{"id":95190,"date":"2017-05-10T13:34:17","date_gmt":"2017-05-10T11:34:17","guid":{"rendered":"http:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/?p=95190"},"modified":"2017-05-10T13:34:17","modified_gmt":"2017-05-10T11:34:17","slug":"chine-longue-vie-et-immortalite-par-dd-dh","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/2017\/05\/10\/chine-longue-vie-et-immortalite-par-dd-dh\/","title":{"rendered":"CHINE &#8211;\u00a0Longue vie et immortalit\u00e9, par DD &#038; DH"},"content":{"rendered":"<blockquote><p>Billet invit\u00e9.<\/p><\/blockquote>\n<p>Pardon \u00e0 ceux qui ont trouv\u00e9 la travers\u00e9e du Tao\u00efsme trop longue et trop aride, mais nous allons en ajouter une petite louche ! Disons que nous allons nous accorder, avant solde de tout compte sur le sujet, une derni\u00e8re petite vir\u00e9e dans une annexe du tao\u00efsme, tr\u00e8s exactement \u00e0 la jonction du <em>daojia<\/em> (philosophique) et du <em>daojiao<\/em> (religieux), du c\u00f4t\u00e9 de l&rsquo;id\u00e9al de \u00ab\u00a0longue vie\u00a0\u00bb, voire d&rsquo;\u00ab\u00a0immortalit\u00e9\u00a0\u00bb qui a fourni contin\u00fbment du grain \u00e0 moudre aux sp\u00e9culations chinoises depuis bien plus de deux mill\u00e9naires. <!--more-->Le sujet n&rsquo;est pas sans risques et il importe que nous n&rsquo;allions pas culbuter dans les nombreux ravins qui jalonnent la route : le mysticisme post\u00e9 en embuscade pourrait bien nous faire tr\u00e9bucher et nous devrons avoir des prudences de Sioux pour choisir notre vocabulaire dans les acrobatiques passages \u00e0 gu\u00e9 du chinois au fran\u00e7ais. Heureusement, nous nous dotons d&rsquo;un guide-\u00e9claireur au pied tr\u00e8s s\u00fbr : <strong>Fran\u00e7ois Jullien<\/strong> dans \u00ab\u00a0<u>Nourrir sa vie<\/u>\u00a0\u00bb (Ed. du Seuil 2005).<\/p>\n<p>D\u00e9blayons d&rsquo;abord le terrain de ce dont Confucius \u00ab\u00a0<em>ne parlait pas<\/em>\u00a0\u00bb et dont F. Jullien refuse lui aussi d&rsquo;aborder les \u00ab\u00a0<em>eaux troubles<\/em>\u00a0\u00bb : le monde des dieux, des esprits, de l&rsquo;invisible, du surnaturel et de toutes les aventures spirituelles qui s&rsquo;affichent comme \u00e9sot\u00e9riques. Ce n&rsquo;est pas parce que s\u00e9vit la mode d&rsquo;un orientalisme de pacotille et que des charlatans \u00e0 l&rsquo;app\u00e9tit de requin surfent sur la vague \u00ab\u00a0Bien \u00eatre et d\u00e9veloppement personnel\u00a0\u00bb pour nous vendre des ouvre-bo\u00eetes pour chakras, des cures de ginseng, des stages de m\u00e9ditation, de visualisation d&rsquo;aura, de voyage astral et autres promesses d&rsquo;\u00e9veil, que nous pouvons laisser de c\u00f4t\u00e9 un th\u00e8me tr\u00e8s fortement ancr\u00e9 dans la civilisation chinoise d\u00e8s ses origines : la qu\u00eate de l&rsquo;immortalit\u00e9 (ou au moins de <em>changsheng<\/em>, la longue vie). Pr\u00e9cisons tout de suite qu&rsquo;il ne s&rsquo;agit pas de la forme d&rsquo;immortalit\u00e9 qui nous est, si l&rsquo;on peut dire, la plus famili\u00e8re (sans doute depuis que, grande famille humaine, nous enterrons nos morts) : celle de l&rsquo;\u00e2me, que nous rattachions celle-ci \u00e0 la conception platonicienne de son retour \u00e0 son monde originel des Id\u00e9es apr\u00e8s son s\u00e9jour dans le \u00ab\u00a0<em>tombeau du corps<\/em>\u00a0\u00bb ou \u00e0 la tradition chr\u00e9tienne qui mise tout sur un salut individuel que le Christ a pr\u00e9pay\u00e9 pour tous, en attendant la r\u00e9surrection des corps. Quoi qu&rsquo;il en soit, nous savons bien que le mat\u00e9rialisme absolu est une voie difficilement praticable et que la conception vague d&rsquo;une immortalit\u00e9 de \u00ab\u00a0quelque chose\u00a0\u00bb est, dans nos cultures, une forme de pens\u00e9e \u00ab\u00a0flottante\u00a0\u00bb qui, \u00e0 vrai dire, n&rsquo;a besoin ni de Platon ni de cur\u00e9s pour se distiller au quotidien. Cette propension que nous avons \u00e0 placer cette diffuse notion-zombie d&rsquo;immortalit\u00e9 en fond d&rsquo;\u00e9cran nous vient \u00e9videmment du vieux dualisme corps\/\u00e2me (mati\u00e8re\/esprit) qui impr\u00e8gne toujours (et peut-\u00eatre infecte), \u00e0 notre insu, notre perception du monde et de notre place en son sein. C&rsquo;est cette pente naturelle, ce \u00ab\u00a0<em>pli<\/em>\u00a0\u00bb (dirait F. Jullien) que nous ne songeons plus \u00e0 interroger qui, si nous n&rsquo;y prenons garde, nous engagerait vite \u00e0 aller puiser dans le vocabulaire habituel du \u00ab\u00a0mysticisme\u00a0\u00bb pour rendre compte d&rsquo;un certain nombre de textes et exp\u00e9riences tao\u00efstes. Le grand <strong>Henri Maspero<\/strong> (\u00ab\u00a0<u>Le Tao\u00efsme et les religions chinoises<\/u>\u00a0\u00bb publi\u00e9 \u00e0 titre posthume en 1950 et pr\u00e9fac\u00e9 par Max Kaltenmark) n&rsquo;y \u00e9chappe pas totalement, <strong>John Blofeld<\/strong> y succombe malgr\u00e9 quelques pr\u00e9cautions de semi-sceptique dans \u00ab\u00a0<u>Le tao\u00efsme vivant. Mysticisme et<\/u> <u>magie<\/u>\u00a0\u00bb (1972) et le tao\u00efsme est trait\u00e9 comme un morceau de premier choix au tome IV de l&rsquo;\u00ab\u00a0<u>Encyclop\u00e9die des mystiques<\/u>\u00a0\u00bb sous la direction de <strong>Marie-Madeleine Davy<\/strong> (1972). La confusion est d&rsquo;autant plus difficile \u00e0 \u00e9viter qu&rsquo;elle doit tout au vocabulaire dont nous disposons dans les langues europ\u00e9ennes pour habiller la pens\u00e9e chinoise : celui-ci est in\u00e9vitablement \u00ab\u00a0encod\u00e9\u00a0\u00bb selon des sch\u00e9mas de pens\u00e9e pr\u00e9\u00e9tablis de longue, voire tr\u00e8s longue date, sorte de mille-feuille durci o\u00f9 se sont s\u00e9diment\u00e9s, couche par couche, dans le domaine qui nous int\u00e9resse, platonisme, pythagorisme, aristot\u00e9lisme et gnose que sont venues coiffer plus tard les versions mystique et qui\u00e9tiste du christianisme, et ce jusqu&rsquo;\u00e0 faire (chez certains traducteurs un peu exalt\u00e9s) presque se superposer Zhuangzi et St Jean de la Croix et la qu\u00eate chinoise de l&rsquo;immortalit\u00e9 quasi co\u00efncider avec les extases de Ma\u00eetre Eckart (dans la mesure o\u00f9 l&rsquo;id\u00e9e m\u00eame de Dieu est devenue superflue chez ce dernier). Qu&rsquo;on admette qu&rsquo;il existe des exp\u00e9riences humaines qui, ici et l\u00e0-bas, \u00e9chappent \u00e0 un type de compte rendu totalement rationnel et objectif, qu&rsquo;on s&rsquo;offre le petit plaisir de retourner comme un gant le rapprochement qui nous vient si spontan\u00e9ment en faisant d&rsquo;Hildegarde de Bingen une tao\u00efste accomplie, et qu&rsquo;on en reste l\u00e0 sur le sujet. On ne s&rsquo;y engage pas sans quelque danger, Confucius avait mille fois raison de refuser de mettre le doigt dans cet engrenage\u00a0!<\/p>\n<figure id=\"attachment_95191\" aria-describedby=\"caption-attachment-95191\" style=\"width: 1002px\" class=\"wp-caption aligncenter\"><a href=\"http:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-content\/uploads\/Huit-immortels.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"size-full wp-image-95191\" src=\"http:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-content\/uploads\/Huit-immortels.jpg\" alt=\"\" width=\"1002\" height=\"804\" srcset=\"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-content\/uploads\/Huit-immortels.jpg 1002w, https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-content\/uploads\/Huit-immortels-300x241.jpg 300w, https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-content\/uploads\/Huit-immortels-768x616.jpg 768w\" sizes=\"auto, (max-width: 1002px) 100vw, 1002px\" \/><\/a><figcaption id=\"caption-attachment-95191\" class=\"wp-caption-text\">Huit immortels<\/figcaption><\/figure>\n<p>Il n&#8217;emp\u00eache que nous devons tout de m\u00eame en revenir \u00e0 notre qu\u00eate de l&rsquo;immortalit\u00e9 \u00e0 la chinoise. Cette quasi-id\u00e9e fixe s&rsquo;est ancr\u00e9e dans la civilisation chinoise d\u00e8s l&rsquo;Antiquit\u00e9. Elle a entra\u00een\u00e9 d&rsquo;innombrables recherches en vue de fabriquer une \u00ab\u00a0drogue d&rsquo;immortalit\u00e9\u00a0\u00bb infaillible. Ces recherches ont entra\u00een\u00e9 un minutieux travail d&rsquo;investigation et de recensement m\u00e9thodique des mat\u00e9riaux disponibles susceptibles de donner les meilleurs r\u00e9sultats en ce sens : min\u00e9raux, m\u00e9taux, plantes et substances animales diverses ont \u00e9t\u00e9 pass\u00e9s au crible, test\u00e9s et catalogu\u00e9s. La Chine doit \u00e0 ces recherches la mise au point d&rsquo;une riche pharmacop\u00e9e naturelle toujours en usage aujourd&rsquo;hui, mais l&rsquo;acc\u00e8s \u00e0 l&rsquo;immortalit\u00e9, s&rsquo;il existe, reste un secret bien gard\u00e9. Il a pourtant exist\u00e9 de nombreux trait\u00e9s et \u00e9crits sur le sujet : ils ne nous sont pas parvenus, mais on peut imaginer qu&rsquo;ils \u00e9taient suffisamment crypt\u00e9s pour mettre la recette \u00e0 l&rsquo;abri du profane. On sait que le Premier Empereur Qin Shi Huangdi fit de la qu\u00eate d&rsquo;immortalit\u00e9 pour son propre compte une pr\u00e9occupation majeure de son r\u00e8gne et qu&rsquo;il envoya des \u00e9missaires (jamais revenus) \u00e0 la recherche des \u00ab\u00a0Iles des Immortels\u00a0\u00bb que la l\u00e9gende situait, au large de la Cor\u00e9e, plus ou moins dans le secteur des \u00eeles les plus m\u00e9ridionales de l&rsquo;archipel du Japon. On voit d\u00e8s le IIIe s. av. notre \u00e8re la recherche de ce fameux \u00e9lixir de prolongation de la vie se constituer peu \u00e0 peu en une v\u00e9ritable discipline \u00ab\u00a0scientifique\u00a0\u00bb, cette chimie occulte que nous nommons en Europe \u00ab\u00a0alchimie\u00a0\u00bb et qu&rsquo;on appelle en chinois \u00ab\u00a0<em>shenxiandao<\/em>\u00a0\u00bb (la voie des Divins Immortels). Les deux substances de base des exp\u00e9riences alchimiques sont le cinabre et l&rsquo;or. Du cinabre a \u00e9t\u00e9 trouv\u00e9 dans des tombes du IVe s. et l&rsquo;obtention de mercure \u00e0 partir de ce sulfure date probablement de la m\u00eame \u00e9poque. On imagine \u00e0 quel point la m\u00e9tamorphose de ce mat\u00e9riau rouge sombre en un m\u00e9tal argent\u00e9 si \u00e9trange (et si \u00e9tonnamment \u00ab\u00a0vivant\u00a0\u00bb que nous l&rsquo;avons baptis\u00e9 \u00ab\u00a0vif argent\u00a0\u00bb) a pu fasciner les Chinois tellement attentifs aux \u00ab\u00a0transformations\u00a0\u00bb. Le cinabre a toujours gard\u00e9 quelque chose de son antique prestige dans la mesure o\u00f9 il a servi et sert encore \u00e0 fabriquer l&rsquo;\u00e9clatant rouge vermillon, couleur de l&rsquo;encre des sceaux, qui a paraph\u00e9 des milliers de peintures sur soie, authentifi\u00e9 au moins deux mill\u00e9naires de d\u00e9crets officiels et tamponne toujours imperturbablement nos visas. La forme du caract\u00e8re \u00ab\u00a0<em>dan<\/em>\u00a0\u00bb (cinabre) \u00e9voque un creuset dans lequel, pour reprendre les termes de <strong>C. Javary<\/strong>, une \u00ab\u00a0<em>petite virgule<\/em>\u00a0\u00bb figurerait la fameuse pilule ! Quant \u00e0 l&rsquo;or obtenu par transmutation appel\u00e9 \u00ab\u00a0<em>jing jin<\/em>\u00a0\u00bb (\u00ab\u00a0or quintessenci\u00e9\u00a0\u00bb) qu&rsquo;on retrouve comme \u00ab\u00a0or spagirique\u00a0\u00bb dans nos propres grimoires alchimiques), on sait vaguement qu&rsquo;il aurait \u00e9t\u00e9 cens\u00e9 favoriser la prolongation de la vie quand il servait \u00e0 fabriquer des r\u00e9cipients pour les aliments. On a par ailleurs connaissance d&rsquo;un d\u00e9cret imp\u00e9rial de l&rsquo;an 144 av. notre \u00e8re (sous les Han ant\u00e9rieurs) qui punissait de mort les fabricants de \u00ab\u00a0faux or\u00a0\u00bb (les \u00ab\u00a0souffleurs\u00a0\u00bb de notre tradition). Le document le plus complet et d\u00e9taill\u00e9 pour nous guider dans les arcanes de l&rsquo;alchimie chinoise date du d\u00e9but du IVe s. de notre \u00e8re : son auteur <strong>Ge Hong<\/strong> (283-343) y recense un certain nombre d&rsquo;ouvrages tr\u00e8s anciens (que nous ne connaissons d&rsquo;ailleurs que par ces mentions) et fournit toute une palette de \u00ab\u00a0recettes\u00a0\u00bb alchimiques, lesquelles nous sont, on s&rsquo;en doute, livr\u00e9es en langage herm\u00e9tique quant aux ingr\u00e9dients qu&rsquo;elles n\u00e9cessitent. Le recours \u00e0 un vocabulaire imag\u00e9 et \u00e0 des m\u00e9taphores hautes en couleurs qui caract\u00e9rise ce \u00ab\u00a0<em><u>Baopuzi neipian<\/u><\/em>\u00a0\u00bb (\u00ab\u00a0<u>Trait\u00e9 \u00e9sot\u00e9rique du Ma\u00eetre qui embrasse la simplicit\u00e9<\/u>\u00ab\u00a0) est tout \u00e0 fait analogue \u00e0 ses homologues dans la tradition europ\u00e9enne et, sans doute, les fondements qui se dissimulent sous cette fantasmagorie lexicale identique pr\u00e9sentent-ils de fortes et troublantes analogies, mais les ph\u00e9nom\u00e8nes de transmutation et les techniques de projection (principe m\u00eame de la \u00ab\u00a0pierre philosophale\u00a0\u00bb) auxquels on a affaire dans les deux traditions d\u00e9passent et nos comp\u00e9tences et les limites de notre sommaire expos\u00e9. La recherche, via l&rsquo;art du fourneau, d&rsquo;un moyen de type \u00ab\u00a0m\u00e9dicinal\u00a0\u00bb (\u00e9lixir ou pilule), c&rsquo;est \u00e0 dire par absorption, qui constitue ce que l&rsquo;on appelle en Chine l&rsquo;alchimie du \u00ab\u00a0<em>waidan\u00a0\u00bb<\/em> (cinabre externe) pr\u00e9vaudra largement jusque sous les Tang (VIIIe-IXe s.). A partir de cette p\u00e9riode, on verra pr\u00e9dominer une technique d\u00e9j\u00e0 mentionn\u00e9e par Ge Hong comme compl\u00e9mentaire \u00e0 la consommation d&rsquo;\u00e9lixir : l&rsquo;alchimie du \u00ab\u00a0<em>neidan<\/em>\u00a0\u00bb (cinabre interne) qui fait du corps m\u00eame de l&rsquo;adepte le creuset de la transmutation. C&rsquo;est la m\u00e9thode dite aussi du \u00ab\u00a0<em>yangsheng<\/em>\u00a0\u00bb (\u00ab\u00a0nourrir la vie\u00a0\u00bb) qui consiste \u00e0 acqu\u00e9rir la ma\u00eetrise de l&rsquo;entretien optimal de sa vie par un certain nombre de techniques et \u00e0 la porter \u00e0 un degr\u00e9 tel que l&rsquo;on devient un \u00ab\u00a0<em>zhenren<\/em>\u00a0\u00bb (homme v\u00e9ritable), celui qui, \u00e0 d\u00e9faut d&rsquo;\u00e9chapper compl\u00e8tement aux apparences de la mort, s&rsquo;est ouvert de son vivant le chemin du retour \u00e0 l&rsquo;origine (\u00ab\u00a0<em>fanben<\/em>\u00ab\u00a0, retourner \u00e0 la racine) : on ne trouvera dans son cercueil, quelque temps apr\u00e8s y avoir d\u00e9pos\u00e9 son corps qu&rsquo;une paire de sandales ou une canne de bambou (toute ressemblance avec notre \u00ab\u00a0myst\u00e8re de P\u00e2ques\u00a0\u00bb&#8230;). \u00ab\u00a0<em>Sheng<\/em>\u00a0\u00bb que l&rsquo;on traduit ici par \u00ab\u00a0vie\/vivre\u00a0\u00bb a aussi en chinois les sens de \u00ab\u00a0na\u00eetre\u00a0\u00bb et d&rsquo;\u00ab\u00a0engendrer\u00a0\u00bb, c&rsquo;est le verbe par excellence de l&rsquo;exub\u00e9rante profusion du <em>dao <\/em>que chacun peut librement faire fructifier \u00e0 son profit par l&rsquo;apprentissage du contr\u00f4le de la respiration, de l&rsquo;alimentation, des circulations internes, de la m\u00e9ditation et des pratiques sexuelles (sur ce sujet, on pourra consulter les ouvrages de la sinologue sp\u00e9cialiste de ces questions, <strong>Catherine Despeux<\/strong>. Par exemple son \u00ab\u00a0<u>La mo\u00eblle du ph\u00e9nix rouge\/ Sant\u00e9 et longue vie dans la Chine du XVIe s<\/u>.\u00a0\u00bb) M\u00eame si l&rsquo;on n&rsquo;aspire pas \u00e0 l&rsquo;immortalit\u00e9, but qui n\u00e9cessiterait que l&rsquo;on se dote d&rsquo;un ma\u00eetre, \u00ab\u00a0<em>yangsheng<\/em>\u00a0\u00bb est le principe de base d&rsquo;une vie qui se garde des exc\u00e8s et qui sait \u00ab\u00a0m\u00e9nager sa monture\u00a0\u00bb. Du reste, en chinois, \u00ab\u00a0hygi\u00e8ne\u00a0\u00bb ne se dit pas autrement que \u00ab\u00a0<em>yangshengfa<\/em>\u00a0\u00bb (r\u00e8gle de l&rsquo;entretien de la vie). F. Jullien qui le cite rappelle que, dans son essai portant le titre qu&rsquo;il a lui-m\u00eame repris, <strong>Xi Kang<\/strong> (IIIe s.) parle de la vie comme on parlerait d&rsquo;un capital, le but \u00e9tant d&rsquo;en maintenir le rendement le plus constant possible comme on le ferait avec un placement de p\u00e8re de famille avis\u00e9. Sans gaspillage ni coups de poker. En tout cas sans \u00ab\u00a0d\u00e9pense\u00a0\u00bb excessive et sans d\u00e9perdition, les \u00e9motions, passions et autres d\u00e9sirs \u00e9tant autant de \u00ab\u00a0trous\u00a0\u00bb par lesquels de la vie tend toujours \u00e0 s&rsquo;\u00e9chapper ! Puisque nous avons pos\u00e9 plus haut que nous devions, pour y voir clair, mettre de c\u00f4t\u00e9 notre dualisme corps\/\u00e2me, par quoi le remplacerons-nous si nous \u00e9pousons la conception chinoise ? Pour le dire autrement, sur quoi agit l&rsquo;adepte dans le cadre du \u00ab\u00a0<em>neidan<\/em>\u00a0\u00bb ? Chaque homme (microcosme qui ne peut se concevoir qu&rsquo;en r\u00e9sonance avec l&rsquo;univers total, l&rsquo;homoth\u00e9tie de la partie et du tout \u00e9tant partout \u00e0 l&rsquo;\u0153uvre) est un compos\u00e9 de \u00ab\u00a0<em>jing\u00a0\u00bb<\/em> (essences), \u00ab\u00a0<em>qi<\/em>\u00a0\u00bb (souffle) et \u00ab\u00a0<em>shen<\/em>\u00a0\u00bb (esprit). Aucun de ces trois composants n&rsquo;a de substrat anatomique et aucun ne peut pr\u00e9tendre \u00e0 une pr\u00e9\u00e9minence ou sup\u00e9riorit\u00e9 sur les autres, ils sont compl\u00e9mentaires et s&rsquo;interp\u00e9n\u00e8trent. Les \u00ab\u00a0essences\u00a0\u00bb constituent \u00ab\u00a0<em>le mat\u00e9riau plein de<\/em> <em>vitalit\u00e9 qui tisse les vivants<\/em>\u00a0\u00bb <strong>(E. Rochat de la Vall\u00e9e<\/strong>), elles sont le puissant flux de vie qui circule dans l&rsquo;\u00e9change Ciel-Terre. Les \u00ab\u00a0esprits\u00a0\u00bb sont les guides qui orientent la vie et en assurent la dynamique. La tradition distingue leur aspect yang et leur aspect yin : ce sont respectivement les \u00ab\u00a0<em>hun<\/em>\u00a0\u00bb (appel\u00e9s parfois par les traducteurs \u00ab\u00a0\u00e2mes spirituelles ou c\u00e9lestes\u00a0\u00bb) et les \u00ab\u00a0<em>po<\/em>\u00a0\u00bb (baptis\u00e9s \u00ab\u00a0\u00e2mes mat\u00e9rielles ou terrestres\u00a0\u00bb). Quant au \u00ab\u00a0souffle-\u00e9nergie\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0<em>la vie de l&rsquo;homme est une concentration de souffle-\u00e9nergie (qi) : de cette concentration r\u00e9sulte la vie, de sa dissolution la mort<\/em>\u00a0\u00bb (Zhuangzi, traduit par F. Jullien). Le candidat \u00e0 l&rsquo;immortalit\u00e9 doit faire fructifier ces biens qui sont en sa possession et dont il ne tient qu&rsquo;\u00e0 lui de les maintenir en harmonie et \u00e0 leur plus haut niveau de rendement. Il peut faire appel aux diff\u00e9rentes techniques respiratoires, au \u00ab\u00a0<em>qigong<\/em>\u00a0\u00bb (litt\u00e9ralement \u00ab\u00a0travail sur le qi\u00a0\u00bb) et \u00e0 l&rsquo;art de la chambre \u00e0 coucher tel que d\u00e9crit dans le \u00ab\u00a0<em><u>Huang Ting Jing<\/u><\/em>\u00a0\u00bb (\u00ab\u00a0<u>Livre de la Cour jaune<\/u>\u00ab\u00a0, po\u00e8me du IIe\/ IIIe s.), mais il doit surtout veiller \u00e0 maintenir son \u00ab\u00a0c\u0153ur\u00a0\u00bb (\u00ab\u00a0<em>xin<\/em>\u00a0\u00bb qui ne d\u00e9signe pas ici l&rsquo;organe, mais le m\u00e9diateur entre le flux cosmique et l&rsquo;ensemble des instances de l&rsquo;organisme) dans un \u00e9tat de parfaite vacuit\u00e9, donc de totale disponibilit\u00e9. F. Jullien reprend une anecdote du \u00ab\u00a0<u>Zhuangzi<\/u>\u00a0\u00bb que nous avons d\u00e9j\u00e0 eu l&rsquo;occasion de citer : celle qui met en sc\u00e8ne le boucher Ding qui cesse d\u00e9finitivement d&rsquo;user son couteau quand il d\u00e9coupe les carcasses des b\u0153ufs parce que, ne \u00ab\u00a0voyant plus\u00a0\u00bb le b\u0153uf, il ne tranche plus en se pr\u00e9occupant de suivre les articulations, mais en mettant \u00e0 profit les vides interstitiels o\u00f9 la lame ne rencontre aucun obstacle. \u00ab\u00a0<em>Cette proc\u00e9dure que suit le maniement du couteau a rendu manifeste le proc\u00e8s de l&rsquo;immanence \u00e9pousant la seule conformation naturelle et donc trouvant continuellement sa \u00ab\u00a0voie\u00a0\u00bb, tao, sans d\u00e9pense et sans r\u00e9sistance. (&#8230;) Ce qui est sans doute le plus difficile : apprendre \u00e0 laisser venir et passer, contin\u00fbment, en soi, la vitalit\u00e9<\/em>.\u00a0\u00bb Rappelons, en conclusion, que F. Jullien a appos\u00e9 un sous-titre \u00e0 son essai \u00ab\u00a0<u>Nourrir sa vie<\/u>\u00a0\u00bb : \u00ab\u00a0<u>A l&rsquo;\u00e9cart du bonheur<\/u>\u00ab\u00a0. Il entend souligner par l\u00e0 que la qu\u00eate du bonheur que nos philosophies occidentales s&rsquo;accordent \u00e0 poser comme le but ultime des hommes rel\u00e8ve d&rsquo;un a priori tout \u00e0 fait contestable. L&rsquo;essentialisation du bonheur comme figure du Bien supr\u00eame s&rsquo;av\u00e8re tout aussi illusoire du point de vue du penseur chinois que du n\u00f4tre la poursuite d&rsquo;une immortalit\u00e9 physique que notre entendement ren\u00e2cle \u00e0 concevoir. Car si l&rsquo;immortalit\u00e9 physique est peut-\u00eatre effectivement une chim\u00e8re, que dire du bonheur que nous ne savourons en g\u00e9n\u00e9ral que r\u00e9trospectivement et \u00e0 l&rsquo;imparfait, qui nous \u00e9chappe \u00e0 proportion de l&rsquo;intensit\u00e9 que nous mettons \u00e0 le d\u00e9sirer, qui suppose son revers qu&rsquo;est le malheur et qui fait obstacle au d\u00e9sencombrement que suppose l&rsquo;hygi\u00e8ne du \u00ab\u00a0<em>nourrir sa vie<\/em>\u00a0\u00bb ?<\/p>\n<p>Devant cette alternative, F. Jullien opte pour une sortie de toute m\u00e9taphysique (coupant la racine de tout mysticisme), pour une mise \u00e0 distance de l&rsquo;id\u00e9e de bonheur (terrestre ou promis dans l&rsquo;au-del\u00e0) et pour le repli (qui n&rsquo;est pas un recul ou un retrait) sur une sagesse nettoy\u00e9e de l&rsquo;agir \u00e0 tout prix, laquelle, annonce-t-il, \u00ab\u00a0<em>consistera \u00ab\u00a0seulement\u00a0\u00bb&#8211; j&rsquo;en reviens \u00e0 ce \u00ab\u00a0seulement\u00a0\u00bb d\u00e9sengonc\u00e9 de toute construction m\u00e9taphysique &#8212; \u00e0 remonter, au sein de cette actualisation que je suis et par-del\u00e0 l&rsquo;opacification n\u00e9e de son individualisation condensante, \u00e0 ce flux primordial qui globalement, au travers des actualisations et d\u00e9sactualisations incessantes, ne cesse, en son cours, de r\u00e9activer b\u00e9n\u00e9fiquement la vie<\/em>. <em>De r\u00e9-inciter la vie<\/em>.\u00a0\u00bb Ce chemin de la \u00ab\u00a0r\u00e9-incitation\u00a0\u00bb qu&rsquo;il a ouvert avec \u00ab\u00a0<u>Nourrir sa vie<\/u>\u00ab\u00a0, visiblement parvenu \u00e0 un point o\u00f9 s&rsquo;est \u00e9tablie \u00e0 son heure une opportune jonction entre travail intellectuel et retour sur soi, Fran\u00e7ois Jullien n&rsquo;a cess\u00e9 depuis de le consolider et de l&rsquo;\u00e9largir dans une direction tr\u00e8s consciente : la priorit\u00e9 donn\u00e9e au \u00ab\u00a0vivre\u00a0\u00bb. Qu&rsquo;on en juge par cette s\u00e9rie de titres qui se sont succ\u00e9d\u00e9 ces derni\u00e8res ann\u00e9es : \u00ab\u00a0<u>De l&rsquo;\u00eatre au vivre<\/u>\u00a0\u00bb (2015), \u00ab\u00a0<u>Vivre en existant<\/u>\u00a0\u00bb (2016),\u00a0\u00bb<u>Une seconde vie<\/u>\u00a0\u00bb (2017). Dira-t-on qu&rsquo;il suit l\u00e0 un droit fil tao\u00efste ? Pourquoi pas si l&rsquo;on admet que <strong>Montaigne<\/strong> est lui-m\u00eame tao\u00efste quand il \u00e9crit que \u00ab\u00a0<em>nature est un doux guide<\/em>\u00a0\u00bb et que \u00ab\u00a0<em>notre grand et glorieux chef-d&rsquo;\u0153uvre, c&rsquo;est vivre \u00e0<\/em> <em>propos<\/em>\u00a0\u00bb ? Toute mani\u00e8re de \u00ab\u00a0<em>faire bien l&rsquo;homme<\/em>\u00a0\u00bb est recevable, qu&rsquo;elle ait besoin de se tisser tout au long d&rsquo;une vie dans la r\u00e9daction des \u00ab\u00a0<u>Essais<\/u>\u00a0\u00bb ou qu&rsquo;elle se fixe comme acm\u00e9 l&rsquo;union r\u00e9alis\u00e9e en soi-m\u00eame du Tigre et du Dragon lentement apprivois\u00e9s par le l\u00e2cher prise du non agir.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<blockquote>\n<p>Billet invit\u00e9.<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Pardon \u00e0 ceux qui ont trouv\u00e9 la travers\u00e9e du Tao\u00efsme trop longue et trop aride, mais nous allons en ajouter une petite louche ! Disons que nous allons nous accorder, avant solde de tout compte sur le sujet, une derni\u00e8re petite vir\u00e9e dans une annexe du tao\u00efsme, tr\u00e8s exactement \u00e0 la jonction du [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[4489],"tags":[2937,4861,2925,3072],"class_list":["post-95190","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-chine","tag-alchimie","tag-francois-jullien","tag-immortalite","tag-taoisme"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/95190","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=95190"}],"version-history":[{"count":3,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/95190\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":95194,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/95190\/revisions\/95194"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=95190"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=95190"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=95190"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}