{"id":93323,"date":"2017-03-01T10:04:13","date_gmt":"2017-03-01T09:04:13","guid":{"rendered":"http:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/?p=93323"},"modified":"2017-03-01T10:04:13","modified_gmt":"2017-03-01T09:04:13","slug":"chine-droits-de-lhomme-precher-en-chine-3-par-dd-dh","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/2017\/03\/01\/chine-droits-de-lhomme-precher-en-chine-3-par-dd-dh\/","title":{"rendered":"CHINE &#8211; Droits de l&rsquo;Homme. Pr\u00eacher en Chine (3)\u00a0? par DD &#038; DH"},"content":{"rendered":"<blockquote><p>Billet invit\u00e9. Ouvert aux commentaires.<\/p><\/blockquote>\n<p>Nous avons vu combien la Chine a de difficult\u00e9s \u00e0 faire bon m\u00e9nage avec le type de religion dont la chr\u00e9tienne (surtout catholique) est le meilleur exemple : r\u00e9v\u00e9l\u00e9e, dogmatique, exclusive, pros\u00e9lyte et import\u00e9e de l&rsquo;\u00e9tranger. Or, cela ne nous appara\u00eet pas clairement et sans doute avons-nous un peu de mal \u00e0 l&rsquo;imaginer, mais le \u00ab\u00a0pr\u00eache\u00a0\u00bb des Droits de l&rsquo;Homme est per\u00e7u peu ou prou en Chine de la m\u00eame fa\u00e7on. <!--more-->Reprenons les cinq adjectifs \u00e9nonc\u00e9s plus haut : ils peuvent s&rsquo;appliquer tout \u00e0 fait \u00e0 la mani\u00e8re dont sont re\u00e7ues et qualifi\u00e9es les objurgations des visiteurs occidentaux visant \u00e0 faire pression sur ses dirigeants pour le plus grand bien de sa population, en somme, \u00e0 bien peu de choses pr\u00e8s, le \u00ab\u00a0sauver des \u00e2mes par la \u00ab\u00a0Bonne Nouvelle\u00a0\u00bb des missionnaires. A cette antienne des Droits de l&rsquo;Homme remise chaque fois sur le tapis par les chefs d&rsquo;\u00e9tat ou de gouvernement occidentaux, le dirigeant chinois a pour habitude de r\u00e9pondre que le premier des droits auxquels un homme doit acc\u00e9der est celui de pouvoir se nourrir, se v\u00eatir, se loger, \u00eatre \u00e9duqu\u00e9, se soigner, en un mot vivre dignement, ce \u00e0 quoi la Chine se vante d&rsquo;avoir pourvu pour la totalit\u00e9 de sa population. Cette r\u00e9ponse ne nous agr\u00e9e pas, nous y voyons une d\u00e9robade et soup\u00e7onnons un enfumage. Peut-\u00eatre avons-nous tort : \u00e9tant donn\u00e9 l&rsquo;\u00e9tat d&rsquo;extr\u00eame d\u00e9nuement o\u00f9 se trouvait la Chine enti\u00e8re quand le PCC en prit les r\u00eanes, la r\u00e9alisation de cet objectif en deux ou trois d\u00e9cennies, gr\u00e2ce \u00e0 la quasi gratuit\u00e9 de l&rsquo;\u00e9cole, du logement et des biens de premi\u00e8re n\u00e9cessit\u00e9, a \u00e9t\u00e9 un tour de force. Elle \u00e9tait en tout cas un pr\u00e9alable \u00e0 tout questionnement sur l&rsquo;extension \u00e0 d&rsquo;autres droits. Il n&rsquo;y a pas d&rsquo;obstacle structurel insurmontable qui emp\u00eacherait la Chine d&rsquo;aller vers sa propre forme de d\u00e9mocratie, mais elle ne peut le faire qu&rsquo;\u00e0 son rythme, sans forc\u00e9ment satisfaire imm\u00e9diatement nos desideratas. Qui e\u00fbt pari\u00e9, il y a seulement 30 ans, qu&rsquo;un dirigeant du PCC serait un jour invit\u00e9 \u00e0 Davos ?<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Faute d&rsquo;en avoir l&rsquo;exp\u00e9rience, nous avons toujours tendance \u00e0 sous-estimer le poids de quatre mill\u00e9naires d&rsquo;Histoire : la Chine est une tr\u00e8s lourde machine qui ne peut pas op\u00e9rer un virage \u00e0 180\u00b0 sans avoir pr\u00e9alablement longtemps ralenti. La notion de \u00ab\u00a0Droits de l&rsquo;Homme\u00a0\u00bb se heurte de front \u00e0 tout ce sur quoi la Chine a b\u00e2ti sa dur\u00e9e ! Les Chinois ont du pass\u00e9 un h\u00e9ritage encore tr\u00e8s vivace qui veut qu&rsquo;ils \u00ab\u00a0<em><u>ne<\/u> naissent <u>ni ne<\/u> demeurent libres et \u00e9gaux en droits<\/em>\u00a0\u00bb ! C&rsquo;est la famille, et au-del\u00e0 le clan entier, qui reste l&rsquo;unit\u00e9 de base de la soci\u00e9t\u00e9 et, dans ce type de famille ne naissent pas des individus de plein droit, mais des \u00ab\u00a0membres\u00a0\u00bb assujettis \u00e0 une place pr\u00e9cise et \u00e0 l&rsquo;ensemble des droits et des devoirs li\u00e9s \u00e0 cette place. Traditionnellement chacun soumet sa vie \u00e0 l&rsquo;institution familiale ou, faute de famille, comme Lei Feng, \u00e0 l&rsquo;Etat qui, par superposition pyramidale, n&rsquo;est autre chose qu&rsquo;une tr\u00e8s vaste famille.<\/p>\n<p>Toute famille se doit de perp\u00e9tuer le culte des anc\u00eatres et, par cons\u00e9quent, de s&rsquo;en remettre \u00e0 l&rsquo;a\u00een\u00e9 m\u00e2le des porteurs du nom. S&rsquo;il n&rsquo;a plus aujourd&rsquo;hui le m\u00eame devoir d&rsquo;impartiale aust\u00e9rit\u00e9 et de rigidit\u00e9 affective qu&rsquo;autrefois, l&rsquo;a\u00een\u00e9 conserve une place pr\u00e9\u00e9minente en tant qu&rsquo;organisateur des obs\u00e8ques et du deuil ainsi qu&rsquo;intercesseur aupr\u00e8s des anc\u00eatres. Sa responsabilit\u00e9 est lourde puisqu&rsquo;il sera \u00ab\u00a0anc\u00eatre\u00a0\u00bb \u00e0 son tour et doit, en ayant un fils, lui-m\u00eame futur anc\u00eatre s&rsquo;il est l&rsquo;a\u00een\u00e9, veiller sans faillir \u00e0 la continuit\u00e9 ininterrompue de la lign\u00e9e. On na\u00eet donc en Chine avec des droits diff\u00e9rents selon qu&rsquo;on est gar\u00e7on ou fille, a\u00een\u00e9 ou cadet. En outre, p\u00e8se sur les \u00e9paules de chacun, quel que soit son rang, le poids de la responsabilit\u00e9 collective familiale : cons\u00e9quence logique de la famille prise comme unit\u00e9 \u00e9conomique, communautaire et religieuse et contrepartie de la protection qu&rsquo;elle \u00e9tend sur l&rsquo;ensemble de la parent\u00e9, chacun y est responsable de tous. Extraordinaire facteur de coh\u00e9sion sociale \u00e0 travers les si\u00e8cles, ce syst\u00e8me de responsabilit\u00e9 collective soumet les individus \u00e0 un contr\u00f4le permanent du groupe. Souvenons-nous des principales cons\u00e9quences de cet \u00e9tat de choses dans le pass\u00e9 : la r\u00e9troactivit\u00e9 du syst\u00e8me s&rsquo;exer\u00e7ant pour le meilleur et pour le pire, un re\u00e7u aux concours n&rsquo;acc\u00e9dait pas seul \u00e0 la dignit\u00e9 de fonctionnaire mais conf\u00e9rait le droit au bouton mandarinal \u00e0 tous les anc\u00eatres inscrits sur la tablette familiale, tandis qu&rsquo;un condamn\u00e9 \u00e0 mort pour grave d\u00e9lit non seulement entra\u00eenait ses anc\u00eatres dans l&rsquo;opprobre, mais condamnait toute sa famille vivante au m\u00eame ch\u00e2timent que lui. La r\u00e8gle s&rsquo;est bien \u00e9videmment adoucie, mais le sentiment de responsabilit\u00e9 ne s&rsquo;efface pas si facilement : le mariage (et encore souvent le choix impos\u00e9 du conjoint) reste v\u00e9cu comme une obligation d&rsquo;abord familiale et la r\u00e9ussite sociale, en r\u00e9ponse au colossal investissement parental, est ressentie comme une dette parfois au prix d&rsquo;un renoncement \u00e0 des choix personnels. La g\u00e9n\u00e9ralisation de \u00ab\u00a0l&rsquo;enfant unique\u00a0\u00bb pendant 40 ann\u00e9es de suite a affaibli l&rsquo;extension et le pouvoir de la famille, mais n&rsquo;a pas vraiment all\u00e9g\u00e9 les charges et obligations des jeunes g\u00e9n\u00e9rations dont les devoirs sont rest\u00e9s plus ou moins les m\u00eames. Le \u00ab\u00a0sac \u00e0 dos\u00a0\u00bb n&rsquo;en est m\u00eame que plus lourd\u00a0! Mais certains r\u00eavent de le d\u00e9poser. Ainsi, dans la diaspora, naissent des associations de jeunes Chinois qui revendiquent leur \u00ab\u00a0lib\u00e9ration\u00a0\u00bb\u00a0: \u00ab\u00a0<em>Ma g\u00e9n\u00e9ration doit imp\u00e9rativement s\u2019affranchir du diktat parental si elle veut \u00e9voluer. Nous voulons avoir la libert\u00e9 de choisir qui on veut \u00eatre, qui \u00e9pouser, comment se comporter, quelles \u00e9tudes suivre ou ne pas suivre<\/em>.\u00a0\u00bb (D\u00e9claration de Rui Wang, pr\u00e9sident de l\u2019Association des jeunes Chinois de France, in <u>M le magazine du Monde<\/u> du 28\/01\/2017)<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>On sait bien que, pour que puisse s&rsquo;envisager un concept comme celui de \u00ab\u00a0Droits de l&rsquo;Homme\u00a0\u00bb, il faut, condition sine qua non, qu&rsquo;existe pr\u00e9alablement la notion d'\u00a0\u00bbindividu\u00a0\u00bb et qu&rsquo;on ait affaire \u00e0 un \u00ab\u00a0sujet\u00a0\u00bb responsable de sa conduite et de ses actes. Chez nous, le concept \u00e9merge \u00e0 la fin du XVIIIe si\u00e8cle quand le droit d&rsquo;a\u00eenesse devient un obstacle \u00e0 la modernisation des rapports sociaux et de l&rsquo;\u00e9conomie et qu&rsquo;un \u00ab\u00a0pr\u00e9romantisme\u00a0\u00bb, bien illustr\u00e9 par le Goethe du \u00ab\u00a0<u>Jeune Werther<\/u>\u00a0\u00bb et le Rousseau des \u00ab\u00a0<u>Confessions<\/u>\u00a0\u00bb et des \u00ab\u00a0<u>R\u00eaveries<\/u>\u00ab\u00a0, exalte le \u00ab\u00a0moi\u00a0\u00bb et \u00e9rige l&rsquo;individu face \u00e0 la soci\u00e9t\u00e9. Ankylos\u00e9e dans ses pr\u00e9tentions et paralys\u00e9e par le droit d&rsquo;a\u00eenesse qui l&rsquo;enferme dans des pr\u00e9rogatives obsol\u00e8tes, la noblesse s&rsquo;est elle-m\u00eame barr\u00e9 la route vers une possible \u00e9volution. Caste sans avenir, engonc\u00e9e dans sa d\u00e9cadence, elle est vou\u00e9e \u00e0 la disparition et doit c\u00e9der la place \u00e0 la bourgeoisie, ou plut\u00f4t \u00e0 \u00ab\u00a0l&rsquo;individu bourgeois\u00a0\u00bb, non entrav\u00e9 par un blason et des traditions (et de moins en moins par des croyances religieuses), libre d&rsquo;agir et d&rsquo;inventer sa vie en explorant le champ immense des opportunit\u00e9s offertes. L&rsquo;\u00ab\u00a0individu\u00a0\u00bb des libertins, de l&rsquo;<u>Encyclop\u00e9die<\/u> et d&rsquo;Adam Smith est sur orbite quand les \u00ab\u00a0Droits de l&rsquo;Homme\u00a0\u00bb viennent formuler, en droit \u00e0 port\u00e9e universelle, l&rsquo;extension \u00e0 peu pr\u00e8s illimit\u00e9e de sa libert\u00e9 ! Rien de tel ne s&rsquo;est produit en Chine o\u00f9 la soci\u00e9t\u00e9 tr\u00e8s largement rurale est rest\u00e9e fig\u00e9e, sous la figure tut\u00e9laire de l&rsquo;Empereur et de ses commis mandarins, dans le m\u00e9pris des artisans et commer\u00e7ants chez qui, par l&rsquo;initiative que supposaient leurs professions, l&rsquo;individualisme \u00e9tait plus marqu\u00e9. Les seuls vrais \u00ab\u00a0individus\u00a0\u00bb de l&rsquo;Histoire chinoise ont \u00e9t\u00e9 les hors-la-loi, \u00ab\u00a0hommes des for\u00eats et mar\u00e9cages\u00a0\u00bb, qui, en d\u00e9licatesse avec un <em>yamen<\/em> ou avec le pouvoir imp\u00e9rial, ont un jour pris le maquis, comme on en rencontre dans le roman \u00ab\u00a0<u>Au bord de l&rsquo;eau<\/u>\u00ab\u00a0. Encore faut-il remarquer que nos 108 bandits (d&rsquo;honneur ou de grand chemin) n&rsquo;ont rien eu de plus press\u00e9 que de reconstituer une hi\u00e9rarchie qui les r\u00e9installe dans un cadre social familier ! En raison du corset rigide de la pens\u00e9e limit\u00e9e \u00e0 l&rsquo;\u00e9tude des ind\u00e9passables Classiques au programme des concours, la Chine n&rsquo;a pu produire ni un Erasme, ni un Voltaire, ni un Swift&#8230; Tout au plus quelques g\u00e9niaux \u00ab\u00a0r\u00e9visionnistes\u00a0\u00bb du confucianisme comme Wang Fuzhi. La (relative) contestation et l&rsquo;expression personnelle des lettr\u00e9s (et la Chine en produisit de tr\u00e8s grands) se sont exprim\u00e9es sous des formes, elles aussi soumises \u00e0 des contraintes formelles mais riches de toute la gamme des possibilit\u00e9s offertes au pinceau : la po\u00e9sie et la peinture \u00e0 l&rsquo;encre o\u00f9 un \u00ab\u00a0moi\u00a0\u00bb masqu\u00e9 peut se frayer un chemin en filigrane et de mani\u00e8re allusive.<\/p>\n<p>Le sinologue Rainier Lanselle * rappelle opportun\u00e9ment, \u00e0 ce propos, l&rsquo;extraordinaire particularit\u00e9 de \u00ab\u00a0<em>la situation linguistique pr\u00e9valant \u00e0 tout le moins dans la Chine classique, c&rsquo;est-\u00e0-dire au cours du dernier mill\u00e9naire, n\u2019est semblable \u00e0 aucune autre au monde en ce que ce sont bien deux registres, naturellement li\u00e9s entre eux &#8212; c&rsquo;est m\u00eame l\u00e0 tout l&rsquo;int\u00e9r\u00eat de la chose &#8211;, mais n\u00e9anmoins tr\u00e8s diff\u00e9rents dans leur aspect, les contraintes qu&rsquo;ils imposent et les possibilit\u00e9s qu&rsquo;ils offrent, qui sont \u00e0 la disposition de celui qui veut \u00e9crire : la langue \u00e9crite (que L\u00e9on Vandermeersch a cru devoir appeler, avec des arguments de valeur, \u00ab\u00a0langue graphique\u00a0\u00bb) et celle qui consiste en une imitation d\u00e9lib\u00e9r\u00e9e (par r\u00e9-usage, naturellement, des m\u00eames caract\u00e8res de l&rsquo;\u00e9criture id\u00e9ographique qui, eux, ne changent pas) de l&rsquo;oralit\u00e9<\/em>\u00ab\u00a0. En passant de la langue \u00e9crite des Classiques (qui est sans rapport avec celle que l&rsquo;on parle, un peu comme notre latin des textes religieux et des ouvrages savants jusqu&rsquo;au XVIIe s.) \u00e0 une transcription sous forme \u00e9crite de ce qui se parle dans la vie courante, s&rsquo;op\u00e8re une v\u00e9ritable r\u00e9volution qu&rsquo;on ne peut toutefois pas assimiler \u00e0 notre propre passage du latin aux langues parl\u00e9es en usage : chez nous, le latin, tr\u00e8s ab\u00e2tardi au fil du temps, a litt\u00e9ralement \u00ab\u00a0vid\u00e9 les lieux\u00a0\u00bb, tomb\u00e9 de lui-m\u00eame comme la peau morte d&rsquo;une mue, alors qu&rsquo;en Chine la langue que Vandermeersch appelle \u00ab\u00a0<em>graphique<\/em>\u00ab\u00a0, aur\u00e9ol\u00e9e de tout le prestige des concours en vigueur jusqu&rsquo;en 1911, est rest\u00e9e LA r\u00e9f\u00e9rence absolue de tout ce qui est li\u00e9 au pouvoir, donc aux rites et \u00e0 la morale, c&rsquo;est-\u00e0-dire en fin de compte \u00e0 la conduite publique et priv\u00e9e de chaque Chinois jusqu&rsquo;au plus humble. Ce que Rainier Lanselle appelle \u00ab\u00a0<em>la ligne de faille entre les deux ordres du langage<\/em>\u00a0\u00bb \u00e9claire bien les difficult\u00e9s auxquelles se trouve prise l&rsquo;\u00e9mergence d&rsquo;un \u00ab\u00a0sujet\u00a0\u00bb en Chine. Dans ce qu&rsquo;elle a de fonci\u00e8rement impersonnel, la langue classique barre la route \u00e0 toute forme d&rsquo;expression individu\u00e9e : elle ne peut produire que des gloses sous la forme du m\u00eame en une r\u00e9it\u00e9ration infinie des m\u00eames figures du langage, ind\u00e9finiment coul\u00e9es au m\u00eame moule. Il va de soi que ce recours permanent \u00e0 une parole d&rsquo;autorit\u00e9 et de r\u00e9f\u00e9rence, qui demeure toujours en surplomb et qu&rsquo;on ne songe plus \u00e0 interroger, joue un r\u00f4le ambivalent pour l&rsquo;individu : \u00e9touffoir vs protection, il limite toutes les prises de risque et sauvegarde la Face en toute circonstance. La transcription de l&rsquo;oralit\u00e9 dans la langue \u00e9crite des contes et des romans met n\u00e9cessairement l&rsquo;individu parlant et agissant sur le devant de la sc\u00e8ne et, d&rsquo;une certaine fa\u00e7on, l&rsquo;implique, l&rsquo;engage et le compromet. La v\u00e9ritable Muraille de Chine pourrait bien n&rsquo;\u00eatre pas le gigantesque mur de pierres que l&rsquo;on croit, mais celui des id\u00e9ogrammes intangibles de la langue \u00ab\u00a0<em>graphique<\/em>\u00a0\u00bb dans lequel elle a enferm\u00e9 les sujets de l&rsquo;Empire pendant deux mill\u00e9naires, bloquant ainsi l&rsquo;\u00e9mergence d&rsquo;individus-sujets de leur propre vie. La notion de \u00ab\u00a0Droits de l&rsquo;Homme\u00a0\u00bb telle que nous la formulons est encore d\u00e9rangeante en Chine, m\u00eame si les concours imp\u00e9riaux ont disparu depuis un si\u00e8cle et si la langue \u00e9crite courante s&rsquo;est d\u00e9sormais lib\u00e9r\u00e9e de l&rsquo;\u00e9crasante concurrence du chinois classique. Elle rencontre sur sa route en fait d&rsquo;obstacles, outre son sceau \u00ab\u00a0\u00e9tranger\u00a0\u00bb et les exigences toujours pr\u00e9sentes de la Famille et de la Face, le probl\u00e8me d&rsquo;une langue qui n&rsquo;est pas outill\u00e9e pour nommer ce qui n&rsquo;entre pas dans ses cat\u00e9gories : la Chine a beaucoup de mal \u00e0 concevoir un \u00ab\u00a0Homme\u00a0\u00bb susceptible d&rsquo;acc\u00e9der \u00e0 l&rsquo;universalit\u00e9 et des \u00ab\u00a0Droits\u00a0\u00bb hors-sol, ind\u00e9pendants de la configuration du moment et des circonstances. Un petit d\u00e9tour par la langue chinoise va nous faire toucher du doigt le foss\u00e9 qui nous s\u00e9pare : le chinois a choisi pour traduire \u00ab\u00a0droits de l&rsquo;homme\u00a0\u00bb le bin\u00f4me \u00ab\u00a0<em>ren quan<\/em>\u00ab\u00a0. Le premier caract\u00e8re \u00ab\u00a0<em>ren<\/em>\u00a0\u00bb est celui qui d\u00e9signe l&rsquo;\u00eatre humain et ne pose pas de probl\u00e8me, sauf qu&rsquo;on ne peut pas le \u00ab\u00a0majusculer\u00a0\u00bb ! Le suivant, \u00ab\u00a0<em>quan<\/em>\u00ab\u00a0, qui traduit \u00ab\u00a0droits\u00a0\u00bb, est nettement plus ambigu : son sens premier d\u00e9signe le \u00ab\u00a0poids de la balance\u00a0\u00bb, celui qui, prosa\u00efquement, sert \u00e0 peser sur les march\u00e9s et que la philosophie chinoise s&rsquo;approprie pour exprimer l&rsquo;id\u00e9e (nous citons le <u>Dictionnaire Ricci<\/u> Tome II. entr\u00e9e 3021) de \u00ab\u00a0<em>savoir peser et appr\u00e9cier les circonstances pour opter impartialement en faveur de ce qui procure le meilleur r\u00e9sultat et \u00e9vite les dommages<\/em>.\u00a0\u00bb Le mot \u00ab\u00a0<em>quan<\/em>\u00a0\u00bb a aussi d&rsquo;autres sens qui s&rsquo;organisent autour de deux grands axes de sens : celui de \u00ab\u00a0<em>pouvoir\/autorit\u00e9<\/em>\u00a0\u00bb et celui de \u00ab\u00a0<em>provisoire\/temporaire<\/em>\u00ab\u00a0. On mesure le d\u00e9calage qu&rsquo;induit cette traduction et le peu d&rsquo;universalit\u00e9 qu&rsquo;elle implique !<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Cela ne veut pas dire, ni qu&rsquo;il faille renoncer \u00e0 faire valoir ce que nos \u00ab\u00a0Droits de l&rsquo;Homme\u00a0\u00bb rec\u00e8lent de grandeur, de g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9 et d&rsquo;universalit\u00e9, ni qu&rsquo;il n&rsquo;y ait pas en Chine m\u00eame des aspirations \u00e0 partager les b\u00e9n\u00e9fices de cette notion. Le go\u00fbt pour la d\u00e9mocratie n&rsquo;est pas compl\u00e8tement \u00e9tranger \u00e0 la mentalit\u00e9 chinoise. D\u00e8s la chute de l&rsquo;Empire et dans le bouillonnement d&rsquo;id\u00e9es nouvelles qui se sont ouvert une voie autour du Mouvement du 4 mai 1919, la d\u00e9mocratie (id\u00e9e neuve venue d&rsquo;Occident via le Japon) a eu ses chauds partisans dans les journaux et revues qui ont fleuri. Les \u00ab\u00a0trois principes du peuple\u00a0\u00bb du Parti Nationaliste (<em>Guomindang<\/em>) de Sun Yat sen pouvaient accoucher d&rsquo;une d\u00e9mocratie si leur mise en \u0153uvre avait eu le temps n\u00e9cessaire. Mise sous le boisseau pendant plusieurs d\u00e9cennies de guerre, l&rsquo;id\u00e9e d\u00e9mocratique s&rsquo;est manifest\u00e9e dans la Chine de Mao, en 56-57 au moment des \u00ab\u00a0Cent Fleurs\u00a0\u00bb, comme une revendication allant de pair avec la libert\u00e9 d&rsquo;expression. Malheur \u00e0 ceux qui se crurent alors autoris\u00e9s \u00e0 l&rsquo;exprimer \u00e0 voix haute ! La f\u00e9roce r\u00e9pression dite \u00ab\u00a0antidroiti\u00e8re\u00a0\u00bb (fin 57\/d\u00e9but 58) fit passer le go\u00fbt des proclamations en faveur de la d\u00e9mocratie pour quelques d\u00e9cennies suppl\u00e9mentaires. Cette aspiration refait pourtant surface en 1979. Deng Xiaoping vient de lancer le programme des \u00ab\u00a0Quatre Modernisations\u00a0\u00bb. Le chiffre \u00ab\u00a0Quatre\u00a0\u00bb a mis du baume au c\u0153ur de tous les Chinois \u00ab\u00a0d\u00e9mantibul\u00e9s\u00a0\u00bb par la R\u00e9volution Culturelle : il signifiait clairement qu&rsquo;on tournait enfin la page. En effet, en Chine, les neuf premiers nombres ont une valeur symbolique extr\u00eamement forte et leur emploi est lourd d&rsquo;une port\u00e9e embl\u00e9matique imm\u00e9diatement reconnue. \u00ab\u00a0<em>Quatre<\/em>, nous dit Cyrille Javary **, <em>sera l&#8217;embl\u00e8me de la<\/em> <em>mat\u00e9rialisation, de l&rsquo;organisation, de la multiplicit\u00e9 quotidienne et terre \u00e0 terre<\/em>.\u00a0\u00bb Chacun sait donc imm\u00e9diatement qu&rsquo;on va d\u00e9sormais viser l&rsquo;efficacit\u00e9 et cesser de \u00ab\u00a0<em>mettre l&rsquo;id\u00e9ologie au poste de commandement<\/em>\u00a0\u00bb pour poser des objectifs plus concrets et g\u00e9rer plus rationnellement l&rsquo;\u00e9conomie. Mais au printemps 79, le carrefour central de Xidan \u00e0 P\u00e9kin se couvre de <em>dazibao<\/em>. Le plus c\u00e9l\u00e8bre d&rsquo;entre eux, r\u00e9dig\u00e9 par l&rsquo;\u00e9tudiant Wei Jingsheng, r\u00e9clame une \u00ab\u00a0<em>cinqui\u00e8me modernisation<\/em>\u00a0\u00bb : la d\u00e9mocratie. \u00ab\u00a0Cinq\u00a0\u00bb n&rsquo;est pas non plus employ\u00e9 par hasard, mais parce qu&rsquo;il est \u00ab\u00a0le <em>point central autour duquel, sur une<\/em> <em>cadence binaire, les saisons tournent \u00ab\u00a0sans heurts et sans usure\u00a0\u00bb<\/em> (C. Javary) : peut-on mieux dire que, sans les libert\u00e9s d\u00e9mocratiques, les modernisations envisag\u00e9es par Deng seront toujours boiteuses ? Dix ans plus tard, un \u00ab\u00a0printemps de P\u00e9kin\u00a0\u00bb bis \u00e9rige, face au portrait de Mao de la Place Tian An Men, une \u00ab\u00a0D\u00e9esse de la D\u00e9mocratie\u00a0\u00bb en pl\u00e2tre, mais finit dans le bain de sang que l&rsquo;on sait. Nous ne revenons pas sur les plus r\u00e9centes m\u00e9saventures des notions de \u00ab\u00a0droits de l&rsquo;homme\u00a0\u00bb et de \u00ab\u00a0d\u00e9mocratie\u00a0\u00bb et sur le bras de fer auquel se livrent avec le pouvoir central les signataires de la \u00ab\u00a0<u>Charte<\/u> <u>08<\/u>\u00ab\u00a0. La tension qu\u2019il s\u2019efforce de maintenir et la r\u00e9pression dont ils sont victimes sont bien connues et nous avons eu l&rsquo;occasion d&rsquo;\u00e9voquer la question \u00e0 plusieurs reprises.<\/p>\n<p>Disons qu&rsquo;il en est des \u00ab\u00a0fid\u00e8les\u00a0\u00bb de la d\u00e9mocratie en Chine comme des chr\u00e9tiens convertis, sauf qu&rsquo;il est encore plus difficile d&rsquo;en \u00e9valuer le nombre \u00e0 ce jour. Non n\u00e9gligeable sans doute, mais souvenons-nous, car ils l&rsquo;ont pr\u00e9sent \u00e0 l&rsquo;esprit eux aussi, du sens du \u00ab\u00a0<em>quan<\/em>\u00a0\u00bb des \u00ab\u00a0droits de l&rsquo;homme\u00a0\u00bb : \u00ab\u00a0<em>savoir peser et appr\u00e9cier les circonstances<\/em>\u00a0\u00bb !<\/p>\n<p>=======================<\/p>\n<p>* <strong>Rainier Lanselle<\/strong> \u00ab\u00a0Le sujet derri\u00e8re la muraille\u00a0\u00bb (Ed. \u00e9r\u00e8s 2004)<\/p>\n<p>** <strong>Cyrille Javary<\/strong> \u00ab\u00a0L&rsquo;esprit des nombres \u00e9crits en chinois\u00a0\u00bb (Ed. Signatura 2008)<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<blockquote>\n<p>Billet invit\u00e9. Ouvert aux commentaires.<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Nous avons vu combien la Chine a de difficult\u00e9s \u00e0 faire bon m\u00e9nage avec le type de religion dont la chr\u00e9tienne (surtout catholique) est le meilleur exemple : r\u00e9v\u00e9l\u00e9e, dogmatique, exclusive, pros\u00e9lyte et import\u00e9e de l&rsquo;\u00e9tranger. Or, cela ne nous appara\u00eet pas clairement et sans doute avons-nous un peu de [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[4489,2597],"tags":[40,611],"class_list":["post-93323","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-chine","category-democratie-2","tag-chine","tag-droits-de-lhomme"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/93323","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=93323"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/93323\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":93324,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/93323\/revisions\/93324"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=93323"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=93323"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=93323"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}