{"id":98280,"date":"2017-08-19T09:36:02","date_gmt":"2017-08-19T07:36:02","guid":{"rendered":"http:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/?p=98280"},"modified":"2017-08-19T09:36:02","modified_gmt":"2017-08-19T07:36:02","slug":"la-negociation-de-la-revolution-numerique-selon-bernard-stiegler-par-madeleine-theodore","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/2017\/08\/19\/la-negociation-de-la-revolution-numerique-selon-bernard-stiegler-par-madeleine-theodore\/","title":{"rendered":"La \u00ab\u00a0n\u00e9gociation\u00a0\u00bb de la r\u00e9volution num\u00e9rique selon Bernard Stiegler, par Madeleine Th\u00e9odore\u00a0\u00a0\u00a0"},"content":{"rendered":"<blockquote><p>Billet invit\u00e9.<\/p><\/blockquote>\n<p>Notre \u00e9poque est travers\u00e9e par un flot de questions sans r\u00e9ponses, du moins imm\u00e9diates, et de situations propices \u00e0 d\u00e9boucher sur le d\u00e9sespoir. C\u2019est ce que confirme Bernard Stiegler dans l\u2019introduction \u00e0 son livre paru chez Fayard en 2015, <em>L\u2019emploi est mort, vive le travail !<\/em> *, lorsqu\u2019il affirme : \u00ab\u00a0Les gens sont d\u00e9pressifs, et moi aussi\u00a0\u00bb (p. 16).<\/p>\n<p><!--more-->Cependant, ce pessimiste tire parti de son \u00e9tat d\u2019esprit pour creuser ce vide, interroger le nihilisme qui nous submerge et nous livre des pistes pour repenser notre pass\u00e9 ainsi que faire face \u00e0 cet avenir dont les contours deviennent de plus en plus flous.<\/p>\n<p>Stiegler balise notre pass\u00e9 en ne nous donnant cependant aucun r\u00e9confort sur notre pr\u00e9sent : la technologie num\u00e9rique \u00e9limine la th\u00e9orie qui est pourtant la base du savoir, elle \u00e9limine aussi la r\u00e9flexion scientifique qui prend en compte l\u2019improbable pour le mettre au centre de son souci. Le calcul syst\u00e9matis\u00e9, base de notre technologie, d\u00e9truit notre pens\u00e9e et en face de nous, il n\u2019y plus que des chiffres que l\u2019on nous impose de mani\u00e8re brute, le r\u00e8gne de ce calcul \u00e9tant roi.<\/p>\n<p>Selon l\u2019auteur, si nous en sommes l\u00e0, c\u2019est que nous en sommes arriv\u00e9s \u00e0 notre troisi\u00e8me stade de prol\u00e9tarisation, celle-ci \u00e9tant institu\u00e9e depuis 200 ans. Le premier stade de celle-ci fut de d\u00e9pouiller les travailleurs de leur travail, celui-ci compris au sens de l\u2019\u0153uvre, le deuxi\u00e8me stade, parcourant le 20 \u00e8me si\u00e8cle, fut de priver les citoyens de leur savoir-vivre, de leur \u00ab\u00a0\u00eatre ensemble\u00a0\u00bb et enfin le dernier nous conduit \u00e0 celui de la b\u00eatise g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e, stigmatis\u00e9e par l\u2019hyper-consommation et cette supr\u00e9matie des algorithmes qui,\u00a0\u00ab\u00a0nous stup\u00e9fiant, nous rendent stupides\u00a0\u00bb (Bernard Stiegler,<em> La soci\u00e9t\u00e9 automatis\u00e9e<\/em>, Fayard 2015, p. 52).<\/p>\n<p>Il s\u2019agit n\u00e9cessairement pour Stiegler de (re)construire les possibilit\u00e9s d\u2019une th\u00e9orie, de r\u00e9am\u00e9nager les conditions d\u2019un savoir, et ce faisant, il nous rappelle qu\u2019apr\u00e8s l\u2019\u00e8re de l\u2019Holoc\u00e8ne, o\u00f9 nous \u00e9tions en \u00e9quilibre avec la nature, nous sommes dans l\u2019\u00e8re de l\u2019Anthropoc\u00e8ne, o\u00f9 nous \u00e9puisons de mani\u00e8re inconsid\u00e9r\u00e9e notre environnement et dont nous devons absolument sortir pour franchir le seuil du N\u00e9guanthropoc\u00e8ne, l\u2019\u00e8re qui nous permettra de survivre gr\u00e2ce \u00e0 notre savoir, notre cr\u00e9ativit\u00e9.<\/p>\n<p>Cet Anthropoc\u00e8ne peut aussi, selon Stiegler, s\u2019appeler l\u2019Entropoc\u00e8ne, car nous g\u00e9n\u00e9rons un d\u00e9sordre maximal \u00e0 tous les niveaux qui risque bien de nous co\u00fbter la vie. Cette p\u00e9riode d\u00e9structurante de toutes nos valeurs a d\u00e9but\u00e9 dans les ann\u00e9es 1980 avec l\u2019ultralib\u00e9ralisme qui a scind\u00e9 le capitalisme en deux p\u00f4les\u00a0: l\u2019industriel et le financier, s\u2019est pench\u00e9 vers les pays \u00e9mergents pour r\u00e9duire le salaire de tous les travailleurs et a valoris\u00e9 de mani\u00e8re indue la sp\u00e9culation. Chute des salaires &#8211; il est bien loin le temps de Keynes ou de Roosevelt, pr\u00e9conisant le plein emploi et la redistribution des gains en salaire pour maintenir le syst\u00e8me \u00e9conomique.<\/p>\n<p>L\u2019automatisation, avec une progression fulgurante, menace les emplois au point qu\u2019ils seront, selon Bill Gates, supprim\u00e9s dans une vingtaine d\u2019ann\u00e9es. C\u2019est ainsi que dans le titre du livre, l\u2019auteur insiste sur la diff\u00e9rence entre travail et emploi, le premier n\u00e9cessitant un savoir et en m\u00eame temps engendrant celui-ci, le deuxi\u00e8me n\u2019\u00e9tant qu\u2019une mani\u00e8re pour le travailleur de gagner sa subsistance. L\u2019auteur fustige tous les partis, surtout ceux de l\u2019extr\u00eame, pour la n\u00e9gation qu\u2019ils font de cette r\u00e9alit\u00e9, ainsi que les politiciens prometteurs du plein emploi, alors que c\u2019est peine perdue.<\/p>\n<p>Il faut donc nous plonger dans ce nihilisme ambiant qui nous soumet \u00e0 outrance aux chiffres et \u00e0 l\u2019automatisation, non pas pour pleurer sur notre sort, mais bien pour r\u00e9fl\u00e9chir \u00e0 ce qui pourrait nous sauver, le passage oblig\u00e9 de l\u2019automatisation \u00e0 la d\u00e9sautomatisation : c\u2019est ainsi que Stiegler appelle l\u2019op\u00e9ration de penser.<\/p>\n<p>Il serait n\u00e9cessaire de mettre en \u0153uvre une \u00ab \u00e9conomie contributive\u00a0\u00bb dans laquelle chacun d\u00e9veloppe sa \u00ab\u00a0capacit\u00e9\u00a0\u00bb, sa cr\u00e9ativit\u00e9 particuli\u00e8re, au b\u00e9n\u00e9fice de tous. On peut constater que les GAFA, Google, Apple, Facebook, Amazon, d\u00e9tiennent l\u2019automatisation et son contraire, mais le deuxi\u00e8me aspect ne sert qu\u2019\u00e0 ces grands groupes. Ainsi, la technologie num\u00e9rique est un pharmakon, un bien et un mal, et le dernier, qui nous pr\u00e9occupe actuellement, est bien s\u00fbr \u00e0 d\u00e9truire au profit du premier.<\/p>\n<p>Stiegler travaille en \u00e9quipe pour \u00e9tablir une herm\u00e9neutique du Web, dans laquelle chacun pourra et sera sollicit\u00e9 pour porter sa pierre \u00e0 l\u2019\u00e9difice du savoir, valeur pratique, transmissible, signe de l\u2019humain, \u00e0 la diff\u00e9rence de la valeur d\u2019usage, \u00ab\u00a0valeur\u00a0\u00bb du jetable qui fait tant notre malheur. Il propose comme mod\u00e8le de soci\u00e9t\u00e9 possible le r\u00e9gime des intermittents du spectacle, travaillant un certain nombre d\u2019heures moyennant une r\u00e9tribution et une s\u00e9curit\u00e9 offertes, donnant le meilleur d\u2019eux-m\u00eames. Cependant, il ne faudrait pas laisser sur le c\u00f4t\u00e9 ceux qui ne pourraient pas participer par incapacit\u00e9 et leur assurer un revenu de subsistance.<\/p>\n<p>Il n\u2019est pas anodin de constater que cette possibilit\u00e9 offerte par la technologie num\u00e9rique \u00e0 tous d\u2019\u00e9tablir des r\u00e9ponses aux questions qui nous sont pos\u00e9es de mani\u00e8re mena\u00e7ante arrive au moment m\u00eame o\u00f9 notre esp\u00e8ce et notre plan\u00e8te risquent de dispara\u00eetre\u00a0: serait-ce un effet du pharmakon\u00a0?<\/p>\n<p>Ainsi, nous n\u2019avons pas le choix. Si nous n\u2019entrons pas dans une nouvelle \u00e8re et que nous ne changeons pas notre fusil d\u2019\u00e9paule, nous serons priv\u00e9s d\u2019avenir, et notre b\u00eatise programm\u00e9e nous aura d\u00e9finitivement perdus.<\/p>\n<p>===================<br \/>\n* <em>L\u2019emploi est mort, vive le travail<\/em>, de Bernard Stiegler, entretien avec Ariel Kyrou, collection Mille et une nuits, Fayard 2015.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<blockquote>\n<p>Billet invit\u00e9.<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Notre \u00e9poque est travers\u00e9e par un flot de questions sans r\u00e9ponses, du moins imm\u00e9diates, et de situations propices \u00e0 d\u00e9boucher sur le d\u00e9sespoir. C\u2019est ce que confirme Bernard Stiegler dans l\u2019introduction \u00e0 son livre paru chez Fayard en 2015, <em>L\u2019emploi est mort, vive le travail !<\/em> *, lorsqu\u2019il affirme : \u00ab\u00a0Les gens sont [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[725,5008,102],"tags":[1610],"class_list":["post-98280","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-technologie-2","category-transhumanisme","category-travail","tag-bernard-stiegler"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/98280","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=98280"}],"version-history":[{"count":2,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/98280\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":98282,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/98280\/revisions\/98282"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=98280"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=98280"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=98280"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}