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LE MONDE ÉCONOMIE, « e-G8 : un monde nouveau, sosie de l’ancien », lundi 6 juin 2011

« Sans les réseaux, Internet n’est rien … Internet n’est pas qu’une question de libertés, c’est une question d’argent ». Quand ces paroles sans ambiguïté furent prononcées par Stéphane Richard, patron d’Orange, l’un des principaux sponsors de l’e-G8 qui s’est tenu à Paris les 24 et 25 mai, un soupir d’aise s’exhala des chaumières de France et de Navarre : le débat relatif aux libertés sur l’Internet, dont Bernard Kouchner aurait voulu faire le thème central de cet e-G8, était bien remis à plus tard, tandis que le cours inexorable de sa marchandisation se poursuivait lui sans encombre.

Lawrence Lessig, professeur de droit à Harvard, l’un des rares invités à cet événement appartenant à la société civile, ironisa sur la philosophie sous-jacente à la tenue de l’e-G8 : « Je n’ai que de vagues souvenirs de la philosophie, dit-il, mais j’imagine mal un philosophe français affirmant : « Demandons au monde des affaires de définir la politique de l’État » », et d’ajouter cruellement : « Nous avons récemment tenté l’expérience aux États-Unis en matière de finance, et l’on ne peut pas parler d’un franc succès ».

Une chape de plomb est tombée sur l’Internet lors de ces comices agricoles que fut l’e-G8. Sa première composante est celle de la marchandisation. La seconde, se lisait dans le rapport final du G8 qui – pour respecter la tradition – circulait avant même que les festivités ne commencent : la chape de plomb du maintien de l’ordre, déjà lisible en clair ou en filigrane dans certains législations nationales, et en France en particulier, dans LOPPSI et HADOPI 2. Aucun des prétextes invoqués ne manque bien entendu de dimension éthique et ce sont les mêmes qui justifient partout la mise en place d’une surveillance globale : la lutte contre le terrorisme et la protection de l’enfance, comme si celles-ci justifiaient en soi la mise en place d’un système d’espionnage généralisé des citoyens par leurs gouvernements.

John Perry Barlow, l’un des fondateurs en 1990 de l’EFF, l’Electronic Frontier Foundation, le syndicat américain des utilisateurs de l’internet, l’une des rares personnalités présentes à l’e-G8 à défendre des valeurs qui ne se traduisent pas immédiatement par un prix, évoqua une autre justification à l’appareil répressif proposé : la propriété intellectuelle, qu’il caractérisa à juste titre comme une notion distincte de celle du « droit d’auteur » : comme un brevet pris par une société commerciale sur la pensée de quelqu’un qui ne récoltera, lui ou elle, in fine que des miettes des sommes récoltées.

Point commun entre ces volontés diverses d’enserrer l’internet dans un carcan juridique destiné à maintenir l’ordre commercial des marges bénéficiaires substantielles et l’ordre plus prosaïquement policier : la peur devant ce que l’Internet représente désormais. Ses capacités, d’une part, à imposer la gratuité et le don comme les formes par défaut du rapport social, et d’autre part, à balayer en quelques semaines des régimes politiques où, comme l’e-G8 l’illustre si bien, la direction de l’État a été confiée au monde des affaires, licites ou illicites.

La communauté des internautes n’est heureusement pas désarmée devant de tels diktats, du moins sa composante que la programmation n’intimide pas. Ici aussi, c’est Barlow – on n’en attend pas moins du parolier du groupe The Grateful Dead – qui a le dernier mot, lui qui eut un jour l’occasion de dire : « La communauté Internet traite toute tentative de mise au pas comme une simple avarie qu’il s’agit banalement de contourner ».

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Bénédicte a traduit cette chronique sur le blog en anglais.

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