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Civilisation, religion et monnaie, par Pierre Sarton du Jonchay

Billet invité

L’esprit du capitalisme d’après l’œuvre de Max Weber est très éclairant. En le croisant avec le commentaire de Zebu, essayons d’expliciter cette rupture que nous présentons sous différents angles. Si nous nous plaçons dans le cadre conceptuel des quatre causes d’Aristote, nous avons la double distinction physique/métaphysique et subjectivité/objectivité. Le sujet humain qui pense, décide et agit se trouve des deux cotés des deux distinctions. Mais les trois actualités humaines (ce dont nous sommes témoins) sont d’un seul coté à la fois des deux axes. Posons pour le moins l’hypothèse afin de bien intelligibiliser les deux dialectiques :

1) La pensée est métaphysique et subjective. La pensée est libre de la matière.

2) La décision est physique et subjective. La décision est libre de l’objet.

3) L’action est physique et objective. L’action est libre de la métaphysique.

Nous trouvons dans la pensée, la décision et l’action trois relations logiques entre la physique et la métaphysique, la subjectivité et l’objectivité et enfin la subjectivité et la physique. Ces trois relations définissent trois ordres distincts de l’actualité humaine ; les ordres de la finalité, de la formalité et de la matérialité. Ces trois ordres sont communs à Platon et Aristote. Mais Aristote en définit un quatrième pour réconcilier la métaphysique avec l’unité du sujet qui en un seul être pense, décide et agit. Aristote considère l’effet de la réalité ; une réalité unique en elle-même malgré les distinctions intellectuelles de la fin, de la forme et de la matière introduites par la métaphysique.

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Faillite financière posthume de Platon, par Pierre Sarton du Jonchay

Billet invité

La valeur : trois ou quatre causes ?

Platon et Aristote ont posé dès l’antiquité grecque les bases de la discussion de la valeur développée dans la civilisation occidentale. La valeur est produite par les actions individuelles conformes au bien commun. Les deux philosophes divergent sur les modalités de discrimination du bien commun. Platon penche pour la dictature éclairée. Sa république est déposée entre les mains de sages. Le peuple peu instruit et inexpérimenté obéit. Il ne peut pas tout comprendre. La lumière lui vient d’un extérieur de la société qu’il forme. Au contraire chez Aristote, la lumière vient de l’intérieur de la société. La démocratie est un procès de discussion de la vérité entre les citoyens. Le bien commun est l’objet permanent de leurs échanges, perpétuellement remis en cause. La vérité est le sens continu de la discussion sociale ordonnée au bien commun.

L’explication de la lumière produite au cœur de la vie sociale est présentée par Aristote dans la métaphysique des quatre causes : la fin, la forme, la matière et l’effet. La métaphysique est simplement la logique du langage que les citoyens adoptent librement pour accroître collectivement leur réalité. Rendre la matière intelligible par des formes partagées au service des fins humaines qui accroissent la réalité. Aristote propose aux individus une vertu qui accroît leur valeur par l’échange. Entre la fin, la forme et la matière conçues par l’intelligence humaine, Platon ne pose pas l’exigence morale de leur intelligibilité réciproque, de l’explication de chaque cause par les deux autres. Platon n’abstrait pas le langage de la réalité. Le sujet n’est pas l’auteur de l’unité de l’être. Au contraire, grâce à la démocratie, Aristote pense l’autonomie du langage dans la réalité. Il ajoute à la matérialité transformée par la finalité l’effet négocié par le langage. Non seulement l’homme unifie les quatre causalités dans son moi, mais il les reçoit de la société dans laquelle il s’intègre. Aristote ajoute la démocratie à la république de Platon. Aristote ne le dit pas mais il est le fondateur de la métaphysique de la personne, l’individu libre en société, la société matrice de l’individu libre.

Économie, monnaie et démocratie

Par sa métaphysique de matière formée par la fin, Aristote fonde ipso facto la science économique. Il définit à la fois la matière qui individualise et se compte et la forme qui donne la valeur à la matière au service des fins humaines. La matière est enclavée dans la quantité. Mais la forme lui donne des qualités. La matière prend la valeur en recevant les fins humaines formées par l’intelligence. La valeur est la matière formée et la forme matérialisée. La matière se transforme mais ne s’accroît ni ne décroît. Informée par des fins humaines, la matière acquiert la dimension économique. Elle produit du plus avec le pareil. Le plus dans la continuité invariable de la matière, c’est la forme. L’information croissante de la matière est impossible sans la démocratie qui renouvelle constamment les formes par la liberté d’en discuter. Elle est non moins possible sans le marché où se rencontrent les citoyens pour échanger des idées dans les objets matériels qui les réalisent.

Le concept de la monnaie émerge naturellement de la métaphysique d’Aristote. Si les objets de valeur échangés sur le marché sont de la matière informée, alors il existe un outil médiateur de l’échange qui à la fois mesure la forme, compte la matière et conserve la valeur dans le temps. Aristote voit tout de suite le concept monétaire dans les pièces de métal marquée par le symbole d’une politie ; des pièces échangées contre des biens marchands alors qu’elles ne sont pas la matière physique dont le vendeur a besoin. Il voit tout de suite que la confiance inspirée par les monnaies provient autant de la matière physique qu’elles contiennent ou permettent d’acquérir que de l’autorité publique qui les émet. En fournissant un dispositif stable de formation des prix, en rendant la forme quantitativement négociable abstraite de la matière, la loi de la cité est la contrevaleur véritablement matérielle des biens échangés sur le marché.

Métaphysique de la valeur

La matière disponible dans un bien à l’instant de l’échange n’est pas la seule cause de valeur. L’ordre de la cité qui se perpétue dans le temps donne de la valeur au prix. Il devient un instrument d’anticipation quantifiable de la forme immatérielle. L’existence de la loi partagée dans la démocratie offre un critère stable d’identification des objets de valeur. Si le prix présente une certaine stabilité, alors il est possible d’inventer de nouvelles formes de transformation de la matière pour servir les mêmes fins avec moins de matière ; ou pour servir plus de fins avec la même matière. Dans la quadri-causalité d’Aristote, le crédit est bien l’effet de la valeur future certaine, à la fois le prix qui ne varie pas et la monnaie dont la contre-réalité est constante. Le capital est l’effet de la valeur future incertaine ; à la fois la réalité qu’il faudra prélever dans les réserves du passé pour honorer un emprunt trop ambitieux et le prix de la plus-value qui restera après remboursement de tous les emprunts. Enfin l’assurance est l’effet anticipé de la mutualisation sur toute la cité du coût des accidents naturels qui frappent aléatoirement les citoyens. La prime d’assurance adossée à une loi effective de solidarité est la matérialité de la valeur sociale.

Aristote n’a pas explicitement défini le crédit, le capital et l’assurance à partir de la monnaie, de la démocratie et du marché. Il a posé les bases conceptuelles de leur développement au cours du Moyen Age occidental. Le crédit est de la matière mesurée en monnaie formée dans la stabilité du temps. Le capital est la variabilité de la matière formée dans l’imprévisibilité du futur. L’assurance est la provision humaine matérielle de l’entropie physique naturelle. La métaphysique d’Aristote arrime la monnaie, le crédit, le capital et l’assurance à la réalité physique et politique, aux limites de la matière physique et aux fins humaines libres.

Prospérité aristotélicienne

Quatre dimensions émergent parfaitement distinctes dans la mesure de la valeur du futur. La réalité physique brute soumise à l’entropie est la matière assurantielle. La réalité physique instantanée intermédiée par le prix est la matière marchande monétisée. La réalité physique du futur intermédiée par le crédit est la matière mesurée en certitude de valeur. La réalité métaphysique du futur intermédiée par le risque des finalités humaines est la matière mesurée en incertitude de valeur. Quatre dimensions distinctes de tout objet financier de valeur anticipée échangeable à un certain terme. Quatre dimensions différentiables non pas matériellement mais par la métaphysique des fins, c’est à dire par l’engagement politique d’un assureur, d’un marchand, d’un créancier ou d’un entrepreneur.

Jusqu’à la fin du Moyen-age, la métaphysique d’Aristote organise l’objectivité politique et financière par la subjectivité disciplinée dans la vertu. La démocratie et l’économie qui en résultent reposent sur des rôles distincts en régulation réciproque. Si elle n’est pas nécessairement réelle, l’efficience de la politique et de l’économie est au moins concevable. Tous les souverains politiquement et économiquement efficaces le sont pas leur capacité à maintenir l’équilibre des rôles d’assureur (les églises et l’aristocratie), de marchand, de créancier et d’entrepreneur. Les souverains inefficaces laissent la confusion s’installer pour tenir plusieurs rôles à la fois et s’enrichir avec leurs affidés aux dépens de la société dont ils servent officiellement le bien commun. A la Renaissance, se produit une rupture métaphysique. La politique s’entremêle à l’économie. Le service politique du bien commun n’est plus la justification du pouvoir. La finance commence à accaparer métaphysiquement la politique. Le virtuel n’est plus ce que la volonté fera advenir mais la réalité qui n’existe pas.

Régression matérialiste

En cinq siècles la métaphysique de la différenciation des causes succombe à la finance. La valeur n’est plus que comptée. La discussion n’a plus de sens. Le langage n’est plus une transformation universelle de la réalité. L’économie surclasse la politique. La démocratie disparaît dans la république. L’effet est une question strictement individuelle non discutable dans la société. Les finalités humaines sont devenues abstraites. Les formes se capitalisent exclusivement dans la matière. La matière est faite pour l’accumulation. Elle ne contient plus de fin décidée par des sujets responsables. La monnaie n’est plus que forme émise en simulation d’une matière sans valeur. Le crédit anticipe une mesure de l’avenir sans réalité. Le capital est accumulation sans intelligence et sans fin de matière physique prélevée sur la nature.

Trois forces profondes ont reconduit la civilisation humaine à Platon. L’extraordinaire expansion de la valeur se perçoit plus facilement par la quantité que par la qualité. L’existence biologique se satisfait de quantité plus que de qualité. L’unification du monde met en contact des systèmes de valeur qui se comprennent plus facilement par la quantité que par la qualité. Enfin la liberté se mesure exclusivement par la quantité dans la réalité terrestre objective de l’humain. L’homme se défiant de lui-même se réduit à la matérialité. La seule preuve qu’il peut obtenir de la liberté qu’il recherche est le décompte matériel qu’il en fait. La fin et la forme inaccessibles en soi par la sensibilité physique sont intellectuellement absorbées par la matérialité.

La république contre la démocratie

La république platonicienne est plus pratique car elle dispense les élites de répondre de la réalité du bien commun. Elles font des affaires avec des régimes politiques qui ne discutent pas le bien commun. La réalité matérielle humaine objective asservit les finalités humaines subjectives. La production de forme perd ses fins et la transformation de la matière se met à détruire plus de valeur qu’elle n’en crée. Le potentiel de transformation de la matière en valeur de service des fins humaines continue de croître. Mais la demande effective de valeur ne sait plus s’exprimer. Le marché de croissance de la valeur était intégrée à la démocratie. Dans la mondialisation, le marché désintègre la démocratie. Les sociétés politiques oligarchiques et corrompues sont mises sur le même plan que les démocraties. Le marché unifié sans loi commune met la force de travail de pauvres sans protection à la disposition d’entrepreneurs dissociés de leur démocratie d’origine.

Le marché international est matériellement unifié mais les formes n’y sont pas partageables. La valeur n’est pas discutable, donc pas vérifiable. Le travail n’est plus rémunéré pour les formes qu’il produit mais pour l’énergie physique qu’il représente. Les prix de la réalité s’effondrent. Mais la monnaie issue exclusivement de la dictature bancaire éclairée est émise hors des limites de fins humaines. Les fins ne sont plus interrogées dans la demande. La monnaie n’est plus étalonnable par la réalité subjective. Le décompte de la réalité est formellement détaché de toute matérialité informée par des fins. La valeur virtuelle étouffe la valeur réelle. L’inflation déflate la réalité. Les prix se virtualisent dans la volatilité financière hautement rémunératrice pour les oligarchies platoniquement opportunistes. La république va-t-elle se révolter ?

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