{"id":97091,"date":"2017-07-14T11:39:26","date_gmt":"2017-07-14T09:39:26","guid":{"rendered":"http:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/?p=97091"},"modified":"2017-07-14T12:00:41","modified_gmt":"2017-07-14T10:00:41","slug":"comment-donc-appeler-ces-personnes","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/2017\/07\/14\/comment-donc-appeler-ces-personnes\/","title":{"rendered":"Comment donc appeler ces personnes ?"},"content":{"rendered":"<blockquote><p>Ouvert aux commentaires.<\/p><\/blockquote>\n<p>Sont venues se t\u00e9lescoper dans ma t\u00eate deux questions : l&rsquo;une, \u00ab\u00a0Qui sont ces enfants dont parle <a href=\"http:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/2017\/07\/08\/quand-on-nest-pas-fiere-par-armelle-pelaprat\/\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">Armelle P\u00e9laprat<\/a> dans son billet ?\u00a0\u00bb, l&rsquo;autre, \u00ab\u00a0Est-il vrai que le <em>musical<\/em> \u00ab\u00a0Carmen Jones\u00a0\u00bb d&rsquo;<a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Oscar_Hammerstein_II\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">Oscar Hammerstein<\/a> pour le livret en anglais (et Georges Bizet bien entendu pour la musique de \u00ab\u00a0Carmen\u00a0\u00bb), port\u00e9 au cin\u00e9ma par <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Otto_Preminger\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">Otto Preminger<\/a>\u00a0en 1954 &#8211; et que j&rsquo;ai regard\u00e9 hier soir &#8211; soit plus proche pour son r\u00e9cit, de la nouvelle de M\u00e9rim\u00e9e (1847) que de l&rsquo;op\u00e9ra de Bizet (1875) ?\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p><!--more-->Je n&rsquo;ai pas consacr\u00e9 \u00e0 mon enqu\u00eate plus de dix minutes et suis rest\u00e9 dans le cadre tr\u00e8s circonscrit de Wikip\u00e9dia, mais j&rsquo;y ai d\u00e9couvert plusieurs choses qui m&rsquo;ont surpris et qui me paraissent dignes d&rsquo;\u00eatre partag\u00e9es, au risque bien s\u00fbr que vous les sachiez d\u00e9j\u00e0.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Boh\u00e9miens\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0Roumains\u00a0\u00bb, sont des termes inad\u00e9quats : ils ne viennent ni particuli\u00e8rement de Boh\u00eame, ni de Roumanie, car les sp\u00e9cialistes sont d&rsquo;accord sur le fait qu&rsquo;ils sont venus en Europe au XI<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, en provenance du nord de l&rsquo;Inde. Le mot \u00ab\u00a0Gitan\u00a0\u00bb n&rsquo;est pas meilleur puisqu&rsquo;il s&rsquo;agit d&rsquo;une d\u00e9formation d&rsquo;\u00ab\u00a0\u00c9gyptien\u00a0\u00bb, de la m\u00eame mani\u00e8re d&rsquo;ailleurs que \u00ab\u00a0Gipsy\u00a0\u00bb en anglais.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Manouche\u00a0\u00bb est un meilleur candidat, puisqu&rsquo;il s&rsquo;agit de \u00ab\u00a0manushya\u00a0\u00bb, le mot sanskrit et hindi pour \u00ab\u00a0homme\u00a0\u00bb. \u00ab\u00a0Tzigane\u00a0\u00bb est plus pr\u00e9cis puisque le mot viendrait de \u00ab\u00a0athinganos\u00a0\u00bb, qui signifie \u00ab\u00a0intouchable\u00a0\u00bb en grec byzantin, l&rsquo;expression &#8211; on l&rsquo;aura reconnue &#8211; utilis\u00e9e en Inde pour d\u00e9signer en effet les hors-castes.<\/p>\n<p>Ceci dit, le terme le plus ad\u00e9quat ne serait-il pas celui que les personnes dont il est question s&rsquo;appliquent \u00e0 elles-m\u00eames dans leur propre langue ? et qui serait dans ce cas-ci, un terme romani disant \u00ab\u00a0le peuple parlant romani\u00a0\u00bb ?<\/p>\n<p>Or voici ma petite d\u00e9couverte ce matin (pas tr\u00e8s loin, comme je l&rsquo;ai dit : dans Wikip\u00e9dia), ce terme id\u00e9al existe : \u00ab\u00a0Romani\u00a0\u00bb (la langue \u00ab\u00a0romani\u00a0\u00bb) &#8211; \u00ab\u00a0chel\u00a0\u00bb (\u00ab\u00a0le peuple\u00a0\u00bb en romani) = \u00ab\u00a0Romanichel\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">* * *<\/p>\n<p>Dans la quatri\u00e8me et derni\u00e8re partie de la nouvelle <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Carmen_(nouvelle)\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\"><em>Carmen<\/em><\/a>, son auteur, <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Prosper_M%C3%A9rim%C3%A9e\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">Prosper M\u00e9rim\u00e9e<\/a> (1803 &#8211; 1870), dans le style et le vocabulaire typiques des observations \u00ab\u00a0ethnologiques\u00a0\u00bb faites au milieu du XIX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, parvient \u00e0 peu de choses pr\u00e8s d\u00e9j\u00e0 \u00e0 la m\u00eame conclusion. Je reproduis ici in extenso cette quatri\u00e8me partie.<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><strong>IV<\/strong><\/p>\n<p>\u00ab\u00a0L\u2019Espagne est un des pays o\u00f9 se trouvent aujourd\u2019hui, en plus grand nombre encore, ces nomades dispers\u00e9s dans toute l\u2019Europe, et connus sous les noms de\u00a0<i>Boh\u00e9miens<\/i>,\u00a0<i>Gitanos<\/i>,\u00a0<i>Gypsies<\/i>,\u00a0<i>Zigeuner<\/i>, etc. La plupart demeurent, ou plut\u00f4t m\u00e8nent une vie errante dans les provinces du Sud et de l\u2019Est, en Andalousie, en Estremadure dans le royaume de Murcie\u00a0; il y en a beaucoup en Catalogne. Ces derniers passent souvent en France. On en rencontre dans toutes nos foires du Midi. D\u2019ordinaire, les hommes exercent les m\u00e9tiers de maquignon, de v\u00e9t\u00e9rinaire et de tondeur de mulets\u00a0; ils y joignent l\u2019industrie de raccommoder les po\u00ealons et les instruments de cuivre, sans parler de la contrebande et autres pratiques illicites. Les femmes disent la bonne aventure, mendient et vendent toutes sortes de drogues innocentes ou non.<span id=\"97\" class=\"pagenum ws-pagenum\" title=\"Page:M\u00e9rim\u00e9e - Carmen.djvu\/107\"><\/span><\/p>\n<p>Les caract\u00e8res physiques des Boh\u00e9miens sont plus faciles \u00e0 distinguer qu\u2019\u00e0 d\u00e9crire, et lorsqu\u2019on en a vu un seul, on reconna\u00eetrait entre mille un individu de cette race. La physionomie, l\u2019expression, voil\u00e0 surtout ce qui les s\u00e9pare des peuples qui habitent le m\u00eame pays. Leur teint est tr\u00e8s basan\u00e9, toujours plus fonc\u00e9 que celui des populations parmi lesquelles ils vivent. De l\u00e0 le nom de\u00a0<i>Cal\u00e9<\/i>, les noirs, par lequel ils se d\u00e9signent souvent. [Il m\u2019a sembl\u00e9 que les Boh\u00e9miens allemands, bien qu\u2019ils comprennent parfaitement le mot Cal\u00e9, n\u2019aimaient point \u00e0 \u00eatre appel\u00e9s de la sorte. Ils s\u2019appellent entre eux <em>Roman\u00e9 tchav\u00e9<\/em>]. Leurs yeux sensiblement obliques, bien fendus, tr\u00e8s-noirs, sont ombrag\u00e9s par des cils longs et \u00e9pais. On ne peut comparer leur regard qu\u2019\u00e0 celui d\u2019une b\u00eate fauve. L\u2019audace et la timidit\u00e9 s\u2019y peignent tout \u00e0 la fois, et sous ce rapport leurs yeux r\u00e9v\u00e8lent assez bien le caract\u00e8re de la nation, rus\u00e9e, hardie, mais craignant\u00a0<i>naturellement les coups\u00a0<\/i>comme Panurge. Pour la plupart les hommes sont bien d\u00e9coupl\u00e9s, sveltes, agiles\u00a0; je ne crois pas en avoir jamais vu un seul charg\u00e9 d\u2019embonpoint. En Allemagne, les Boh\u00e9miennes sont souvent tr\u00e8s jolies\u00a0; la beaut\u00e9 est fort rare parmi les gitanas d\u2019Espagne. Tr\u00e8s jeunes elles peuvent passer pour les laiderons agr\u00e9ables\u00a0; mais une fois qu\u2019elles sont m\u00e8res, elles\u00a0<span id=\"98\" class=\"pagenum ws-pagenum\" title=\"Page:M\u00e9rim\u00e9e - Carmen.djvu\/108\"><\/span>deviennent repoussantes. La salet\u00e9 des deux sexes est incroyable, et qui n\u2019a pas vu les cheveux d\u2019une matrone boh\u00e9mienne s\u2019en fera difficilement une id\u00e9e, m\u00eame en se repr\u00e9sentant les crins les plus rudes, les plus gras, les plus poudreux. Dans quelques grandes villes d\u2019Andalousie, certaines jeunes filles, un peu plus agr\u00e9ables que les autres, prennent plus de soin de leur personne. Celles-l\u00e0 vont danser pour de l\u2019argent, des danses qui ressemblent fort \u00e0 celles que l\u2019on interdit dans nos bals publics du carnaval. M. Borrow, missionnaire anglais, auteur de deux ouvrages fort int\u00e9ressants sur les Boh\u00e9miens d\u2019Espagne, qu\u2019il avait entrepris de convertir, aux frais de la soci\u00e9t\u00e9 Biblique, assure qu\u2019il est sans exemple qu\u2019une Gitana ait jamais eu quelque faiblesse pour un homme \u00e9tranger \u00e0 sa race. Il me semble qu\u2019il y a beaucoup d\u2019exag\u00e9ration dans les \u00e9loges qu\u2019il accorde \u00e0 leur chastet\u00e9. D\u2019abord, le plus grand nombre est dans le cas de la laide d\u2019Ovide\u00a0:\u00a0<i><span class=\"lang-la\" lang=\"la\">Casta quam nemo rogavit<\/span><\/i>. Quant aux jolies, elles sont comme toutes les Espagnoles, difficiles dans le choix de leurs amants. Il faut leur plaire, il faut les m\u00e9riter. M. Borrow cite comme preuve de leur vertu un trait qui fait honneur \u00e0 la sienne, surtout \u00e0 sa na\u00efvet\u00e9. Un homme immoral de sa connaissance, offrit, dit-il, inutilement plusieurs onces \u00e0 une jolie\u00a0<span id=\"99\" class=\"pagenum ws-pagenum\" title=\"Page:M\u00e9rim\u00e9e - Carmen.djvu\/109\"><\/span>Gitana. Un Andaloux, \u00e0 qui je racontai cette anecdote, pr\u00e9tendit que cet homme immoral aurait eu plus de succ\u00e8s en montrant deux ou trois piastres, et qu\u2019offrir des onces d\u2019or \u00e0 une Boh\u00e9mienne, \u00e9tait un aussi mauvais moyen de persuader, que de promettre un million ou deux \u00e0 une fille d\u2019auberge. \u2013 Quoi qu\u2019il en soit il est certain que les Gitanas montrent \u00e0 leurs maris un d\u00e9vo\u00fbment extraordinaire. Il n\u2019y a pas de danger ni de mis\u00e8res qu\u2019elles ne bravent pour les secourir en leurs n\u00e9cessit\u00e9s. Un des noms que se donnent les Boh\u00e9miens, <i>Rom\u00e9\u00a0<\/i>ou les\u00a0<i>\u00e9poux<\/i>, me para\u00eet attester le respect de la race pour l\u2019\u00e9tat de mariage. En g\u00e9n\u00e9ral on peut dire que leur principale vertu est le patriotisme, si l\u2019on peut ainsi appeler la fid\u00e9lit\u00e9 qu\u2019ils observent dans leurs relations avec les individus de m\u00eame origine qu\u2019eux, leur empressement \u00e0 s\u2019entraider, le secret inviolable qu\u2019ils se gardent dans les affaires compromettantes. Au reste, dans toutes les associations myst\u00e9rieuses et en dehors des lois, on observe quelque chose de semblable.<\/p>\n<p>J\u2019ai visit\u00e9, il y a quelques mois, une horde de Boh\u00e9miens \u00e9tablis dans les Vosges. Dans la hutte d\u2019une vielle femme, l\u2019ancienne de sa tribu, il y avait un Boh\u00e9mien \u00e9tranger \u00e0 sa famille, attaqu\u00e9 d\u2019une maladie mortelle. Cet homme avait quitt\u00e9 un h\u00f4pital o\u00f9 il \u00e9tait bien\u00a0<span id=\"100\" class=\"pagenum ws-pagenum\" title=\"Page:M\u00e9rim\u00e9e - Carmen.djvu\/110\"><\/span>soign\u00e9, pour aller mourir au milieu de ses compatriotes. Depuis treize semaines il \u00e9tait alit\u00e9 chez ses h\u00f4tes, et beaucoup mieux trait\u00e9 que les fils et les gendres qui vivaient dans la m\u00eame maison. Il avait un bon lit de paille et de mousse avec des draps assez blancs, tandis que le reste de la famille, au nombre de onze personnes, couchaient sur des planches longues de trois pieds. Voil\u00e0 pour leur hospitalit\u00e9. La m\u00eame femme, si humaine pour son h\u00f4te, me disait devant le malade\u00a0:\u00a0<i>Singo<\/i>,\u00a0<i>singo<\/i>,\u00a0<i>homte hi mulo<\/i>. \u2013 Dans peu, dans peu, il faut qu\u2019il meure. Apr\u00e8s tout, la vie de ces gens est si mis\u00e9rable, que l\u2019annonce de la mort n\u2019a rien d\u2019effrayant pour eux.<\/p>\n<p>Un trait remarquable du caract\u00e8re des Boh\u00e9miens, c\u2019est leur indiff\u00e9rence en mati\u00e8re de religion\u00a0; non qu\u2019ils soient esprits forts ou sceptiques. Jamais ils n\u2019ont fait profession d\u2019ath\u00e9isme. Loin de l\u00e0, la religion du pays qu\u2019ils habitent est la leur\u00a0; mais ils en changent en changeant de patrie. Les superstitions qui, chez les peuples grossiers remplacent les sentiments religieux, leur sont \u00e9galement \u00e9trang\u00e8res. Le moyen, en effet, que des superstitions existent chez des gens qui vivent le plus souvent de la cr\u00e9dulit\u00e9 des autres. Cependant, j\u2019ai remarqu\u00e9 chez les Boh\u00e9miens espagnols une horreur singuli\u00e8re pour le contact d\u2019un cadavre. Il y en a peu\u00a0<span id=\"101\" class=\"pagenum ws-pagenum\" title=\"Page:M\u00e9rim\u00e9e - Carmen.djvu\/111\"><\/span>qui consentiraient pour de l\u2019argent \u00e0 porter un mort au cimiti\u00e8re.<\/p>\n<p>J\u2019ai dit que la plupart des Boh\u00e9miennes se m\u00ealaient de dire la bonne aventure. Elles s\u2019en acquittent fort bien. Mais ce qui est pour elles une source de grands profits, c\u2019est la vente des charmes et des philtres amoureux. Non-seulement elles tiennent des pattes de crapauds pour fixer les c\u0153urs volages, ou de la poudre de pierre d\u2019aimant pour se faire aimer des insensibles\u00a0; mais elles font au besoin des conjurations puissantes qui obligent le diable \u00e0 leur pr\u00eater son secours. L\u2019ann\u00e9e derni\u00e8re, une Espagnole me racontait l\u2019histoire suivante\u00a0: Elle passait un jour dans la rue d\u2019Alcala, fort triste et pr\u00e9occup\u00e9e\u00a0; une Boh\u00e9mienne accroupie sur le trottoir lui cria\u00a0: Ma belle dame, votre amant vous a trahi. \u2013 C\u2019\u00e9tait la v\u00e9rit\u00e9. \u2013 Voulez-vous que je vous le fasse revenir\u00a0? On comprend avec quelle joie la proposition fut accept\u00e9e, et quelle devait \u00eatre la confiance inspir\u00e9e par une personne qui devinait ainsi d\u2019un coup d\u2019\u0153il, les secrets intime du c\u0153ur. Comme il e\u00fbt \u00e9t\u00e9 impossible de proc\u00e9der \u00e0 des op\u00e9rations magiques dans la rue la plus fr\u00e9quent\u00e9e de Madrid, on convint d\u2019un rendez-vous pour le lendemain. \u2013 Rien de plus facile que de ramener l\u2019infid\u00e8le \u00e0 vos pieds, dit la Gitana.\u00a0<span id=\"102\" class=\"pagenum ws-pagenum\" title=\"Page:M\u00e9rim\u00e9e - Carmen.djvu\/112\"><\/span>Auriez-vous un mouchoir, une \u00e9charpe, une mantille qu\u2019il vous ait donn\u00e9\u00a0? \u2013 On lui remit un fichu de soie. \u2013 Maintenant cousez avec de la soie cramoisie, une piastre dans un coin du fichu. \u2013 Dans un autre coin cousez une demi-piastre\u00a0; ici, une pi\u00e9cette\u00a0; l\u00e0, une pi\u00e8ce de deux r\u00e9aux. Puis il faut coudre au milieu une pi\u00e8ce d&rsquo;or. Un doublon serait le mieux. \u2013 On coud le doublon et le reste. \u2013 \u00c0 pr\u00e9sent, donnez-moi le fichu, je vais le porter au Campo-Santo, \u00e0 minuit sonnant. Venez avec moi, si vous voulez voir une belle diablerie. Je vous promets que d\u00e8s demain vous reverrez celui que vous aimez. \u2013 La Boh\u00e9mienne partit seule pour le Campo-Santo, car on avait trop peur des diables pour l\u2019accompagner. Je vous laisse \u00e0 penser si la pauvre amante d\u00e9laiss\u00e9e a revu son fichu et son infid\u00e8le.<\/p>\n<p>Malgr\u00e9 leur mis\u00e8re et l\u2019esp\u00e8ce d\u2019aversion qu\u2019ils inspirent, les Boh\u00e9miens jouissent cependant d\u2019une certaine consid\u00e9ration parmi les gens peu \u00e9clair\u00e9s, et ils en sont tr\u00e8s vains. Ils se sentent une race sup\u00e9rieure pour l\u2019intelligence et m\u00e9prisent cordialement le peuple qui leur donne l\u2019hospitalit\u00e9. \u2013 Les Gentils sont si b\u00eates, me disait une Boh\u00e9mienne des Vosges, qu\u2019il n\u2019y a aucun m\u00e9rite \u00e0 les attraper. L\u2019autre jour, une paysanne m\u2019appelle dans la rue, j\u2019entre chez elle. Son po\u00eale fumait, et\u00a0<span id=\"103\" class=\"pagenum ws-pagenum\" title=\"Page:M\u00e9rim\u00e9e - Carmen.djvu\/113\"><\/span>elle me demande un sort pour le faire aller. Moi, je me fais d\u2019abord donner un bon morceau de lard. Puis, je me mets \u00e0 marmotter quelques mots en rommani. Tu es b\u00eate, je disais, tu es n\u00e9e b\u00eate, b\u00eate tu mourras\u2026 Quand je fus pr\u00e8s de la porte, je lui dis en bon allemand\u00a0: Le moyen infaillible d\u2019emp\u00eacher ton po\u00eale de fumer, c\u2019est de n\u2019y pas faire de feu. Et je pris mes jambes \u00e0 mon cou.<\/p>\n<p>L\u2019histoire des Boh\u00e9miens est encore un probl\u00e8me. On sait \u00e0 la v\u00e9rit\u00e9 que leurs premi\u00e8res bandes, fort peu nombreuses, se montr\u00e8rent dans l\u2019est de l\u2019Europe, vers le commencement du quinzi\u00e8me si\u00e8cle\u00a0; mais on ne peut dire ni d\u2019o\u00f9 ils viennent, ni pourquoi ils sont venus en Europe, et, ce qui est plus extraordinaire, on ignore comment ils se sont multipli\u00e9s en peu de temps d\u2019une fa\u00e7on si prodigieuse dans plusieurs contr\u00e9es fort \u00e9loign\u00e9es les une des autres. Les Boh\u00e9miens eux-m\u00eames n\u2019ont conserv\u00e9 aucune tradition sur leur origine, et si la plupart d\u2019entre eux parlent de l\u2019\u00c9gypte comme de leur patrie primitive, c\u2019est qu\u2019ils ont adopt\u00e9 une fable tr\u00e8s anciennement r\u00e9pandue sur leur compte.<\/p>\n<p>La plupart des orientalistes qui ont \u00e9tudi\u00e9 la langue des Boh\u00e9miens, croient qu\u2019ils sont originaires de l\u2019Inde. En effet, il para\u00eet qu\u2019un grand nombre de racines et\u00a0<span id=\"104\" class=\"pagenum ws-pagenum\" title=\"Page:M\u00e9rim\u00e9e - Carmen.djvu\/114\"><\/span>beaucoup de formes grammaticales du rommani se retrouvent dans des idiomes d\u00e9riv\u00e9s du sanscrit. On con\u00e7oit que dans leurs longues p\u00e9r\u00e9grinations, les Boh\u00e9miens ont adopt\u00e9 beaucoup de mots \u00e9trangers. Dans tous les dialectes du rommani, on retrouve quantit\u00e9 de mots grecs. Par example\u00a0:\u00a0<i>cocal<\/i>, os de\u00a0<span class=\"lang-el\" lang=\"el\">\u00cf\u2021\u00cf\u0152\u00cf\u2021\u00cf\u2021\u00ce\u00b1\u00ce\u00bb\u00ce\u00bf\u00ce\u00bd<\/span>\u00a0;\u00a0<i>petalli<\/i>, fer de cheval, de\u00a0<span class=\"lang-el\" lang=\"el\">\u00cf\u20ac\u00ce\u00ad\u00cf\u201e\u00ce\u00b1\u00ce\u00bb\u00ce\u00bf\u00ce\u00bd<\/span>\u00a0;\u00a0<i>cafi<\/i>, clou, de\u00a0<span class=\"lang-el\" lang=\"el\">\u00cf\u2021\u00ce\u00b1\u00cf\u0081\u00cf\u2020\u00ce\u00af<\/span>, etc. Aujourd\u2019hui les Boh\u00e9miens ont presque autant de dialectes diff\u00e9rents qu\u2019il existe de hordes de leur race s\u00e9par\u00e9es les unes des autres. Partout ils parlent la langue du pays qu\u2019ils habitent plus facilement que leur propre idiome, dont ils ne font gu\u00e8re usage que pour pouvoir s\u2019entretenir librement devant des \u00e9trangers. Si l\u2019on compare le dialecte des Boh\u00e9miens de l\u2019Allemagne avec celui des Espagnols, sans communication avec les premiers depuis des si\u00e8cles, on reconna\u00eet une tr\u00e8s-grande quantit\u00e9 de mots communs\u00a0; mais la langue originale, partout, quoi qu\u2019\u00e0 diff\u00e9rents degr\u00e9s, s\u2019est notablement alt\u00e9r\u00e9e par le contact des langues plus cultiv\u00e9es, dont ces nomades ont \u00e9t\u00e9 contraints de faire usage. L\u2019allemand, d\u2019un c\u00f4t\u00e9, l\u2019espagnol, de l\u2019autre, ont tellement modifi\u00e9 le fond du rommani, qu\u2019il serait impossible \u00e0 un Boh\u00e9mien de la For\u00eat-Noire de converser avec un de ses fr\u00e8res andalous, bien qu\u2019il leur suff\u00eet d\u2019\u00e9changer\u00a0<span id=\"105\" class=\"pagenum ws-pagenum\" title=\"Page:M\u00e9rim\u00e9e - Carmen.djvu\/115\"><\/span>quelques phrases pour reconna\u00eetre qu\u2019ils parlent tous les deux un dialecte d\u00e9riv\u00e9 du m\u00eame idiome. Quelques mots d\u2019un usage tr\u00e8s-fr\u00e9quent sont communs, je crois, \u00e0 tous les dialectes\u00a0; ainsi, dans tous les vocabulaires que j\u2019ai pu voir\u00a0:\u00a0<i>pani<\/i>\u00a0veut dire de l\u2019eau,\u00a0<i>manro<\/i>, du pain,\u00a0<i>m\u00e2s<\/i>, de la viande,\u00a0<i>lon<\/i>, du sel.<\/p>\n<p>Les noms de nombre sont partout \u00e0 peu pr\u00e8s les m\u00eames. Le dialecte allemand me semble beaucoup plus pur que le dialecte espagnol\u00a0; car il a conserv\u00e9 nombre de formes grammaticales primitives, tandis que les Gitanos ont adopt\u00e9 celles du Castillan. Pourtant quelques mots font exception pour attester l\u2019ancienne communaut\u00e9 de langage. \u2013 Les pr\u00e9t\u00e9rits du dialecte allemand se forment en ajoutant\u00a0<i>ium<\/i>\u00a0\u00e0 l\u2019imp\u00e9ratif qui est toujours la racine du verbe. Les verbes dans le rommani espagnol, se conjuguent tous sur le mod\u00e8le des verbes castillans de la premi\u00e8re conjugaison. De l\u2019infinitif\u00a0<i>jamar<\/i>, manger, on devrait r\u00e9guli\u00e8rement faire\u00a0<i>jam\u00e9<\/i>, j\u2019ai mang\u00e9, de\u00a0<i>lillar<\/i>, prendre, on devrait faire\u00a0<i>lill\u00e9<\/i>, j\u2019ai pris. Cependant quelques vieux Boh\u00e9miens disent par exception\u00a0:\u00a0<i>jayon<\/i>,\u00a0<i>lillon<\/i>. Je ne connais pas d\u2019autres verbes qui aient conserv\u00e9 cette forme antique.<\/p>\n<p>Pendant que je fais ainsi \u00e9talage de mes minces\u00a0<span id=\"106\" class=\"pagenum ws-pagenum\" title=\"Page:M\u00e9rim\u00e9e - Carmen.djvu\/116\"><\/span>connaissances dans la langue rommani, je dois noter quelques mots d\u2019argot fran\u00e7ais que nos voleurs ont emprunt\u00e9s aux Boh\u00e9miens.\u00a0<i>Les Myst\u00e8res de Paris<\/i>\u00a0ont appris \u00e0 la bonne compagnie que\u00a0<i>chourin<\/i>, voulait dire couteau. C\u2019est du rommani pur\u00a0;\u00a0<i>tchouri<\/i>\u00a0est un de ces mots communs \u00e0 tous les dialectes. M. Vidocq appelle un cheval\u00a0<i>gr\u00e8s<\/i>, c\u2019est encore un mot boh\u00e9mien <i>gras<\/i>, <i>gre<\/i>, <i>graste<\/i>,<br \/>\n<i>gris<\/i>. Ajoutez encore le mot\u00a0<i>romamichel<\/i>\u00a0qui dans l\u2019argot parisien d\u00e9signe les Boh\u00e9miens. C\u2019est la corruption de\u00a0<i>romman\u00e9 tchave<\/i>\u00a0gars Boh\u00e9miens. Mais une \u00e9tymologie dont je suis fier, c\u2019est celle de\u00a0<i>frimousse<\/i>, mine, visage, mot que tous les \u00e9coliers emploient ou employaient de mon temps. Observez d\u2019abord que Oudin dans son curieux dictionnaire, \u00e9crivait en 1640,\u00a0<i>firlimouse<\/i>. Or,\u00a0<i>firla<\/i>,\u00a0<i>fila<\/i>\u00a0en rommani veut dire visage,\u00a0<i>mui<\/i>\u00a0a la m\u00eame signification, c\u2019est exactement\u00a0<i>os<\/i>\u00a0des Latins. La combinaison\u00a0<i>firlamui<\/i>\u00a0a \u00e9t\u00e9 sur-le-champ comprise par un Boh\u00e9mien puriste, et je la crois conforme au g\u00e9nie de sa langue.<\/p>\n<p>En voil\u00e0 bien assez pour donner aux lecteurs de Carmen, une id\u00e9e avantageuse de mes \u00e9tudes sur le Rommani. Je terminerai par ce proverbe qui vient \u00e0 propos\u00a0:\u00a0<i>En retudi panda nasti abela macha<\/i>. En close bouche, n\u2019entre point mouche.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">* * *<\/p>\n<p><a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Carmen_Jones_(film)\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\"><em>Carmen Jones<\/em><\/a> (1954), avec dans les r\u00f4les principaux : <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Dorothy_Dandridge\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">Dorothy Dandridge<\/a> et <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Harry_Belafonte\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">Harry Belafonte<\/a>.<\/p>\n<p><iframe loading=\"lazy\" src=\"https:\/\/www.youtube.com\/embed\/_88YGrzRcmw\" width=\"700\" height=\"394\" frameborder=\"0\" allowfullscreen=\"allowfullscreen\"><\/iframe><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<blockquote>\n<p>Ouvert aux commentaires.<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Sont venues se t\u00e9lescoper dans ma t\u00eate deux questions : l&rsquo;une, \u00ab\u00a0Qui sont ces enfants dont parle <a href=\"http:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/2017\/07\/08\/quand-on-nest-pas-fiere-par-armelle-pelaprat\/\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">Armelle P\u00e9laprat<\/a> dans son billet ?\u00a0\u00bb, l&rsquo;autre, \u00ab\u00a0Est-il vrai que le <em>musical<\/em> \u00ab\u00a0Carmen Jones\u00a0\u00bb d&rsquo;<a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Oscar_Hammerstein_II\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">Oscar Hammerstein<\/a> pour le livret en anglais (et Georges Bizet bien entendu pour la musique [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[3],"tags":[5424,5428,5427,5426,5429,5423,5425],"class_list":["post-97091","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-anthropologie","tag-bohemiens","tag-carmen","tag-gitans","tag-manouches","tag-prosper-merimee","tag-romanichels","tag-tziganes"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/97091","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=97091"}],"version-history":[{"count":14,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/97091\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":97105,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/97091\/revisions\/97105"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=97091"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=97091"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=97091"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}