{"id":93569,"date":"2017-03-12T15:29:36","date_gmt":"2017-03-12T14:29:36","guid":{"rendered":"http:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/?p=93569"},"modified":"2017-03-12T23:04:01","modified_gmt":"2017-03-12T22:04:01","slug":"parallele-bresilien-par-francois-leclerc","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/2017\/03\/12\/parallele-bresilien-par-francois-leclerc\/","title":{"rendered":"<b>PARALL\u00c8LE BR\u00c9SILIEN<\/b>, par Fran\u00e7ois Leclerc"},"content":{"rendered":"<blockquote><p>Billet invit\u00e9.<\/p><\/blockquote>\n<p>L\u2019actualit\u00e9 br\u00e9silienne, faite de scandales de corruption impliquant la classe politique dans son ensemble et d\u2019\u00e9meutes sanglantes dans les prisons, me renvoie \u00e0 mes deux ann\u00e9es pass\u00e9es \u00e0 S\u00e3o Paulo, en 2005 et 2007. Lula accomplissait alors son premier mandat et un grand scandale de corruption affectant le Parti des travailleurs avait \u00e9clat\u00e9, cr\u00e9ant un fort d\u00e9sarroi.<\/p>\n<p><!--more--><\/p>\n<p>Avant de partir, j\u2019avais \u00e9t\u00e9 averti que j\u2019allais trouver un pays en pleine guerre civile, en r\u00e9f\u00e9rence aux exactions, et je m\u2019\u00e9tais dit que le propos \u00e9tait un peu outrancier. J\u2019en suis revenu profond\u00e9ment marqu\u00e9 par une d\u00e9couverte, celle de l\u2019immensit\u00e9 et de la profondeur de la soci\u00e9t\u00e9 informelle, me forgeant au passage la conviction que ce n&rsquo;\u00e9tait entre nos pays europ\u00e9ens et le Br\u00e9sil qu&rsquo;une simple question d&rsquo;\u00e9chelle et que le m\u00eame ph\u00e9nom\u00e8ne s&rsquo;y retrouvait. A mon retour, dans la ferme intention de provoquer, je lan\u00e7ais\u00a0: \u00ab\u00a0au Br\u00e9sil, j\u2019ai vu l\u2019avenir de la France\u00a0!\u00a0\u00bb. En ajoutant toutefois \u00ab\u00a0toutes proportions gard\u00e9es\u00a0\u00bb, pour ne pas me faire suspecter d\u2019avoir \u00e9t\u00e9 atteint par des miasmes tropicaux. Inutile de dire que j&rsquo;ai alors rencontr\u00e9 la plus grande incompr\u00e9hension&#8230;<\/p>\n<p>Je voulais ainsi signifier la ressemblance qui s\u2019accentuait entre les pays \u00ab\u00a0en voie de d\u00e9veloppement\u00a0\u00bb et les n\u00f4tres, dans un domaine sur lequel on n\u2019a pas fini de s\u2019appesantir : celui des in\u00e9galit\u00e9s. Aujourd&rsquo;hui, dix ans apr\u00e8s, les d\u00e9veloppements de la crise financi\u00e8re permettent de constater l\u2019acc\u00e9l\u00e9ration de ce rapprochement. Comment deux soci\u00e9t\u00e9s si dissemblables peuvent-elles \u00e0 ce point avoir un tel trait commun est de moins en moins un myst\u00e8re.<\/p>\n<p>La d\u00e9sillusion est immense au Br\u00e9sil, un grand vide politique s\u2019est instaur\u00e9. La conjonction d\u2019une conjoncture \u00e9conomique mondiale favorable et de la victoire tant attendue de Lula avait fait croire qu&rsquo;il y avait lieu d&rsquo;\u00eatre \u00ab\u00a0orgueilleux d&rsquo;\u00eatre Br\u00e9silien\u00a0\u00bb, pour reprendre le slogan d&rsquo;une de leurs compagnies d&rsquo;aviation. Mais ce n&rsquo;est plus le cas. Le temps des d\u00e9ceptions est venu, d\u2019autant plus cruelles qu\u2019elles sont provenues de ceux dans lesquels il avait \u00e9t\u00e9 tant esp\u00e9r\u00e9. Au Br\u00e9sil aussi, il faudrait parvenir \u00e0 sortir du cadre et inventer un nouveau mod\u00e8le de soci\u00e9t\u00e9. \u00ab\u00a0En 2018, nous avons rendez-vous avec la d\u00e9mocratie\u00a0\u00bb a d\u00e9clar\u00e9 Dilma Rousseff, la pr\u00e9sidente destitu\u00e9e. Donn\u00e9 vainqueur dans les sondages, mais sous le coup de poursuites, Lula pourra-t-il \u00eatre candidat ? S\u2019il l\u2019emportait, un troisi\u00e8me mandat lui permettrait-il de mettre en pratique un mod\u00e8le de d\u00e9veloppement in\u00e9dit pour ne pas r\u00e9\u00e9diter l&rsquo;exp\u00e9rience insatisfaisante de ses deux mandats pr\u00e9c\u00e9dents, dans un contexte moins favorable ?<\/p>\n<p>R\u00e9dig\u00e9 \u00e0 sa demande en mai 2007 pour un hebdomadaire fran\u00e7ais \u00e0 grand tirage, \u00e0 l\u2019occasion de l\u2019anniversaire des \u00e9v\u00e8nements qui vont \u00eatre relat\u00e9s, mais non publi\u00e9 car ne correspondant pas au profil des lecteurs (sic), l\u2019article qui suit me semble avoir gard\u00e9 son actualit\u00e9.<\/p>\n<p><strong>S\u00c3\u0192O PAULO, M\u00c9GAPOLE INCONTR\u00d4L\u00c9E DONT LA PEUR S\u2019EST EMPAR\u00c9E<\/strong><\/p>\n<p>Trois gigantesques vagues de violence successives, faisant des dizaines de morts, ont brutalement plong\u00e9 dans la peur les vingt millions d\u2019habitants de S\u00e3o Paulo, l\u2019incontr\u00f4lable m\u00e9gapole br\u00e9silienne. C\u2019\u00e9tait pourtant il y a un an, mais ils ne s\u2019en sont toujours pas remis. Le \u00ab\u00a0Premier Commandement de la Capitale\u00a0\u00bb, le PCC, a alors d\u00e9clar\u00e9 la \u00ab\u00a0guerre urbaine\u00a0\u00bb, pour finalement acculer les autorit\u00e9s du plus riche \u00c9tat du Br\u00e9sil, Gouverneur en t\u00eate, \u00e0 n\u00e9gocier toute honte bue un discret cessez-le-feu avec son principal dirigeant, Marcola, qui plus est depuis la cellule de sa prison. Cette issue sans gloire exprimait l\u2019impasse des responsables dans leurs palais dor\u00e9s. Sonnant comme un aveu d\u2019impuissance, finalement plus effrayant que les violences elles-m\u00eames, en raison de la nouvelle in\u00e9vitable catastrophe qu\u2019il annonce et que les paulistas, les habitants de S\u00e3o Paulo, attendent dor\u00e9navant sans illusion.<\/p>\n<p>D\u2019autant que la singularit\u00e9 du PCC dans le monde du crime organis\u00e9, qui le rend encore plus inqui\u00e9tant et terrible, est d\u2019\u00eatre dirig\u00e9 de main de fer de l\u2019int\u00e9rieur m\u00eame des prisons, o\u00f9 il a \u00e9t\u00e9 initialement constitu\u00e9 en 1993 par une poign\u00e9e de prisonniers. Jos\u00e9 de Jesus Filho, avocat de la \u00ab\u00a0Pastorale Carc\u00e9rale\u00a0\u00bb, une organisation catholique tr\u00e8s active issue de la th\u00e9ologie de la lib\u00e9ration, explique, entre deux coups de fil de familles de d\u00e9tenus, que \u00ab\u00a0c\u2019\u00e9tait \u00e0 l\u2019\u00e9poque une tentative d\u2019autod\u00e9fense collective, face aux s\u00e9vices auxquels les d\u00e9tenus \u00e9taient et restent soumis\u00a0\u00bb. Et c\u2019est ce petit noyau de d\u00e9part, devenu une puissante confr\u00e9rie compar\u00e9e \u00e0 la Mafia, qui d\u00e9fie dor\u00e9navant avec succ\u00e8s le gouvernement br\u00e9silien.<\/p>\n<p>Que s\u2019est-il pass\u00e9 ? A l\u2019origine de ces \u00e9v\u00e9nements dramatiques, il y avait la d\u00e9termination d\u2019emp\u00eacher le transfert des dirigeants du PCC dans une prison f\u00e9d\u00e9rale de haute s\u00e9curit\u00e9 \u00e9loign\u00e9e, rien de plus. \u00ab\u00a0Les fr\u00e8res\u00a0\u00bb, les membres du \u00ab\u00a0parti\u00a0\u00bb comme ils le d\u00e9nomment, ont alors envoy\u00e9 leurs \u00ab\u00a0bin ladens\u00a0\u00bb (leurs combattants) \u00e0 l\u2019assaut des polices civile et militaire. Leur phras\u00e9ologie est faite de beaucoup d\u2019emprunts \u00e0 la politique. Ces hommes de main ont frontalement attaqu\u00e9 et mitraill\u00e9 par dizaines les agents des forces de l\u2019ordre, avant d\u2019incendier des centaines d\u2019autobus, une fois \u00e9vacu\u00e9s leurs occupants, puis de d\u00e9foncer la devanture d\u2019innombrables agences bancaires, symboles d\u2019une richesse ostentatoire et tr\u00e8s in\u00e9galement r\u00e9partie. Au final, ils ont sem\u00e9 sans compter la terreur, gardant l\u2019initiative face aux forces de l\u2019ordre d\u00e9sempar\u00e9es. En appui, de l\u2019int\u00e9rieur des prisons, le PCC a simultan\u00e9ment foment\u00e9 la plus grande r\u00e9bellion de prisonniers jamais connue au Br\u00e9sil, mobilisant une centaine de milliers de d\u00e9tenus.<\/p>\n<p>La presse n\u2019\u00e9voquait rien moins que Bagdad pour rendre compte de ce que vivaient les \u00ab\u00a0paulistas\u00a0\u00bb. Une comparaison renvoyant au spectacle offert par des autorit\u00e9s ayant visiblement perdu pied devant la multitude des attentats synchronis\u00e9s, ainsi qu\u2019\u00e0 la panique aliment\u00e9e par les rumeurs les plus alarmistes qui circulaient abondamment en ville au cours de ces jours de folie.<\/p>\n<p>L\u2019impressionnant dispositif s\u00e9curitaire d\u00e9ploy\u00e9 dans les beaux quartiers de S\u00e3o Paulo, appel\u00e9s \u00ab\u00a0nobles\u00a0\u00bb par opposition avec les quartiers d\u00e9sh\u00e9rit\u00e9s qui les encerclent, pudiquement d\u00e9nomm\u00e9s \u00ab\u00a0p\u00e9riph\u00e9riques\u00a0\u00bb, saute aux yeux du nouvel arrivant. Cam\u00e9ras de surveillance, cl\u00f4tures \u00e9lectrifi\u00e9es, sas d\u2019entr\u00e9e t\u00e9l\u00e9command\u00e9s par des gardiens r\u00e9fugi\u00e9s derri\u00e8re des vitres pare-balles, autant de dispositifs qui font ressembler les acc\u00e8s des immeubles cossus \u00e0 ceux d\u2019\u00e9tablissements p\u00e9nitenciers et t\u00e9moignent de l\u2019\u00e9tat d\u2019esprit de leurs occupants. La peur au quotidien qu\u2019ils \u00e9prouvent est aliment\u00e9e tout \u00e0 la fois par la crainte permanente d\u2019\u00eatre braqu\u00e9 dans la rue ou dans sa voiture, d\u2019avoir son immeuble investi par une bande arm\u00e9e, de faire face au kidnapping d\u2019un de ses proches, ou bien d\u2019\u00eatre atteint par une balle perdue, dont cette ville est un festival permanent.<\/p>\n<p>La frayeur dans laquelle la ville a bascul\u00e9 lors de ces nuits d\u2019\u00e9meute est sans commune mesure avec cette psychose collective ordinaire et banalis\u00e9e. D\u00e8s le lendemain de la premi\u00e8re offensive, un lundi qui restera d\u00e9sormais dans les m\u00e9moires, un irr\u00e9sistible mouvement collectif de fuite a pr\u00e9cipit\u00e9 ses habitants hors des bureaux et des commerces en pleine journ\u00e9e, pour regagner pr\u00e9cipitamment leur domicile, leur dernier refuge. Apr\u00e8s la cohue des embouteillages, tous les quartiers du centre se sont trouv\u00e9s d\u00e9sert\u00e9s. Tout a ferm\u00e9, sans que personne n\u2019ait eu besoin de lancer le signal de cette op\u00e9ration \u00ab\u00a0ville morte\u00a0\u00bb d\u2019un genre tr\u00e8s particulier.<\/p>\n<p>Les paulistas ont eu le sentiment de vivre une nouvelle trag\u00e9die annonc\u00e9e. Une de plus, vu le d\u00e9nuement impressionnant dans lequel vit la majorit\u00e9 d\u2019entre eux. Assurant souvent leur survie en pratiquant les petits m\u00e9tiers d\u2019une \u00e9conomie informelle, souterraine ou parall\u00e8le, termes tous imparfaits pour la cerner. Le PCC, ce monstre qui a prosp\u00e9r\u00e9 \u00e0 l\u2019ombre des prisons, n\u2019est apr\u00e8s tout qu\u2019un avatar de plus de la soci\u00e9t\u00e9 br\u00e9silienne, qui les g\u00e9n\u00e8re, les collectionne et les tra\u00eene ensuite sans parvenir \u00e0 s\u2019en d\u00e9barrasser. \u00ab\u00a0Il va d\u00e9sormais falloir vivre avec lui, comme avec le reste\u00a0\u00bb, constate, fataliste comme le sont \u00e0 force tant de Br\u00e9siliens, Paulo Mesquita, chercheur sp\u00e9cialis\u00e9 dans l\u2019\u00e9tude de la violence \u00e0 l\u2019Universit\u00e9 de S\u00e3o Paulo, qui r\u00e9sume en une terrible phrase ce qu\u2019il sait \u00eatre dans la t\u00eate de tous : \u00ab\u00a0dor\u00e9navant, nous n\u2019aurons pas seulement peur, mais aussi peur d\u2019avoir peur\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>La crise a connu plusieurs rebonds avant de trouver son \u00e9pilogue. Le PCC, ayant finalement obtenu gain de cause, le transfert initial de ses dirigeants remis en cause, a sur l\u2019heure ordonn\u00e9 l\u2019arr\u00eat des assauts et de la r\u00e9bellion, faisant une nouvelle d\u00e9monstration, cette fois-ci de sa ma\u00eetrise et de son organisation. Avec \u00e9clat, il a d\u00e9montr\u00e9 que l\u2019ordre dans les prisons relevait plus que jamais de son autorit\u00e9. R\u00e9sultat de son irr\u00e9sistible mont\u00e9e en puissance entre les murs, au fil des ans. Cons\u00e9quence de leur surpeuplement \u00e0 l\u2019extr\u00eame, les rendant incontr\u00f4lables par l\u2019administration p\u00e9nitentiaire. Tous, policiers et magistrats ont ainsi \u00e9t\u00e9 les agents recruteurs involontaires d\u2019une organisation dont la protection s\u2019est vite av\u00e9r\u00e9e indispensable pour les nouveaux condamn\u00e9s, afin de rendre vivable leur d\u00e9tention. \u00ab\u00a0Le PCC n\u2019oblige personne \u00e0 adh\u00e9rer, mais il faut imp\u00e9rativement ob\u00e9ir \u00e0 ses consignes\u00a0\u00bb confirme Jos\u00e9 de Jesus Filho, l\u2019un des meilleurs connaisseurs du syst\u00e8me p\u00e9nitencier et d\u00e9fenseur acharn\u00e9 des droits des prisonniers.<\/p>\n<p>Cette large base de recrutement captive acquise &#8211; il y plus de cent quarante mille d\u00e9tenus dans le seul Etat de S\u00e3o Paulo &#8211; le PCC s\u2019est parall\u00e8lement organis\u00e9 \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur, \u00e0 la faveur de la lib\u00e9ration de recrues, ou par le biais de leurs familles qu\u2019il soutient mat\u00e9riellement pendant leur d\u00e9tention. De syndicat des prisonniers, il est ainsi progressivement devenu le syndicat du crime, contr\u00f4lant d\u00e9sormais toute la palette des trafics, depuis la drogue jusqu\u2019aux rackets et enl\u00e8vements, disposant d\u00e9sormais d\u2019une zone d\u2019influence gigantesque, les quartiers d\u00e9sh\u00e9rit\u00e9s de S\u00e3o Paulo, qui s\u2019\u00e9tendent sur des dizaines de kilom\u00e8tres. Il a ainsi consid\u00e9rablement \u00e9largi son assise sociale, ce qui explique l\u2019impuissance des autorit\u00e9s.<\/p>\n<p>Un sursaut \u00e9tait attendu d\u2019elles apr\u00e8s ces \u00e9v\u00e9nements, mais l\u2019inertie domine. Les rares mesures concr\u00e8tes puisent leur inspiration dans une veine s\u00e9curitaire qui a d\u00e9j\u00e0 failli dans la pratique. Sous l\u2019impulsion des politiciens, jamais en mal de d\u00e9magogie, qui pr\u00e9conisent en vrac l\u2019adoption de lois antiterroristes, l\u2019accroissement des moyens r\u00e9pressifs, ou encore en appellent \u00e0 l\u2019intervention de l\u2019arm\u00e9e, qui n\u2019a aucune envie d\u2019\u00eatre impliqu\u00e9e dans ce gu\u00eapier et s\u2019engage \u00e0 reculons. En v\u00e9rit\u00e9, le PCC est aujourd\u2019hui devenu, y compris pour les services d\u2019\u00e9lite qui la combattent, une gigantesque hydre dont ils ne savent toujours pas combien elle a de membres, ou de t\u00eates, et par quel bout il faut la prendre pour l\u2019abattre.<\/p>\n<p>Des mesures de bon sens comme le brouillage des t\u00e9l\u00e9phones mobiles dans les prisons, gr\u00e2ce auxquels les membres de l\u2019organisation communiquent et s\u2019organisent, avec la complicit\u00e9 des gardiens mal pay\u00e9s qu\u2019ils soudoient, ne sont toujours pas appliqu\u00e9es. \u00ab\u00a0Les services de renseignement de la police pr\u00e9f\u00e8rent \u00e9couter les conversations que les brouiller\u00a0\u00bb, regrette le \u00ab\u00a0Promotor\u00a0\u00bb M\u00e1rcio S\u00e9rgio Christino, \u00e9quivalent Br\u00e9silien du procureur en France, en charge du dossier du PCC avec ses coll\u00e8gues de la cellule sp\u00e9cialis\u00e9e du Minist\u00e8re public, le GAEC. \u00ab\u00a0Mais les d\u00e9tenus ont appris \u00e0 d\u00e9jouer les \u00e9coutes en codant leurs conversations\u00a0\u00bb ajoute-t-il, amer. La tentative de p\u00e9n\u00e9trer les circuits financiers du PCC, consid\u00e9r\u00e9e comme la strat\u00e9gie de la derni\u00e8re chance, rencontre de grandes difficult\u00e9s. \u00ab\u00a0Autant vider le d\u00e9sert de son sable avec une petite cuill\u00e8re\u00a0\u00bb constate-t-il \u00e9galement, avec ironie cette fois-ci. \u00ab\u00a0Les circuits de l\u2019argent, extr\u00eamement atomis\u00e9s, sont aux mains des femmes des prisonniers, en charge du soutien logistique. Elles ouvrent des multitudes de comptes bancaires aliment\u00e9s par de faibles d\u00e9p\u00f4ts, qui sont ainsi ind\u00e9tectables\u00a0\u00bb, explique-t-il. Dans un pays o\u00f9 l\u2019\u00e9conomie souterraine joue un si grand r\u00f4le, les moyens de dissimuler et de blanchir les revenus du crime ne manquent par ailleurs pas.<\/p>\n<p>Les estimations les plus folles circulent sur le \u00ab\u00a0chiffre d\u2019affaire\u00a0\u00bb du PCC, mais elles sont inv\u00e9rifiables. Comment, en effet, mesurer le montant des cotisations obligatoires de ses membres, dont le nombre est un myst\u00e8re, le produit de ses activit\u00e9s criminelles, tentaculaires, ou bien encore celui de l\u2019\u00ab\u00a0imp\u00f4t\u00a0\u00bb collect\u00e9 sur les activit\u00e9s des petits gangs, qui ne clament pas sur la place publique\u00a0leur qualit\u00e9 de \u00ab\u00a0contribuable\u00a0\u00bb d\u2019un genre particulier ? Tout, dans le PCC, est aussi insaisissable. Son organisation, qui ob\u00e9it \u00e0 de strictes r\u00e8gles de cloisonnement. Son r\u00e9seau de communication, qui s\u2019appuie sur des \u00ab\u00a0centraux t\u00e9l\u00e9phoniques\u00a0\u00bb clandestins. Ses effectifs r\u00e9els, sur lesquels les chiffres les plus divers circulent \u00e9galement. On parle de dizaines de milliers de membres, sans doute plus. La seule et invraisemblable certitude, c\u2019est que le PCC continue malgr\u00e9 tout d\u2019\u00eatre dirig\u00e9 sans faille depuis les quartiers de haute s\u00e9curit\u00e9 des prisons&#8230;<\/p>\n<p>Quelle strat\u00e9gie lui opposer, dans ces conditions\u00a0? M\u00e1rcio S\u00e9rgio Christino reconna\u00eet que \u00ab\u00a0c\u2019est la lutte au jour le jour qui pr\u00e9vaut, sans v\u00e9ritable plan d\u2019ensemble\u00a0\u00bb. Interrog\u00e9 pour savoir s\u2019il reste n\u00e9anmoins optimiste dans ces conditions, il pr\u00e9f\u00e8re se d\u00e9clarer avec un petit sourire \u00ab\u00a0r\u00e9aliste\u00a0\u00bb, ce qui donne la mesure limit\u00e9e de son ambition.<\/p>\n<p>Circonstance aggravante, le PCC dispose d\u2019un grand prestige dans les favelas et les quartiers p\u00e9riph\u00e9riques qui les englobent. \u00ab\u00a0Leurs habitants y sont pris en tenaille entre les membres du PCC et les policiers\u00a0\u00bb explique Paulo Mesquita. Ces derniers s\u2019inscrivent dans la lign\u00e9e des \u00ab\u00a0Escadrons de la mort\u00a0\u00bb, ces organisations clandestines de policiers qui pr\u00e9tendaient faire elles-m\u00eames justice, sous la dictature des militaires, en tuant \u00e0 tout va. B\u00e9n\u00e9ficiant de la plus totale impunit\u00e9, les forces de police font encore aujourd\u2019hui de ces quartiers un gigantesque terrain de chasse. Anim\u00e9s par un sentiment de revanche \u00e0 la mesure de la frayeur provoqu\u00e9e par les attaques du PCC, ils ont tu\u00e9 lors d\u2019exp\u00e9ditions punitives, d\u2019une balle dans le dos, pr\u00e8s de cinq cent \u00ab\u00a0suspects\u00a0\u00bb coupables de s\u2019\u00eatre enfuis \u00e0 toutes jambes \u00e0 leur approche, selon l\u2019Observatoire des violences polici\u00e8res, un site Internet ind\u00e9pendant qui les comptabilise. Un sanglant bain de sang destin\u00e9 \u00e0 r\u00e9tablir \u00e0 leurs yeux la balance des comptes.<\/p>\n<p>Les jeunes de ces quartiers, qui n\u2019attendent rien d\u2019une soci\u00e9t\u00e9 qui les ignore et ne leur apporte rien, \u00e0 commencer par du travail, ont tendance \u00e0 trouver dans le PCC un mod\u00e8le, un exutoire. Leurs groupes de rap favoris, dont les CD produits et diffus\u00e9s artisanalement, totalement en marge du monde \u00ab\u00a0officiel\u00a0\u00bb de la musique, connaissent un gigantesque succ\u00e8s, le glorifient souvent. \u00ab\u00a0Beaucoup de jeunes, expuls\u00e9s de l\u2019\u00e9cole, sans travail et sans aucune chance d\u2019en trouver, forment une masse r\u00e9volt\u00e9e qui, faute d\u2019alternative, grossit les rangs des dealers. C\u2019est pour eux une seconde chance, qu\u2019ils ne laissent pas passer. Pire, une mani\u00e8re paradoxale d\u2019avoir un statut social\u00bb explique Marisa Fefferman, une psychologue sp\u00e9cialis\u00e9e dans les questions sanitaires et qui a \u00e9tudi\u00e9 de pr\u00e8s l\u2019implication des jeunes dans le trafic de la drogue.<\/p>\n<p>L\u2019\u00c9tat se r\u00e9v\u00e9lant inop\u00e9rant et ses rares repr\u00e9sentants corrompus, le PCC est donc le meilleur garant de l\u2019ordre dans ces banlieues abandonn\u00e9es, mais \u00ab\u00a0il y applique ses propres lois, exactement les m\u00eames que celles qu\u2019il impose dans les prisons, o\u00f9 elles ont leur origine\u00a0\u00bb, constate Jos\u00e9 de Jesus Filho. En faisant, si n\u00e9cessaire, preuve de la plus grande cruaut\u00e9, \u00ab\u00a0employant ainsi le seul langage que ses membres ont appris de la soci\u00e9t\u00e9, pour le retourner contre elle. Celui de la violence qu\u2019elle a exerc\u00e9 \u00e0 leur \u00e9gard d\u00e8s leur plus jeune \u00e2ge\u00a0\u00bb souligne avec v\u00e9h\u00e9mence Marisa Fefferman.<\/p>\n<p>Claudio Lembo, Gouverneur de l\u2019\u00c9tat de S\u00e3o Paulo durant les \u00e9v\u00e8nements, est un conservateur qui se revendique comme tel, un v\u00e9n\u00e9rable professeur de droit constitutionnel, difficilement soup\u00e7onnable d\u2019\u00eatre un illumin\u00e9. Il a pourtant surpris tout son monde, au terme de sa carri\u00e8re politique. Estimant sans doute que le temps de la franchise \u00e9tait venu, il a d\u00e9nonc\u00e9, pesant des mots dont il savait la port\u00e9e, \u00ab\u00a0le cynisme de l\u2019\u00e9lite blanche\u00a0\u00bb du Br\u00e9sil et sa responsabilit\u00e9 dans la situation actuelle. Sa d\u00e9claration a suscit\u00e9 un haut-le-c\u0153ur chez ceux-l\u00e0 m\u00eames qui \u00e9taient vis\u00e9s et qui l\u2019ont en retour trait\u00e9 de d\u00e9rang\u00e9, vu l\u2019inconvenance. Claudio Lembo a n\u00e9anmoins enfonc\u00e9 le clou, r\u00e9clamant l\u2019adoption d\u2019un v\u00e9ritable \u00ab\u00a0Plan Marshall\u00a0\u00bb pour les quartiers p\u00e9riph\u00e9riques, du nom du dispositif am\u00e9ricain destin\u00e9 \u00e0 relever l\u2019Europe \u00e0 la fin de la seconde guerre mondiale. Seule mani\u00e8re, selon lui, de lutter efficacement contre le PCC.<\/p>\n<p>Un an plus tard, le vieux Gouverneur en fin de mandat est retourn\u00e9 \u00e0 son enseignement, et pas grand-chose n\u2019a chang\u00e9. Le PCC est plus que jamais install\u00e9 dans ses places fortes, sans qu\u2019aucune r\u00e9forme significative du syst\u00e8me p\u00e9nitentiaire et judiciaire, responsable au premier chef de sa puissance, ne soit intervenue, ni qu\u2019un quelconque \u00ab\u00a0Plan Marshall\u00a0\u00bb n\u2019ait vu le jour. Des fusillades d\u00e9ciment r\u00e9guli\u00e8rement, le soir, dans la p\u00e9riph\u00e9rie, des groupes de jeunes qui n\u2019ont que le tort d\u2019\u00eatre au mauvais endroit au mauvais moment. Elles sont organis\u00e9es par des groupes d\u2019hommes cagoul\u00e9s qui pourraient se r\u00e9v\u00e9ler \u00eatre des membres des forces de l\u2019ordre faisant des extras, si l\u2019un d\u2019entre eux venait \u00e0 \u00eatre un jour, de mani\u00e8re tr\u00e8s improbable, arr\u00eat\u00e9 et identifi\u00e9. Les dirigeants du PCC continuent de diriger leur \u00ab\u00a0parti\u00a0\u00bb et ses lucratives affaires criminelles depuis leurs cellules, recrutant sans rel\u00e2che parmi les nouveaux d\u00e9tenus qui continuent d\u2019affluer dans les prisons. Nul ne se hasarde aujourd\u2019hui, dans la grande m\u00e9gapole br\u00e9silienne incontr\u00f4l\u00e9e de S\u00e3o Paulo, \u00e0 envisager la suite de cette incroyable histoire, encore moins \u00e0 en imaginer la fin.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<blockquote>\n<p>Billet invit\u00e9.<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>L\u2019actualit\u00e9 br\u00e9silienne, faite de scandales de corruption impliquant la classe politique dans son ensemble et d\u2019\u00e9meutes sanglantes dans les prisons, me renvoie \u00e0 mes deux ann\u00e9es pass\u00e9es \u00e0 S\u00e3o Paulo, en 2005 et 2007. 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