Archives par mot-clé : Louis Dumont

La concurrence et l’au-delà de l’individualisme, par Baptiste Carré

Billet invité. Comme l’auteur du billet espère bénéficier d’un dialogue avec ses lecteurs, les commentaires sont ouverts.

Pour l’obtention du Master de Science politique spécialité Théorie politique de Sciences Po Paris, j’ai travaillé sur la concurrence et rédigé un mémoire consacré à la théorie concurrentielle de la démocratie qui conçoit la démocratie d’abord sous l’angle de la compétition politique, là où d’autres théories de la démocratie mettent l’accent sur le bien commun et la délibération.

Ce mémoire se veut plus large et cherche à relier cette théorie politique à la théorie économique de la concurrence, mais surtout s’efforce de poser la question de l’individu en concurrence, du point de vue de l’anthropologie sociale de Louis Dumont : si nos sociétés sont d’idéologie individualiste, dans le sens où elles ont pour valeur fondamentale l’individu, comment acceptent-elles que l’individu puisse être si malmené par la concurrence, par exemple lorsque son emploi est délocalisé ou que la sécurité sociale doit être « réformée » pour éviter d’autres délocalisations ?

En cherchant une « idéologie de la concurrence », il m’est apparu qu’elle était double, que se distinguaient deux théories de la concurrence, une théorie « néo-classique », issue de Léon Walras et perpétuée par les auteurs marginalistes, et une théorie « néo-libérale », que j’appelle aussi « théorie diffuse » de la concurrence, née des critiques schumpétérienne et néo-libérales de la théorie néo-classique. Je détaille cette opposition et montre comment elle se retrouve dans la théorie concurrentielle de la démocratie, qui est, de ce fait, elle aussi double.

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QUAND UN ANTHROPOLOGUE S’INTERESSE A LA PENSEE ECONOMIQUE, par Alain Adriaens

Billet invité.

En 1977, Louis Dumont publiait Homo aequalis. La première partie du livre était consacrée à la pensée économique au XVIIIe siècle ; dans la seconde partie, l’auteur défendait une thèse paradoxale : que l’approche de Marx est « individualiste » (fondée sur la personne) plutôt que « holiste » (fondée sur le groupe social). Thèse paradoxale puisqu’elle s‘applique à quelqu’un qui a écrit (avec Engels) : « L’histoire de toute société jusqu’à nos jours est celle de la lutte des classes ». Une thèse paradoxale doit être prouvée magistralement, ce qui selon moi n’est pas le cas. Dumont reconnaît que Marx fait de la classe sociale le principal acteur de l’histoire, là où Hegel mettait lui la nation, mais le fait que Marx vise la disparition de l’État ne prouve pas à mon sens que son approche relève d’un « individualisme méthodologique ».

C’est à juste titre que Marx est considéré de nos jours comme l’un des pères de la sociologie : l’élément constitutif d’une société humaine est toujours pour lui un groupe, dont la nature a pu varier bien entendu : ce fut d’abord la famille, puis la « gens » (il reprend à son compte les vues de l’anthropologue américain Lewis H. Morgan), c’est ensuite la classe. Quiconque écrit : « Le bénéficiaire du majorat, le fils premier-né, appartient à la terre. Elle en hérite » (Manuscrits de 1844), ne peut être à mon sens un tenant de l’individualisme méthodologique. Dumont s’était assigné une tâche impossible : prouver que l’approche marxiste n’est pas holiste, et son échec était prévisible.

Dans son « billet invité », Alain Adriaens, préfère défendre la thèse de Dumont. Il prend également à son compte la thèse complémentaire d’une origine économique de l’individualisme, je prends là aussi le contrepied de Dumont puisque j’en ai offert dans Comment la vérité et la réalité furent inventées, une explication fondée sur une évolution des représentations liée à des changements démographiques et au développement scientifique – et antérieure de plus d’un siècle (2009 : La naissance du sujet, pp. 262-268).

Et bien non, je ne vais pas vous parler de Paul Jorion mais d’un autre anthropologue : Louis Dumont. Lui aussi s’est penché sur l’économie en partant de l’expérience acquise dans ses travaux d’anthropologue. Ce qu’il a écrit, il y a plus de 30 ans, était très en avance sur son temps et, ma foi, fort intéressant. Louis Dumont (1911-1998) a réalisé des travaux anthropologiques portant principalement sur les sociétés de l’Inde. Elève de Marcel Mauss au sein de l’Institut d’Ethnologie, il travailla ensuite au Musée national des arts et des traditions populaires où il mena ses activités de recherche. En 1948, il part pour l’Inde du sud. Il rédigera en 1957 sa thèse d’État « Une sous-caste de l’Inde du Sud ». Il enseigne ensuite à Oxford et devient directeur d’étude à l’École pratique des hautes études où il crée le Centre d’études indiennes et fonde la revue Contribution to Indian sociology tout en faisant de nombreux séjours en Inde. S’appuyant sur ses études des systèmes de castes, il soutient que la relation hiérarchique forte des sociétés indiennes est la manifestation d’une transcendance au cœur de la vie sociale, mettant en évidence le caractère extérieur de ce qui fonde une société.

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