{"id":93600,"date":"2017-03-14T15:14:22","date_gmt":"2017-03-14T14:14:22","guid":{"rendered":"http:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/?p=93600"},"modified":"2017-03-14T15:14:22","modified_gmt":"2017-03-14T14:14:22","slug":"chine-endurer-par-dd-dh","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/2017\/03\/14\/chine-endurer-par-dd-dh\/","title":{"rendered":"CHINE &#8211; Endurer ? par DD &#038; DH"},"content":{"rendered":"<blockquote>\n<p class=\"p1\">Billet invit\u00e9.<\/p>\n<\/blockquote>\n<p class=\"p3\"><span class=\"s1\">Y aurait-il en Chine une capacit\u00e9 toute sp\u00e9cifique \u00e0 subir et \u00e0 endurer passivement ? Aurait-elle \u00e0 voir avec la tradition du \u00ab\u00a0non agir\u00a0\u00bb, avec la propension \u00e0 ne jamais attaquer un obstacle de front, avec la n\u00e9cessit\u00e9 de pr\u00e9server la face en toute circonstance, avec la pr\u00e9f\u00e9rence donn\u00e9e au d\u00e9tour, \u00e0 l\u2019allusif, et au biais\u00a0? <\/span><\/p>\n<p><a href=\"http:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-content\/uploads\/notre-histoire.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"aligncenter size-full wp-image-93601\" src=\"http:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-content\/uploads\/notre-histoire.jpg\" alt=\"\" width=\"700\" height=\"425\" srcset=\"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-content\/uploads\/notre-histoire.jpg 1215w, https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-content\/uploads\/notre-histoire-300x182.jpg 300w, https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-content\/uploads\/notre-histoire-768x466.jpg 768w, https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-content\/uploads\/notre-histoire-1024x621.jpg 1024w\" sizes=\"auto, (max-width: 700px) 100vw, 700px\" \/><\/a><br \/>\n<!--more-->La question peut l\u00e9gitimement nous venir \u00e0 l&rsquo;esprit quand nous \u00e9voquons, comme nous le faisons souvent ici, les innombrables tribulations et souffrances endur\u00e9es par la population au cours du seul XXe si\u00e8cle (pour ne prendre que celui dont nous avons \u00e9t\u00e9 les contemporains).<\/p>\n<p class=\"p3\"><span class=\"s1\"><span class=\"Apple-converted-space\">\u00a0 <\/span>Sans trop se faire d&rsquo;illusions sur ce que nous-m\u00eames sommes capables de subir sans broncher voire en nous soumettant de notre plein gr\u00e9 au vouloir d&rsquo;oppresseurs de toute sorte, on ne peut \u00e9viter de se poser la question : y aurait-il, dans l&rsquo;organisation sociale et la culture chinoises, un facteur renfor\u00e7ant cette pente \u00e0 l&rsquo;acceptation r\u00e9sign\u00e9e d&rsquo;un sort qui d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment bafoue les aspirations des individus ?<\/span><\/p>\n<p class=\"p3\"><span class=\"s1\"><span class=\"Apple-converted-space\">\u00a0 <\/span>La question surgit, par exemple, \u00e0 la lecture de \u00ab\u00a0<\/span><span class=\"s2\">Notre histoire<\/span><span class=\"s1\">\u00ab\u00a0, tr\u00e8s joli ouvrage richement illustr\u00e9 de dessins de l&rsquo;auteur, qui relate \u00e0 la premi\u00e8re personne une vie chinoise ordinaire parmi des millions d&rsquo;autres : si <b>Rao Pingru<\/b>, n\u00e9 en 1922, raconte et colorie son histoire, c&rsquo;est pour que ses petits-enfants et arri\u00e8re-petits-enfants, qui vivent dans une Chine tout autre, disposent d&rsquo;un t\u00e9moignage vivant sur le XXe si\u00e8cle chinois via sa travers\u00e9e par leur propre famille. Apr\u00e8s s&rsquo;\u00eatre engag\u00e9, lyc\u00e9en, \u00e0 18 ans dans l&rsquo;arm\u00e9e du Guomindang contre l&rsquo;agression japonaise, il est rest\u00e9 sous le m\u00eame uniforme, apr\u00e8s la capitulation de l&rsquo;ennemi, sans pour autant participer \u00e0 des op\u00e9rations d&rsquo;envergure dans la guerre civile (1946-1949) sur laquelle il semble avoir pris assez peu position et avoir souvent manqu\u00e9 d&rsquo;informations pr\u00e9cises. C&rsquo;est en faisant ce genre de constatation que l&rsquo;on mesure \u00e0 quel point la Chine est vaste et comment, \u00e0 une \u00e9poque o\u00f9 presque toutes les liaisons int\u00e9rieures ont \u00e9t\u00e9 interrompues, des \u00e9v\u00e9nements qui se d\u00e9roulent essentiellement dans le nord du pays (puisque Mao et son arm\u00e9e sont au Shaanxi) sont ignor\u00e9s, et de toute fa\u00e7on, m\u00eame connus, demeurent largement ind\u00e9chiffrables au sud. Car c&rsquo;est au fil du Yangzi ou plus au sud encore que sont amen\u00e9es \u00e0 vivre \u00e0 des \u00e9poques diverses les familles de Pingru et de Meitang qu&rsquo;il \u00e9pouse en 1948. D\u00e8s 1950, au lendemain de l&rsquo;av\u00e8nement de la RPC, le couple s&rsquo;installe d\u00e9finitivement \u00e0 Shanghai o\u00f9 na\u00eetront ses cinq enfants. La vie n&rsquo;y est certes pas luxueuse et le logement occup\u00e9 au 18 de la rue Yong&rsquo;an n&rsquo;est qu&rsquo;un deux-pi\u00e8ces de 36 m<\/span><span class=\"s3\"><sup>2<\/sup><\/span><span class=\"s1\">, mais Pingru cumule deux salaires comme comptable de la clinique Dade et directeur des \u00e9ditions du m\u00eame nom. On aurait l\u00e0 une vie enviable (et beaucoup de Chinois sont alors tr\u00e8s loin de ce train de vie !) si le 28 septembre 1958 ne venait en sonner le glas ! Rao Pingru est envoy\u00e9 en camp de travail dans l&rsquo;Anhui (une des provinces les plus pauvres et d\u00e9munies). Aucun pathos, aucune r\u00e9crimination, aucune protestation n&rsquo;accompagne le sobre \u00e9nonc\u00e9 de cette sentence-couperet : \u00ab\u00a0<i>Ce fut le d\u00e9but d&rsquo;une s\u00e9paration qui allait durer vingt-deux ans. Nos ressources familiales p\u00e9riclit\u00e8rent du jour au lendemain\u00a0\u00bb<\/i>. H\u00e9las pour ce couple modeste et tranquille, le \u00ab\u00a0Mouvement des Cent Fleurs\u00a0\u00bb (1956-57) vient de d\u00e9boucher sur la premi\u00e8re grande purge de la Chine Nouvelle : elle vise ceux qui ont cru pouvoir exprimer des r\u00e9serves sur la politique suivie par le PCC et qui, ipso facto, se trouvent \u00e9tiquet\u00e9s \u00ab\u00a0droitiers\u00a0\u00bb et condamn\u00e9s sans proc\u00e8s et du jour au lendemain \u00e0 la r\u00e9\u00e9ducation par le travail forc\u00e9. A cette occasion, les registres mentionnant les fatidiques \u00ab\u00a0origines de classe\u00a0\u00bb sont compuls\u00e9s \u00e0 nouveau et l&rsquo;on y a probablement trouv\u00e9 de quoi rench\u00e9rir sur la peine inflig\u00e9e : Rao Pingru et son \u00e9pouse sont issus de familles ais\u00e9es d&rsquo;anciens notables, lui a servi dans l&rsquo;arm\u00e9e nationaliste, ils ont c\u00e9l\u00e9br\u00e9 un mariage en grande pompe, ils ont un parent r\u00e9fugi\u00e9 devenu militaire \u00e0 Ta\u00efwan&#8230; Bref, aucune demande de cl\u00e9mence ne sera recevable. Sans doute vaut-il m\u00eame mieux faire sa valise au plus vite en se faisant tout petit ! Cette r\u00e9pression dite \u00ab\u00a0anti droiti\u00e8re\u00a0\u00bb a touch\u00e9, selon le chiffrage avanc\u00e9 par Jean-Luc Domenach, 550 000 personnes et l&rsquo;on peut (on doit !) voir \u00e0 ce sujet le terrible film de Wang Bing \u00ab\u00a0<\/span><span class=\"s2\">Le foss\u00e9<\/span><span class=\"s1\">\u00a0\u00bb d\u00e9crivant l&rsquo;atroce et absurde mort \u00e0 petit feu des \u00ab\u00a0droitiers\u00a0\u00bb du camp de Jiabiangou aux confins du Gobi. La vie des camps a \u00e9t\u00e9 en effet vite rendue plus abominable encore lorsque les \u00ab\u00a0trois ann\u00e9es noires\u00a0\u00bb cons\u00e9cutives au \u00ab\u00a0Grand Bond\u00a0\u00bb et \u00e0 de terribles s\u00e9cheresses (1959-60-61) se sont abattues sur toute la Chine provoquant la plus grande famine de tout le XXe si\u00e8cle, p\u00e9riodes de guerre comprises (20 \u00e0 30 millions de morts). C&rsquo;est le quotidien de Meitang seule avec cinq enfants \u00e0 nourrir que nous suivons au fil de ses angoisses sur le sort de son mari, des gal\u00e8res du perp\u00e9tuel manque d&rsquo;argent et des prouesses d&rsquo;ing\u00e9niosit\u00e9 qu&rsquo;il faut d\u00e9ployer pour mettre chaque jour quelque chose d&rsquo;un peu nourrissant dans le bol des petits. Rao Pingru reste extr\u00eamement discret (en Chine on ne s&rsquo;\u00e9panche pas) sur les rigueurs de sa vie dans le camp : seules trois pages de dessins expliquent avec humour comment ressemeler des tennis avec des agrafes bricol\u00e9es et un morceau de pneu de charrette usag\u00e9, comment recycler une chaussette longue trou\u00e9e en lui donnant six vies successives et prolonger de dix ans un \u00ab\u00a0manteau L\u00e9nine\u00a0\u00bb que les rapi\u00e9\u00e7ages ajout\u00e9s les uns sur les autres ont fini par faire peser plus de cinq kilos ! Dans le non-dit du r\u00e9cit il est ais\u00e9 d&rsquo;imaginer l&rsquo;abomination d&rsquo;\u00e9preuves endur\u00e9es sans qu&rsquo;il y ait \u00e9t\u00e9 fix\u00e9 aucun terme. Rao Pingru n&rsquo;a que la St Glinglin pour horizon et sa vie (mais aussi celle de sa femme et de ses enfants) d\u00e9pend du caprice d&rsquo;un \u00ab\u00a0en haut\u00a0\u00bb que le d\u00e9clenchement de la R\u00e9volution Culturelle (en 1966) n&rsquo;a fait que rendre encore plus impr\u00e9visible ! Sans m\u00eame parler des autres crimes qui sont venus ensuite, la Chine actuelle a toujours cet \u00e9pisode terrifiant au compteur : elle a beau le refouler comme elle l&rsquo;a fait jusqu&rsquo;\u00e0 pr\u00e9sent, il n&rsquo;en rend que plus imp\u00e9rieux le besoin d&rsquo;une marche vers un Etat de droit et l&rsquo;instauration d&rsquo;authentiques droits de l&rsquo;homme contre l&rsquo;arbitraire toujours prompt \u00e0 franchir la ligne rouge sans avoir \u00e0 s&rsquo;en justifier (\u00e0 son arriv\u00e9e au pouvoir, Xi Jinping a aboli les camps de travail, mais les arrestations \u00e0 l&rsquo;heure du laitier sans mandat judiciaire sont toujours l\u00e0). Ce n&rsquo;est que le 16 novembre 1979 que Rao rentre enfin \u00e0 Shanghai : l&rsquo;arriv\u00e9e de Deng Xiaoping au pouvoir a sem\u00e9 la confusion, les d\u00e9tenus savent moins que jamais pourquoi ils sont l\u00e0 et sont livr\u00e9s \u00e0 eux-m\u00eames dans la mesure o\u00f9 personne ne les \u00ab\u00a0lib\u00e8re\u00a0\u00bb ni ne les retient ! Ils prennent donc la clef des champs de leur propre chef en se demandant, un peu inquiets quand m\u00eame, ce qu&rsquo;il va leur arriver. Rien ! La vie reprend son cours, mais ce n&rsquo;est que le 19 d\u00e9cembre 1980 que l&rsquo;administration l&rsquo;informe de l&rsquo;annulation de la d\u00e9cision de l&rsquo;envoyer en camp de travail. Ubuesque ! Tout \u00e7a pour \u00e7a ! Vingt-deux ans d&rsquo;une vie\u00a0! C&rsquo;est \u00e0 pleurer de rage&#8230; mais Rao se borne \u00e0 noter : \u00ab\u00a0<i>J&rsquo;ai ainsi retrouv\u00e9 mon unit\u00e9 de travail \u00e0 mon poste d&rsquo;origine et avec le m\u00eame salaire qu&rsquo;\u00e0 mon d\u00e9part. Lorsque le froid de l&rsquo;hiver est le plus rude, c&rsquo;est que le printemps n&rsquo;est plus si loin.\u00a0\u00bb<\/i><\/span><\/p>\n<p class=\"p3\"><span class=\"s1\">Alors notre question liminaire : ces faits aussi iniques qu&rsquo;absurdes ont eu lieu, ces verdicts sont tomb\u00e9s sur des centaines de milliers de t\u00eates avec l&rsquo;acquiescement tacite de tous les int\u00e9ress\u00e9s ? On nous dira qu&rsquo;il y en eut peut-\u00eatre pour se rebeller et que nous n&rsquo;en saurons jamais rien. C&rsquo;est vrai, mais l&rsquo;attitude la plus r\u00e9pandue a, plus que probablement, \u00e9t\u00e9 celle de Rao Pingru. Nous sommes donc amen\u00e9s, en nous gardant de faire de l&rsquo;essentialisme, \u00e0 examiner les diff\u00e9rents facteurs susceptibles d&rsquo;\u00e9clairer le comportement d&rsquo;un si grand nombre de Chinois. Au premier chef, il y a bien s\u00fbr la peur tr\u00e8s \u00e9vidente de nuire \u00e0 ses proches si l&rsquo;on aggrave son cas en se r\u00e9voltant contre l&rsquo;autorit\u00e9. La tradition mill\u00e9naire de la punition \u00e9largie \u00e0 toute la famille (et aux anc\u00eatres) est pr\u00e9sente dans tous les esprits. Mais l&rsquo;inhibition qui jugule l&rsquo;esprit de r\u00e9volte d\u00e9passe le cadre familial : celui qui se rebelle rompt avec le groupe, la communaut\u00e9 au sens large envers laquelle il a des dettes (elle l&rsquo;a \u00e9lev\u00e9, nourri&#8230;). Il se met \u00ab\u00a0hors la Voie\u00a0\u00bb. Il est un maillon qui, ayant saut\u00e9 de la cha\u00eene, n&rsquo;est plus reli\u00e9 \u00e0 rien dans une Chine o\u00f9 l&rsquo;on n&rsquo;existe que sous la forme d&rsquo;une place dans un r\u00e9seau de liens. La seule \u00e9chappatoire traditionnelle de l&rsquo;individu qui veut \u00ab\u00a0rompre ses liens\u00a0\u00bb, c&rsquo;est le suicide. Il ne fait aucun doute qu&rsquo;il y eut dans la Chine contemporaine de nombreux suicides \u00ab\u00a0politiques\u00a0\u00bb qui sont pass\u00e9s sous nos radars. Dans la Chine d&rsquo;autrefois, le suicide par pendaison \u00e9tait assez fr\u00e9quent chez les brus en butte aux vexations et mauvais traitements inflig\u00e9s par leurs belles-m\u00e8res : ce type de suicide avait deux buts dont le fait de mettre fin \u00e0 une vie de cauchemar n&rsquo;\u00e9tait pas le plus important. Il avait en effet pour fonction premi\u00e8re de venger la suicid\u00e9e en annihilant la \u00ab\u00a0face\u00a0\u00bb de sa belle-famille qui non seulement se voyait \u00e9clabouss\u00e9e d&rsquo;opprobre, mais avait \u00e0 redouter entre ses murs, g\u00e9n\u00e9ration apr\u00e8s g\u00e9n\u00e9ration, les malignit\u00e9s d&rsquo;une \u00e2me errante assoiff\u00e9e de revanche ! En arri\u00e8re-plan de l&rsquo;organisation du monde chinois, r\u00e8gne toujours (m\u00eame en r\u00e9gime dit \u00ab\u00a0communiste\u00a0\u00bb) l&rsquo;id\u00e9e qu&rsquo;il y a une norme sociale d&rsquo;ordre quasi transcendantal et qu&rsquo;il faut s&rsquo;y conformer. Une seule Voie g\u00e9n\u00e9rale cosmique, celle du Ciel\/Terre, une seule Voie parmi les hommes, celle du Rite. On ne se d\u00e9fait pas du rite comme de la natte ou de la robe du lettr\u00e9. Il mute et ses avatars d\u00e9g\u00e9n\u00e8rent en engoncements et en scl\u00e9roses qui limitent les capacit\u00e9s des individus \u00e0 r\u00e9agir \u00e0 titre personnel et l&rsquo;incitent \u00e0 se soumettre \u00e0 qui incarne l&rsquo;autorit\u00e9. Le rite, quand il n&rsquo;est plus qu&rsquo;une survivance priv\u00e9e de sens, devient infantilisant. De plus, l&rsquo;affaiblissement relatif du r\u00f4le de la famille, par les mesures en vigueur d\u00e8s 1951 dans le sens de l&rsquo;\u00e9galit\u00e9 des sexes et de la lib\u00e9ralisation du mariage, n&rsquo;a donn\u00e9 que plus de poids \u00e0 la figure du \u00ab\u00a0P\u00e8re\u00a0\u00bb absolu, celui de la nation, Mao en l&rsquo;occurrence, objet d&rsquo;un respect tel qu&rsquo;une \u00e9bauche de d\u00e9sob\u00e9issance semble devoir provoquer des malheurs sans fin. Habitu\u00e9 d\u00e8s l&rsquo;enfance au poids du groupe (de toute nature et de tout niveau) l&rsquo;individu est port\u00e9 \u00e0 int\u00e9rioriser les reproches qui lui sont faits et \u00e0 y consentir : dans le cas de Rao Pingru, il est assez vraisemblable que, face \u00e0 la mis\u00e8re et aux privations qu&rsquo;il voyait autour de lui, il a acquiesc\u00e9 \u00e0 l&rsquo;id\u00e9e qu&rsquo;il appartenait \u00e0 une \u00ab\u00a0mauvaise cat\u00e9gorie\u00a0\u00bb sociale faisant de lui un privil\u00e9gi\u00e9 de naissance et ce en d\u00e9pit de son train de vie assez modeste. Il semble bien que ce genre de mauvaise conscience encline au repentir ait \u00e9t\u00e9 la norme chez les \u00ab\u00a0\u00e9tiquet\u00e9s\u00a0\u00bb ! Un flash back historique nous fera mieux prendre la mesure de l&#8217;emprise de longue date du groupe sur l&rsquo;individu. Nous laissons la parole (tr\u00e8s autoris\u00e9e) \u00e0 <b>Jacques Gernet<\/b> qui \u00e9voque l&rsquo;anciennet\u00e9 des associations vertueuses en Chine : \u00ab\u00a0<i>Une de leurs formes les plus connues est le \u00ab\u00a0xiangyue\u00a0\u00bb ou \u00ab\u00a0convention communale\u00a0\u00bb. La premi\u00e8re avait \u00e9t\u00e9 cr\u00e9\u00e9e en 1077 par un nomm\u00e9 L\u00fc Dajun au S.E de l&rsquo;actuel Xi&rsquo;an. On devait y observer quatre r\u00e8gles : \u00ab\u00a0S&rsquo;encourager mutuellement au bien, se corriger mutuellement de ses fautes, se traiter mutuellement selon les rites, s&rsquo;entraider en cas de malheur.\u00a0\u00bb Plus ou moins impos\u00e9s aux communaut\u00e9s paysannes, les \u00ab\u00a0xiangyue\u00a0\u00bb se d\u00e9veloppent surtout \u00e0 partir du XVIe s. et on en trouve tout un r\u00e9seau dans certaines r\u00e9gions o\u00f9 ils sont reli\u00e9s \u00e0 l&rsquo;extension<\/i> <i>des \u00ab\u00a0baojia\u00a0\u00bb ou organisations de contr\u00f4le de la population par le moyen de groupes de 10 et 100 familles ayant chacun leur responsable<\/i>.\u00a0\u00bb<span class=\"Apple-converted-space\">\u00a0 <\/span>La population chinoise a toujours \u00e9t\u00e9 sous-administr\u00e9e si l&rsquo;on prend comme r\u00e9f\u00e9rence le nombre des fonctionnaires mandarinaux, mais, parall\u00e8lement, elle a toujours \u00e9t\u00e9 sur-contr\u00f4l\u00e9e par les multiples structures horizontales (sectes, associations et soci\u00e9t\u00e9s de toute sorte) relevant de la soci\u00e9t\u00e9 civile \u00e0 sa base. J. Gernet ajoute : <i>\u00ab\u00a0Les \u00ab\u00a0xiangyue\u00a0\u00bb sont des groupes o\u00f9 l&rsquo;on fait en public l&rsquo;aveu La population chinoise a toujours \u00e9t\u00e9 sous-administr\u00e9e si l&rsquo;on prend comme r\u00e9f\u00e9rence le nombre des fonctionnaires mandarinaux, mais, parall\u00e8lement, elle a toujours \u00e9t\u00e9 sur-contr\u00f4l\u00e9e par les multiples structures horizontales (sectes, associations et soci\u00e9t\u00e9s de toute sorte) relevant de la soci\u00e9t\u00e9 civile \u00e0 sa base.de ses fautes, o\u00f9 l&rsquo;on s&rsquo;accuse soi-m\u00eame et o\u00f9 l&rsquo;on met les autres en accusation. \u00ab\u00a0Xiangyue\u00a0\u00bb et \u00ab\u00a0baojia\u00a0\u00bb donnent l&rsquo;impression que certaines pratiques de la Chine communiste ne sont pas si modernes que cela : les s\u00e9ances de critique et d&rsquo;autocritique, la pression du groupe, les marques d&rsquo;\u00e9loge ou de r\u00e9probation, les sanctions prises contre les r\u00e9calcitrants, la lutte contre le gaspillage, les attaques contre les superstitions&#8230; tout cela est bien attest\u00e9 d\u00e8s les \u00e9poques Song et Ming.\u00a0\u00bb<\/i> On mesure combien il a \u00e9t\u00e9 t\u00e9m\u00e9raire (nous pensons particuli\u00e8rement \u00e0 nos enthousiastes \u00ab\u00a0maos\u00a0\u00bb occidentaux des ann\u00e9es 70) de pr\u00e9tendre s&#8217;emparer de l&rsquo;histoire de la Chine comme si elle n&rsquo;avait que cinquante ans (cr\u00e9ation du PCC en 1921) ! Enfin, il nous semble devoir revenir ici sur un aspect \u00e9voqu\u00e9 dans une de nos r\u00e9centes r\u00e9flexions, \u00e0 savoir l&rsquo;existence durant tout un mill\u00e9naire de deux langues que ne relie que l&#8217;emprunt graphique des m\u00eames caract\u00e8res : celle des Classiques, non parl\u00e9e et peu comprise, raison pour laquelle on ne peut l&rsquo;utiliser que sur le mode de la r\u00e9citation voire la psalmodie d&rsquo;un \u00ab\u00a0par c\u0153ur\u00a0\u00bb dont on ne peut changer le moindre mot (notre latin d&rsquo;\u00e9glise en somme) et celle qu&rsquo;on utilise au quotidien pour communiquer ou bavarder. Si le chinois classique a perdu sa pr\u00e9\u00e9minence avec la disparition des concours imp\u00e9riaux et si Mao a pr\u00e9tendu \u00e9radiquer les \u00ab\u00a0<i>mauvaises<\/i> <i>herbes<\/i>\u00a0\u00bb du confucianisme, la langue des grands Classiques, sans doute ind\u00e9l\u00e9bile en un si court laps de temps, a laiss\u00e9 des traces sous la forme, l\u00e0 aussi, d&rsquo;un avatar qui en est la caricature : la \u00ab\u00a0<i>novlangue<\/i>\u00a0\u00bb orwellienne des slogans, des directives et autres formules incantatoires qui ont ponctu\u00e9 le cours politique des choses depuis l&rsquo;av\u00e8nement de la RPC. La ressemblance avec la \u00ab\u00a0vieille Chine\u00a0\u00bb confuc\u00e9enne va \u00e9videmment culminer avec l&rsquo;obligation faite \u00e0 tous de poss\u00e9der le c\u00e9l\u00e8bre \u00ab\u00a0<\/span><span class=\"s2\">Petit Livre Rouge<\/span><span class=\"s1\">\u00a0\u00bb dont chacun, du plus jeune au plus vieux, doit s&rsquo;approprier le contenu en l&rsquo;apprenant et le r\u00e9citant collectivement par c\u0153ur : ce n&rsquo;est pas \u00eatre \u00ab\u00a0antichinois\u00a0\u00bb que de supposer que beaucoup de gens n&rsquo;ont pas tout compris \u00e0 ce qu&rsquo;ils r\u00e9citaient avec ferveur (r\u00e9elle ou feinte). Nous savons tous que l&rsquo;opacit\u00e9 du langage peut m\u00eame tout \u00e0 fait en renforcer l&rsquo;impact : nos grands-m\u00e8res ne comprenaient pas ce qu&rsquo;elles disaient \u00e0 la messe en latin (m\u00eal\u00e9 de grec au Kyrie), cela n&rsquo;en \u00e9tait pour elles que plus en phase avec le grand myst\u00e8re de la foi ! Il faut imaginer, vu du petit peuple, l&rsquo; \u00ab\u00a0<i>L&rsquo;imp\u00e9rialisme est un tigre en papier<\/i>\u00a0\u00bb comme notre \u00ab\u00a0<i>Agnus<\/i> <i>Dei<\/i> <i>qui tollit peccata mundi<\/i>\u00a0\u00bb et leurs pol\u00e9miques entre \u00ab\u00a0<i>Un se divise en deux<\/i>\u00a0\u00bb et \u00ab\u00a0<i>Deux fusionnent en un<\/i>\u00a0\u00bb (1964) \u00e0 l&rsquo;\u00e9gal de notre myst\u00e8re de la Sainte Trinit\u00e9 (n&rsquo;y voit-on pas aussi Un se diviser en Trois ou Trois fusionner en Un). La Chine enti\u00e8re, qui s&rsquo;\u00e9veillait t\u00f4t le matin au son de \u00ab\u00a0<\/span><span class=\"s2\">L&rsquo;Orient est rouge<\/span><span class=\"s1\">\u00a0\u00bb diffus\u00e9 par haut-parleurs, a psalmodi\u00e9 d&rsquo;une m\u00eame voix en langue de bois les fondamentaux de la pens\u00e9e-maozedong. Nous connaissons bien la langue de bois car nos propres hommes (et femmes) politiques en manient les d\u00e9clinaisons avec une assez remarquable virtuosit\u00e9, mais nous regardons toujours d&rsquo;un peu haut les r\u00e9gurgitations populaires de ce que nous nommons volontiers avec m\u00e9pris \u00ab\u00a0cat\u00e9chismes\u00a0\u00bb. Un b\u00e9mol s&rsquo;impose : en Chine, \u00e0 cause de la place de la langue \u00ab\u00a0graphique\u00a0\u00bb des lettr\u00e9s longtemps occup\u00e9e dans la hi\u00e9rarchie des langages, on n&rsquo;est pas parvenu, jusqu&rsquo;\u00e0 une date tr\u00e8s r\u00e9cente, \u00e0 concevoir qu&rsquo;on pouvait apprendre quelque chose avec solidit\u00e9 sans en \u00e9tayer l&rsquo;apprentissage, au moins \u00e0 son premier stade, par les b\u00e9quilles du par c\u0153ur et, de ce fait, la r\u00e9citation, sur laquelle ne p\u00e8se pas le soup\u00e7on de psittacisme, a ses lettres de noblesse. <\/span><\/p>\n<p class=\"p3\"><span class=\"s1\">Pour conclure, si notre propos avait \u00e9t\u00e9 de r\u00e9diger une note de lecture sur \u00ab\u00a0<\/span><span class=\"s2\">Notre histoire<\/span><span class=\"s1\">\u00ab\u00a0, nous l&rsquo;aurions compl\u00e8tement foir\u00e9e : Rao Pingru, comme une majorit\u00e9 de Chinois, est extr\u00eamement sentimental (trait de caract\u00e8re qu&rsquo;\u00e0 grand tort on leur reconna\u00eet en g\u00e9n\u00e9ral assez peu) et son livre est d&rsquo;abord une grande histoire d&rsquo;amour c\u00e9l\u00e9brant la tendresse entre \u00e9poux. Avec toute la pudeur que r\u00e9clame la \u00ab\u00a0face\u00a0\u00bb, il note discr\u00e8tement, comme en passant, ce qui l&rsquo;a soutenu de bout en bout pendant ces vingt-deux ann\u00e9es d&rsquo;injuste purgatoire : \u00ab\u00a0<i>Heureusement<\/i> <i>l&rsquo;id\u00e9e de renoncer l&rsquo;un \u00e0 l&rsquo;autre ne nous a jamais travers\u00e9 l&rsquo;esprit<\/i>\u00ab\u00a0. Hommage \u00e0 la vaillante Meitang dont la fin du livre nous offre, en appendice, quelques unes des lettres \u00e9crites (entre 1973 et 1978) \u00e0 ce mari prisonnier d&rsquo;un monde inconnu. Lettres tr\u00e8s simples qui parlent d&rsquo;un quotidien dont elle estompe les difficult\u00e9s et des enfants que Pingru a \u00e0 peine vus (lors de sa \u00ab\u00a0permission\u00a0\u00bb du Nouvel An) devenir adolescents puis jeunes adultes, mais o\u00f9 courent en non-dit les soucis qui tissent ses journ\u00e9es et ses nuits : le travail n&rsquo;est-il pas trop dur ? Mange-t-il \u00e0 sa faim ? Et s&rsquo;il prenait froid ? Ne se prive-t-il pas au-del\u00e0 du supportable pour nous envoyer un peu d&rsquo;argent ? Sans jamais de r\u00e9criminations contre l&rsquo;adversit\u00e9 ni d&rsquo;effusions intempestives, mais avec l&rsquo;\u00e9l\u00e9gante d\u00e9licatesse de la litote, ces lettres \u00e9vitent soigneusement les grands mots qui ajouteraient du malheur au malheur : \u00ab\u00a0<i>Tout va bien, ne t&rsquo;en fais pas. Prends bien soin de toi<\/i>. <i>Affectueusement<\/i>.\u00a0\u00bb (lettre du 8 juillet 73) est l&rsquo;\u00e9cart maximal qu&rsquo;autorise la biens\u00e9ance et que se permet Meitang qui doit tenir bon envers et contre tout !<\/span><\/p>\n<p class=\"p3\"><span class=\"s1\">Pour les obs\u00e8ques de Meitang, le 8 octobre 2008, Pingru a \u00e9crit un po\u00e8me dont le dernier vers vient clore son r\u00e9cit : \u00ab\u00a0<i>Dans une vie meilleure, j&rsquo;esp\u00e8re que nous serons r\u00e9unis<\/i>.\u00a0\u00bb Nous l&rsquo;esp\u00e9rons aussi pour ces Phil\u00e9mon et Baucis n\u00e9s en Chine et affront\u00e9s au fracas d&rsquo;une \u00e9poque turbulente !<\/span><\/p>\n<p class=\"p5\"><span class=\"s1\">Ouvrages cit\u00e9s :<\/span><\/p>\n<p class=\"p3\"><span class=\"s1\">\u00ab\u00a0<\/span><span class=\"s4\"><b>Notre histoire<\/b><\/span><span class=\"s1\">\u00ab\u00a0<span class=\"Apple-converted-space\">\u00a0 <\/span>Rao Pingru<span class=\"Apple-converted-space\">\u00a0 <\/span>(Ed du Seuil, 357 pp.<span class=\"Apple-converted-space\">\u00a0<\/span>janvier 2017)<\/span><\/p>\n<p class=\"p3\"><span class=\"s1\">\u00ab\u00a0<\/span><span class=\"s4\"><b>Soci\u00e9t\u00e9 et pens\u00e9e chinoises aux XVIe et XVIIe<\/b> <b>s<\/b><\/span><span class=\"s1\">.\u00a0\u00bb<span class=\"Apple-converted-space\">\u00a0 <\/span>Jacques Gernet (Ed Coll\u00e8ge de France \/Fayard<span class=\"Apple-converted-space\">\u00a0 <\/span>201 pp.\u00a0septembre 2007)<\/span><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<blockquote>\n<p class=\"p1\">Billet invit\u00e9.<\/p>\n<\/blockquote>\n<p class=\"p3\"><span class=\"s1\">Y aurait-il en Chine une capacit\u00e9 toute sp\u00e9cifique \u00e0 subir et \u00e0 endurer passivement ? Aurait-elle \u00e0 voir avec la tradition du \u00ab\u00a0non agir\u00a0\u00bb, avec la propension \u00e0 ne jamais attaquer un obstacle de front, avec la n\u00e9cessit\u00e9 de pr\u00e9server la face en toute circonstance, avec la pr\u00e9f\u00e9rence [&hellip;]<\/span><\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[4489],"tags":[],"class_list":["post-93600","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-chine"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/93600","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=93600"}],"version-history":[{"count":4,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/93600\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":93605,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/93600\/revisions\/93605"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=93600"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=93600"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=93600"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}