{"id":93210,"date":"2017-02-24T23:23:18","date_gmt":"2017-02-24T22:23:18","guid":{"rendered":"http:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/?p=93210"},"modified":"2017-02-24T23:23:18","modified_gmt":"2017-02-24T22:23:18","slug":"laszlo-f-foldenyi-dostoievski-lit-hegel-en-siberie-et-fond-en-larmes-par-gaelle-peneau","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/2017\/02\/24\/laszlo-f-foldenyi-dostoievski-lit-hegel-en-siberie-et-fond-en-larmes-par-gaelle-peneau\/","title":{"rendered":"Laszlo F. F\u00f6ld\u00e9nyi, <em>Dosto\u00efevski lit Hegel en Sib\u00e9rie et fond en larmes<\/em>, par Ga\u00eblle P\u00e9neau"},"content":{"rendered":"<blockquote><p>Billet invit\u00e9.<\/p><\/blockquote>\n<p>\u00ab\u00a0Dosto\u00efevski lit Hegel en Sib\u00e9rie et fond en larmes\u00a0\u00bb, comment ne pas se sentir imm\u00e9diatement \u00e9mu par le titre magnifique de ce livre\u00a0?<\/p>\n<p><!--more--><\/p>\n<p>Laszlo F.F\u00f6ld\u00e9nyi est n\u00e9 en 1952 en Hongrie\u00a0; il vit et travaille \u00e0 Budapest. Th\u00e9oricien de l\u2019art, journaliste, essayiste et dramaturge, il compte parmi les intellectuels les plus importants de son pays. Il est traducteur et co\u00e9diteur d\u2019une version hongroise de l\u2019\u0153uvre d\u2019Heinrich von Kleist, et a publi\u00e9 de nombreux essais sur l\u2019art et la litt\u00e9rature.<\/p>\n<p>Le livre commence ainsi\u00a0: <\/p>\n<blockquote><p>Au printemps 1854,\u00a0apr\u00e8s ses quatre ann\u00e9es de bagne, Dosto\u00efevski fut envoy\u00e9 comme simple soldat \u00e0 S\u00e9mipalatinsk, dans le sud de la Sib\u00e9rie, dans la \u00ab\u00a0grande d\u00e9clivit\u00e9 septentrionale\u00a0\u00bb d\u2019Asie.<\/p><\/blockquote>\n<p>L\u2019auteur explique ensuite qu\u2019il se lie d\u2019amiti\u00e9 avec le procureur du lieu, \u00e2g\u00e9 de vingt et un ans seulement, qui lui fournit des livres et avec lequel il \u00e9tudie \u00ab\u00a0avec pers\u00e9v\u00e9rance, jour apr\u00e8s jour\u00a0\u00bb, un ouvrage de Hegel dont le titre n\u2019est pas connu mais <em>devin\u00e9 <\/em>par F\u00f6ldenyi\u00a0: \u00ab\u00a0Le\u00e7ons sur la philosophie de l\u2019histoire\u00a0\u00bb. Dans ce livre, Hegel mentionne la Sib\u00e9rie en quelques mots, en l\u2019excluant du cours principal de l\u2019Histoire.<\/p>\n<p>C\u2019est alors que Dosto\u00efevski fond en larmes.<\/p>\n<p>De page en page, F\u00f6ld\u00e9nyi nous explique pourquoi. La raison en est son sentiment d\u2019exclusion de l\u2019Histoire, ressenti dramatiquement par Dosto\u00efevski, qui non seulement est banni par les siens et isol\u00e9 au fin fond de la grande Sib\u00e9rie, mais \u00e9galement par l\u2019Histoire \u00e0 travers le propos de Hegel qui consid\u00e8re la Russie septentrionale comme un territoire hors du monde, un d\u00e9sert, sans interrelation avec les enjeux qui fondent la soci\u00e9t\u00e9 de son temps (territoire qu\u2019il compare \u00e9tonnamment \u00e0 l\u2019Afrique).<\/p>\n<p>C\u2019est alors que le texte se poursuit et nous montre comment est n\u00e9e chez Dosto\u00efevski la conviction selon laquelle la vie poss\u00e8de des dimensions qui ne se r\u00e9duisent pas \u00e0 l\u2019histoire\u00a0: \u00ab\u00a0l\u2019exil, hors de l\u2019histoire a d\u00fb faire m\u00fbrir en lui le sentiment que (\u2026) l\u2019histoire ne r\u00e9v\u00e8le sa propre essence qu\u2019\u00e0 ceux qu\u2019elle a au pr\u00e9alable exclus\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Plus ma lecture avance, plus je suis attentive au sens que ce texte d\u00e9gage avec autant de puissance, et plus il me renvoie aux temps qui sont les n\u00f4tres. Dosto\u00efevski est forc\u00e9 de r\u00e9fl\u00e9chir, lui l\u2019exclu, l\u2019oubli\u00e9, le banni de son pays et de son histoire. Il regarde la beaut\u00e9 du monde, des esp\u00e9rances des hommes, de la poursuite du bien en chacun d\u2019eux et pourtant constate\u00a0: \u00ab\u00a0c\u2019est dans l\u2019histoire universelle que l\u2019image concr\u00e8te du mal s\u2019\u00e9tale devant nos yeux dans son existence la plus compl\u00e8te. Si l\u2019on consid\u00e8re la masse des faits, l\u2019histoire appara\u00eet comme un abattoir o\u00f9 des individus et des peuples entiers sont sacrifi\u00e9s\u00a0\u00bb. On est en 1854 et le XX\u00e8me si\u00e8cle n\u2019\u00e9tait pas encore advenu. Je ne peux m\u2019emp\u00eacher de penser \u00e0 Walter Benjamin.<\/p>\n<p>Le dialogue imagin\u00e9 par F\u00f6ld\u00e9nyi entre nos deux protagonistes met en lumi\u00e8re deux points de vue totalement oppos\u00e9s. Celui de Hegel se base sur la <em>rationalit\u00e9<\/em>, base sur laquelle se fonde toute sa philosophie, \u00ab mais au prix de l\u2019exclusion de tout ce qui est incontr\u00f4lable, inexplicable, irrationnel\u00a0\u00bb. L\u2019auteur s\u2019interpose et donne son avis en d\u00e9veloppant l\u2019id\u00e9e que la raison (ce qui est rationnel) n\u2019est qu\u2019un instrument mais que la <em>libert\u00e9<\/em> est au-del\u00e0 du rationnel et de l\u2019irrationnel\u00a0: \u00ab\u00a0seul ce qui me transcende me rend libre &#8211; je me trouve moi-m\u00eame l\u00e0 o\u00f9, \u00e0 la fois, je me perds\u00a0\u00bb. Celui de Dosto\u00efevski fait dire \u00e0 son h\u00e9ros des <em>Notes d\u2019un souterrain<\/em>\u00a0: \u00ab\u00a0on peut tout dire de l\u2019histoire universelle (\u2026) la seule chose qu\u2019on ne puisse pas en dire, c\u2019est qu\u2019elle est raisonnable\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Ce qui m\u2019est apparu ensuite comme une v\u00e9rit\u00e9 lumineuse et \u00e0 la fois si difficile \u00e0 exprimer vient \u00e9clairer le propos\u00a0: \u00ab\u00a0la foi tenace plac\u00e9e dans la rationalit\u00e9 (comme la confiance en la v\u00e9rit\u00e9 des sciences) sert \u00e0 supporter l\u2019absence de Dieu\u00a0\u00bb. Chacun peut d\u00e9finir Dieu comme il le souhaite. Pour ma part je traduirais\u00a0: il n\u2019y a rien pour prendre la place du dieu exil\u00e9, et nous sommes plong\u00e9s dans l\u2019effroi et la peur.<\/p>\n<p>Dosto\u00efevski, \u00e0 la suite de son s\u00e9jour en Sib\u00e9rie, a consacr\u00e9 un livre entier \u00e0 la description de son exp\u00e9rience qu\u2019il a intitul\u00e9 <em>Souvenirs de la maison des morts.<\/em><\/p>\n<p>L\u2019auteur compare l\u2019enfer <em>pittoresque<\/em> de la Sib\u00e9rie d\u00e9crit par Dosto\u00efevski \u00e0 l\u2019enfer qui, au XX\u00e8me si\u00e8cle, appara\u00eet dans les \u0153uvres de Kafka et de Beckett, dans le <em>Stalker<\/em> de Tarkovski, \u00ab\u00a0dans la destruction m\u00e9canis\u00e9e et donc impersonnelle, dans un oubli de soi qui para\u00eet d\u00e9finitif \u00e0 cause de la technique\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Dans le tout dernier chapitre, F\u00f6ld\u00e9nyi nous parle de nous-m\u00eame et du sentiment d\u2019auto-satisfaction de notre civilisation qui rend possible l\u2019av\u00e8nement du pire\u00a0: \u00ab\u00a0la civilisation europ\u00e9enne n\u2019a jamais eu une aussi haute opinion d\u2019elle-m\u00eame que de nos jours, en cette fin de mill\u00e9naire angoissante pour un grand nombre. Pourtant son existence n\u2019a jamais \u00e9t\u00e9 aussi menac\u00e9e\u00a0\u00bb. Il exprime l\u2019angoissante puissance de la technique, v\u00e9ritable vainqueur du XX\u00e8me si\u00e8cle, transcendance exclusive qui a ali\u00e9n\u00e9 l\u2019homme de lui-m\u00eame\u00a0: \u00ab\u00a0le prix en est qu\u2019il a oubli\u00e9 l\u2019essence cosmique de son propre \u00eatre\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Je terminerai en citant un extrait de la pr\u00e9face d\u2019Alberto Manguel\u00a0: \u00ab\u00a0ainsi que le soutient F\u00f6ld\u00e9nyi, ce dont nous avons besoin, ce n\u2019est pas de la consolation de ce qui semble raisonnable et probable, mais des r\u00e9gions sib\u00e9riennes inexplor\u00e9es de l\u2019impossible\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Pourquoi ce court texte (\u00e0 peine cinquante pages) m\u2019a-t-il si profond\u00e9ment touch\u00e9e ? Au-del\u00e0 du plaisir dans la lecture du style lumineux de l\u2019\u00e9crivain et de l\u2019histoire qu\u2019il d\u00e9veloppe c\u2019est la r\u00e9ponse tr\u00e8s simple qu\u2019il apporte \u00e0 ce qui est essentiel\u00a0: en effet pourquoi devrions-nous nous contenter d\u2019un projet de vie qui ne se base que sur une r\u00e9ponse <em>comptable<\/em> des forces en pr\u00e9sence (la dette, le commerce international, la puissance des banques\u2026) et non pas prendre appui sur elle pour porter au plus haut les valeurs humaines, culturelles, artistiques qui permettent de transcender la condition humaine. C\u2019est, il me semble, le sens de la qu\u00eate de Dosto\u00efevski mis en lumi\u00e8re par F\u00f6ld\u00e9nyi.<\/p>\n<p>=====================<br \/>\n * Laszlo F. F\u00f6ld\u00e9nyi, <em>Dosto\u00efevski lit Hegel en Sib\u00e9rie et fond en larmes<\/em>, \u00e9d. Actes Sud, 2008<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<blockquote>\n<p>Billet invit\u00e9.<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>\u00ab\u00a0Dosto\u00efevski lit Hegel en Sib\u00e9rie et fond en larmes\u00a0\u00bb, comment ne pas se sentir imm\u00e9diatement \u00e9mu par le titre magnifique de ce livre\u00a0?<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[10],"tags":[5231,5230],"class_list":["post-93210","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-arts","tag-dostoievski","tag-laszlo-f-foldenyi"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/93210","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=93210"}],"version-history":[{"count":2,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/93210\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":93212,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/93210\/revisions\/93212"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=93210"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=93210"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=93210"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}