{"id":98696,"date":"2017-09-04T18:30:56","date_gmt":"2017-09-04T16:30:56","guid":{"rendered":"http:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/?p=98696"},"modified":"2017-09-04T18:30:56","modified_gmt":"2017-09-04T16:30:56","slug":"chine-coup-de-chapeau-a-monsieur-le-consul-par-dd-dh","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/2017\/09\/04\/chine-coup-de-chapeau-a-monsieur-le-consul-par-dd-dh\/","title":{"rendered":"CHINE &#8211; Coup de chapeau \u00e0 <em>Monsieur le Consul<\/em>&#8230;, par DD &#038; DH"},"content":{"rendered":"<blockquote><p>Billet invit\u00e9.<\/p><\/blockquote>\n<p>Chacun sait bien, d&rsquo;exp\u00e9rience, comment se passe toute tentative de \u00ab\u00a0d\u00e9sherbage\u00a0\u00bb dans une biblioth\u00e8que : on se promet dur comme fer de trier s\u00e9v\u00e8rement et de se montrer sans faiblesse au moment d&rsquo;\u00e9carter les \u00ab\u00a0ind\u00e9sirables\u00a0\u00bb ou les \u00ab\u00a0d\u00e9pass\u00e9s\u00a0\u00bb. Et, \u00e0 pied d&rsquo;\u0153uvre, au lieu du coup de balai auquel on s&rsquo;\u00e9tait par avance fermement r\u00e9solu, assailli soudain de vilains remords, on feuillette, on atermoie, on h\u00e9site, et finalement&#8230; on relit ! <!--more-->C&rsquo;est la m\u00e9saventure qui nous est arriv\u00e9e avec <em>Monsieur le Consul<\/em> de Lucien Bodard, paru et couronn\u00e9 du Prix Interalli\u00e9 en 1973, promis chez nous il y a quelques jours \u00e0 un prompt \u00ab\u00a0d\u00e9stockage\u00a0\u00bb. Non seulement il ne va pas laisser sa place sur le rayonnage \u00e0 un nouvel arrivant, mais nous est m\u00eame venue l&rsquo;envie de vous faire partager cette re-d\u00e9couverte. Si le c\u0153ur vous en dit&#8230;<\/p>\n<p>Lucien Bodard, n\u00e9 \u00e0 Chongqing en 1914, \u00e9tait \u00ab\u00a0Lulu le Chinois\u00a0\u00bb. Surnom dont il aimait se parer et qu&rsquo;il n&rsquo;usurpait pas puisqu&rsquo;il avait grandi, entour\u00e9 de Chinois et parlant leur langue, \u00e0 Chengdu o\u00f9 son p\u00e8re exer\u00e7a la fonction de \u00ab\u00a0Consul de France\u00a0\u00bb \u00e0 l&rsquo;\u00e9poque de ces aventuriers de la diplomatie qui r\u00eavaient conjointement d&rsquo;exotisme et de grandeur de la France. De 1916 \u00e0 1929, Albert Bodard disposa \u00e0 Chengdu d&rsquo;un petit bout de France de la taille d&rsquo;un <em>yamen<\/em> de mandarin de seconde classe mais avec un jardin o\u00f9 sa femme faisait pousser des tomates dont elle r\u00e9galait toute la mince communaut\u00e9 des \u00ab\u00a0expat\u00a0\u00bb de l&rsquo;\u00e9poque.<\/p>\n<p>Cette \u00e9poque des ann\u00e9es 20 en Chine est de celles que nos manuels d&rsquo;histoire \u00e9ludent le plus volontiers. Elle n&rsquo;attire pas, elle ne \u00ab\u00a0prend pas la lumi\u00e8re\u00a0\u00bb, comme dirait un photographe. Au mieux, quand on la traite, elle assomme vaguement comme une parenth\u00e8se confuse et un peu terne coinc\u00e9e entre le Mouvement intellectuel et progressiste du 4 mai 1919 et l&rsquo;\u00e9limination des communistes par Tchiang Kai-chek \u00e0 Shanghai en 1927 relat\u00e9e par Malraux dans \u00ab\u00a0<em>La condition humaine<\/em>\u00ab\u00a0. Le grand m\u00e9rite du roman de L. Bodard est de nous faire vivre au galop cette poign\u00e9e d&rsquo;ann\u00e9es en nous plongeant t\u00eate premi\u00e8re dans la grande marmite bouillonnante et puante d&rsquo;une Chine de western ! Loin de Shanghai qui, elle, pour le coup, \u00ab\u00a0prend la lumi\u00e8re\u00a0\u00bb et la prend m\u00eame toute dans les r\u00e9cits des magazines et des journaux occidentaux de l&rsquo;\u00e9poque, Albert Bodard arbore son grand uniforme \u00e0 dorures dans un recoin paum\u00e9 de la Chine de l&rsquo;ouest o\u00f9 la vie quotidienne sent la merde, l&rsquo;opium des fumeries et le sang des massacres. Ce poste au Sichuan n&rsquo;est pas vraiment un cadeau du Quai d&rsquo;Orsay et, pendant qu&rsquo;en Indochine le personnel colonial a su recr\u00e9er une fiction assez r\u00e9ussie de vie provinciale \u00e0 la fran\u00e7aise, notre consul se morfond \u00e0 Chengdu dans une grande solitude, aux c\u00f4t\u00e9s de missionnaires, en particulier l&rsquo;\u00e9v\u00eaque, qu&rsquo;il d\u00e9teste et d&rsquo;un homologue anglais dont il redoute \u00e0 tout moment les coups fourr\u00e9s (la perfide Albion !).<\/p>\n<p>Pour mieux mesurer l&rsquo;ampleur de cet \u00ab\u00a0exil\u00a0\u00bb consenti par Albert Bodard (et subi par son \u00e9pouse), quelques mots sur la situation du Sichuan pourraient s&rsquo;av\u00e9rer utiles.<\/p>\n<p>La g\u00e9ographie a fait du Sichuan une forteresse naturelle. Le tr\u00e8s fertile \u00ab\u00a0Bassin rouge\u00a0\u00bb est en effet au c\u0153ur d&rsquo;un \u00e9norme bastion haut perch\u00e9 d\u00fb au rude coup d&rsquo;\u00e9paule de l&rsquo;Himalaya qui a d\u00e9chiquet\u00e9 son relief et hiss\u00e9 ses points culminants \u00e0 des 6000 m d&rsquo;altitude ! Son art\u00e8re principale est le Yangzi Jiang qui y re\u00e7oit ses principaux affluents, Chengdu est b\u00e2tie sur l&rsquo;un d&rsquo;eux. Les brutales inondations dues aux crues du fleuve (mont\u00e9e des eaux pouvant atteindre une trentaine de m\u00e8tres en quelques heures) ont \u00e9t\u00e9 longtemps aussi d\u00e9vastatrices et co\u00fbteuses en vies humaines que les innombrables glissements de terrain et autres tremblements de terre dont est responsable le chaos g\u00e9ologique de la province. Cette art\u00e8re fluviale du Yangzi n&rsquo;a pas que des acc\u00e8s de m\u00e9chante humeur, elle a mis aussi beaucoup de mauvaise volont\u00e9 \u00e0 devenir vraiment utile aux d\u00e9placements : en amont (au Yunnan) c&rsquo;est un torrent indomptable et vers l&rsquo;aval, apr\u00e8s Chongqing, son cours encombr\u00e9 d&rsquo;\u00e9cueils \u00e0 fleur d&rsquo;eau se fraie un chemin \u00e0 travers trois majestueuses gorges qui furent longtemps redout\u00e9es de tous les pilotes d&#8217;embarcations. Tout le monde a en t\u00eate ces images impressionnantes du halage des bateaux remontant le Yangzi par d&rsquo;immenses colonnes de coolies-fourmis ploy\u00e9s en deux et accroch\u00e9s, pieds nus, \u00e0 l&rsquo;\u00e0-pic rocheux de la rive, comme cela \u00e9tait la norme \u00e0 l&rsquo;\u00e9poque du consul et s&rsquo;est pratiqu\u00e9 jusqu&rsquo;aux ann\u00e9es 1950 et aux premiers dynamitages d&rsquo;\u00e9cueils. De fait, le Sichuan est un territoire fortement enclav\u00e9, un genre de bout du monde en marge des axes de circulation (ce n&rsquo;est que l&rsquo;essor du transport a\u00e9rien et la mise en service des grands barrages, celui de Gezhouba d&rsquo;abord (1988), puis celui des Trois Gorges (2009) qui ont v\u00e9ritablement permis un r\u00e9el d\u00e9senclavement de la province).<\/p>\n<p>Albert Bodard, bien conscient de la situation ingrate qui fait tant de tort \u00e0 une province qui pourrait \u00eatre si prosp\u00e8re, caresse un r\u00eave qu&rsquo;il couve amoureusement et qui justifie \u00e0 ses yeux tous les m\u00e9comptes qu&rsquo;il y endure : ouvrir un autre acc\u00e8s au Sichuan ! Un chemin de fer dont la r\u00e9alisation serait son grand \u0153uvre ! Ce chemin de fer viendrait, en prolongement de celui du Yunnan d\u00e9j\u00e0 r\u00e9alis\u00e9 par les Fran\u00e7ais (ligne inaugur\u00e9e le 31 mars 1910), relier le Sichuan \u00e0 Hano\u00ef pour la plus grande gloire de la France qui effectivement, sous la pr\u00e9sidence de Paul Doumer, se serait bien vue \u00e9tendre sur le sud de la Chine son implantation coloniale en Indochine ! H\u00e9las (?), de ce chemin de fer mythique ne sera jamais pos\u00e9 le moindre m\u00e8tre de rails ! Le chantier des 465 km \u00e0 voie unique du Yunnan avait dur\u00e9 6 ans et n\u00e9cessit\u00e9 des prouesses techniques hors-normes. 60.700 ing\u00e9nieurs et ouvriers (chinois pour la plupart) y avaient travaill\u00e9 dans des conditions \u00e9piques, l&rsquo;ouvrage ayant exig\u00e9 172 tunnels et 3.456 ponts, viaducs et aqueducs. Le tout avait co\u00fbt\u00e9 12.000 vies humaines (\u00e0 99,9 % celles de coolies chinois). Le relief fantaisiste du Sichuan laissait augurer des conditions plus extr\u00eames encore. C&rsquo;\u00e9tait une folie et le Consul dut se r\u00e9signer \u00e0 ne voir rouler \u00e0 Chengdu que le train \u00e9lectrique de son fils arriv\u00e9 pour un No\u00ebl par la valise diplomatique !<\/p>\n<p>Cette Chine m\u00e9connue des ann\u00e9es 20 qui sert de toile de fond aux souvenirs d&rsquo;enfance hauts en couleurs de Lucien Bodard est celle dite \u00ab\u00a0<em>des seigneurs de la guerre<\/em>\u00ab\u00a0. \u00ab\u00a0<em>Seigneurs<\/em>\u00a0\u00bb parce que, ruffians n\u00e9s comme champignons apr\u00e8s l&rsquo;averse sur les d\u00e9combres de la dynastie effondr\u00e9e, ils se sont taill\u00e9 des fiefs \u00e0 la mesure de leur app\u00e9tit sur lesquels ils exercent un pouvoir qui n&rsquo;a de bornes que leur bon plaisir. Et \u00ab\u00a0<em>de la guerre<\/em>\u00a0\u00bb parce que pour la plupart ils ne connaissent que ce langage, le plus fruste de tous et le moins codifi\u00e9 dans un pays qui n&rsquo;a jamais connu de code d&rsquo;honneur des armes. Celui qui r\u00e8gne sur Chengdu est un g\u00e9n\u00e9ral Yunnanais. Un fantoche toujours aux aguets devant de possibles rivaux et dont la politique se r\u00e9sume \u00e0 tuer (beaucoup !) avant d&rsquo;\u00eatre tu\u00e9 et \u00e0 s&rsquo;en mettre plein les poches au plus vite avant une toujours possible d\u00e9faite. La ville, d\u00e9sormais cul par dessus t\u00eate, est livr\u00e9e \u00e0 une soldatesque barbare et cupide qui br\u00fble, pille, ran\u00e7onne, rackette et tue au petit bonheur d&rsquo;ordres re\u00e7us ou, assez souvent, de sa propre initiative. Citons un article paru le journal \u00ab\u00a0<strong><u>Dagongbao<\/u><\/strong>\u00a0\u00bb de Tianjin le 14 septembre 1923 : <em>Pauvre peuple du Sichuan, voici dix ans que nous souffrons du fl\u00e9au du militarisme, plus destructeur que les hautes eaux, que les b\u00eates f\u00e9roces. (&#8230;) Le peuple restant d\u00e9sarm\u00e9, les soldats passent et les brigands les suivent, puis les brigands se retirent et les soldats repassent. &#8212; Bien plus ce sont les arm\u00e9es qui entretiennent chez nous le fl\u00e9au du brigandage. Tout soldat remerci\u00e9 se fait brigand ; et quand on d\u00e9sire un soldat de plus, on enr\u00f4le un brigand. L&rsquo;arm\u00e9e ach\u00e8te des munitions et ce sont les brigands qui les re\u00e7oivent. Que les brigands pillent tant qu&rsquo;ils veulent, les officiers font semblant d&rsquo;ignorer et aucun soldat ne bouge. Disons le mot, soldats et brigands sont une seule et m\u00eame raison sociale<\/em>.\u00a0\u00bb (in \u00ab\u00a0<strong><u>La Chine moderne<\/u><\/strong><u>\u00ab\u00a0\/<strong>tome IV<\/strong><\/u> de L\u00e9on Wieger 1923). Or, ces g\u00e9n\u00e9raux chamarr\u00e9s et plastronnant qu&rsquo;on dirait volontiers d&rsquo;op\u00e9ra-bouffe (fa\u00e7on G\u00e9n\u00e9ral Boum dans \u00ab\u00a0<u>La grande duchesse de Gerolstein<\/u>\u00a0\u00bb ) s&rsquo;ils n&rsquo;\u00e9taient d&rsquo;une insatiable cruaut\u00e9, le Sichuan n&rsquo;en a pas l&rsquo;exclusivit\u00e9, on les retrouve, r\u00e9gion par r\u00e9gion, du nord au sud de la Chine et certains s&rsquo;illustrent par des exactions et des massacres plus inventifs encore que ceux auxquels s&rsquo;adonne, dans son fief de Chengdu, le seigneur de la guerre auquel a affaire Albert Bodard !<\/p>\n<p>A l&rsquo;\u00e9poque dont nous parlons, les Occidentaux jouissent \u00e0 plein r\u00e9gime du syst\u00e8me des \u00ab\u00a0concessions\u00a0\u00bb extorqu\u00e9es \u00e0 la Chine par les Trait\u00e9s in\u00e9gaux qui ont mis fin aux guerres de l&rsquo;opium. Privil\u00e8ge d&rsquo;exterritorialit\u00e9 et suppression de tout droit de douane font les beaux jours des \u00ab\u00a0merchants\u00a0\u00bb et \u00ab\u00a0taipans\u00a0\u00bb dont les parts du g\u00e2teau sont de jour en jour plus grosses et savoureuses ! Mais comme Shanghai et Hankou (concession \u00e0 l&#8217;emplacement de l&rsquo;actuelle ville de Wuhan) ne suffisent plus \u00e0 calmer un app\u00e9tit de plus en plus f\u00e9roce (c&rsquo;est bien connu : il vient en mangeant, et, pour manger, ils mangent ! Ils b\u00e2frent m\u00eame !), c&rsquo;est la \u00ab\u00a0ru\u00e9e vers l&rsquo;Ouest\u00a0\u00bb : malgr\u00e9 les dangers, ils remontent le Yangzi vers l&rsquo;amont, donc vers le Sichuan. On ne l&rsquo;a pas encore dit, mais ce qu&rsquo;il y a de vraiment bien avec les seigneurs de la guerre, c&rsquo;est qu&rsquo;ils ont tous de tr\u00e8s gros besoins en armement ! Comme la Grande Duchesse d&rsquo;Offenbach, Anglais et Fran\u00e7ais de Shanghai ont donc d&rsquo;excellentes raisons d&rsquo;entonner \u00e0 l&rsquo;envi le c\u00e9l\u00e8bre : \u00ab\u00a0<em>J&rsquo;aime les militaires ! J&rsquo;aime les militaires !<\/em>\u00ab\u00a0. Les commandes affluent et armes et munitions dernier cri sont livr\u00e9es avec le plus grand z\u00e8le \u00e0 des interm\u00e9diaires chinois qui peaufinent le travail en organisant \u00e0 leur profit les derni\u00e8res \u00e9tapes du trafic. Comme des embarcations repartant \u00e0 vide constitueraient un manque \u00e0 gagner regrettable et, pour tout dire, une v\u00e9ritable h\u00e9r\u00e9sie dans un capitalisme bien compris, il est fortement sugg\u00e9r\u00e9 aux ma\u00eetres des lieux de mettre \u00e0 profit la fertilit\u00e9 du Sichuan pour y planter tout le pavot possible et fournir une marchandise pour laquelle le Bengale commence \u00e0 se montrer d\u00e9faillant et \u00e0 laquelle il ne saurait \u00eatre question de renoncer. L&rsquo;opium est une telle b\u00e9n\u00e9diction ! Occupant peu de place il r\u00e9duit les co\u00fbts du transport, il cr\u00e9e et assure \u00e0 long terme un march\u00e9 d&rsquo;une grande fid\u00e9lit\u00e9, il est d&rsquo;une rentabilit\u00e9 de r\u00eave et il garantit de surcro\u00eet le d\u00e9sarmement moral des populations spoli\u00e9es. Quand il s&rsquo;est coltin\u00e9 un de ses compatriotes particuli\u00e8rement d\u00e9bectant (un certain Dumont, crapule d&rsquo;envergure officiant \u00e0 Shanghai, que nous recommandons \u00e0 votre attention) et que ses r\u00eaves d&rsquo;implantation d&rsquo;une gare \u00e0 Chengdu ont du plomb dans l&rsquo;aile, m\u00eame Albert Bodard cherche \u00e0 oublier son \u00e9c\u0153urement en faisant gr\u00e9siller quelques pipes consolatrices !<\/p>\n<p>Bien s\u00fbr, le syst\u00e8me des concessions n&rsquo;aurait pas \u00e9t\u00e9 aussi performant sans l&rsquo;appui de quelques natifs pour huiler au mieux tous les rouages. Lucien Bodard d\u00e9peint avec la m\u00eame f\u00e9rocit\u00e9 que les blancs cette clique de redoutables et \u00e9nigmatiques chafouins enduits de bonnes mani\u00e8res (tous t\u00eates \u00e0 claques \u00e0 \u00e9galit\u00e9, blancs et jaunes, dans le grand jeu de massacre qu&rsquo;il nous offre). Faut-il rappeler, mais c&rsquo;est sans doute toujours un peu utile, que tout ce qu&rsquo;une concession compte comme puissants \u00e0 la peau blanche \u0153uvre main dans la main avec la p\u00e8gre locale et qu&rsquo;\u00e0 Shanghai les autorit\u00e9s les plus haut plac\u00e9es sont cul et chemise avec la Bande que Bodard appelle \u00ab\u00a0Bleue\u00a0\u00bb, mais qu&rsquo;on nomme aussi \u00ab\u00a0Verte\u00a0\u00bb (c&rsquo;est le m\u00eame mot en chinois), redoutable mafia de gangsters sans foi ni loi bien connue pour la poigne qu&rsquo;elle met \u00e0 faire r\u00e9gner \u00ab\u00a0l&rsquo;ordre\u00a0\u00bb (et qui sera \u00e0 la man\u0153uvre en premi\u00e8re ligne en 1927 pour \u00e9liminer les communistes). La Bande Bleue pour la \u00ab\u00a0pacification\u00a0\u00bb n\u00e9cessaire aux affaires et les compradores pour l&rsquo;entregent, tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes ! <em>\u00ab\u00a0Heureusement qu&rsquo;il y a les compradores ! Ils r\u00e8glent ces embrouillaminis. Ils sont les interm\u00e9diaires merveilleux entre les poign\u00e9es de taipans et l&rsquo;immense Chine. Les taipans restent dans leurs \u00ab\u00a0offices\u00a0\u00bb \u00e0 faire leur m\u00e9tier de gentlemen. L&rsquo;attente des ordres de Londres. La comptabilit\u00e9. Les registres. Les factures. Les rapports. Pendant ce temps, leurs compradores s&rsquo;occupent de la Chine r\u00e9elle ; arrangeant tout avec les Chinois de toutes sortes : mandarins, n\u00e9gociants, bandits, sans compter les centaines de millions de Jaunes. Peu \u00e0 peu ces messieurs, int\u00e9gr\u00e9s par le haut au syst\u00e8me europ\u00e9en, tirent les ficelles de la Chine au profit des taipans et \u00e0 leur profit. Ne sachant plus s&rsquo;ils sont jaunes ou blancs, appartenant aux deux mondes, ils deviennent milliardaires pour leur propre compte. Et c&rsquo;est par eux, gr\u00e2ce \u00e0 eux, malgr\u00e9 la morgue des \u00ab\u00a0merchants\u00a0\u00bb, que la Vieille Chine s&rsquo;occidentalise peu \u00e0 peu, de fa\u00e7on impure et contradictoire\u00a0\u00bb.<\/em><\/p>\n<p>Cette page d&rsquo;histoire des ann\u00e9es 20 marque la premi\u00e8re v\u00e9ritable rupture de la Chine avec elle-m\u00eame : plus de mandarins, plus de concours triennaux, plus de culture, des rites devenus pantalonnade, le pillage syst\u00e9matique du patrimoine, l&rsquo;app\u00e2t du fric, <em>\u00ab\u00a0le sens du dollar que nous avons donn\u00e9 \u00e0 ces gens-l\u00e0 et qu&rsquo;ils n&rsquo;avaient pas\u00a0\u00bb<\/em>, bref un chambardement profond des mentalit\u00e9s et des conduites dans un pays d\u00e9membr\u00e9, d\u00e9pec\u00e9 et livr\u00e9 au plus offrant avec la complicit\u00e9 de ses \u00e9l\u00e9ments les plus troubles&#8230; Et ce d\u00e9sastre s&rsquo;est accompli sous notre houlette. \u00c0 notre exemple peut-\u00eatre. Le brave gar\u00e7on, \u00e0 la fois mou et vaniteux, qu&rsquo;\u00e9tait Albert Bodard n&rsquo;a rien pu emp\u00eacher. Le dernier mot \u00e0 Lucien Bodard lucide (cynique ?) \u00e0 propos de l&rsquo;aventure occidentale d&rsquo;un si\u00e8cle en Chine, de la premi\u00e8re guerre de l&rsquo;opium (1842) \u00e0 l&rsquo;\u00e9vacuation des derniers occupants de concessions (1942) : <em>\u00ab\u00a0C&rsquo;est la plus immorale \u00e9pop\u00e9e de l&rsquo;homme blanc faite au nom de la moralit\u00e9\u00a0\u00bb.<\/em> Se peut-il que ce soit pour cette raison que nous lui trouvons peu d&rsquo;int\u00e9r\u00eat ?<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<blockquote>\n<p>Billet invit\u00e9.<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Chacun sait bien, d&rsquo;exp\u00e9rience, comment se passe toute tentative de \u00ab\u00a0d\u00e9sherbage\u00a0\u00bb dans une biblioth\u00e8que : on se promet dur comme fer de trier s\u00e9v\u00e8rement et de se montrer sans faiblesse au moment d&rsquo;\u00e9carter les \u00ab\u00a0ind\u00e9sirables\u00a0\u00bb ou les \u00ab\u00a0d\u00e9pass\u00e9s\u00a0\u00bb. 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