38]<\/a> Antonio Colomer Viadel, \u201cLas Cr\u00f3nicas del Provenir y el esp\u00edritu fallero\u201d, <em>in<\/em> Xavier Costa <em>Las fallas de Valencia, modelo de autogestion popular.<\/em> Inauco, Valencia, Espa\u00f1a, 2006, p. I-VI. (C\u2019est nous qui traduisons).<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<blockquote>\n<p>Billet invit\u00e9.<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>* \u00e0 partir de l\u2019ouvrage \u00a0de Pierre Dardot et Christian Laval \u00ab\u00a0Commun. Essai sur la R\u00e9volution du XXIe si\u00e8cle\u00a0\u00bb<\/p>\n<h4 style=\"text-align: center;\">Chapitre IV<\/h4>\n<p style=\"text-align: center;\"><strong>Propri\u00e9t\u00e9 universelle et propri\u00e9t\u00e9 priv\u00e9e<\/strong><\/p>\n<p>Il est un deuxi\u00e8me point qui m\u00e9rite une \u201cdiscussion pr\u00e9alable\u201d. Pierre Dardot et Christian Laval ne sont pas \u00e9quivoques : c\u2019est bien la [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[3621,4],"tags":[4834,5003,2482,634],"class_list":["post-91951","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-science-politique-2","category-sociologie","tag-christian-laval","tag-pierre-dardot","tag-propriete","tag-propriete-privee"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/91951","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=91951"}],"version-history":[{"count":2,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/91951\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":92034,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/91951\/revisions\/92034"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=91951"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=91951"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=91951"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}