{"id":93037,"date":"2017-02-18T23:08:06","date_gmt":"2017-02-18T22:08:06","guid":{"rendered":"http:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/?p=93037"},"modified":"2017-02-18T23:08:06","modified_gmt":"2017-02-18T22:08:06","slug":"dominique-temple-et-mireille-chabal-la-reciprocite-et-la-naissance-des-valeurs-humaines-iv-la-reciprocite-chez-aristote","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/2017\/02\/18\/dominique-temple-et-mireille-chabal-la-reciprocite-et-la-naissance-des-valeurs-humaines-iv-la-reciprocite-chez-aristote\/","title":{"rendered":"Dominique Temple et Mireille Chabal, <em>La r\u00e9ciprocit\u00e9 et la naissance des valeurs humaines<\/em> (IV) La r\u00e9ciprocit\u00e9 chez Aristote"},"content":{"rendered":"<blockquote><p>Billet invit\u00e9. Quatri\u00e8me partie d&rsquo;un r\u00e9sum\u00e9 par Madeleine Th\u00e9odore du livre de\u00a0Dominique Temple et Mireille Chabal, <strong>La r\u00e9ciprocit\u00e9 et la naissance des valeurs humaines<\/strong>, Paris\u00a0: L\u2019Harmattan, 1995.<\/p><\/blockquote>\n<p><strong>\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 La r\u00e9ciprocit\u00e9 chez\u00a0Aristote<\/strong><\/p>\n<p>Les vertus particuli\u00e8res comme le courage, la temp\u00e9rance, peuvent toutes se d\u00e9finir par le ni l\u2019un ni l\u2019autre de deux extr\u00eames oppos\u00e9s. La vertu est juste milieu par rapport \u00e0 deux vices, l\u2019un par exc\u00e8s, l\u2019autre par d\u00e9faut. La justice est une vertu qui ne peut \u00eatre d\u00e9finie sans faire intervenir un rapport de r\u00e9ciprocit\u00e9 par rapport \u00e0 autrui. <!--more-->L\u2019amiti\u00e9 ou <em>philia<\/em> comme la gr\u00e2ce ou <em>charis<\/em> naissent \u00e0 leur tour de cette relation, appel\u00e9e la relation sym\u00e9trique parce qu\u2019elle est un don qui respecte le d\u00e9sir d\u2019autrui<\/p>\n<p>La premi\u00e8re expression de cette r\u00e9ciprocit\u00e9, Aristote l\u2019appelle lib\u00e9ralit\u00e9 ou g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9. La lib\u00e9ralit\u00e9 consiste \u00e0 bien user de la richesse. Le don juste correspond \u00e0 la demande d\u2019autrui et r\u00e9ciproquement, recevoir est juste si cela est n\u00e9cessaire ou bien pour redonner.<\/p>\n<p>Une premi\u00e8re expression d\u2019une perfection plus \u00e9lev\u00e9e que la g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9 est la magnificence, qui est une sorte de sacrifice \u00e0 l\u2019avantage de la communaut\u00e9.<\/p>\n<p>Au-dessus de la magnificence appara\u00eet la magnanimit\u00e9 : le magnanime est au-dessus des biens et des richesses, il m\u00e9prise la vie et la mort.<\/p>\n<p>La justice quant \u00e0 elle est une vertu de l\u2019homme de bien mais plus haute que toutes les vertus, elle les contient toutes, elle est la vertu int\u00e9grale, universelle, elle est la mise en \u0153uvre parfaite de celle-ci.<\/p>\n<p>En quoi se distinguent la vertu et la justice ? Elles sont identiques, mais leur essence n\u2019est pas la m\u00eame. S\u2019il y a rapport \u00e0 autrui, il y a justice. S\u2019il y a rapport \u00e0 tel \u00e9tat du caract\u00e8re, il y a vertu.<\/p>\n<p>La justice est l\u2019\u00e9galit\u00e9 : le juste, c\u2019est l\u2019\u00e9gal. Elle pr\u00e9sente toutes les vertus parce qu\u2019elle repr\u00e9sente elle-m\u00eame l\u2019expression du juste milieu. Cependant, l\u2019in\u00e9galit\u00e9 comme l\u2019\u00e9galit\u00e9 n\u2019existent pas en soi, elles ne se d\u00e9finissent que par un terme de comparaison d\u2019une part et par rapport \u00e0 autrui d\u2019autre part. Le juste requiert donc n\u00e9cessairement quatre termes au moins, car les personnes pour lesquelles le juste est juste sont au nombre de deux, et les choses en quoi le juste se concr\u00e9tise sont aussi au nombre de deux.<\/p>\n<p>La justice est ainsi le fruit de la r\u00e9ciprocit\u00e9, mais avec celle-ci la relation de r\u00e9ciprocit\u00e9 est encore p\u00e9trifi\u00e9e dans le formalisme de la loi. Or, selon Aristote, la mati\u00e8re des actions morales est, au plus profond d\u2019elle-m\u00eame, rebelle \u00e0 toute l\u00e9gislation universelle.<\/p>\n<p>Pour vraiment d\u00e9passer la justice, il faut une dimension affective, la <em>philia<\/em>. Celle-ci est vertu mais est sup\u00e9rieure \u00e0 la justice. C\u2019est l\u2019amiti\u00e9 qui maintient la cit\u00e9. Elle est la plus haute expression de la relation sym\u00e9trique, elle consiste \u00e0 vouloir le bien de ses amis pour leur propre personne, la perfection de l\u2019amiti\u00e9 vient du souci de l\u2019autre.<\/p>\n<p>Il existe une opposition entre la <em>philia<\/em> parfaite et ses formes inf\u00e9rieures. La <em>philia<\/em> fond\u00e9e sur la vertu est sup\u00e9rieure \u00e0 la <em>philia<\/em> fond\u00e9e sur l\u2019utile. Dans celle-ci, si on veut pr\u00e9server la logique du don, c\u2019est le donataire qui doit fixer le montant du contre-don. L\u2019id\u00e9al serait que les deux parties tombent d\u2019accord pour fixer une r\u00e9tribution qui soit \u00e9quitable aux yeux de l\u2019une de l\u2019autre. Aristote va jusqu\u2019\u00e0 interpr\u00e9ter l\u2019\u00e9change lui-m\u00eame en termes de dons car il y a quelque chose d\u2019amical dans le d\u00e9lai consenti par le pr\u00eateur. Entre qui rend plus de services et qui a plus de besoins, il ne devrait donc pas surgir de conflit : le sup\u00e9rieur gagne en honneur et le besogneux en gain.<\/p>\n<p>Le principe est toujours le m\u00eame, il y a une contradiction irr\u00e9ductible entre l\u2019honneur et l\u2019int\u00e9r\u00eat mat\u00e9riel. L\u2019honneur est l\u2019expression de l\u2019humanit\u00e9 du donateur. Le don se suffit \u00e0 lui-m\u00eame : Aristote d\u00e9nonce l\u2019id\u00e9e que le don soit \u00e0 l\u2019origine du cr\u00e9dit, id\u00e9e que l\u2019on retrouve \u00e0 la base de toutes les th\u00e8ses assimilant le don \u00e0 l\u2019\u00e9change. L\u2019artiste, consid\u00e9r\u00e9 comme donateur par rapport \u00e0 son oeuvre aime plus celle-ci que lui-m\u00eame car ce qui fait que nous sommes, c\u2019est notre activit\u00e9. L\u2019artiste aime son oeuvre parce qu\u2019il aime d\u2019abord \u00eatre. Le donateur re\u00e7oit du donataire la joie de pouvoir se dire vivant. Mais c\u2019est l\u2019autre qui ouvre l\u2019espace de la vie, qui fonde le v\u00e9ritable sujet, la responsabilit\u00e9. La vie est remerciement, gratitude. Elle est la r\u00e9ponse de l\u2019\u00eatre qui s\u2019\u00e9panouit de bonheur. Cet \u00e9panouissement est sa beaut\u00e9, qui est le visage de l\u2019\u00eatre, l\u2019\u00e9clat de la vie, sa gloire.<\/p>\n<p><strong>\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 La <em>philia<\/em> est la joie du bienheureux<\/strong><\/p>\n<p>L\u2019homme qui atteint la vie la plus haute, la vie contemplative, a-t-il encore besoin de l\u2019amiti\u00e9 ? Le bonheur n\u2019est pas une possession que l\u2019on accumule mais une activit\u00e9, une \u00e9nergie. La pr\u00e9sence d\u2019amis permet \u00e0 l\u2019activit\u00e9 de l\u2019homme heureux d\u2019\u00eatre plus continue car il n\u2019est pas facile, tout seul, d\u2019exercer une activit\u00e9 de mani\u00e8re continue ; avec d\u2019autres et pour d\u2019autres, c\u2019est plus facile. Si l\u2019homme a besoin d\u2019amis, ce n\u2019est pas parce qu\u2019il poss\u00e8de la conscience mais parce qu\u2019il la poss\u00e8de dans un \u00e9tat imparfait. Notre perfection \u00e0 nous dit rapport \u00e0 autre chose, tandis que Dieu est sa propre perfection. Ce qui nous est propre est plus facile \u00e0 contempler dans l\u2019autre qu\u2019en nous-m\u00eame.<\/p>\n<p><strong>\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 La conscience suppose-t-elle la r\u00e9ciprocit\u00e9 ?<\/strong><\/p>\n<p>La <em>philia<\/em> n\u2019est pas seulement une mise en commun du sentiment d\u2019exister de chacun. Elle a un r\u00f4le plus imm\u00e9diat, un r\u00f4le dans la r\u00e9v\u00e9lation de l\u2019\u00eatre. L\u2019homme heureux aime \u00e0 communiquer avec ses amis parce que le sentiment partag\u00e9 dans l\u2019\u00e9galit\u00e9 est sup\u00e9rieur au sentiment qu\u2019il a de lui-m\u00eame. La question se pose : la structure de la r\u00e9ciprocit\u00e9 est-elle la matrice de la conscience ou bien faut-il maintenir que la conscience humaine appara\u00eet dans l\u2019individu ? La conscience a comme condition d\u2019existence le politique, ce en quoi elle diff\u00e8re de celle de l\u2019animal. Il s\u2019agit d\u2019une conscience commune : si les vertueux ont besoin d\u2019amis, c\u2019est pour pouvoir penser.<\/p>\n<p><strong>\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 L\u2019intimit\u00e9<\/strong><\/p>\n<p>La <em>philia<\/em> et surtout l\u2019amour nous r\u00e9v\u00e8lent ce qui nous est propre. Or une structure en est la condition : la r\u00e9ciprocit\u00e9. La vie d\u2019intimit\u00e9 est l\u2019acte d\u2019amiti\u00e9, elle lui permet de s\u2019\u00e9panouir. Cependant la communion n\u2019est pas fusion et les consciences ne sont pas n\u00e9cessairement identiques. L\u2019intimit\u00e9 ne peut \u00eatre partag\u00e9e qu\u2019avec des amis peu nombreux parce qu\u2019elle requiert une structure de r\u00e9ciprocit\u00e9. L\u2019amour a tout d\u2019une pointe extr\u00eame, et pareille pointe aboutit normalement \u00e0 une personne unique. Le paradigme de la r\u00e9ciprocit\u00e9 sym\u00e9trique, c\u2019est l\u2019amour. Contribuer l\u2019un et l\u2019autre \u00e0 la naissance de l\u2019id\u00e9e ou du sentiment, voil\u00e0 la dynamique cr\u00e9atrice de la <em>philia<\/em>. Ce que nous contemplons en l\u2019autre plus facilement qu\u2019en nous-m\u00eame, ce ne peut \u00eatre notre moi, notre identit\u00e9 particuli\u00e8re. C\u2019est plut\u00f4t notre humanit\u00e9, cet esprit dont nous participons myst\u00e9rieusement. \u00ab\u00a0Ce qui nous est propre est le Tiers de la r\u00e9ciprocit\u00e9, quelque chose d\u2019indivisible et d\u2019irr\u00e9ductible \u00e0 la nature des partenaires. Parce que le Tiers ne peut exister sans l\u2019autre, je le vois rayonner sur son visage. Ce que le miroir refl\u00e8te, ce n\u2019est pas moi, c\u2019est ce qui n\u2019est en moi que r\u00e9v\u00e9l\u00e9 par l\u2019autre.<\/p>\n<p><strong>\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 La gr\u00e2ce<\/strong><\/p>\n<p>La <em>philia<\/em> est un amour r\u00e9ciproque qui, s\u2019il inclut le don d\u00e9sint\u00e9ress\u00e9 jusqu\u2019au sacrifice de soi, inclut aussi le d\u00e9sir et la possession. La r\u00e9ciprocit\u00e9 n\u2019est pas ordonn\u00e9e au retour du don dans un esprit d\u2019\u00e9change, elle est ordonn\u00e9e \u00e0 la naissance de l\u2019\u00eatre du Tiers, et c\u2019est pourquoi le don peut \u00eatre gratuit et la r\u00e9ciprocit\u00e9 n\u00e9cessaire. C\u2019est parce que la r\u00e9ciprocit\u00e9 cr\u00e9e un Tiers que l\u2019on ne peut aimer sans r\u00e9ciprocit\u00e9, mais ce Tiers n\u2019appartient \u00e0 personne. Le Tiers est pure gr\u00e2ce, et la gr\u00e2ce est perdue sit\u00f4t que l\u2019\u00e9change remplace la r\u00e9ciprocit\u00e9. La gr\u00e2ce est la plus haute vertu chez les Grecs, la r\u00e9ciprocit\u00e9 du langage pr\u00e9c\u00e8de la m\u00e8re, l\u2019amiti\u00e9 consiste davantage \u00e0 aimer qu\u2019\u00e0 \u00eatre aim\u00e9 : reconna\u00eetre \u00e0 l\u2019autre d\u2019\u00eatre plus que soi-m\u00eame et l\u2019aimer pour cela davantage est la fa\u00e7on dont l\u2019amour se hisse \u00e0 la hauteur de son exigence.<\/p>\n<p>(\u00e0 suivre&#8230;)<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<blockquote>\n<p>Billet invit\u00e9. 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