DEXIA, LE RÉEL ET L’HISTOIRE AVEC UN GRAND H

Ce texte est un « article presslib’ » (*)

Il était une fois des banques qui étaient au service du bien général. Cela se passait il y a très très longtemps, et les enfants d’aujourd’hui n’en ont probablement jamais entendu parler. Deux d’entre elles s’appelaient Crédit Local en France et Crédit Communal en Belgique. Elles avaient à cœur d’une part le sort de leurs clients : les collectivités locales, et d’autre part celui de leurs employés.

Un jour, on a voulu « faire moderne » : on a réuni les deux banques, et on a donné au tout un nom emprunté à la science-fiction : « Dexia ». La « modernisation » impliquait que le bien général s’efface devant les « exigences » des intérêts particuliers. On s’est donc désintéressé des clients et des employés et on a mis en avant ces héros des temps modernes que sont les investisseurs ou actionnaires (ceux qu’on appelait autrefois « capitalistes » parce qu’ils apportent le capital) et les dirigeants de l’entreprise (dont les salaires qui représentaient dans le temps X fois celui de l’employé le moins bien payé, sont passés à 10 fois X fois, sans qu’on se pose la question d’où vient l’argent qui rend un tel miracle possible).

Les démarcheurs allaient prospecter, comme on dit, leur marché captif de collectivités locales et leur tenaient un nouveau langage : « Nous allons répondre à vos besoins, comme avant, mais en plus, nous allons rendre immensément riches nos actionnaires et nos propres dirigeants ». Et à l’intention de ceux de leurs clients qui avaient du mal à imaginer comment cela serait possible, ils ajoutaient : « Ne vous inquiétez pas : c’est le miracle de la ‘main invisible’ d’Adam Smith ». Et leurs interlocuteurs interloqués répondaient : « Ah bon, si c’est comme ça ! » – de peur de ne pas avoir l’air « moderne ».

Ce qu’on avait malheureusement oublié dans cette « modernisation », c’est une chose qui s’appelle le Réel, qui est toujours là, caché en arrière-plan et qui se caractérise par sa dureté semblable à celle du roc. La « modernisation » s’était elle faite ailleurs : dans ce qu’on appelle les Représentations. Le processus par lequel on essaie de se débarrasser du Réel, en l’enterrant sous des tonnes de Représentations, s’appelle en psychanalyse : « le refoulement ». Une autre chose bien connue des psychanalystes, c’est « le retour du refoulé », ce qui veut dire en deux mots qu’à l’arrivée, et quel que soit le volume de Représentations que l’on ait déversé sur lui, c’est toujours le Réel qui finit par l’emporter. Le « retour du refoulé » est un processus très pénible et la santé mentale du patient n’y survit pas toujours.

En ce moment-même, les politiques essaient, sinon de sauver Dexia, du moins d’en sauver les morceaux qui peuvent encore servir à quelque chose. Sont-ils alors en train de remettre le bien général au centre des préoccupations ? Ont-ils bien à cœur à nouveau le sort d’une part, des collectivités locales et de l’autre, des employés de Dexia ? C’est ce que nous espérons bien entendu. Mais à voir les tombereaux de Représentations que l’on a fait venir et qui attendent dans la cour que la réunion se termine, on peut craindre le pire.

Le Réel, je l’ai dit, finit toujours par triompher. Quand il s’agit des individus, la victoire du Réel, je l’ai rappelé aussi, s’appelle « retour du refoulé », mais quand il s’agit de communautés humaines, la victoire du Réel a un autre nom, on l’appelle : « l’histoire avec un grand h ». C’est Karl Marx qui a attiré l’attention sur le fait que l’histoire avec un grand h dispose de poubelles géantes. Espérons que nos politiques en ce moment, ne se contentent pas de remplir ces poubelles avec des tonnes de Représentations que le Réel a pourtant démenties.

(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction numérique en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.

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169 réflexions sur « DEXIA, LE RÉEL ET L’HISTOIRE AVEC UN GRAND H »

  1. Apparemment le message de Paul Jorion n’a toujours pas été compris.. Référer à la Triodosbank comme « une banque dédiée aux clients et aux employés » implique, pour me restreindre, deux niveaux de refoulement de notions. D’abord l’insertion ferme de cette création des anthroposophes néerlandais occultes et racistes dans les élites les plus cupides et/ou naives des Pays-Bas, et deuxièmement par les taux extrêmement excessifs que les Triodosards osent imposer aux clients des PME, quelle que soit leur appartenance sectorielle. Mieux encore : Triodosbank est justement un parfait exemple de l’usage du fétichisme dans le capitalisme contemporain : c’est à dire, « mentir sur les étiquettes » (lying with labels). Qui disait que notamment les intellectuels sont les plus aptes à mystifier avec des illusions? Hans Klok ? Probablement aux Pays-Bas ‘ASN Bank’, provenant de l’héritage social-démocrate trahi par Wim Kok (ex commissaire de ING Bank et grand héros de Verhofstadt), est la seule et triste relique (ou le débris ?) d’une institution dans le secteur services financiers qui mérite le titre « dédiée aux clients et aux employés ». Mais, évidemment là aussi chaque cygne noir est plus que bienvenu…. ASN participe dans un parc éolien en Belgique. Comment ça va là bas ? En avant le Réel !

    1. @ Johan Leestemaker

      cette création des anthroposophes néerlandais occultes et racistes

      Quelles sont vos sources au sujet du racisme ?

      les taux extrêmement excessifs que les Triodosards osent imposer aux clients des PME

      Je travaille dans une asbl, c’est Triodos qui nous a offert les taux les plus intéressants pour un prêt immobilier.

      « mentir sur les étiquettes » (lying with labels)

      des exemples ?

      Jusqu’ici j’avais confiance en Triodos, avez-vous une banque plus éthique à proposer ?

  2. Bon je devrais peut-être filer voter… je ne suis pas vraiment un sympathisant, mais j’ai envie de maximiser les chances de changement et le plus simple, c’est quand même de s’assurer qu’il y ait le plus grand nombre de candidats anti-Système, quelle que soit leur appartenance politique, ceci pour générer du « mouvement ». Alors ce serait sans doute une voix pour mr M.

    (j’hésite quand même, trouvant la qualité « civique » de ma motivation « limite limite »… devrais-je m’abstenir? Vigneron, Zebu, et les autres: un conseil, un avis?)

    1. Les candidats socialistes anti-Système ?… Alors moi, simple mortel, belge de surcroît, je suis la réincarnation de Lénine, Marx, Trotsky et Rosa Luxembourg. Le tout bien secoué.

    2. Je ne suis pas d’accord pour faire encore monter le coût des campagnes de nos élections démocratiques, en y ajoutant l’institution de primaires ne pouvant que couter à terme carrément beaucoup d’argent,
      Au final, cette institution de primaires, n’en arrivera-t-elle pas surtout finir de soumettre les politiques à la charité, aux bonnes oeuvres, sponsorts et donnateurs, retours d’ascenseur, chantages, magouilles et corruptions ?

  3. « vivre avec moins de 1500 euros par moi pas un n’a connu ça »

    C’est tout à fait vrai et j’adhère à votre indignation.

    Mais pour être équilibré, il faudrait pouvoir laisser parler l’absent, l’homme politique – à juste raison souvent – tellement décrié. Il dirait :

    « Et vivre avec l’infernal stress, l’angoisse de devoir prendre des décisions qui m’attireront automatiquement la haine de ceux qui, à tord ou à raison, penseront que je lèse leur intérêt ou que je suis une vermine idèologique de l’autre bord, l’avez-vous connu ?

    Dans nos sociétés, l’homme politique sert aussi d’exutoire, de chiffon rouge masquant une classe de décideurs disposant, hors lumiére, des vrais pouvoirs. Il sert également de refouloir : « je t’ai élu, fais ce qu’il faut ( ce que JE pense qu’il faut).

    Delphin, qui n’a rien d’un homme politique.

  4. Paul, du hash… Vous plaisantez, c’est plutôt de coke qu’il faudrait parler…

    Oui, le système s’est ennivré lui-même, mais on le sait déjà.

    La Grèce a, semble-t-il, commandé 400 chars ABRAMS M1A1, d’un coût unitaire de 5.3 millions USD.
    En gros cela représente 2 Mds EUR (il faut ajouter la logistique, les munitions, etc…).

    Est-ce normal pour un pays qui fait appel à l’aide de l’UE et du FMI?
    La troika (UE, BCE, FMI) a-t-elle validé cette dépense?

    Oh oh… Si oui, ca cache quoi?

  5. ça y est; Angela et Nicolas ont fixé le prochain rendez vous! c’est encore mieux que Dallas, le feuilleton des réunions de famille
    http://www.lefigaro.fr/flash-eco/2011/10/09/97002-20111009FILWWW00135-sarkozy-l-europe-doit-avoir-resolu-ses-problemes-d-ici-au-g20.php
    plus en détail: http://www.lesechos.fr/economie-politique/monde/actu/0201684222533-berlin-et-paris-veulent-resoudre-la-crise-avant-le-g20-230656.php

    on verra bien demain ce que ça va donner sur « les marchés »

  6. Divisons pour se défendre ! Attaquons le concept sacrosaint de  » RISQUE  » !

    Pour commencer, tirons un trait entre un entrepreneur / novateur d’un côté, et un banquier / trader de l’autre.
    Le premier prend un risque à partir de capitaux propres ou bien empruntés mais garantis par ses biens personnels. Le second prend un risque avec l’argent de déposants / investisseurs et se défausse de ses obligations de rembourser en cas de perte sur la collectivité.
    C’est le concept idéologisé de « risque » qui a été instrumentalisé pour justifier le blocage des salaires ces 25 dernières années et la perte massive de pouvoir d’achat qui va avec. Et pour justifier le décalage exponentiel entre les salaires-bonus de managers-dirigeants-traders et ceux de leurs employés-« fonctionnaires ».
    Or, que constatons-nous aujourd’hui ? C’est en effet ceux qui ont été récompensés pour avoir créé des risques qui s’avèrent perdants qui s’en sortent indemnes et gardent leurs bonus-salaires indûment gagnés, tandis que c’est aux employés-salariés-« fonctionnaires » qui ont travaillé pour économiser le peu qu’ils pouvaient , telle Jeanne-la-mère-élevant-seule-sa-fille, de devoir payer les pots cassés des risques irresponsables créés par les joueurs de la finance.
    (J’emploie le mot « fonctionnaire » pour désigner tout salarié gagnant moins de € 5,000, qu’il soit dans le public ou le privé. )
    Et pourtant, pourquoi tant d’étonnement –  » Ceux qui ont, auront de plus en plus ; et ceux qui n’ont pas perdront le peu qu’ils ont « 

  7. Bonjour à tous,

    Le Boson a tout résumé , les marchands de canon qu’ évidemment aucuns politicars n’ attaquent devraient répondre de leurs actes……( si justice il y a un jour…)

    Pourquoi ne pas manifester pour la France Rond-point des Champs-Élysées-Marcel-Dassault c’ est ici qu’ est situé le siège social de Dassault. ( Sans oublier les autres Lagrdère ect…)
    En apparté je crois qu ‘ on aurait des belles surprises à divulger les noms des actionnaires de ces  » fleurons »…

    Quelqu’ un connait-il l’ actionnariat de l’ Oréal et Sanofi Aventis qui doivent controler à peu près tout le CAC 40?

    DES PERSONNES PHYSIQUES SONT TOUJOURS DERRIERE LES PERSONNES MORALES

  8. « Sont-ils alors en train de remettre le bien général au centre des préoccupations ? Ont-ils bien à cœur à nouveau le sort d’une part, des collectivités locales et de l’autre, des employés de Dexia ?
    C’est ce que nous espérons bien entendu. »

    Que voilà une plaisante interrogation rhétorique! 😀
    Paul, vous êtes parfois décidément bien méchant!

  9. J’ai rien contre le fait de s’en mettre plein les poches. J’adore aussi ça personnellement, je me fais des bains d’or dans ma chambre comme l’oncle picsou… Mais ce qui suit date de 2009 et doit quand même être évoqué et le moment est parfaitement choisi!

    François Fillon l’assurait hier : «Les cas choquants de rémunération des patrons attisent la violence.» Et bien voilà pour tous les salariés licenciés une nouvelle raison de s’énerver. A Dexia, banque sauvée de la faillite par les Etats français et belge, qui est en train de supprimer 900 postes, dont 250 en France, on continue à distribuer les millions comme si la crise n’avait pas eu lieu. Son ex-patron, Axel Miller, est parti avec une indemnité de 825 000 euros, alors qu’il s’était engagé à ne rien toucher. Son successeur, Pierre Mariani – un proche de Nicolas Sarkozy – s’est octroyé un salaire fixe en hausse de 30 % par rapport à Miller. Information donnée par le rapport annuel. N’y figure pas en revanche l’enveloppe allouée aux bonus pour la partie française de l’entreprise, Dexia Crédit local. Elle atteint, selon nos informations, 8 millions d’euros, principalement versés au top management. Dans les trois cas, l’Etat français laisse faire, malgré les déclarations de matamore de Sarkozy envers les entreprises aidées par l’Etat qui licencient.

    la suite est encore lisible (ouf!) ici http://www.liberation.fr/economie/0101563482-dexia-retourne-aux-bonus-habitudes

    De plus on peut lire dans wikipedia que la Turquie est l’endroit où se délocalise la banque dexia. La Turquie pourra t’elle rejoindre l’europe après tant de bons et loyaux services?

    Enfin il fallait aussi dire qu’une réputation de bad bank se doit d’être entachée d’opprobre jusqu’au bout: Une des filiales de dexia en israel aurait permis de financer les colonies israelienne dans les territoires occupés de cisjordanie. j’emploie beaucoup le conditionnel mais je pense fortement qu’on a affaire à l’une des pires banques possibles avec dexia…

    Désolé pour les majuscules pas le temps de relire!!!

    J’ai une question: Pourquoi un monstre comme dexia est-il encore d’actualité? Parce que toutes les villes de France et de Navarre sont englués jusqu’au cou dans des crédits aux taux cetelem? Voici la carte de France des emprunts toxiques Dexia, qui laisse une traînée de poudre effrayante du nord au sud et de l’est à l’ouest de la France:

    http://labs.liberation.fr/maps/carte-emprunts-toxiques/#

  10. les poubelles ? Métaphores des bad banks ; comment recycler le toxique : bombes à retardement ? Un nouvel écosystème est en germe. Son chef de blog mènera les meutes d’indignés à l’assaut des bastions de l’oligarchie financière. La colonne Leclerc suivra. A leur sommet, l’Empereur à 2 têtes.

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