Archives par mot-clé : Jean-Pierre Dupuy

PROJET D’ARTICLE POUR « L’ENCYCLOPÉDIE AU XXIème SIÈCLE » – PROPHÈTE (de malheur), par Bertrand Rouziès-Léonardi

Billet invité.

PROPHÈTE (de malheur) : autrement appelé Cassandre. Cet aruspice s’est fait une spécialité de lire des apocalypses (révélations catastrophiques) dans la tripe des « menus » faits de système qu’on glisse d’ordinaire sous le tapis. Parfois, il n’a même pas besoin d’annoncer quoi que ce soit. La puanteur desdits faits est telle qu’elle parle d’elle-même à l’assistance, pour autant que celle-ci ne soit pas atteinte d’une opportune obstruction des fosses nasales. Le prophète de malheur est mal aimé d’un certain public, celui-là même qui a pris l’habitude d’introduire les loups de la finance « autorégulée » dans la bergerie démocratique. Ses détracteurs ne veulent entendre que « de malheur » et négligent l’essentiel : il est prophète. Eh bien oui : Cassandre, la larmoyante, l’échevelée, la radoteuse Cassandre avait raison. Le paradoxe du prophète de malheur est que si on le prend au sérieux, on fait tout pour que sa prédiction ne se réalise pas – c’est d’ailleurs ce qu’il souhaite – et du coup, si on y parvient, on le fait mentir. Le prophète de malheur sait qu’aussi bien la confirmation que l’infirmation de ses dires lui vaudra d’être vilipendé. Du moins peut-il espérer, en régime démocratique, ne pas être mis à mort par les puissances qu’il aura dérangées. 

Comme le note Jean-Pierre Dupuy dans Pour un catastrophisme éclairé (Paris, 2002), seuls les apocalypticiens sont à même d’initier une politique rationnelle de l’avenir parce qu’en imaginant le pire, au vu de ce qui est, ils nous poussent à réévaluer notre prétendue maîtrise des forces colossales que notre développement tous azimuts a mises en branle. Si nous envisagions d’emblée le pire dans l’évaluation des risques liés à l’exploitation de l’énergie nucléaire, nous verrions immédiatement que le jeu n’en vaut pas la chandelle, puisque ni les entreprises exploitantes ni les États qui les couvrent n’auraient les moyens humains, techniques et financiers de réparer dans le délai le plus court et avec le maximum d’efficacité les dégâts causés par un accident majeur. 

En face du prophète de malheur, il y a le prophète de bonheur. Celui-là, on lui fait fête, généralement. Par pur égoïsme, car ses prédictions d’accroissement perpétuel, si elles nous ravissent présentement en levant toutes les hypothèques du cas de conscience, font assurément le malheur des générations futures, sommées de trouver un remède technique aux maux que nous déchaînons, comme s’il n’y avait pas assez de boulets aux pieds du petit d’homme à sa naissance. 

 

Partager :