La concurrence et l’au-delà de l’individualisme, par Baptiste Carré

Billet invité. Comme l’auteur du billet espère bénéficier d’un dialogue avec ses lecteurs, les commentaires sont ouverts.

Pour l’obtention du Master de Science politique spécialité Théorie politique de Sciences Po Paris, j’ai travaillé sur la concurrence et rédigé un mémoire consacré à la théorie concurrentielle de la démocratie qui conçoit la démocratie d’abord sous l’angle de la compétition politique, là où d’autres théories de la démocratie mettent l’accent sur le bien commun et la délibération.

Ce mémoire se veut plus large et cherche à relier cette théorie politique à la théorie économique de la concurrence, mais surtout s’efforce de poser la question de l’individu en concurrence, du point de vue de l’anthropologie sociale de Louis Dumont : si nos sociétés sont d’idéologie individualiste, dans le sens où elles ont pour valeur fondamentale l’individu, comment acceptent-elles que l’individu puisse être si malmené par la concurrence, par exemple lorsque son emploi est délocalisé ou que la sécurité sociale doit être « réformée » pour éviter d’autres délocalisations ?

En cherchant une « idéologie de la concurrence », il m’est apparu qu’elle était double, que se distinguaient deux théories de la concurrence, une théorie « néo-classique », issue de Léon Walras et perpétuée par les auteurs marginalistes, et une théorie « néo-libérale », que j’appelle aussi « théorie diffuse » de la concurrence, née des critiques schumpétérienne et néo-libérales de la théorie néo-classique. Je détaille cette opposition et montre comment elle se retrouve dans la théorie concurrentielle de la démocratie, qui est, de ce fait, elle aussi double.

Fondamentalement, le contraste entre ces deux théories et entre leurs translations dans la sphère politique fait ressortir combien la concurrence est une question de pouvoir, ce qui s’éclaire à la lecture Du prix de Paul Jorion. Théories néo-classique et néo-libérale s’opposent sur la question du pouvoir, question qu’aborde précisément Louis Dumont en annexes de Homo Hierarchicus : dans l’Inde des castes, société holiste par excellence, le pouvoir est subordonné à la valeur, il ne peut s’élever à elle ni l’atteindre. Il me semble que la théorie néo-classique présente un schéma similaire : le pouvoir, qui s’actualise dans la relation de concurrence, tout en déterminant la valeur « économique », est subordonné à la valeur fondamentale qu’est l’individu. Au contraire, la théorie néo-libérale ne subordonne pas la concurrence à l’individu.

Le rapport entre concurrence et valeur économique apparaît comme analogue au rapport entre pouvoir politique et valeurs de la société, mais ce rapport diffère selon que la culture est holiste ou individualiste : une idéologie holiste tient la valeur hors d’atteinte du pouvoir tandis qu’une idéologie individualiste laisse la valeur à l’emprise du pouvoir tout en le limitant lorsqu’il touche à la valeur fondamentale qu’est l’individu. Cela vaut aussi bien pour le politique que pour l’économique, en conformité avec la thèse défendue dans Le prix.

Votre critique me serait fort utile, d’autant plus que je cherche un terrain empirique pour éprouver ce modèle, travail que j’ambitionne d’effectuer dans le cadre d’une thèse. On trouvera donc ci-dessous un résumé de cette réflexion.

 

Individu comme valeur, individu comme puissance

Chaque soir au journal télévisé se donne le spectacle de l’individu. L’individu et ses peines : la douleur des familles des victimes que le téléspectateur est appelé à rejoindre dans leur infinie tristesse et dans leur quête de responsables, tant la fatalité ne saurait suffire à expliquer cette horreur que représente la mort d’une personne, innocente de surcroît ; la souffrance des victimes d’injustice, discriminées dans l’accès à l’emploi, au logement ou au mariage, en mal de reconnaissance de la part d’une société dont ils enrichissent la diversité ou créent les emplois, empêchés de se réaliser par un handicap auquel l’espace public n’a pas été adapté ou par des institutions qui se méfient de l’esprit d’initiative. L’individu et ses joies : le sourire radieux, irradiant même, des stars en tout genre, interrogées plus sur leur ressenti que sur l’œuvre qu’elles sont venues présenter, l’énergie de l’entrepreneur-innovateur qui, parti de son garage, bouleverse nos quotidiens branchés et connectés, la jouissance de la réussite, d’autant plus grande qu’elle peut être affichée devant les regards fascinés, « pleins d’étoiles ». Politique, économie, relations internationales, culture, science sont affaires d’individus : affaires des hommes et femmes politiques cherchant à rassurer les électeurs, des entrepreneurs à attirer et à encourager dans leur élan créateur, des chefs d’État se pressant, avec leur first lady, au G8 – malheur à celui qui en est exclu ! –, des artistes et stars se congratulant mutuellement dans le crépitement des flashs des festivals, des enfants malades, entourés de leur famille, des médecins et chercheurs et de ces mêmes personnalités appelant aux dons du public compatissant.

Tous les individus n’ont pas leur place dans ce cortège pourtant hétéroclite. Terroristes, criminels et délinquants en sont bien sûr exclus. D’autres n’y sont guère les bienvenus. Fonctionnaires, agents de la SNCF, chauffeurs de taxi sont rarement bien accueillis, à moins d’arriver en tant que victimes, d’incivilité ou d’agression. Pour d’autres encore, un silence gêné s’établit à leur arrivée. Aux ouvriers de Florange, aux employés de La Redoute, on ne sait pas trop quoi dire. Leur histoire n’a rien de la success story, et il est souvent pour eux trop tard pour commencer à écrire la leur. Ce ne sont pas non plus tellement des victimes, surtout pas les victimes des entrepreneurs et grands patrons, ceux-là même qui créent la richesse et les emplois. Au contraire, ne seraient-ils pas eux-mêmes un petit peu responsables de leur malheur ? Trop payés, trop protégés, trop revendicatifs parfois, comment leur entreprise pourrait-elle s’en sortir face à la concurrence internationale ? Comment pourraient-ils être compétitifs ?

La victime et la réussite, l’individu souffrant et l’individu triomphant, sont les deux faces de l’individualisme de notre société. La figure de la victime rappelle que dans notre société moderne l’individu est la valeur fondamentale, absolue. Les sociétés traditionnelles ont bien sûr horreur du crime, mais l’insistance médiatique sur la victime va bien au-delà. C’est surtout la victime de l’injustice qui montre combien l’individu importe : diminuer l’individu pour des motifs étrangers à l’individu comme valeur est intolérable. Discriminer sur la base de la religion, couleur de peau ou orientation sexuelle constitue une inacceptable réduction de la personne humaine et une atteinte à sa dignité. De même, l’État peut exiger des citoyens uniquement ce qui est nécessaire à sa mission, et sa mission se limite à l’individu comme valeur : pour intervenir militairement à l’étranger, et ainsi risquer la vie de soldats, les arguments géopolitiques comme la stabilité de la région ne sauraient suffire à l’opinion qui se laisse plus facilement convaincre par des motifs humanitaires, les droits de l’homme, c’est-à-dire l’individu comme valeur. La figure du créateur renvoie à l’individu comme puissance, puissance d’agir, de transformer, d’innover, celle dont font preuve, selon les représentations, artistes, entrepreneurs, innovateurs. L’individu est ainsi, dans les représentations, l’acteur du social, le premier facteur causal. L’individu prime sur le social du point de vue des valeurs, il prime aussi dans le mode d’explication du monde. L’individu est ainsi, dans les termes du schéma de Louis Dumont, l’« idée-valeur » fondamentale de l’idéologie moderne[1].

Fonctionnaires, agents des entreprises publiques, chauffeurs de taxi d’une part, salariés d’entreprises délocalisées d’autre part, ne correspondent ni à la figure de la victime ni à celle du créateur. Ils ont en commun, dans les représentations, un rapport à la concurrence qui pose problème à la société telle qu’elle se pense au journal télévisé : les premiers sont protégés, par leur statut, de la concurrence ; les seconds sont les perdants de la concurrence. Les premiers s’attirent l’animosité d’un monde du travail globalement soumis à la concurrence, y compris en ce qui concerne les professions libérales qui ont eu à affronter une rude compétition lors de leurs études. Les seconds rappellent que, si la concurrence a ses gagnants, elle a aussi ses perdants. Les perdants de la concurrence posent problème à l’individualisme de notre société : ils ne sont pas des victimes, et la responsabilité de leur misère n’échoit pas à leur entreprise en liquidation, aux concurrents plus performants ou aux pays à bas coûts, mais elle retombe sur le modèle social français, pourtant né « au lendemain de la victoire des peuples libres sur les régimes qui ont tenté d’asservir et de dégrader la personne humaine »[2] et qui a permis aux salariés d’accéder à la dignité d’individu jusque-là réservée aux propriétaires[3]. Le sort des perdants de la concurrence est-il injuste ? La réponse est difficile, car autant le gagnant mérite sa réussite, autant le perdant peut ne pas avoir démérité, tant la compétition n’est pas sans contingence, d’autant plus décisive que la compétition est rude[4]. Ce qui apparaît injuste au contraire, c’est d’être à l’abri de la concurrence alors que la majorité y est soumise, ce qu’illustrent la haine des « privilèges » et des « corporations », l’animosité envers le secteur public mais aussi envers les chauffeurs de taxi et les avocats qui défendent leur monopole contre l’arrivée de nouveaux acteurs. En effet, être soumis à la concurrence revient à être soumis à une lancinante pression à faire toujours plus d’efforts, ce dont les professions protégées sont préservées.

La concurrence pose ainsi problème à l’individualisme de notre société. Elle ouvre un champ des possibles, un espace de liberté aux individus, mais elle les soumet à une pression à la compétitivité si douloureuse que ceux qui en sont préservés suscitent de l’amertume et elle est dure aux perdants, qui ne peuvent guère s’en prendre qu’à eux-mêmes. Elle pousse à la remise en cause, au nom de la compétitivité, du système de Sécurité sociale qui a permis aux non-propriétaires d’accéder à l’indépendance et, de là, à la rationalité et à la responsabilité, c’est-à-dire les attributs de l’individu digne jusque-là conditionnés à la propriété. Comment s’articulent alors la concurrence et l’individu comme idée-valeur première ?

Les deux théories de la concurrence

La pensée de la concurrence n’est pas monolithique. Nous pouvons distinguer deux théories de la concurrence : la théorie néo-classique, formulée par Léon Walras à la fin du XIXe siècle, et la théorie que nous désignerons comme « néo-libérale »[5], issue de Joseph Schumpeter et Friedrich Hayek. Ces deux théories s’opposent, la seconde naissant de la critique, parfois virulente, de la première. Nous les caractériserons et opposerons sur trois points : les conditions qu’un marché doit remplir pour être concurrentiel, le profit, le droit de la concurrence.

Dans la théorie néo-classique, un marché peut être libre sans pour autant être concurrentiel. Pour que la concurrence y soit pure et parfaite, il doit remplir un certain nombre de conditions, dont le nombre varie selon les auteurs. Ces conditions ne sont jamais toutes et pleinement remplies, mais le degré auquel elles le sont détermine la qualité de la concurrence sur ce marché. La concurrence peut être ainsi plus ou moins parfaite sur un marché, ou plutôt plus ou moins imparfaite. Selon cette école, la concurrence conduit le marché à la situation optimale, celle où à la fois la production est maximale et le prix minimal. La mécanique est proche du sens commun : la concurrence pousse les entreprises à faire le plus d’efforts possibles, c’est-à-dire à diminuer le prix tout en augmentant les quantités. Au niveau optimal les entreprises ne font pas de profit, elles vendent leurs produits à leur coût de production – qui intègre, il faut le préciser, la rémunération du capital. Toute l’économie finit, toutes choses égales par ailleurs, par atteindre un état d’optimum, qui est en quelque sorte le meilleur des mondes possibles dans des conditions données. Cependant, pour atteindre cet optimum, la concurrence doit être de la meilleure qualité possible, ce qui suppose la lutte contre les pratiques restrictives de la concurrence telles que les monopoles et les ententes. L’école néo-classique légitime et soutient alors l’intervention de la puissance publique contre ces pratiques, c’est-à-dire le droit de la concurrence.

La théorie néo-libérale de la concurrence est née de la critique de la théorie néo-classique et s’y oppose point par point. Alors que l’école néo-classique s’est évertuée à préciser les conditions de la concurrence pure et parfaite, sa critique se contente d’un seul critère : un marché est concurrentiel si l’entrée y est libre, si aucune barrière réglementaire n’en barre l’accès. En effet, une entreprise en situation de monopole n’échappe pas pour autant à la concurrence à condition que l’entrée sur son marché soit libre : si elle fait beaucoup de profit, elle risque d’attirer d’autres entreprises qui viendront la concurrencer. Cette concurrence en potentialité se double de la concurrence extérieure, celle des entreprises produisant des biens substituables (la télévision par satellite, un marché structurellement peu concurrentiel, est concurrencée par la télévision hertzienne), celle susceptible de surgir du progrès technique. La concurrence est donc « diffuse », les entreprises « baignant » dedans. Les seules entreprises vraiment à l’abri sont les monopoles, publics ou privés, garantis par la loi. Pour la théorie néo-classique, la concurrence a pour bienfait de diminuer les prix et augmenter les quantités, c’est-à-dire de rogner les profits. La théorie néo-libérale réhabilite au contraire le profit et le bienfait de la concurrence est justement que les entreprises, en quête de profit, sont poussées à innover. La meilleure des économies possibles pour les néoclassiques correspond à une situation de nullité du profit, pour les auteurs dans la lignée de Schumpeter et Hayek c’est une dynamique dans laquelle les entreprises innovent, créent un nouveau marché sur lequel elles sont en monopole jusqu’à ce que leurs concurrents les imitent. Le monopole et son sur-profit sont l’opposé de l’optimum néo-classique, le repoussoir qui légitime la lutte contre les pratiques restrictives de la concurrence et le droit de la concurrence. Pour la critique de la théorie néo-classique, c’est tout justement parce que les entrepreneurs espèrent obtenir un monopole et réaliser un tel sur-profit qu’ils innovent et créent des richesses. Ainsi, elle rejette tout droit de la concurrence qui prétend sanctionner les monopoles.

Concurrence et pouvoir

Concurrence pure et parfaite contre simple libre entrée, dénonciation du sur-profit contre réhabilitation du profit du monopole innovateur, légitimation du droit de la concurrence contre sa délégitimation, les deux théories de la concurrence diffèrent radicalement. C’est sur la question du pouvoir qu’elles s’opposent fondamentalement. L’échange libre est une relation de pouvoir, au sens sociologique le plus concret du terme, à savoir faire faire à autrui quelque chose qu’il n’aurait pas fait de lui-même. Sur le marché, les vendeurs veulent vendre le plus cher possible tandis que les acheteurs veulent acheter le moins cher possible. S’ils restent tous sur leurs positions, aucun échange n’aura lieu, si bien que acheteurs et vendeurs acceptent de faire des concessions. Mais tous les acteurs ne font pas les mêmes concessions : dans le désert des voyageurs assoiffés donneront n’importe quoi au propriétaire de l’unique puits des environs et celui-ci pourra imposer son prix, une multinationale pourra facilement exiger du sous-traitant dont elle est le seul client de gros efforts sur les prix, le sous-traitant n’ayant pas d’autres choix. Ce sont là deux situations extrêmes de dissymétrie de pouvoir, un monopole et un monopsone, et la réalité est intermédiaire. Le prix ne naît pas tant de la relation entre l’offre et la demande que de la relation de pouvoir entre les parties de l’échange, ce qu’Aristote a énoncé et que Paul Jorion a retrouvé sur les marchés de la pêche et de la finance.

Les théories de la concurrence n’ignorent pas la question du pouvoir sur le marché mais y apportent des réponses opposées. La théorie néo-classique cherche à s’assurer que nul acteur n’ait le pouvoir d’influer à lui seul sur les prix et les quantités, ce qui lui permettrait de fixer le niveau de production qui serait le plus avantageux pour lui mais sous-optimal pour l’ensemble de la société, compte-tenu de la situation qui devrait être celle de la concurrence pure et parfaite. User de son « pouvoir de marché » pour se protéger de la concurrence constitue ainsi, pour la conception néo-classique, un abus de pouvoir, et ce à deux titres : les prix sont plus élevés et les quantités moindres, au détriment des autres individus, et cela constitue une dissymétrie criante à leur égard, eux qui sont soumis à la pression concurrentielle. Le droit de la concurrence protège ainsi contre l’abus de pouvoir, ce qui donne du sens à l’appel du political theorist Ian Shapiro à y recourir contre le duopole que forment les partis républicain et démocrate aux États-Unis et contre les pratiques restrictives de la compétition politique auxquelles ils se livrent[6].

Les critiques de la théorie néo-classique au contraire rejettent cette légitimité conférée au droit de la concurrence : les consommateurs d’un marché qui ne connaît pas la situation optimale de la concurrence pure et parfaite ne sont pas victimes d’un quelconque abus de pouvoir, car cela n’a tout simplement pas de sens de comparer la situation présente du marché à la situation qu’il devrait connaître si les conditions de la concurrence pure et parfaite étaient remplies. Comparer ce qui est avec ce qui devrait être est illogique et sanctionner au moyen du droit de la concurrence des individus est illégitime. Il y a abus de pouvoir uniquement s’il y a coercition, s’il y a contrainte, et un monopole est condamnable uniquement s’il a eu recours à de tels moyens pour émerger. Un monopole qui n’y a pas eu recours ne commet donc aucun abus de pouvoir, d’abord parce qu’il risque à tout moment de perdre son pouvoir suite à l’arrivée d’un concurrent ou d’une innovation, ensuite parce que les consommateurs jouissent de l’innovation qui a donné à l’entreprise ce monopole.

Nous retrouvons ici une question classique de la pensée politique : la liberté consiste-t-elle en l’absence de contrainte ou en la largeur de l’éventail des possibles ? Si la théorie néo-libérale de la concurrence s’inscrit dans la première conception, la théorie néo-classique s’inscrit plutôt dans la seconde. Au-delà de cette problématique, l’opposition entre les deux théories de la concurrence engage deux conceptions de l’individu.

Deux individualismes ?

Avec les deux conceptions de la concurrence que nous examinons, ce sont deux figures de l’individu qui s’affrontent, entre lesquelles le contraste est saisissant : alors que la théorie néo-libérale met en avant la figure de l’entrepreneur qui prend des risques, de l’innovateur qui conquiert un monopole arraché à la monotonie du marché – c’est-à-dire la figure de l’individu comme puissance identifiée précédemment –, l’individu de la théorie néo-classique est beaucoup plus effacé, inexistant même, simple rouage de la mécanique concurrentielle. Il n’innove ni ne crée mais imite les concurrents plus efficaces. Il n’entreprend pas, ne prend pas de risques, il est un simple organisateur de la production, in fine pas très différent du bureaucrate de la planification soviétique.

Cependant l’individu néo-classique a quelque chose que l’individu néo-libéral n’a pas : face à un monopole, ce dernier n’a rien à dire, rien à opposer à une situation de marché certes produite par le libre jeu du marché mais qui confère à cet acteur un pouvoir important, menaçant s’il décide d’user de son pouvoir de monopole en proposant – en imposant même – des prix bien au-delà du coût de production. L’individu néo-classique, quant à lui, peut opposer au monopole le droit de la concurrence, qui se fonde sur ce que la concurrence aurait amené si elle n’était pas perturbée par les disparités de pouvoir des acteurs du marché. Il peut en appeler à la concurrence contre les résultats du libre jeu du marché. L’individu néo-libéral est de plain-pied dans la concurrence, il ne peut s’y soustraire, alors que l’individu néo-classique la surplombe, n’y est pas engagé totalement – c’est pour cela qu’il apparaît si fade, si vide, c’est parce que l’essentiel pour lui n’est pas là – et peut donc l’utiliser comme moyen pour défendre son droit à être préservé du risque d’abus de pouvoir.

La théorie néo-classique, née à la fin du XIXe siècle, se voulait une réponse à la question sociale de la fin du XIXe siècle et auquel le socialisme, alors en plein essor, répondait mieux que l’économie classique. La concurrence est au cœur de sa proposition : au-delà de la prospérité à laquelle est censée conduire la concurrence pure et parfaite, elle apparaît, soutenue par le droit de la concurrence, comme le contrat social de la société économique industrielle. A l’instar du contrat social politique qui protège l’individu de la guerre de tous contre tous et de l’abus de pouvoir de la part de l’État, la concurrence protège l’individu de la guerre économique de tous contre tous et de l’abus de pouvoir de la part d’autres individus. Le contrat social politique stipule que chaque individu renonce à recourir à la violence et transfère ce droit de recours à la violence à l’État à condition que tous fassent de même et que celui qui s’y soustrait, qui rompt ainsi cette symétrie et commet une injustice par rapport aux autres, soit sanctionné. De même, le contrat social que propose l’économie néo-classique stipule que chacun se soumet à la concurrence à condition que tous fassent de même et que ceux qui s’y soustraient, par l’entente sur les prix ou par toutes autres pratiques restrictives, soient sanctionnés, car ils commettent une injustice envers ceux qui y restent soumis. Dans la société économique industrielle, notamment celle du début du XXe siècle, il s’agit de résorber la dissymétrie entre les grands cartels et monopoles et la multitude des ouvriers, les premiers ayant le pouvoir de se protéger de la pression concurrentielle au contraire des seconds, obligés d’accepter des salaires très bas, au plus grand bénéfice des premiers.

Dans la théorie néo-libérale, la concurrence ne présente nullement cette dimension de contrat social, bien au contraire : la concurrence y est plus proche de l’état de guerre qui précède le contrat social. En effet, l’individu néo-libéral est totalement engagé dans la lutte concurrentielle, perpétuellement sous la menace de perdre la position qu’il a acquise, même si c’est un monopole, tout comme l’homme à l’état pré-social hobbésien est en permanence aux aguets et craint de perdre le pouvoir qu’il a pu obtenir face à un pouvoir plus grand. L’individu néo-libéral est immergé dans la concurrence, dont les bienfaits légitiment son extension à tous les domaines de la vie sociale, et même humaine. Il est certes créateur, entrepreneur et innovateur, mais il se réduit à cela, à la puissance qu’il actualise dans la lutte concurrentielle. L’individu néo-classique peut ne pas être créateur, entrepreneur et innovateur, car il ne se réduit pas à sa puissance, car la concurrence n’est pas tout pour lui, comme l’État n’est pas tout pour le citoyen. La concurrence n’est que secondaire, uniquement l’instrument qui permet une certaine prospérité, comme l’État n’est que secondaire, uniquement l’instrument qui permet la sécurité. Comme dans les théories du contrat, c’est l’individu qui prime dans la théorie néo-classique de la concurrence : la concurrence lui est secondaire, elle n’est qu’un moyen et elle peut être sacrifiée. Dans la théorie néo-libérale, l’individu est certes célébré dans sa puissance et défendu inflexiblement contre toute intervention abusive de l’État, mais il ne peut que se soumettre à la mécanique d’airain de la concurrence, là où aux perdants de la concurrence la théorie néo-classique reconnaît au moins le droit à être protégé de l’abus de pouvoir commis par les individus plus puissants que lui.

L’au-delà de l’individualisme

Ces deux théories de la concurrence peuvent-elles être considérées comme des idéologies individualistes, c’est-à-dire qui reconnaissent comme valeur fondamentale et réalité première l’individu ? La théorie néo-classique est à ce titre individualiste, puisque la concurrence y est secondaire : elle est artificielle – la concurrence peut ne pas être pure et parfaite – et un instrument, le moyen de la prospérité. C’est moins simple pour la théorie néo-libérale : elle se réclame certes de l’individu, dont elle célèbre la puissance et qu’elle protège ardemment contre l’État, mais c’est la concurrence entre les individus qui semblent être première, aussi bien comme valeur que comme réalité. L’individu n’a aucun moyen de recours contre ce qu’elle produit, n’a aucun droit à opposer, si ce n’est sa propre puissance. Dans le monde chaotique tel que le décrit la théorie néo-libérale, la concurrence est une épreuve à l’issue de laquelle apparaît la valeur et la vérité[7], de manière évidente et donc incontestable. Contrairement aux apparences, c’est l’individu de la théorie néo-classique qui est le plus une personne, au sens fort du mot, car il a quelque chose à protéger, car il ne se réduit pas à une puissance en concurrence.

Si la théorie néo-libérale de la concurrence ne peut être qualifiée d’individualiste, il est tout aussi impossible de la qualifier d’holiste, car elle n’a pas pour valeur première l’harmonie du tout social, bien au contraire. Plutôt qu’un holisme, elle apparaît comme un au-delà de l’individualisme : elle se veut plus individualiste que l’individualisme, en rejetant les dernières obligations qui pèsent sur l’individu et qui pourtant sont là pour son propre service. Car l’individualisme n’est pas sans normes et devoirs, et ces normes et devoirs trouvent leur légitimité dans l’individu lui-même, c’est le sens de l’autonomie et c’est pourquoi l’autonomie n’est pas l’anomie. Cet au-delà de l’individualisme serait-il ainsi l’idéologie du riche contribuable qui considère comme une spoliation les impôts finançant sa sécurité physique et sociale, du jeune qui refuse l’autorité du professeur au nom de sa singularité, du délinquant, de toute origine sociale et géographique, qui se sent obligé uniquement par les normes écrites que quelqu’un est hic et nunc chargé de faire respecter ?

 

[1]     La matrice de cette réflexion est l’œuvre de Louis Dumont, notamment la distinction qu’il opère entre holisme et individualisme, distinction dans laquelle cette réflexion s’efforce d’inscrire ce qui pourrait être l’idéologie de la concurrence. Se référer à l’introduction du mémoire.

[2]     Préambule de la Constitution de 1946, lui-même inspiré du Programme du Conseil National de la Résistance.

[3]     Conclusion de Robert Castel. Cf p.22 (les références renvoient au mémoire).

[4]     Cf. p.19

[5]     Cette dichotomie se retrouve dans les deux Que sais-je ? consacrés à la concurrence : le premier, rédigé par Louis Franck, est d’inspiration néo-classique, tandis que le second, rédigé par Pascal Salin, critique la théorie néo-classique à laquelle il oppose la théorie de la « libre concurrence ».

[6]     Sur la concurrence contre l’abus de pouvoir, cf. pp.73-84. La compétition politique, qui présente de la même manière deux théorisations, découlant des théories de la concurrence économique, met bien en avant cette dimension de la question.

[7]     Cf. pp.89-93. Salin va même jusqu’à avancer qu’il est impossible d’affirmer que remettre l’édiction du droit à un monopole, est le meilleur système, car aucun autre système n’a jamais été testé alors que « seule la concurrence nous permettrait de le savoir ».

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27 réflexions sur « La concurrence et l’au-delà de l’individualisme, par Baptiste Carré »

  1. Le monde est iniquité ; si tu l’acceptes, tu es complice, si tu le changes, tu es bourreau.
    Jean Paul Sartre

    on peut pas sortir de cette aporie …

    une pensée soufie en forme de koan  » si IL est tu n’est plus , si tu es , IL n’est pas là » ..

    même dans une société où tout le monde aurait sa place , il y a un minimum de compétition , d’émulation : de fait chaque individu n’est pas identique dans ses besoins vitaux , spirituels et affectifs .

    le probleme actuel de nos sociétés est la recherche d’un modele melant Et l’individu Et la société (un peu comme ces philosophes melant sociologie et psychologie ) .

    Pour illustrer le marché des BD est assez frappant :

    USA le personnage créé n’appartient pas aux auteurs : ils doivent continuellement inventer si ils veulent crouter : les licences déclinent tous persos en produits dérivésdérivés

    France/Belgique l’editeur tout puissant prefere faire des bd avec des scénarios pourris à des jeunes fringants « intermittents » , il y a une surproduction que le marché ne peut absorber a uase du format de bd européen 28/48 pages cartonnés 1 à 2 tomes par an à 30 euros minimum ..

    Japon , taylorisme ou toyotisme extreme , le mangaka junior trime toute la journée à refaire le lineart du mangaka sensei … 300 pages /semaine si la publication ne marche pas poubelle directement .

    la publication à compte d’auteur permet de courcircuiter l’éditeur : l’auteur peut avoir 10 % au lieu du 1 % généreusement au prix d’une diffusion hors internet moindre .

    des éditeurs avec des exigences scénaristiques plus élevées pourraient etre mieuxx considérés .

    une licence globale /common creative /copy left pourrait aussi eclaircir le statut d’une oeuvre et donc de l’artiste :

    c’est transposable à tous les domaines de la société et beaucoup d’entreprises mais totalement inapplicable tellement la notion vitale de la valeur travail et d’argent « réel » est centrale dans le capitalisme .

    1. Vous écrivez : « le probleme actuel de nos sociétés est la recherche d’un modele melant Et l’individu Et la société (un peu comme ces philosophes melant sociologie et psychologie ) », mais vos exemples illustrent des situations où un individu, l’auteur, est victime d’autres individus, agissant à travers cette entité qu’est l’entreprise, qui usent de leur pouvoir contre lui. Tel que vous le décrivez, c’est un abus de pouvoir de l’éditeur contre l’auteur, et la société devrait donc intervenir pour soutenir l’individu le plus faible, l’auteur, atteint dans sa dignité dans la mesure où il est spolié de son œuvre.

      La question de l’articulation de l’individu à la société, aussi bien du point de vue du monde tel qu’il est et du monde tel qu’il devrait être, est sans doute la question fondamentale des sciences sociales et l’humanité n’a pas fini de se la poser.

      1. toute organisation humaine a tendance à vouloir continuer à fonctionner indépendamment des individus qui la composent :
        les indiividus les plus aptes à survivre dans un systéme homéostatique donné sont les plus insérés mais souvent les moins réactifs .
        un lanceur d’alerte , un bédéiste freelance , un sdf ou un immigré clandestin n’ont pas leur place dans le systéme actuel .
        la survie d’une société exige de passer par pertes et profits la poignée d’individus « obsolètes » . hier c’etait les ouvriers d’usines automobiles (renault,peugeot) aujourdhui les employés de bureau (la poste par ex ) demain la fonction publique (de l’enseignement au médical) .
        on rend « plus souple  » des structures étatiques pour simplifier et maximiser les flux financiers c’est la seule chose qui compte.
        il n’y a aucune idéologie qui puisse infléchir cela .

  2. La concurrence théorisée est-elle autre chose qu’une excuse des prédateurs pour justifier leur violence ?

    1. Une entreprise de textile n’hésitera pas en effet à se servir de la « concurrence internationale » et de la « compétitivité » pour justifier la fermeture de son usine dans le nord de la France et la délocalisation de l’activité au Bangladesh. Cependant, il est possible de critiquer cela, et ce au nom même de la concurrence.

      La concurrence est censée faire baisser les prix, non ? C’est du moins ce que montre la théorie économique de la concurrence selon laquelle le profit des entreprises est d’autant plus faible que la concurrence est « pure et parfaite ». Or, sur les vêtements produits au Bangladesh et vendus en Europe la marge des multi-nationales est considérable. C’est donc que la concurrence n’est pas parfaite et que ces entreprises ne sont pas elles-mêmes soumises à ce qu’elles imposent aux autres. Comment serait-ce juste ?

      1. Vous oubliez le plus important !!

        Dans un monde ou la ressource de travailleurs est devenue pléthorique, (grâce à la mécanisation/informatisation, et exacerbée par la mondialisation)
        la concurrence, si elle fait (un peu seulement, comme vous l’avez remarqué) baisser les prix, fait beaucoup plus baisser le coût du travail, au profit du capital.
        Les revenus du travail ne cessent alors de se réduire. La limite physique étant un bol de riz/jour… pour ceux qui auront la chance d’avoir encore un travail.
        Tandis que le capital accumule les richesses. La limite physique étant de posséder l’ensemble des ressources, (qu’il peut de surcroît allègrement gaspiller)

        C’est ce vers quoi tend un capitalisme non régulé à des fins sociales et écologiques,
        ce qui est le cas du néo libéralisme.

        Quelques hyper riches, dans un océan de miséreux.

        En fait c’est hyper simple, mais parfaitement inavouable, d’ou la propagande pseudo scientifico-financière dont nous sommes matraqués.

      2. Pour préciser les choses en reprenant votre exemple:

        Lorsque l’on transfère une usine textile de France au Bangladesh, le prix des T shirt baissera disons d’un facteur 2, alors que le coût du travail, baissera lui d’un facteur… 20 !!
        Et mieux, quand on remplace les employés par des machines automatiques, le coût du travail tombe à zéro!! (le coût du capital augmente à cause des machines qu’il faut amortir, ce qui réduit d’autant la potentielle concurrence, tout le monde n’ayant pas la capacité de tels investissements, d’ou concentration accrue du capital)

        Ceci se généralisant, le pouvoir d’achat des masses travailleuses ne permet plus de rémunérer le capital productif, et alors… on ferme les usines. Game over.

        (Ne cherchez pas plus loin les raisons de la crise que nous subissons depuis 40ans, comme Paul Jorion ne cesse de le rappeler)

      3. « C’est donc que la concurrence n’est pas parfaite[…] »

        Ou alors c’est que la théorie est invalide, hypothèse relativement facile à envisager dès lors qu’on considère une théorie qui nécessite la perfection de ses paramètres pour être vérifiée, non?

  3. la « science politique » et tout est dit. 2 mots associé de manière si invraisemblable
    impressionné que l’on puisse présenter un master en sciences politique, félicitations
    chaque jour désormais la science politique permet donc d’expliquer
    les bienfaits de l’administration du peuple par l’élite éclairée
    – protéger les banques en toutes circonstances
    – rêve éveillé de croissance et de plein emploi
    – financement publique d’activités politiques inutiles
    – écrasement et exploitation de populations éloignées

    aujourd’hui au beau pays de france nous disposons désormais d’une élite pléthorique qui fait qu’une loi votée le matin est contredite par celle votée le soir, si bien qu’au matin
    on se réveille avec l’angoisse coupable d’avoir enfreint une loi dont on ignorait l’existence.

    Heureusement, la seule chose à craindre sérieusement étant que le ciel nous tombe sur la tête,
    j’ai le plaisir de vous laisser discourir scientifiquement sur les concepts de concurrence : libre et non faussée ou de toute autre nature, car chacun sait que vous ne la rencontrerez jamais.

  4. Sans rentrer dans le fond du débat, je souhaite signaler qu’il est un effet « écologique » que nul ne peut englober ans un « holisme » convenu, ce sont « les services rendus par la nature ». Chacun croit user « gratuitement » des biens communs « librement disponibles » jusqu’au moment où il apparait que ces biens communs sont limités et que l’accès doit en être régulé – contre les traditions. Se promener sur une page et en prélever galet ou coquillage est parfois sanctionné – Même sans son chien !
    Cette régulation sera-t-elle aristocratique (parce que je le vaux bien !) ou « Démocratique », en se limitant « comme tout le monde » au nom d’un argumentaire Citoyen, donc construit et responsable. La Citoyenneté contre cette « liberté inconsciente », forcément irresponsable de nos prédécesseurs ?

  5. Cher Baptiste, votre billet est passionnant et éclairant.
    J’aurais juste une question naïve par rapport à cette création des monopoles mondiaux tels que ceux fondés par Steve Jobs, Bill Gates ou autres Zuckerberg. Certes ce sont des individus exceptionnels (tous?) mais comment ont-ils été « aidés » pour concentrer autant de pouvoir et de fric avec l’avènement du cadre individualiste néo-libéral ? Qu’en est-il des créateurs type Gustave Eiffel ou Alfred Nobel dans un autre cadre — peut-on comparer ? Que dire ensuite de leur redistribution individuelle (et en partie — et en tout cas très peu en France 🙂 ) de ces immenses richesses par du mécénat se substituant à une redistribution plus « démocratique » que l’État opérait naguère ? Quel est l’avenir d’un système où ces monopoles peuvent s’écrouler assez vite , cf. Nokia mais qui peut dire que Apple ou autre survivront car tout s’accélère constamment…?

    1. Merci pour votre bienveillance.

      Il y aurait beaucoup à dire sur les « self-made men » des nouveaux technologies, surtout sur le duo Bill Gates – Steeve Jobs.

      Tout d’abord, ils illustrent bien l’ambiguïté de la notion d' »innovation » : ils sont, à la différence, peut-être, de Nobel et d’Eiffel, moins des inventeurs que des commerçants à l’intuition géniale. La grande idée de Gates a été de vendre des ordinateurs certes moins puissants que la concurrence mais aussi moins chers, standardisés et produits en grande série ; chacun pouvait avoir son ordinateur personnel, son « Personal Computer ». Gates vendait quant à lui un design, un produit ostentatoire, porteur d’une prétendue identité ; chacun allait être soi et montrer son moi avec son Mac, iPod ou iPad. Si l’innovation est uniquement commerciale, légitime-t-elle leur position dominante aujourd’hui ?

      Ont-ils été aidés et perdureront-ils ? Je ne connais pas suffisamment la question pour répondre avec rigueur.

      La redistribution par le don est loin d’être exceptionnel dans les société humaines : il n’est pas rare que le plus fort redistribue au profit des plus faibles, aussi bien pour maintenir la communauté que pour se construire une clientèle susceptible de le soutenir face à ses rivaux. Mais l’action humanitaire du couple Gates va bien au-delà et évoque un rite des peuples Ifugao et Kwakiutl, ayant vécu respectivement aux Philippines et en Colombie britannique. La compétition, respectivement pour les rizières et le prestige, structurent ces deux cultures qui permettent ainsi une (relative) mobilité sociale à celui qui « réussit ». Cependant, pour que cette « réussite » soit reconnue, elle doit être comme validée par l’organisation de coûteux festins offerts à la communauté.

      Quoi qu’il en soit, la différence est grande entre la redistribution par la charité et celle organisée par l’État, que vous qualifiez justement de démocratique. Je serais même tenté de ne pas parler de « redistribution » à propos de la Sécurité sociale, des services publics et de l’impôt progressif : la redistribution est donnée par les forts aux faibles, alors que la Sécurité sociale se sont les travailleurs eux-mêmes qui se la donnent.

  6. Bonjour,

    je souhaiterais dialoguer à partir du chapitre que Paul consacre aux « ententes » ( la taxation) cf. Le Prix pp. 127-141. Comme je suis assez loin de ma bibliothèque, je ne saurais, avant longtemps, mettre la main sur Homo Hiérarchicus pour me remémorer le sens précis de votre « … dans l’Inde des castes, société holiste par excellence, le pouvoir est subordonné à la valeur, il ne peut s’élever à elle ni l’atteindre. » . Pouvez préciser un peu plus ?

    Merci.

    1. Bonjour,

      Dans l’Inde des castes, deux concepts recoupent ce que nous entendons par « politique » : le danda, la force légitime, celle du châtiment, et l’artha, l’action intéressée, motivée par l’intérêt particulier. Le roi indien a tout à fait le droit de pousser son intérêt propre, de chercher à accroître sa richesse et son pouvoir, quitte à faire la guerre avec ses voisins. Mais l’artha, le pouvoir, est subordonné au dharma, l’ordre universel, la valeur : le roi peut faire ce qu’il veut tant qu’il respecte l’ordre universel et son harmonie, c’est-à-dire tant qu’il ne prétend pas s’élever à la valeur, définir l’absolu. Comme l’écrit Dumont, « la force et l’intérêt ne produisent que violence et instabilité; qu’importe, puisque rien d’essentiel n’est là mis en question; bien au contraire, l’unité sociale implique et entretient la division politique ». Les rois indiens, qui finirent d’ailleurs par être des étrangers, musulmans et anglais, n’ont pas pu faire ce que les rois européens ont réussi : devenir souverain, pouvoir définir la valeur, pouvoir ensuite passé au peuple. Tout ceci est dans l’annexe C de Homo Hierarchicus.

      A propos des pratiques de « taxation » décrites par Paul Jorion, de telles ententes destinées à protéger le marché de la surproduction existent aussi dans l’industrie : le « contingentement » consiste pour les entreprises concurrentes à réduire chacune leur production d’une même proportion. Joseph Schumpeter ne condamnaient pas ce genre de pratiques, alors qu’elles donnent lieu, de la part de Louis Franck, à une phrase glaçante (c’est moi qui souligne):
      « les accords conclus tendent à réduire la production d’un même pourcentage, en respectant en quelque sorte les droits acquis, les « antériorités » de chaque producteur, quels que soient leur niveau de productivité, leur prix de revient moyen, leur efficacité ; la crise, loin de provoquer la disparition des moins aptes et la survie des mieux armés, consolide les situations préexistantes ; aussi semblable méthode est-elle absolument contraire aux idées modernes en matière de productivité ; c’est la règle du moindre effort ».

      1. Merci de votre réponse, je voudrais aborder une discussion exploratoire sur votre thème de « l’individu » , en prenant pour objet l’observation ethnographique,. relevée par Paul : « je t’en mettrai 250 par paniers » ( au lieu de 200) . Les autres ne le savaient pas… « (Le Prix p. 130, l .7). Paul nous donne la raison de la logique de l’entente au niveau du groupe, mais faute de temps, n’aborde pas le niveau de cette « entente dans l’entente », par laquelle, précisément, l’individu se révèle .
        §
        J’imagine que vous vous appuyez sur Dumont comme toile de fond pour mettre votre analyse en relief. Dumont nous présente, il me semble, la vision traditionnelle indienne de l’intérieur. En vue de débattre, quitte à y revenir, pouvons -nous partager l’idée selon laquelle la hiérarchie des castes correspond à un système symbolique du » pur et de l’impur » ce que, en première approximation, nous pourrions traduire comme un système de valeurs formant une morale, dans laquelle, à l’inverse de chez nous , le statut social reflète une hiérarchie totalement non négociable, totalement coupée, sur le plan symbolique, des rapports de forces entre castes. Les rapports de force entre groupes n’étant évidemment pas absents (et peut-être même en raison de cela, plus exacerbés que ce dont nous avons l’habitude).

        Pour ce qui est de la valeur de l’individu dans la société indienne traditionnelle « l’individu ne compte pas », la valeur de l’individu n’est pas centrale, il n’est un réseau serré d’interdépendance ( famille, clan, la caste, l’ethnie, etc. ) – holisme -. De plus, chacun est déterminé par son « karma », lequel le dépasse complètement, sauf à se retirer du monde, entièrement nu, et ainsi rompre le cycle des réincarnations. En contraste, Rome vendit des indulgences sur un mode parfaitement mondain, Attali, nous prédit, depuis lustres déjà, l’immortalité marchande.

        §

        Nous considérerons , je présume, que nos hiérarchies sociales résultent de la définition du rapport de force entre catégories sociales données par Paul Jorion « le statut réciproque des catégories sociales qui définit leur rapport de force est déterminé par une représentation de la rareté relative de leurs représentants « (P.212, l. 9) , ce que Paul illustre plaisamment en rapportant un mot d’enfant « la reine d’Angleterre on n’en voit pas souvent », mais pour préciser que s’il y a beaucoup de médecins le prix de la consultation baisse, ou encore , lorsque la cohorte de la génération du baby-boom quitte l’école, le statut de l’enseignant s’effondre du fait qu’il y en a trop sur le marché relativement au public encore disponible.

        En synthèse, le mécanisme du prix réside donc dans le rapport de force entre le vendeur et l’acheteur, non en tant qu’individu , mais en tant que membre de groupes sociaux vendeurs et acheteurs. Dès lors, sommes-nous d’accord pour considérer que nos hiérarchies sociales modernes ( stables en tant que hiérarchie de classes, et dans certaines circonstances, quelque peu assouplies d’une relative mobilité individuelle), trouve (essentiellement) leur principe dans le rapport de force marchand ?

        Sommes-nous également d’accord pour considérer que nos morales usuelles formalisent le minimum de règles communes pour « faire société », ce qui revient à dire : formalisent les conditions de la stabilité du système de rapport de forces entre groupes sociaux. Jorion utilise un cas de morale (philia) exemplaire , celui de l’entente spontanée par l’autolimitation des quantités pêchée par le groupe patron de pêche/mareyeur, lorsque le marché est plat, afin de maintenir en vie ce qu’ils savent être, tous ensemble, un maillon nécessairement , et bien sur, jusqu’à la banque Cofica (Banque des conserveries, mais sans doute aussi des patrons de pêche et des mareyeurs ?) laquelle était également de la partie lors de ces réunions informelles journalières et tard le soir, mais si nécessaire à la fixation de ce prix plancher, lequel n’avait de ce fait plus rien à voir avec l’offre et la demande.

        Dans ce cas, de solidarité hautement morale, comment analyser – en tant que rapport de force – les deux « tricheurs » au panier chargé à 250, alors que l’entente, la morale du groupe, le fixe explicitement à 200 ? N’est-ce pas précisément l’émergence de l’individualisme (j’entends ici « individualisme » hors de tout jugement de valeur, et comme sortie de « l’holisme » et de l’adéquation aux normes de la philia propre de ce groupe . C’est-à-dire comme une rationalité basée sur l’inversion de la norme permettant de créer le comportement dissimulé d’une forme de rareté relative parce que caché. Le type ethnographique que constitue la description de « Jean B. » par Paul , ne peut en effet pas exister si, pour employer l’expression du lieu, tous les pêcheurs y étaient « abonnés »- Le Prix (PP131-137) ?

        Car curieusement, et Jorion ne tarit pas d’un luxe de détail savoureux , ce « Jean B » est un « crac » admiré et envié de tous …

        A+

  7. Il manque la pêche aux moules (et la chasse aux champigons), il manque les « congés payés » du mois d’août (même un week-end), ou peut-être un seul dimanche à la mer (début juin), il manque le kir (sauf s’il est multiplié par douze) entre amis sur une terrasse, il manque le repas de famille un dimanche (avec la recette spéciale d’un magicien), il manque le besoin de croire en un destin commun (qu’il soit technique: TGV, Charles-de Gaulle, ou bien d’un langage: la francophonie, ou simplement d’une fratrie, même si il n’y a pas encore de féminin).
    On ce moque des grandiloquents, des beaux, des natifs, des « tout-en-arts », tant qu’on a de quoi faire un film souriant, avant de laisser aux générations suivantes de quoi vivre (à priori cela n’est plus acceptable).
    Mais la conclusion est sympa, un équilibre entre droit et devoir (que ce soit pour la dernière mode Saoudite, le voile, ou pour l’acquittement de l’impôt, tant que ces devoirs puissent être pensés dans un quotidien qui « dé-pense »).

  8. Est-il abusif de dire que l’une des théorie est celle de la moyenne, pour laquelle il faut un individu moyen, protégé comme tel. Tandis que pour l’autre, la néo-libérale, les fluctuations prennent le dessus, et ce sont leurs effets, bénéfiques ou délétères, que l’on se retrouve gérer, à coup de destruction créative par exemple.

    Ce n’est pas contradictoire dans la mesure où à tout instant d’une société, il existe une tendance à perpétuer la moyenne, et aussi une tendance à faire évoluer la technique.
    Il est vrai que le pouvoir vient plus facilement en jeu sous sa forme brute côté néo-libéralisme (et rôle des fluctuations), alors que côté néo-classique, les freins à l’abus de pouvoir sont solides et assez bien répartis.

    Dans le cadre du « Prix » et de sa fixation aristotélicienne par le statut réciproque des échangeurs de biens, on en vient à remarquer que l’attente de la fluctuation positive que fait « l’investisseur » (homo BFMicus) se traduit par le paimente de l’intérêt comme « loyer de l’argent ». Cela réalise donc un lien théorique entre pouvoir, fluctuation et versement d’intérêt…
    Le monde « raboté » de ses excès d’intérêt versés sera-t-il automatiquement plus distributeur du pouvoir ? Cela reste à prouver…

    1. On peut en effet essayer de combiner les deux, chacune d’entre elles décrivant une des faces de la concurrence : la concurrence pousse à une plus grande efficacité et donc à une réduction des prix (théorie néo-classique), la concurrence incite l’entrepreneur à innover pour vendre un bien qu’il est le seul à produire et réaliser ainsi un profit de monopole (néo-libérale). Pour reprendre vos termes, l’innovation fait fluctuer l’état moyen et l’entrepreneur en tire profit jusqu’à ce que cette innovation s’intègre à la moyenne. Les brevets dans l’industrie pharmaceutique illustre cela : un laboratoire qui découvre une molécule en a la propriété exclusive pendant un certain temps puis il est permis de fabriquer des génériques l’utilisant. Le droit considère qu’il est légitime que l’innovateur jouisse de son innovation en détenant un monopole mais qu’au bout de quelques années ce monopole devient abusif, constitue un abus de pouvoir contre les malades les plus pauvres.

      Cependant, en pensant cela, on fait prédominer la théorie néo-classique : un monopole qui perdure au-delà de la « juste » rémunération de l’innovation constitue un abus de pouvoir. Quant à la théorie néo-libérale, elle a une prétention hégémonique : elle met en avant le cas du monopole d’innovation mais c’est bel et bien l’état moyen qu’elle veut régir.

      Plus fondamentalement, je ne pense pas qu’on puisse aujourd’hui distinguer une moyenne et des fluctuations : ne sommes-nous pas tous toujours dans la fluctuation ? Pas grand-chose n’est à l’abri de la destruction créatrice : les marchés des matières premières sont extrêmement volatiles, les services commencent à être délocalisés, les professions hautement qualifiées ne sont plus à l’abri de la concurrence, etc. L' »individu moyen » risque fort bien d’être bien un individu vivant d’aliments produits par l’agro-industrie et à crédit, c’est-à-dire dans une dépendance aux grandes entreprises que la théorie néo-classique cherche précisément à éviter.

      Le taux d’intérêt traduit en effet une relation de pouvoir : la banque a les fonds dont l’entreprise a besoin, donc elle les lui met à disposition en échange d’une rémunération, mais comme l’activité de l’entreprise n’est pas sans risques, la banque exige encore plus de rémunération pour accepter d’en courir. Un système sans taux d’intérêt, c’est le métayage : la banque accepte de financer l’entreprise mais recevra une certaine proportion de ses revenus. Il y a toujours une relation de pouvoir : plus l’activité de l’entreprise est risquée, plus la banque exigera une proportion importante.

      1. La « moyenne » existe un peu au sens de la cellule familiale, ou de constantes anthropologiques du même acabit (Toddien).
        D’un autre côté, Stiegler met en avant la prolétarisation/désublimation/perte de savoir-faire, ces atteintes à la bonne marche de la société atteignant un niveau où elles compromettent la stabilité de toute classe moyenne.

        J’ai le sentiment qu’il y a une capacité certaine de nos sociétés (depuis 1600 ?) à redéfinir du « nouveau » par une sorte d’effet auto-réalisateur, une renormalisation de ce qui est traditionnel et de ce qui est innovant. Ce serait une logique analogue à celle du « paradoxe du Guépard » qu’explique Michel Leis reprenant le mot de Tomasi di Lampedusa. Toutefois, (et pour suivre plutôt Michel Leis), c’est l’accaparement trop exclusif par une classe de cette « vision » et du discours qui va avec qui rend la situation explosive. Une classe se sent dépositaire de « ‘l’innovation », forcément à libérer, à débrider. C’est suivant qu’elle a l’aisance de pousser ses desiderata jusqu’à des folies ou non que les fluctuations importantes (et majoritairement néfastes) se produisent. ON ne couperait donc pas à une analyse des groupes qui « font l’agenda ».

  9. Le modèle économique néo libéral n’a jamais été « pensée », mais est seulement le jouet des dominants…

    La « théorie » néolibérale n’existe pas. Ou alors elle se résume à :
    «Eliminer toute entrave à la liberté des capitaux conduit à maximiser la fortune des plus fortunés . Tout ce qui va dans ce sens doit donc être mis en oeuvre.
    Les conséquences négatives sont hors de propos»
    Ce qu’on ne peut évidement dire en des termes aussi directs…, d’ou la construction – après coup – de fumeuses « théories ». destinées à parer le néo libéralisme d’une respectabilité utile à son implémentation dans les esprits, et à brouiller les cartes.

  10. A mon sens, le point fondamental de ces théories c’est qu’elles ne définissent la notion de richesse d’un système économique.
    Or le but d’une théorie économique c’est de faire prévaloir que ses fondements amènent à une plus grande prospérité que les autres.
    En ne définissant pas de manière rigoureuse la richesse ou la prospérité le but devient flou.
    En revanche si on a une définition rigoureuse de ce qui fait la richesse d’un système économique alors il est possible d »analyser si les moyens proposés par la théorie sont favorables à l’atteinte de ce but.
    Et là on a une évidence complètement occultée par ses deux théorie et qui remettent en cause leurs fondements.
    La richesse d’un système économique est bornée et cela indépendamment des ressources en matières premières à disposition du système [1].
    ET CELA CHANGE TOUT !
    Car une fois que le système a atteint cette borne l’accroissement de richesse ne devient plus possible !
    Par conséquent, la concurrence ne peut être synonyme d’accroissement de richesses pour le système mais uniquement en faveur de sous système et forcément au détriment d’autre parties du système.
    Le gâteau ne peut plus croître, la concurrence exacerbe la portion des parts que chacun souhaite obtenir. Comme le gâteau ne peut plus croître alors tout gain de productivité se fait alors nécessairement au détriment d’autres parties du système qui en aura moins. La conséquence et la montée inexorable des inégalités.
    C’est ce que nous constatons de nos jours.
    En conclusion, en excluant du champ de leur étude ce qui caractérise la prospérité ou la richesse des nations et en ignorant le caractère bornée de cette richesse, ces deux théories ne ne sont pas applicable car elles amènent toute deux vers une montée inexorable des inégalités ce qui au final est le contraire du but rechercher : la prospérité des nations.

    [1] : Pour comprendre cette notion de seuil de richesse, on pourra lire les articles :
    http://lesbrindherbes.org/2014/03/09/comprendre-notre-economie-pourquoi-la-croissance-est-le-probleme-et-pas-la-solution/
    http://www.agoravox.fr/actualites/economie/article/pib-energie-et-le-dogme-de-la-144328/

    1. Ces théories ont en fait une définition de la richesse : dès qu’il y a achat, il y a création de richesses, car, si un individu achète, c’est bien parce qu’il accorde de la valeur à ce qu’il achète, si bien que, plus le volume des achats est grand, plus la société est riche. Mais je vous l’accorde, cette richesse, la croissance, n’est pas la prospérité qu’on pourrait définir comme la satisfaction des besoins et qui devrait être la vraie finalité de l’économie. Comme vous l’écrivez dans votre article, nos économies dites développées sont arrivées à saturation : les besoins des ménages, en termes d’alimentation, d’habillement, de logement, de santé et même de confort et de loisirs, sont, globalement, satisfaits. La demande s’est alors affaissée et les États européens et nord-américains l’ont érodée encore plus en se lançant dans des politiques de compétitivité qui ont rompu le lien tayloro-fordiste entre les salaires que versaient les entreprises et les consommateurs qui achetaient leurs produits. Et les efforts de la publicité pour créer chez le consommateur de nouveaux besoins ainsi que l’ouverture des vannes du crédit n’ont pas permis de rétablir une demande solide.

      1. Alors la grande innovation fut : le seuil de pauvreté.
        En Belgique 424.000 enfants vivent sous le seuil de pauvreté.
        Comment l’éducation basée sur la compétition pourrait-elle rompre ce cercle vicieux.
        Avant d’évoquer « les inégalités » il est urgent d’enrayer « la pauvreté » des individus noyés dans des « moyennes » qui ne nous apprennent rien.

      2. @Béotienne
        La montée des inégalités est directement liée à la montée de la pauvreté selon le principe que le gâteau à partager est constant.
        Donc celui qui accapare plus c’est forcément au détriment de celui qui aura moins…
        Donc tout gain de productivité dans notre système crée des pauvres.
        Donc pauvreté et inégalités, c’est exactement le même combat.

  11. Votre problématisation de la différence entre libéralisme classique et neo-libéralisme en exprime une autre qui pointe et que Michel Foucault (MF) a développée et à laquelle Geoffroy de Lasgasnerie dans « La dernière leçon de Foucault – sur le néo-libéralisme, la théorie et la politique » se réfère clairement : le libéralisme classique s’inscrit dans le cadre de la pensée de l’Etat (et ainsi dans une forme holiste comme vous le soulignez) tandis que selon MF la pensée néolibérale (Hayek) est une pensée essentiellement anti-étatique, elle oppose la diversité humaine (« le bois tordu de l’humanité. ») et l’impossibilité selon les penseurs neolib à trouver de « régime commun » c’est à dire le bien commun et ainsi le Droit. La forme économique que prend cette charge idéologique n’est pas discutée par MF apparemment mais son point est de montrer comment les autres oppositions au libéralisme s’incluent elles aussi dans une forme de holisme ne remettant pas en cause l’Etat (socialisme ou communisme). Ainsi le néolibéralisme apparaît pour MF selon Lagasnerie comme une boîte à idée contre les formes surplombantes de rationalité (telles la raison d’Etat, le Bien Commun, … etc). Pour Lasganerie, il ne s’agit pas pour MF d’un appel anarchisant ni d’une séduction (ou réduction) libertarienne à mettre en oeuvre mais d’un retour critique sur notre manière de penser, sentir, voir et réagir à la supposée nécessité de l’Etat (ou de formes de gouvernementalité surplombantes ou transcendantes dont l’Etat est la réalisation moderne) dont il est extrêmement difficile de se défaire et qui s’introduit dans les discours normatifs en tout genre, dans les oppositions politiques. Essayer d’ « oublier » la (très) mauvaise part du neolibéralisme (cette forme de loi de la jungle sans droit ni loi), permet alors de s’interroger sur notre facilité à se réfugier dans l’Etat, à s’assujettir à la Loi, une forme de pensée et de logique juridique – homo juridicus – où l’homme est sujet contraint et lié à une transcendance (et qui change le rapport au monde et donc le monde) versus une pensée de l’homo economicus néolibéral – ingouvernable par essence – à qui les mouvements de « libérations » des années 1970 font écho produisant depuis ces années là des transformations de pratiques institutionnelles (néo management public) mais aussi un nouveau type de relation au pouvoir par les « sujets » que nous sommes.

  12. Bonjour à toutes et à tous !
    La concurrence ? Quelle concurrence ? Je ne vois que des guerres ! Et notre monde se détériore chaque semaine ! Qui croit vivre dans un monde en paix saupoudré de bienfaisante concurrence ?

    Il y a plus de ferveur dans le sport que pour s’occuper de la biodiversité et donc de notre sort !
    C’est un avenir militaire sur une planète poubelle que nous laissons aux futures générations !

    Bon XXIe siècle !

    Papillon (en colère)

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