{"id":96169,"date":"2017-06-18T19:03:35","date_gmt":"2017-06-18T17:03:35","guid":{"rendered":"http:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/?p=96169"},"modified":"2017-06-18T19:03:35","modified_gmt":"2017-06-18T17:03:35","slug":"chine-a-la-recherche-du-mot-perdu-par-dd-dh","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/2017\/06\/18\/chine-a-la-recherche-du-mot-perdu-par-dd-dh\/","title":{"rendered":"CHINE\u00a0&#8211; \u00c0 la recherche du mot perdu, par DD &#038; DH"},"content":{"rendered":"<blockquote><p>Billet invit\u00e9. P.J. : Vous connaissez mon intol\u00e9rance vis-\u00e0-vis des traductions incorrectes de l&rsquo;anglais en fran\u00e7ais et r\u00e9ciproquement : \u00ab\u00a0poncif\u00a0\u00bb ne se traduit pas par \u00ab\u00a0pattern\u00a0\u00bb, il aurait fallu \u00e9crire \u00ab\u00a0pouncing pattern\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0pattern\u00a0\u00bb seul ne peut faire l&rsquo;affaire, qui signifie \u00ab\u00a0motif\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0configuration\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0patron\u00a0\u00bb comme en confection.<\/p><\/blockquote>\n<p>Les sujets de ces petites causeries ne sont pas toujours pr\u00e9m\u00e9dit\u00e9s. Loin s&rsquo;en faut\u00a0! Le plus souvent m\u00eame, ils tombent du ciel et nous arrivent \u00e0 l&rsquo;improviste sans crier gare. D&rsquo;o\u00f9 le caract\u00e8re d\u00e9cousu de nos errances. Cette fois, c&rsquo;est un tr\u00e8s minuscule \u00e9v\u00e9nement (et c&rsquo;est d\u00e9j\u00e0 trop dire) qui nous tient lieu de&#8230; provocation \u00e0 nous colleter avec l&rsquo;art chinois (terme \u00e0 prendre avec des baguettes, et m\u00eame des pincettes, comme on le verra). <!--more-->En effet, depuis que M. Paul Jorion a l&rsquo;indulgence (la faiblesse ?) d&rsquo;accueillir nos propos, il n&rsquo;a jamais us\u00e9 de son l\u00e9gitime droit de regard pour les modifier. Or, la derni\u00e8re fois, \u00e0 propos des arbres, Anastasie, avec ses grands ciseaux, nous a sucr\u00e9&#8230; un mot. Nous en avons bien entendu souri, mais une perche nous \u00e9tait ainsi opportun\u00e9ment tendue : d\u00e9fendre notre mot pour le r\u00e9tablir dans ses droits et le r\u00e9int\u00e9grer en fanfare ! (Ne serait-il pas grand temps d\u2019inventer le point d\u2019ironie\u00a0?\u2026)<\/p>\n<p>Voici les attendus de \u00ab\u00a0l&rsquo;Affaire\u00a0\u00bb : nous \u00e9voquions, \u00e0 propos de la peinture chinoise de paysage, le traitement tr\u00e8s codifi\u00e9 des arbres (entre autres \u00e9l\u00e9ments picturaux) et avions parl\u00e9 \u00e0 ce sujet de \u00ab\u00a0poncifs\u00a0\u00bb. Comme nous ne faisions pas enti\u00e8rement confiance \u00e0 ce terme (la langue fran\u00e7aise est d&rsquo;abord litt\u00e9raire et n&rsquo;a de v\u00e9ritable familiarit\u00e9 qu&rsquo;avec les clich\u00e9s et poncifs de plume), nous avions jug\u00e9 utile la redondance du terme synonyme anglais de \u00ab\u00a0pattern\u00a0\u00bb auquel les ouvrages de \u00ab\u00a0design\u00a0\u00bb ont traditionnellement recours pour nommer toutes les sortes de motifs st\u00e9r\u00e9otyp\u00e9s genre papier peint, d\u00e9cors d&rsquo;assiettes de porcelaine ou de fa\u00efence, tissus imprim\u00e9s&#8230; etc. Bref, cet intrus anglais, que nous avions essay\u00e9 de faire entrer en fraude, est pass\u00e9 \u00e0 la trappe ! Nous ne reviendrions \u00e9videmment pas l\u00e0-dessus si nous n&rsquo;y trouvions \u00e0 bon compte le sujet d&rsquo;une nouvelle petite dissertation. Nous comprenons parfaitement que puisse \u00eatre jug\u00e9 chez nous choquant et, \u00e0 tout le moins, inappropri\u00e9 de parler d&rsquo;Art (en majest\u00e9 et majuscule) en termes de \u00ab\u00a0patron de couturi\u00e8re\u00a0\u00bb ou de \u00ab\u00a0motif d\u00e9coratif\u00a0\u00bb ind\u00e9finiment reproductible (du genre d\u00e9calcomanie) qui sont les sens du mot \u00ab\u00a0pattern\u00a0\u00bb. C&rsquo;est pourtant bel et bien ce \u00e0 quoi on a toujours plus ou moins affaire en Chine.<\/p>\n<p>Ces st\u00e9r\u00e9otypes (assum\u00e9s comme tels) constituent pourrait-on dire la grammaire \u00e9l\u00e9mentaire de l&rsquo;expression esth\u00e9tique chinoise, qu&rsquo;il s&rsquo;agisse de peinture, de po\u00e9sie ou de th\u00e9\u00e2tre. Faire ce constat n&rsquo;est pas, loin de l\u00e0, d\u00e9valoriser les productions chinoises, mais avertir que, dans ces domaines, les passerelles entre la Chine et nous sont rares et branlantes et que nos crit\u00e8res habituels se voient d\u00e9mon\u00e9tis\u00e9s d&#8217;embl\u00e9e.<\/p>\n<p>Dans son ouvrage <em>Vie et mort de l&rsquo;image. Histoire du regard occidental<\/em>, R\u00e9gis Debray attire magistralement notre attention sur la sp\u00e9cificit\u00e9 limit\u00e9e \u00e0 une petite province de la plan\u00e8te de cette notion d&rsquo;Art dont nous nous gargarisons en la croyant (de bonne foi, h\u00e9las !) universelle. En Chinois, le m\u00eame mot \u00ab\u00a0<em>yi<\/em>\u00a0\u00bb qu&rsquo;on traduit par \u00ab\u00a0art\u00a0\u00bb d\u00e9signe aussi le talent, les humanit\u00e9s, ainsi que la conformit\u00e9 aux normes, r\u00e8gles et mod\u00e8les. En somme ni plus ni moins que les aptitudes qui r\u00e9sultent de l&rsquo;\u00e9ducation de tout jeune homme bien n\u00e9. La \u00ab\u00a0cat\u00e9gorie art\u00a0\u00bb n&rsquo;a qu&rsquo;une existence diffuse et ne va gu\u00e8re au-del\u00e0 de l&rsquo;exercice et la savouration d&rsquo;une culture accomplie : \u00ab\u00a0<em>l&rsquo;art n&rsquo;\u00e9tant pas une fonction diff\u00e9renci\u00e9e de l&rsquo;activit\u00e9 sociale, on ne ressentait pas le besoin de conserver \u00ab\u00a0les \u0153uvres d&rsquo;art\u00a0\u00bb et les<\/em> <em>copies avaient la m\u00eame valeur que les originaux<\/em>\u00a0\u00bb (R. Debray).<\/p>\n<p>Si nous approfondissons un peu l&rsquo;exemple de la peinture chinoise la plus r\u00e9pandue, celle du lavis d&rsquo;encre, la chose nous saute aux yeux : m\u00eame outil (le pinceau), m\u00eames mat\u00e9riaux (soie\/papier et encre), la peinture, fille de la calligraphie, \u00ab\u00a0<em>demeure dans sa d\u00e9pendance<\/em>\u00a0\u00bb (Claude Larre <i>Les Chinois<\/i>). L&rsquo;\u00e9criture chinoise est \u00e0 base de traits qui se tracent d&rsquo;une fa\u00e7on codifi\u00e9e invariable, les encha\u00eenements entre les traits (de haut en bas et de gauche \u00e0 droite) ob\u00e9issent \u00e0 de strictes r\u00e8gles de trac\u00e9 apprises d\u00e8s l&rsquo;enfance et le sinogramme (qui peut se composer de un \u00e0 une vingtaine de traits) doit, une fois trac\u00e9, imp\u00e9rativement occuper un espace identique \u00e0 celui de tous ses voisins : c&rsquo;est dire la rigueur de l&rsquo;apprentissage et la discipline tr\u00e8s t\u00f4t inculqu\u00e9e imposant de prendre en compte la dimension spatiale du support et la conformit\u00e9 du maniement du pinceau \u00e0 des canons pr\u00e9\u00e9tablis tr\u00e8s imp\u00e9rieux.<\/p>\n<p><a href=\"http:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-content\/uploads\/traits.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"aligncenter size-full wp-image-96172\" src=\"http:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-content\/uploads\/traits.jpg\" alt=\"\" width=\"1110\" height=\"1521\" srcset=\"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-content\/uploads\/traits.jpg 1110w, https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-content\/uploads\/traits-219x300.jpg 219w, https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-content\/uploads\/traits-768x1052.jpg 768w, https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-content\/uploads\/traits-747x1024.jpg 747w\" sizes=\"auto, (max-width: 1110px) 100vw, 1110px\" \/><\/a><\/p>\n<p>La peinture de bambous, sous-genre particuli\u00e8rement f\u00e9cond et ressass\u00e9 (mais en \u00e9crivant ce mot, nous laissons transpara\u00eetre le jugement de valeur d\u00e9pr\u00e9ciatif auquel nous avons du mal \u00e0 \u00e9chapper) de la peinture classique, est la plus belle illustration de la consanguinit\u00e9 entre l&rsquo;\u00e9criture et la peinture. C&rsquo;est sans doute celle devant laquelle nous devons accepter au plus haut degr\u00e9 un r\u00f4le de b\u00e9otiens : toujours affam\u00e9s, par conditionnement culturel, de surprises, de nouveaut\u00e9 et d&rsquo;originalit\u00e9, nous nous r\u00e9solvons en effet assez mal \u00e0 accepter la r\u00e9p\u00e9tition \u00e0 l&rsquo;infini, depuis des si\u00e8cles, des m\u00eames branches et des m\u00eames feuilles. Sauf qu&rsquo;il n&rsquo;y a pas, parmi elles, deux \u00ab\u00a0rendus\u00a0\u00bb parfaitement identiques, m\u00eame quand il s&rsquo;agit de copies et de copies de copies, dans la mesure o\u00f9 ce dont il convient de juger (et nous sommes \u00e0 l&rsquo;\u00e9vidence mal \u00e9quip\u00e9s pour cela) rel\u00e8ve de l&rsquo;invisible : la qualit\u00e9 du souffle (<em>qi<\/em>) qui en irrigue le trac\u00e9, ledit <em>qi<\/em> \u00e9tant en la circonstance celui de l&rsquo;ex\u00e9cutant ne faisant (id\u00e9alement) plus qu&rsquo;un avec celui du Tao. Certains, sans s&rsquo;en lasser (chose \u00e0 nos yeux vite blas\u00e9s quasi inconcevable) ont peint des bambous et rien que des bambous toute leur vie. En quelques coups de pinceau, d&rsquo;un seul jet et sans repentir. Et sans concessions au \u00ab\u00a0r\u00e9el\u00a0\u00bb (\u00ab\u00a0<em>Sait-on que, sur cent mille peintures de<\/em> <em>bambous, il n&rsquo;y en a pas cent qui soient v\u00eatues de vert<\/em>.\u00a0\u00bb Cl. Larre). On voit par ce genre d&rsquo;exemple qu&rsquo;on sort du domaine que nous appelons \u00ab\u00a0la peinture\u00a0\u00bb. L&#8217;emploi du pinceau n&rsquo;est dans ce cas qu&rsquo;une des possibilit\u00e9s dans la gamme des moyens de parvenir \u00e0 une asc\u00e8se et \u00e0 l&rsquo;\u00e9puration la plus extr\u00eame du flux vital en soi. Gymnastique d&rsquo;immortalit\u00e9 en quelque sorte\u00a0! La peinture de bambous n&rsquo;est autre que \u00ab\u00a0<em>la peinture ramen\u00e9e \u00e0 ses mouvements essentiels, au d\u00e9ploiement de son \u00e9nergie vitale<\/em>\u00ab\u00a0. (Cl. Larre).<\/p>\n<p><a href=\"http:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-content\/uploads\/variations-sur-le-the\u00cc\u20acme-du-bambou.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"aligncenter size-full wp-image-96173\" src=\"http:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-content\/uploads\/variations-sur-le-the\u00cc\u20acme-du-bambou.jpg\" alt=\"\" width=\"1106\" height=\"699\" \/><\/a><\/p>\n<p>La peinture de paysage, en apparence plus anecdotique, n&rsquo;offre pas beaucoup plus de prise \u00e0 notre jugement occidental. Nous renvoyons sur ce th\u00e8me tout lecteur curieux d&rsquo;esth\u00e9tique chinoise \u00e0 l&rsquo;ouvrage d\u00e9cisif de Fran\u00e7ois Jullien :\u00a0<i>La grande image n&rsquo;a pas de forme. Ou du non-objet par la peinture<\/i> que nous aimerions avoir le droit et le loisir de citer ici in extenso ! Montagne et eau, le bin\u00f4me de base + facultativement arbre(s) + plus facultativement encore chaumi\u00e8re(s) et, parfois, \u00e0 chercher \u00e0 la loupe, homme(s), voil\u00e0 l&rsquo;ensemble des invariants du genre : autrement dit les lieux communs, l&rsquo;arsenal des th\u00e8mes de pure convention, les fameux \u00ab\u00a0patterns\u00a0\u00bb dont dispose le peintre qui, il importe de s&rsquo;en souvenir, n&rsquo;est jamais autre qu&rsquo;\u00ab\u00a0<em>un lettr\u00e9 dont la vocation premi\u00e8re est d&rsquo;\u00e9crire<\/em>\u00a0\u00bb (F. Jullien). La comparaison avec notre propre conception de l&rsquo;art pictural est condamn\u00e9e \u00e0 ne pas fonctionner et \u00e0 ne rien produire de vraiment f\u00e9cond. En t\u00e9moigne la courageuse tentative qui a \u00e9t\u00e9 faite avec le livre <em>\u00c0 quoi pensent les Chinois en regardant Mona Lisa<\/em> (de Christine Cayrol et Wu Hongmiao), dont le propos s&rsquo;annon\u00e7ait aussi all\u00e9chant que le titre, mais qui s&rsquo;est vite fourvoy\u00e9e dans une impasse o\u00f9 les deux conceptions sont rest\u00e9es pos\u00e9es bord \u00e0 bord et n&rsquo;ont pu que confirmer une fois de plus le postulat d&rsquo;Euclide ! Pendant largement plus d&rsquo;un mill\u00e9naire, le souci de l&rsquo;invention et du renouvellement n&rsquo;a pas point\u00e9 son nez sous le pinceau des esth\u00e8tes chinois. \u00ab\u00a0<em>Non, l\u00e0 encore, que la peinture chinoise soit si sage et conformiste, ou manque d&rsquo;une certaine inventivit\u00e9, mais elle est visc\u00e9ralement attach\u00e9e, comme la civilisation \u00e0 laquelle elle appartient \u00e0 c\u00e9l\u00e9brer l&rsquo;h\u00e9ritage et la filiation; elle qui n&rsquo;a cess\u00e9 de magnifier l&rsquo;origine de son pouvoir comme un myst\u00e8re, n&rsquo;a pas de doute sur sa vocation, ni ne songe \u00e0 y voir une \u00e9nigme : elle ne se tient donc pas somm\u00e9e de trouver de nouvelles solutions, renversant les pr\u00e9c\u00e9dentes, pour atteindre et \u00ab\u00a0pi\u00e9ger\u00a0\u00bb le vrai.\u00a0\u00bb<\/em> (F. Jullien). Les \u00ab\u00a0patterns\u00a0\u00bb font donc parfaitement l&rsquo;affaire dans la mesure o\u00f9 \u00ab\u00a0<em>aucune peinture de paysage ne saurait s&rsquo;affranchir de<\/em> <em>la rectitude morale que manifeste la Terre sous le Ciel<\/em>\u00a0\u00bb (Cl. Larre) et o\u00f9 leur fonctionnement en tant que conventions et figures impos\u00e9es, loin d&rsquo;\u00eatre une contrainte, permet \u00e0 l&rsquo;intention personnelle de l&rsquo;ex\u00e9cutant (qui se confond avec son <em>qi<\/em>) de se d\u00e9ployer avec une dose bien plus grande de libert\u00e9. Paradoxal ? Pas tant que \u00e7a. Rappelons-nous la phrase bien connue d&rsquo;A. Gide : \u00ab\u00a0<em>L&rsquo;art na\u00eet de contrainte, vit de lutte et meurt de libert\u00e9<\/em>\u00a0\u00bb (nos propres mus\u00e9es pourraient souvent nous la remettre opportun\u00e9ment en m\u00e9moire !). Notre peinture occidentale n&rsquo;a pas du tout ignor\u00e9 le recours aux \u00ab\u00a0patterns\u00a0\u00bb : l&rsquo;apprentissage de nos peintres dans les Acad\u00e9mies n&rsquo;a longtemps \u00e9t\u00e9 autre chose que la progressive domestication par le crayon, le fusain et le pinceau d&rsquo;un catalogue de sujets-types qui sont autant de poncifs\/patterns et combien de toiles m\u00e9diocres ne sont que la reprise laborieuse et st\u00e9r\u00e9otyp\u00e9e des exercices d&rsquo;\u00e9cole ! Certains genres picturaux europ\u00e9ens, comme la \u00ab\u00a0vanit\u00e9\u00a0\u00bb par exemple, se sont sp\u00e9cialis\u00e9s dans la d\u00e9clinaison voulue et assum\u00e9e de \u00ab\u00a0patterns\u00a0\u00bb : sablier, t\u00eate de mort, collier de perles bris\u00e9, compotier de fruits blets, fleur en train de faner&#8230; Or ne nous semble-t-il pas que le pouvoir suggestif de ces \u00ab\u00a0<em>memento mori<\/em>\u00a0\u00bb tient pr\u00e9cis\u00e9ment \u00e0 la pr\u00e9sence de ces poncifs familiers et que ces derniers constituent un canevas qui nous rend plus spontan\u00e9e et plus int\u00e9ressante l&rsquo;appr\u00e9ciation de la \u00ab\u00a0patte\u00a0\u00bb du peintre ? Sans pouvoir ni vouloir ici approfondir une artificielle comparaison entre les deux conceptions de la peinture, notons seulement en passant que, si l&rsquo;invention de la photographie a \u00e9t\u00e9 v\u00e9cue par la peinture occidentale comme un tsunami de force 10, la Chine n&rsquo;en a jamais ressenti le moindre courant d&rsquo;air tant l&rsquo;id\u00e9e m\u00eame de \u00ab\u00a0repr\u00e9sentation\u00a0\u00bb du r\u00e9el (\u00ab\u00a0<em>la grande image n&rsquo;a pas de forme<\/em>\u00ab\u00a0) lui \u00e9tait fonci\u00e8rement \u00e9trang\u00e8re. Si l&rsquo;on tenait vraiment mordicus \u00e0 des comparaisons, nous serions enclins \u00e0 pr\u00e9f\u00e9rer faire jouer un rapprochement avec la musique : si l&rsquo;on prend le cas de notre gamme, on n&rsquo;y dispose en tout et pour tout que de sept notes. Impossible d&rsquo;en inventer de nouvelles. Au plus peut-on jouer avec les graves et les aigu\u00ebs et les modifier \u00e0 tour de r\u00f4le d&rsquo;un demi-ton par le recours \u00e0 des di\u00e8ses et des b\u00e9mols. \u00c0 l&rsquo;extr\u00eame rigueur on peut oser arp\u00e8ges et accords audacieux&#8230; mais la m\u00e9lodie na\u00eetra toujours des combinaisons de ces sept m\u00eames notes (aussi bien \u00ab\u00a0Savez-vous planter des choux\u00a0?\u00a0\u00bb que le Requiem de Mozart !). La peinture chinoise de \u00ab\u00a0montagne et eau\u00a0\u00bb n&rsquo;a, m\u00e9taphoriquement, que ces sept notes mais sans la richesse de l&rsquo;orchestre. Avec un seul instrument et une grande pauvret\u00e9 de moyens (encre noire plus ou moins dilu\u00e9e), elle met toute son\u00a0\u00bb \u00e2me\u00a0\u00bb et sa raison d&rsquo;\u00eatre dans l&rsquo;allure et le rythme les plus propres \u00e0 aller \u00e0 la rencontre de la \u00ab\u00a0<em>nature \u00e9motionnelle du paysage<\/em>\u00a0\u00bb : il y a des montagnes trait\u00e9es \u00e0 coups de pinceau-hache qui rel\u00e8vent du <em>staccato<\/em>, d&rsquo;autres, plus \u00e9vapor\u00e9es et lointaines par dessus les nuages, s&rsquo;\u00e9l\u00e8vent <em>maestoso<\/em> et certains plans d&rsquo;eau paisible o\u00f9 trempent les feuilles d&rsquo;un saule baignent dans l&rsquo;<em>adagio<\/em>. Comparaison n&rsquo;est pas raison, mais celle-ci peut avoir le m\u00e9rite de nous faire prendre conscience qu&rsquo;une stricte parcimonie dans les moyens et les recours n&rsquo;est pas un obstacle \u00e0 une infinie diversit\u00e9 des r\u00e9alisations. L&rsquo;apparente \u00ab\u00a0pauvret\u00e9\u00a0\u00bb de la peinture chinoise classique pourrait m\u00eame receler des richesses que nous savons mal faire fructifier. Fran\u00e7ois Cheng, \u00e9voquant notre Masaccio (1401-1428) dans l&rsquo;Italie du Quattrocento le montre <em>proclamant avec superbe :<\/em> \u00ab\u00a0<em>Apr\u00e8s nous autres, la peinture se jouera sur une sc\u00e8ne de th\u00e9\u00e2tre \u00e0 la perspective impeccable !\u00a0\u00bb [&#8230;] A force de se contempler et de s&rsquo;exalter, son regard ainsi exerc\u00e9 n&rsquo;avait de cesse qu&rsquo;il ne transform\u00e2t tout le reste en objet, plus exactement en objet de conqu\u00eate<\/em>.\u00a0\u00bb F. Cheng ajoute : \u00ab\u00a0<em>Je ne crois pas avoir \u00e9t\u00e9 autant de connivence avec les peintres chinois des Song et des Yuan que dans les mus\u00e9es de Florence et de Venise. [&#8230;] Pas \u00e9tonnant si, pour bon nombre de Chinois, un chef d&rsquo;\u0153uvre pictural qui unit la beaut\u00e9 t\u00e9nue d&rsquo;une feuille de bambou au vol sans fin de la grue, bien plus qu&rsquo;un objet de d\u00e9lectation, est le seul lieu de la vraie vie, imm\u00e9diatement habitable<\/em>.\u00a0\u00bb (<i>Le dit de Tianyi<\/i>)<\/p>\n<p>Nous pourrions (mais cela nous emm\u00e8nerait trop loin d&rsquo;entrer dans le d\u00e9tail) faire un constat \u00e0 peu pr\u00e8s identique s&rsquo;agissant de la po\u00e9sie : l\u00e0 aussi, nous avons affaire \u00e0 un tissu de clich\u00e9s aussi savamment \u00e9labor\u00e9 que le riche brocart d&rsquo;un m\u00e9tier Jacquard. Il n&rsquo;y a d&rsquo;ailleurs pas plus de po\u00e8tes que de peintres : seulement des esth\u00e8tes qui excellent \u00e0 saturer d&rsquo;\u00e9motion et d&rsquo;\u00e9lan vital, au point de les r\u00e9activer sans cesse (en les \u00ab\u00a0rebranchant\u00a0\u00bb sans rel\u00e2che sur le Tao), des figures purement conventionnelles. Les clich\u00e9s po\u00e9tiques sont \u00e0 imaginer comme un jeu de cartes entre les mains du lettr\u00e9 : lames en nombre limit\u00e9, mais offrant des combinaisons innombrables et se pr\u00eatant \u00e0 mille tours de magie&#8230;<\/p>\n<p>Jullien y insiste : l&rsquo;art pictural et po\u00e9tique chinois ne se con\u00e7oit pas hors du cadre de la civilisation qui le produit et le nourrit. Son addiction lourdement ancr\u00e9e aux lieux communs et \u00e0 tout l&rsquo;\u00e9ventail des \u00ab\u00a0patterns\u00a0\u00bb ne serait-elle pas particuli\u00e8rement bien \u00e9clair\u00e9e par l&rsquo;existence et la permanence des rites ? L\u2019anglais ne parle-t-il pas aussi de \u00ab\u00a0patterns\u00a0\u00bb dans le sens de \u00ab\u00a0modes de comportement\u00a0\u00bb\u00a0? Le rite nous semble toujours, \u00e0 nous, gens d&rsquo;Occident, un carcan qui cors\u00e8te la vie sociale, l&#8217;emprisonne dans des faux-semblants et perp\u00e9tue absurdement des usages p\u00e9rim\u00e9s. Nous n&rsquo;y voyons qu&rsquo;entraves \u00e0 l&rsquo;individu, n\u00e9gation de la libert\u00e9 et postures de pure convenance \u00e0 fustiger et combattre. Notre pente naturelle nous pousse \u00e0 nous scandaliser des rites qui ne produiraient qu&rsquo;hypocrites, sournois et faux-culs en tout genre&#8230; Jamais nous n&rsquo;envisageons, ne serait-ce qu&rsquo;un instant, que le rite a aussi la capacit\u00e9 de fabriquer de la libert\u00e9. Comme les clich\u00e9s\/poncifs\/\u00a0\u00bbpatterns\u00a0\u00bb de la peinture et la po\u00e9sie en somme&#8230; Beau sujet de bac philo : Dans quelle mesure une contrainte consentie peut-elle engendrer de la libert\u00e9 ?<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<blockquote>\n<p>Billet invit\u00e9. P.J. : Vous connaissez mon intol\u00e9rance vis-\u00e0-vis des traductions incorrectes de l&rsquo;anglais en fran\u00e7ais et r\u00e9ciproquement : \u00ab\u00a0poncif\u00a0\u00bb ne se traduit pas par \u00ab\u00a0pattern\u00a0\u00bb, il aurait fallu \u00e9crire \u00ab\u00a0pouncing pattern\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0pattern\u00a0\u00bb seul ne peut faire l&rsquo;affaire, qui signifie \u00ab\u00a0motif\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0configuration\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0patron\u00a0\u00bb comme en confection.<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Les sujets de ces petites causeries ne sont pas [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[10,4489],"tags":[40],"class_list":["post-96169","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-arts","category-chine","tag-chine"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/96169","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=96169"}],"version-history":[{"count":2,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/96169\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":96175,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/96169\/revisions\/96175"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=96169"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=96169"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=96169"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}