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L’Étatisme, par Vincent Burnand-Galpin

« L’État est un outil, très puissant, qui peut se mettre au service du meilleur comme du pire, selon la personnalité…

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QUAND IL NE RESTE AU SOMMET QUE LES COURTISANS

Quand il s’agit de comprendre pourquoi nous sommes si mal dirigés, les explications ne manquent pas. « Aucun d’eux n’est capable de faire preuve de courage », fera remarquer quelqu’un, ce qui, à défaut d’une explication complète, est manifestement le cas. La lettre d’allégeance de Christine Lagarde à Nicolas Sarkozy, rendue publique hier, apporte cependant un nouvel éclairage.

Lorsqu’on découvre à la lecture un document de cette nature, on ne peut s’empêcher de passer rapidement : il n’y a qu’un nom pour le sentiment qu’on éprouve, il s’appelle la honte et il n’est pas du genre dont on aime se délecter. Une hypothèse fait cependant peu à peu son chemin : nos dirigeants ne seraient-ils pas tous désormais comme cela ? Le vide au sommet ne s’explique-t-il pas par le fait que l’on n’y trouve plus que des courtisans, chacun prisonnier de sa vaine quête d’un maître à qui prêter allégeance ?

Quand, dans un royaume, chacun se met à passer en revue en son for intérieur les vertus éventuelles de la république, la royauté est en danger. De même sans doute quand chacun dans une république en vient à se demander si la royauté ne présentait pas quelque avantage, et en particulier qu’il y avait là en tout cas quelqu’un en charge des affaires.

Bien sûr, le caractère aléatoire de l’arrangement des gènes à chaque génération faisait que la qualité du souverain ne pouvait être garantie, et il fallait se satisfaire alors que ses sautes d’humeur soient, sinon « régaliennes », tout au moins « princières », c’est-à-dire que, même dans ses inconduites, le souverain continue de se situer au niveau de la cause commune, plutôt qu’à celui de la sienne propre uniquement, comme il en va quand il s’agit d’un courtisan.

La servitude volontaire est épargnée au dirigeant du fait même de la position qu’il occupe, mais s’il se retrouve en position de diriger alors que sa nature profonde est celle du courtisan, il ne s’identifiera jamais à la cause commune et continuera à rêver d’un maître aux pieds de qui se prosterner (« Si tu m’utilises, j’ai besoin de toi comme guide, etc. »), Dieu nous préserve qu’il décide de se tourner alors en désespoir de cause vers les quelques personnages qu’il nous reste qui « ne s’autorisent que d’eux-mêmes », tels Vladimir Poutine ou Bachar el-Assad !

La république est de loin préférable à la royauté, protégée qu’elle est contre le hasard facétieux des recombinaisons d’ADN, mais comment empêcher que ne se retrouvent au sommet, comme aujourd’hui, uniquement des courtisans orphelins d’un maître ?

En fait, les hommes et les femmes identifiés au bien commun ne manquent pas. Voyez par exemple Warren Buffett, le milliardaire d’Omaha (Nebraska), attirant l’attention du peuple américain – tout occupé à des choses plus urgentes – sur le fait qu’il paie moins d’impôts que sa secrétaire, ou déclarant, espérant provoquer ainsi un sursaut, que la lutte des classes existe aux États-Unis, que ce sont les riches comme lui qui la mènent, et qu’ils l’ont sans doute d’ores et déjà gagnée. Voyez aussi « Nous sommes les 1% », dont Le Monde a publié hier l’appel, et qui affirment : « Nous préférerions que le tissu législatif nous incite à des activités à plus forte valeur ajoutée pour le bien commun, et que l’enrichissement individuel ne puisse se réaliser sans enrichissement collectif ».

Je n’entends pas suggérer par l’exemple de Buffett et de « Nous sommes les 1% », que les meilleurs candidats à l’attitude « princière » d’identification à la cause commune et au bien général ne se découvrent que parmi les riches : il en existe bien certainement aussi parmi les pauvres. C’est seulement qu’on voit beaucoup moins ceux-ci à la télé. Sauf bien entendu quand l’un d’entre eux, attribuant à tort au simple caprice d’un courtisan, un projet authentiquement d’intérêt général, voit sa yourte accidentellement écrasée par un bulldozer.

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DEXIA, LE RÉEL ET L’HISTOIRE AVEC UN GRAND H

Ce texte est un « article presslib’ » (*)

Il était une fois des banques qui étaient au service du bien général. Cela se passait il y a très très longtemps, et les enfants d’aujourd’hui n’en ont probablement jamais entendu parler. Deux d’entre elles s’appelaient Crédit Local en France et Crédit Communal en Belgique. Elles avaient à cœur d’une part le sort de leurs clients : les collectivités locales, et d’autre part celui de leurs employés.

Un jour, on a voulu « faire moderne » : on a réuni les deux banques, et on a donné au tout un nom emprunté à la science-fiction : « Dexia ». La « modernisation » impliquait que le bien général s’efface devant les « exigences » des intérêts particuliers. On s’est donc désintéressé des clients et des employés et on a mis en avant ces héros des temps modernes que sont les investisseurs ou actionnaires (ceux qu’on appelait autrefois « capitalistes » parce qu’ils apportent le capital) et les dirigeants de l’entreprise (dont les salaires qui représentaient dans le temps X fois celui de l’employé le moins bien payé, sont passés à 10 fois X fois, sans qu’on se pose la question d’où vient l’argent qui rend un tel miracle possible).

Les démarcheurs allaient prospecter, comme on dit, leur marché captif de collectivités locales et leur tenaient un nouveau langage : « Nous allons répondre à vos besoins, comme avant, mais en plus, nous allons rendre immensément riches nos actionnaires et nos propres dirigeants ». Et à l’intention de ceux de leurs clients qui avaient du mal à imaginer comment cela serait possible, ils ajoutaient : « Ne vous inquiétez pas : c’est le miracle de la ‘main invisible’ d’Adam Smith ». Et leurs interlocuteurs interloqués répondaient : « Ah bon, si c’est comme ça ! » – de peur de ne pas avoir l’air « moderne ».

Ce qu’on avait malheureusement oublié dans cette « modernisation », c’est une chose qui s’appelle le Réel, qui est toujours là, caché en arrière-plan et qui se caractérise par sa dureté semblable à celle du roc. La « modernisation » s’était elle faite ailleurs : dans ce qu’on appelle les Représentations. Le processus par lequel on essaie de se débarrasser du Réel, en l’enterrant sous des tonnes de Représentations, s’appelle en psychanalyse : « le refoulement ». Une autre chose bien connue des psychanalystes, c’est « le retour du refoulé », ce qui veut dire en deux mots qu’à l’arrivée, et quel que soit le volume de Représentations que l’on ait déversé sur lui, c’est toujours le Réel qui finit par l’emporter. Le « retour du refoulé » est un processus très pénible et la santé mentale du patient n’y survit pas toujours.

En ce moment-même, les politiques essaient, sinon de sauver Dexia, du moins d’en sauver les morceaux qui peuvent encore servir à quelque chose. Sont-ils alors en train de remettre le bien général au centre des préoccupations ? Ont-ils bien à cœur à nouveau le sort d’une part, des collectivités locales et de l’autre, des employés de Dexia ? C’est ce que nous espérons bien entendu. Mais à voir les tombereaux de Représentations que l’on a fait venir et qui attendent dans la cour que la réunion se termine, on peut craindre le pire.

Le Réel, je l’ai dit, finit toujours par triompher. Quand il s’agit des individus, la victoire du Réel, je l’ai rappelé aussi, s’appelle « retour du refoulé », mais quand il s’agit de communautés humaines, la victoire du Réel a un autre nom, on l’appelle : « l’histoire avec un grand h ». C’est Karl Marx qui a attiré l’attention sur le fait que l’histoire avec un grand h dispose de poubelles géantes. Espérons que nos politiques en ce moment, ne se contentent pas de remplir ces poubelles avec des tonnes de Représentations que le Réel a pourtant démenties.

(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction numérique en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.

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La décadence

Ce texte est un « article presslib’ » (*)

Hegel attribua la chute de l’empire romain à la prévalence des intérêts particuliers. Préoccupés de poursuivre essentiellement leur intérêts propres, les Romains se seraient désintéressés de la chose publique. L’avènement du christianisme aurait joué un rôle essentiel dans ce désintérêt croissant : en relation privée avec leur dieu – « Le royaume de Dieu est en vous » – les citoyens cessèrent de s’identifier au sort de leur Cité.

La guerre, dit Hegel, rappelle aux citoyens l’existence de l’État comme entité supérieure par rapport à laquelle leur vie s’organise dans un cadre plus large que celui de leurs préoccupations immédiates. Quand la guerre éclate, le bourgeois qui loge au cœur du citoyen se rend compte que seul, il ne pourra pas défendre les possessions dont il est propriétaire et auxquelles il tient par-dessus tout : c’est l’État seul qui pourra organiser la force collective qui permettra de défendre la propriété de chacun.

La décadence résulte de la perte de ce sentiment du bien commun comme seul capable d’assurer le bien individuel. La société civile, comme simple conjugaison d’intérêts particuliers est insuffisante à alimenter la flamme de ce sentiment.

La décadence a lieu de son propre mouvement quand l’individu fait prévaloir sa liberté immédiate par rapport au bonheur de la communauté dans son ensemble. Une idéologie existe qui place cette liberté immédiate au pinacle : l’ultralibéralisme sous ses formes diverses du libertarianisme, de l’anarcho-capitalisme, etc. Notre société contemporaine se singularise par le fait qu’une idéologie porteuse des principes de sa propre décadence s’est formulée explicitement en son sein, prône les valeurs qui la provoquent inéluctablement quand elles sont mises en œuvre, et applique son programme consciencieusement et systématiquement, quelle que soit la puissance des démentis que les faits lui apportent.

(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.

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