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Cambridge University III. Servitude et grandeur de la vie étudiante

À cette époque, en 1975 et 1976, nous tenions, nous étudiants thésards en anthropologie, un séminaire hebdomadaire intitulé le « Writing up Seminar », le séminaire de rédaction. Nous nous réunissions le mercredi soir dans un des locaux de l’université, où nous informions nos condisciples des progrès que nous avions accomplis dans la rédaction de notre thèse depuis la réunion précédente ; nous proposions aussi à la discussion nos interrogations sur les obstacles contre lesquels nous butions.

L’expérience de terrain de certains d’entre nous était assez médiocre et les questions que cela leur posait et que nous tentions de résoudre collectivement, nous plongeaient souvent dans un abime de perplexité. Tel, dont je me souviens, ayant mené son terrain en Union Soviétique, avait été filé en permanence par un fonctionnaire et n’avait à proposer après un séjour de plusieurs années qu’une série d’anecdotes sans grand intérêt : rien qui puisse faire office du matériau à partir de quoi bâtir une thèse digne de ce nom. Telle autre, ayant séjourné en Indonésie en ces temps où le paysage politique là-bas était tendu, s’était retrouvée le pion dans la rivalité entre quelques grandes familles et adoptée comme chouchou par l’une d’entre elles. Se voyant proposer la vie de château, elle n’avait opposé aucune résistance et en avait pleinement joui. Elle n’avait eu accès, après plusieurs années de terrain, qu’à une vue unilatérale délibérément filtrée par ses hôtes, loin de la vision d’ensemble d’une société ; elle ne disposait que de données biaisées et fragmentaires qu’elle s’efforçait sans grand succès de monter en thèse.

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Cambridge University II. Le spectre d’Elsie R. Masson

Leach était tout particulièrement enthousiasmé par notre projet d’histoire de l’anthropologie. Quand j’allais le voir pour lui faire part de mes progrès dans l’écriture, il m’attendait souvent avec impatience, ayant glané de nouvelles anecdotes dont il voulait me faire part, ayant découvert, en étant allé fouiner de son côté dans les archives, de nouveaux documents qu’il voulait me montrer. Il m’arriva aussi de l’épater un jour. Pour comprendre comment, il faut en dire davantage sur Malinowski, qui il était, et quel était son but dans la vie.

Elsie R. Masson, rédactrice des ouvrages les plus fameux de Bronislaw Malinowski.

Bronislaw Malinowski (1884-1942) était issu de la petite noblesse polonaise. Il avait pour ami intime celui qui deviendrait le fameux dramaturge et peintre talentueux Stanislaw Wietkiewicz (1885-1939). Wietkiewicz accompagna d’ailleurs Malinowski comme photographe lors de sa première enquête de terrain en Australie, avant que les deux amis – et on a aussi entendu dire, amants – ne se brouillent. Arrogant, Malinowski ne concevait sa présence en anthropologie qu’au titre de figure qui dominerait un jour la discipline. Or, à cette époque, et comme j’ai déjà eu l’occasion de le signaler, la figure de proue de l’anthropologie britannique n’était autre que W.H.R. Rivers

D’une certaine manière contraint et forcé car ayant, du fait de sa nationalité, le statut d’ennemi en Australie au moment où éclata la Première guerre mondiale, Malinowski fit un très long terrain dans les Îles Trobriand au large de la Nouvelle-Guinée, d’abord de 1915 à 1916, puis de 1917 à 1918. À la question que je lui posai, si elle pensait que les circonstances ayant été différentes, son père aurait quand même entrepris le type d’expérience-limite solitaire que fut son séjour en Mélanésie, Helena Wayne-Malinowska, sa fille cadette, me répondit qu’elle ne le pensait pas : selon elle, il n’y avait pas dans la jeunesse polonaise à cette époque d’idéal comparable à celui qui existait en Grande-Bretagne sous l’impulsion de figures tutélaires telles que Baden-Powell, l’inventeur du scoutisme, l’explorateur prodige Sir Richard Burton, ou d’auteurs tels Rudyard Kipling, à l’imitation de qui les jeunes Britanniques se lançaient dans des équipées exotiques que leurs aînés cautionnaient et à qui l’anthropologie de terrain allait offrir un cadre et une reconnaissance académiques.

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